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Sentir la honte

-       Ah, bonjour Jennifer, je n’avais pas vu que vous étiez arrivée. Il faudrait que je vous parle de quelque chose…

-       Oui, bonjour, je suis là depuis un petit moment, j’ai commencé le ménage du fond.

-       Oh, terminez, il n’y a pas d’urgence.

 

Pas d’urgence. C’est vrai. Depuis le temps que je tourne et retourne les mots dans ma tête. Ils peuvent attendre une heure de plus. Quoi que… Mon cerveau gauche m’envoie une alerte, tu vas encore repousser, danger ! Procrastination, depuis que j’ai découvert ce mot je me le répète, plusieurs fois par jour, comme un mantra. Aujourd’hui peut-être, demain surement ! Je procrastine, ils ou elles procrastrinent, ce verbe que j’ai inventé (mais je ne dois pas être la seule) pour la bonne cause me rappelle régulièrement à l’ordre, tu procrastines encore !!! Mais là, désormais, j’ai pris ma décision, depuis le temps, ça m’excède, j’y ai pensé tout le weekend, calmement. J’étais partie deux jours à Metz, j’avais profité de l’hospitalité d’une copine, trop ravie de rompre la monotonie de cette ville où elle s’ennuie un peu dans un poste qu’elle n’a pas vraiment choisi, pour visiter le Centre-Pompidou histoire de trouver de l’inspiration pour ma boutique. Et tout le weekend, sans en parler, j’ai retourné les données du problème dans ma tête, j’ai tergiversé, pesé, et pris ma décision, je lui parlerais mardi matin à la réouverture de début de semaine, je ne pouvais pas attendre plus longtemps. Je lui parlerais calmement, en restant dans les arguments objectifs, sans me laisser emporter par l’émotion.

 

Oui, plus facile à dire qu’à faire. Me voici maintenant au pied du mur. Je suis décidée. Je me suis auto convaincue. Y a plus qu’à ! Et voilà que je lui laisse encore un répit. Une heure de répit qui pourrait bien se révéler désastreuse. Je suis encore capable de renoncer. De repousser aux calendes grecques. « Finalement, la lâcheté ça a du bon ». Si on me dit cette phrase, objectivement, hors contexte, je vais m’offusquer, m’énerver, non, la lâcheté ce n’est pas possible, il n’y a rien de pire pour gâcher les relations entre les gens, si chacun commence à être lâche, à ne pas assumer ses responsabilités, quel monde construisons-nous ? C’est la porte ouverte à l’indifférence – laisser insulter ou agresser un passant dans la rue sans rien dire – ou à la collaboration – laisser élire les Front national sans se déplacer pour voter – où va-t-on à ce rythme ? Lâche moi… non, impossible ! Et pourtant, qui a jamais pris le risque de parler comme j’ai décidé de le faire avec Jennifer ?

 

Drôle de prénom, c’est sûr. Les séries télé sont passées par là, faut s’y faire. Quand j’ai ouvert la boutique, il y a un peu plus de deux ans, je n’aurais jamais imaginé, avec mon enseigne Marie et Marie, qu’un jour j’emploierais une Jennifer. Les clients, ou plus souvent les clientes, cherchent la seconde Marie, subodorant que la première c’est moi, légère tricherie d’un pseudo que je me suis attribué pour travailler. Cela dit, les clientes ont peu l’occasion de côtoyer Jennifer, et pour cause, je fais tout pour faire barrage. Car, je l’avoue, je ne ménage pas les efforts pour qu’elles n’aient pas l’occasion de subodorer.

 

Qu’il y ait une seconde Marie, les fidèles et régulières ont compris la blague qu’elles enjolivent, je dois au moins me dédoubler pour être à la fois créatrice, fabricante et conseillère de vente. Quant au choix de Marie, il ne doit rien au mariage, ni à la madone, mais à ma grand-mère qui m’appelait souvent, quand nous étions seules, de ce prénom qu’elle aurait voulu me donner si elle avait eu le choix. Peut-être bien que pour elle, le mariage et la madone y étaient pour quelque chose… Je suis donc deux Marie en une, dans cette boutique que j’ai choisie claire et aérée. Dès les beaux jours, les fenêtres sont grandes ouvertes, pour faire entrer l’air et capter les parfums des arbres du petit jardin public à côté. Je ne pourrais pas vivre confinée. J’ai ouvert ma boutique à la fin du printemps, et cette exigence, qui m’a fait retarder l’ouverture et dépasser légèrement mon budget prévisionnel, s’est vite muée en évidence. Respirer à pleins poumons même à l’intérieur : j’ai vite saisi l’atout de ce besoin hygiénique pour mes clientes ; devenues des connaissances, pas tout à fait des amies, mais un peu plus que de simples acheteuses, cette bouffée d’oxygène si apte à les délasser l’est aussi à les faire craquer pour une de mes dernières créations. « Vous savez vraiment créer une atmosphère », me dit-on souvent, et je m’en réjouis.

 

La première année, celle de l’ouverture, j’étais au four et au moulin, créant, dessinant et cousant mes modèles dans mon atelier, les mettant en scène dans la boutique pour le plaisir des yeux de mes clientes, et accessoirement de ma banquière. Il fallait tout faire, les derniers raccords de peinture rendus nécessaires par des modifications imprévues, le grand ménage d’installation et le ménage courant, les démarches administratives, la création bien sûr, et l’accueil. Pas question d’embaucher, mon amie Aline m’aidait de temps en temps, quand elle pouvait, et mon compagnon en cas d’absolue nécessité vu la frénésie de son agenda à rallonges. Une réussite dès la première année, j’ai terminé la saison rassurée, avec une série de commandes, de quoi envisager une légère évolution l’année suivante, une stagiaire pour m’assister, ou plutôt des stagiaires, qui se sont succédé. Pas vraiment une réussite. Il m’a fallu ce printemps trouver une solution plus viable, une employée à temps partiel, par une société de services, histoire de réduire les contraintes administratives. Donc Jennifer.

 

Jennifer à qui il faut que je parle, c’est décidé. L’angoisse remonte : comment va-t-elle le prendre ? Elle va piquer une crise, claquer la porte, que sais-je encore ?

Piquer une crise, pleurer, s’effondrer, j’ai beau m’y être préparée tout le weekend, je ne sais pas vraiment comment je vais réagir en vrai. Parce qu’en même temps, je ne veux pas la blesser, je me mets à sa place, jusqu’à un certain point tant la situation est devenue délétère, mais j’aurais tellement horreur qu’on me dise ça que je suis au bord de reculer. Procrastination.

Claquer la porte, là aussi je m’y suis préparée, la haute saison se termine, c’est compliqué, mais moins dur qu’il y a un mois, il faudra bien que je me débrouille. Non, le plus dur c’est la honte, comment lui dire ? Par quoi démarrer ?

 

-       Ça y est, j’ai fini.

-       Ah oui, je finis de ranger ce portant, restez dans l’atelier, j’arrive.

 

L’atmosphère dans l’atelier est âcre, mélange d’odeurs, de produits, d’aigre, d’alcool, malgré la fenêtre entrouverte. Il fait un peu frais, heureusement, c’est plus facile que s’il faisait la chaleur étouffante de cet été.

 

-       Voilà, Jennifer, il faut que je vous parle de quelque chose qui est difficile à dire. J’aurais dû le faire avant, mais c’est tellement dur que j’ai repoussé, et puis je ne savais pas comment m’y prendre. Je ne voudrais pas que vous le preniez mal.

 

Elle baisse la tête, persuadée je suppose que je vais la mettre dehors, lui dire que je n’ai plus besoin d’elle, que je vais m’organiser autrement, et elle va se retrouver sans rien. Déjà que, avec ce travail à temps partiel c’est dur, là ça va devenir vraiment galère.

 

-       Bon, c’est difficile à dire, Jennifer, mais j’ai un problème avec vous, un gros problème. C’est compliqué, comment vous dire, c’est un gros problème pour la boutique, c’est votre odeur de transpiration, très forte.

-       Mais… quoi… comment… j’ai chaud en travaillant, c’est normal que je transpire, il a fait chaud cet été, je dois avoir une odeur de transpiration forte, quand il fait chaud c’est normal.

-       Non, vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire. L’odeur forte, ce n’est pas que vous sentiez la transpiration après plusieurs heures de travail intense en pleine chaleur, ce qui pourrait se comprendre, mais c’est dès que vous arrivez le matin que ça sent, et très fort.

-       Mais je me lave… Et pourquoi vous ne me l’avez pas dit plus tôt ?

-       Parce que c’est difficile à dire, c’est le plus difficile que je sache, je ne connais rien de plus dur, vous voyez par exemple, mon amie Aline qui vient m’aider de temps en temps, elle a eu un collègue dans le lycée où elle était qui sentait très fort, c’était insupportable pour les élèves, personne n’a jamais rien fait, les élèves étaient obligés d’ouvrir les fenêtres pendant les cours, même en hiver, il est parti en retraite, personne ne lui avait jamais rien dit, trop difficile.

-       Mais vous me dites que je me lave pas, je me lave, et personne m’a jamais dit ça, personne.

-       Évidemment, parce que c’est trop compliqué, vous n’imaginez pas comme je tourne ça dans ma tête depuis longtemps. Parce qu’on entre dans l’intime, c’est délicat.

-       Oui, vous entrez dans mon intimité, c’est sûr, et ça fait mal.

-       J’aurais dû vous parler plus tôt, je n’y arrivais pas. Mais c’est devenu compliqué, je ne peux pas vous faire faire le travail pour lequel je vous ai embauchée.

-       Qu’est-ce que je fais mal ? Je vois bien depuis quelque temps que vous voulez me faire partir, vous cherchez tout pour me faire partir.

-       Non, Jennifer, je ne cherche pas à vous faire partir, mais je suis bien obligée de vous faire des remarques quand le travail est mal fait, que vous passez trop de temps à répéter toujours les mêmes gestes inutiles sans voir la saleté à côté.

-       Mais quand vous me l’avez dit, je l’ai fait, après.

-       Oui, mais là c’est plus ennuyeux. Je vous avais recrutée pour m’aider dans la boutique, accueillir les clientes quand je suis dans l’atelier, leur donner les premiers conseils en attendant que je puisse me libérer. Et je me suis aperçue que c’est totalement impossible.

-       Mais vous voulez jamais que j’y aille, dans la boutique, quand les clientes sont là !

-       Et pour cause. Vous imaginez leur réaction, même avec les fenêtres ouvertes. J’ai déjà eu des remarques, plusieurs fois, des clientes sont entrées quand vous finissiez de faire des rangements ou du ménage, et elles ne se sont pas privées : « Ben dites donc, ça sent pas la rose aujourd’hui, qu’est-ce qui se passe ? ». Dans une boutique de création comme la mienne, les mauvaises odeurs c’est le fiasco assuré.

-       J’en peux plus, je m’en vais… vous croyez que je me lave pas…

-       Écoutez, Jennifer, je ne veux pas vous faire partir comme vous le prétendez. Mais ce n’est pas possible de continuer ainsi, c’est impossible avec le travail dont j’ai besoin. C’est simple, il y a trois choses à faire : prendre une douche tous les matins, mettre un déodorant neutre et des vêtements propres, en coton de préférence si vous transpirez beaucoup. Comme ça vous êtes tranquille, vous sentirez peut-être après de nombreuses heures de travail acharné en plein soleil, mais pas en arrivant le matin, ni après le travail simple d’entretien et de rangement que je vous demande dans l’atelier et dans la boutique.

-       On m’a jamais parlé comme ça. Vous avez vu comme je tremble. Je m’en vais. Je vais ranger les produits que j’ai laissé trainer et je m’en vais. Là je peux plus travailler aujourd’hui. Jamais personne m’a dit des horreurs pareilles.

-       Vous choisissez Jennifer, je vous ai dit ce qu’il y avait à faire pour continuer ce travail. À vous de voir.

-       Je vais fermer le placard et je m’en vais.

 

Elle a dû sortir par derrière, je ne l’ai pas vue, il faut que j’appelle AIDVIL pour savoir quoi faire, mais là c’est l’heure du déjeuner, il n’y aura personne, je vais attendre un peu. Il fallait le faire, personne ne lui a jamais dit qu’il y avait des règles d’hygiène à respecter pour vivre en société, travailler. Et même pour elle, comment peut-elle supporter de vivre toujours dans cette odeur ? À moins qu’elle en ait besoin, pour se protéger ; de quoi ? J’ai lu dans un magazine que des couples aiguisent leur désir sexuel par des odeurs charnelles intenses. Bon, très peu pour moi ; et là on est dans une relation professionnelle, elle fait ce qu’elle veut de sa vie ailleurs, moi, ce que je demande ici, c’est juste de la propreté.

 

Pas facile, la question des odeurs dans notre société. On a beau dire, que nous attachons trop d’importance à l’inodore, que nous effaçons toutes les odeurs humaines, corporelles, que nous masquons cet inodore par des flots de parfums dont l’industrie profite généreusement, je ne connais personne dans mon entourage qui supporte bien longtemps les puanteurs. Et je ne connais personne non plus qui ait eu le courage de dire à quelqu’un qu’il sentait mauvais. J’en connais qui ont fait des remarques à des femmes au parfum trop lourd, leur demandant d’être plus mesurées, j’en connais qui se sont plaint en privé des odeurs d’haleine, mais des qui ont vraiment osé dire à quelqu’un que son odeur corporelle était gênante, je n’en connais pas. Et pour cause, il n’y a rien de plus difficile, dire à quelqu’un qu’il sent mauvais, c’est entrer dans son intimité. Même puer disparait de notre vocabulaire, on n’arrive plus à prononcer ce mot, comme si c’était une grossièreté, une insulte. On peut dire de quelqu’un qu’on ne peut pas le sentir, mais dire à quelqu’un, en face, qu’on ne peut pas le sentir, c’est une autre affaire !

 

-       Allo, oui, ah, je voulais vous appeler justement, j’attendais que l’heure du déjeuner soit passée.

-       …

-       Oui, je vais vous expliquer. Elle pleure… vous lui avez dit d’aller chez le médecin, c’est ce qu’elle peut faire de mieux... si le médecin pouvait lui donner des conseils. Vous dites qu’elle parle de manière confuse… qu’elle ne reviendra pas, possible… elle est partie sans me dire au revoir ni me rendre ma clé… je vais vous expliquer ce qui s’est passé…

 

 

 



17/12/2015

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