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Georges 4

4.

 

 

 

« J’ai toujours été très beau, déjà ado j’éclipsais les autres… »

 

Sonnée. Je viens de rentrer chez moi sonnée. La première fois, déjà, ç’avait été space, je m’étais sentie liquéfiée, aboulique, étrangère à moi-même. J’ai cherché, besoin de mettre un mot sur ce syndrome étrange, déréalisation, dépersonnalisation, bon,  temporaire chez moi, mais j’avais quand même été secouée, cette mauvaise conscience d’avoir joui sans rien comprendre à une situation qui m’échappait, que je voulais oublier, j’ai presque réussi, mentir à Stéphanie, à qui j’ai toujours tout dit… Et la curiosité m’a rattrapée, ce nouveau rendez-vous fixé, la fille que j’ai suivie, on ne sait jamais, et là, aujourd’hui, rendez-vous concrétisé. 

 

Et je rentre sonnée. Pas seulement par ce que j’ai vu. Si, bien sûr. Mais pas seulement, c’est surtout cette phrase, répétée, j’ai toujours été très beau. Qui se vante d’être beau ou belle ? C’est rare, non ? Au palmarès de la confiance en soi, je connais bien le oui, c’est vrai, je suis peut-être pas mal comme mecmais n’exagérons pas, ou, bon, tu me dis que je suis jolie, mais à côté de Laetitia Casta… Et même les plus belles ou les plus beaux, mannequins, vedettes, je les ai toujours entendu douter, s’interroger, envier cet autre qui leur fait de l’ombre, enfin, dans leur tête. Mais un mec qui se vante de sa beauté, à ce point, j’hallucine, même Delon n’aurait pas osé. 

 

Bon, je m’égare, je me focalise sur cette phrase qui m’a scotchée, je me demande d’ailleurs pourquoi ça m’a scotchée à ce point, vu l’ampleur du désastre… Besoin peut-être de m’accrocher à un truc concret, facile à ruminer.

 

Quelle histoire… 

Vendredi 17h, j’arrive devant l’immeuble, le cinq-à-sept prévu, je ne me dépêche pas trop, je connais le chemin, pas la peine de jouer l’urgence, je sais ce qui m’attend, et à vrai dire, sans ma stratégie pour lever mon masque, je me serais bien dispensée de cette odeur de renfermé qui hante mes narines bien avant d’entrer dans l’immeuble. 

Calme. Activité réduite. Une heure pourtant où on imagine les enfants qui se bousculent dans les escaliers, retour de l’école où ils ont tant de choses à dire. Ou à taire, c’est pareil. Les mères, les nounous, les pères quelquefois, qui essaient de contenir leur exubérance. Les employés de bureau, encore rares à cette heure, ceux qui ont fait la journée continue pour profiter de quelques heures de tranquillité, ils espèrent, ça dépend quand même des enfants. Non, rien, je peux ranger mes clichés au placard. Le calme. Ah si, le couple aux courses quotidiennes est fidèle au poste. Je le laisse entrer sans me montrer. J’aurais préféré le bel homme entrevu l’autre jour, mais bon, faut pas rêver, et puis j’ai Julien qui m’attend en haut, pas le moment de me déconcentrer. Quoi que, si jamais le bel élégant prenait le même ascenseur que moi… 

 

Entrée sans encombre, maintenant je connais la procédure. Et finalement, la deuxième fois, l’appartement me parait moins sinistre, une vague odeur de propre flotte au-dessus du renfermé qu’elle arrive presque à dissiper, et la voix, cette voix…

Bonjour ma belle… tellement content que tu sois revenu… tu as aimé on dirait, alors… avance… tu connais le chemin… 

Je me tais. Les mots bloqués dans ma gorge. Je m’exécute. Attirée par ce timbre qui me liquéfie… ou poussée par cette stratégie qui ne souffre que le silence… me voici en tout cas bien docile… molle      …. Steph ne me reconnaitrait pas. Pourquoi est-ce que je pense à elle, juste là ? La seule qui connaisse un petit bout de cette histoire. Enfin, une version très édulcorée…

 

Dentelle, string, bas autofixants, je lui réserve de quoi se rincer l’œil, pour les miens je choisis le bandeau noir, assorti, bien ajusté, je vérifie qu’il puisse s’enlever facilement le moment venu… La chambre dans laquelle j’entre est-elle plus claire que le couloir ? Sinon, c’était pas la peine de m’attifer genre sexy fatale… Quelques lueurs sous les bords de mon bandeau… Lumière en vue…

Entre, entre… oh que tu es belle… tu m’as sorti le grand jeu… tu as bien fait, avance, prends ma main, je te guide…

 

Le bord du lit. Mes jambes butent sur du mou, édredon, couette… Sa main m’assoit, ferme, une brusquerie presque, contredite par la voix, suave, languide ; méfiance, il y a quelque chose d’hypnotique dans tout ça, je m’accroche à mon masque, je le visualise, le repasse dans ma tête, il résiste à ces mots, cette articulation douceâtre, nimbé de cette assurance de ne plus dissimuler longtemps le visage qui les porte. Ses doigts explorent, fouillent, frôlent mon masque, le visage, oui, pas la bouche, je les guide, je ne vais pas bouder mon plaisir, me laisse aller, les cris…

Oh bien, bien, j’adore quand tu cries, encore, laisse-toi aller ma belle… la première fois tu étais encore timorée… mais là, c’est du lourd… j’adore… crie, crie, donne-toi, complètement…

 

Tu peux toujours courir, je donne ce que je veux, je prends surtout, pour le reste, c’est sous contrôle, jusqu’où aller, mon masque veille, pas besoin d’yeux pour voir. Un signe et il sautera. En attendant, profitons ! J’aurais tort de me priver. C’est pas si souvent que j’ai une occasion pareille, l’appli, jusque-là des queues de cerise, désolée, je suis nulle là. Je profite, donc. Bon amant, rien à redire. Une expérience certaine des femmes et de leurs plaisirs. Quand je pense à l’effet qu’il m’avait fait l’autre fois, liquéfiée, si mon masque et mes neurones ne veillaient pas au grain, je serais dans le même état, apathique…

 

Ah tu m’as eu, c’est trop, là, petite salope, je vais cracher, t’es une drôle de petite salope tu sais… ahhh… ahhh… 

 

Mon ventre tremble d’impossible abandon, hoquette de cris engloutis, le masque de mes yeux s’affole de désir vermillon, il trépigne, attend son tour, prêt à sauter… l’élastique prend du champ, un peu de jour sous l’œil droit, et hop, une explosion de lumière dans mon visage, qui n’en peut mais… c’est trop d’un coup… mes paupières clignent… essaient d’apprivoiser mes yeux à ce qu’ils découvrent. 

 

Le masque noir git sur le sol, défait de son inutilité, sur un tapis pas net, genre cachemire bien passé, des taches frottées délavées, une vague odeur de rance rétive à tout désinfectant. Mon regard balaie la pièce, comme détaché de mes yeux, une envie soudaine de vivre sa vie, de ne plus se laisser museler par un quelconque bandeau. Fi des jeux à la mords-moi-le-nœud ! Quoi que tu en dises, ma vieille, je fais comme je veux, moi, et si je veux voir ce que tu occultes, tant pis pour toi, trop facile de se voiler la face et ensuite d’aller gémir, comme quoi c’était pas ce que tu avais prévu, t’avais pas vu les choses comme ça… ton beau Julien…

 

Pas simple de me réhabituer à la lumière, me réapproprier mon regard… une chambre qui ressemble à l’entrée, aussi décatie, un lit hérité de l’autre siècle, enfin pas les dernières années du 20ème, 

un dessus de lit style bayadère adouci par les ans tombé au pied, des draps qui semblent propres, c’est drôle que les yeux bandés je n’aie pas pensé à ce détail, moi qui suis si à cheval sur la propreté de mes draps, changés toutes les semaines tant j’aime sentir le propre. Où suis-je allée me fourrer ? 

 

Il revient dans la chambre, sorti chercher une bouteille d’eau, mouvement de recul en me voyant les yeux libres, en lâche les verres, amortis par le tapis, pousse un cri, léger, avant de se ressaisir : « C’est pas ce que tu crois ! »

 

Telle Saint Thomas, je laisse mon regard à son inspection, détaché… qu’est-ce que je devrais croire ? Évanoui, mon beau Julien ! Je me refais en boucle ces échanges de plusieurs semaines, ces photos que je lui envoyais à sa demande, celles qu’il ne m’envoyait jamais, ces échanges vidéos impossibles, respecter le jeu, le bandeau sur les yeux, ne rien voir… croire à cette photo du site de rencontres, rêver de ce bel homme musclé et jeune, enfin par rapport à moi, me laisser porter par sa voix. 

 

Au final, la voix, c’est tout ce qui reste de vrai. À peine un mètre soixante-dix, un corps loin des canons de beauté athlétique que j’avais imaginés, ventre rembourré et mou, cheveux gris encore abondants, bras dont les biceps sont un vague souvenir, un ensemble que d’aucuns trouvent normal passé soixante ans, je dirais plutôt signe d’un laisser-aller assumé comme s’il était une fatalité. Mais bon, certainement que la beauté n’a jamais été son fort, et qu’il vieillit comme il a vécu, un physique en dessous de la moyenne, c’est le cas de la plupart de gens ; bon, il y a ceux qui s’en sortent par l’esprit, là ça ne semble pas être le cas. 

 

Et, comme mon regard qui a pris la tangente, ma gorge est bloquée, rien à répondre à son « C’est pas ce que tu crois ! », plus de mots, plus d’articulation, je ne suis plus qu’un corps détaché.

 

« J’ai toujours été très beau, déjà ado j’éclipsais les autres… » La phrase qui tue…



09/03/2022
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