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Georges 3

3.

 

Il pleut. Des trombes d’eau déversées depuis deux heures. Le déluge comme perspective. Pas de Noé à l’horizon pour nous ouvrir son arche. Pour une fois que j’avais une après-midi de libre en semaine, que j’espérais en profiter pour marcher tout mon saoul, j’ai bien choisi ! Comme si on pouvait choisir dans ce domaine. 

 

Le temps, éternelle question, qu’on parle de météo ou du temps qui passe, rien à faire, il nous échappe ! 

 

Je regarde les arbres dégoutter, vision d’apocalypse, stalactites brillant dans la pleine lune, mystères de la nuit en plein jour, interstices de lumière dans un crépuscule qui se serait trompé d’heure. 

 

Ou peut-être que non. Peut-être que, finalement, les interstices vont faire loi, que le crépuscule va être repoussé, à son heure normalement prévue à cette période de l’année, que la lumière va revenir, doucement, quelques essais timides, muets, quelques bribes lumineuses, des pépites presque, comme un soleil qui oserait à peine se réveiller, fatigué de toute cette eau qui lui voile la face. Vexé qu’il est, notre soleil, d’être ainsi masqué, enfoui sous autant d’humidité, comme nié dans son essence-même ! 

 

Et donc il se réveillerait, il se dirait que non, ça suffit, le monde liquide n’aura pas raison de lui, est-il possible de se laisser aller à ce point, de se laisser porter par ses penchants morbides, un peu de courage que diable ! 

 

Et le voici qui darde un rayon, clair, presque blanc, puis un autre, jaune pâle, puis paille, et peu à peu ce sont mille rayons qui illuminent les stalactites, les gouttes cessent de se désoler, se font solaires, elles aussi elles y gagnent finalement, ce n’est drôle pour personne d’être détrempé, elles sont bien obligées de s’y faire, c’est leur boulot, mais tout ça n’a qu’un temps, elles ont bien besoin, elles aussi, de se réchauffer un peu, sinon c’est la fin du monde assurée… 

 

Et moi dans tout ça ? C’est bien gentil ce duel pluie-soleil, mais qu’est-ce que j’en fais ? Il est où, le courage (le soleil, c’était déjà pris) ? Mon ciré, mes bottes, et le tour est joué, ce temps brouillé style chien mouillé qui s’ébroue, j’adore, idéal pour marcher. C’est parti. Plus rien ne m’arrête, la capuche sur la tête, au début, mais je ne vais pas la garder longtemps, même peut-être que le ciré finira par être encombrant… enfin, ne rêvons pas trop. 

 

Et j’enquille une rue, puis une autre, une avenue, je m’en éloigne, les voitures trop fières qui vous gratifient de leur arrosage automatique, très peu pour moi, je zigzague dans des ruelles, des impasses d’où je rebrousse chemin, des rues à angle droit, aigu, obtus, peu importe, je marche, à l’aventure, Dieu sait où mes pas me porteront. 

 

Le courage, la finalité suprême, marcher. Pourquoi ? Qui sait ? Pour marcher, aller de l’avant… réponse simple. Pour observer, me nourrir de tous ces petits détails qui ponctuent chaque recoin, chaque devanture, chaque regard croisé. Pour penser. Au final, penser, pas si courant dans notre vie quotidienne, penser vraiment, pas nous laisser porter par ce flot bruyant des idées toutes faites. Penser et me laisser porter par mes pas, sans guide sinon mon état intérieur.

 

Des immeubles défilent, des quartiers que je connais par cœur, la ville n’est pas si grande, elle n’a plus guère de secrets pour moi, des immeubles récents, qui se ressemblent tous, ou presque, d’autres un peu plus anciens, années soixante peut-être, façades imitation marbre, entrées spacieuses, rénovées pour y placer un digicode et un sas boites à lettres, de ces entrées différées où il faut montrer patte blanche deux fois… Tiens, celui-ci me rappelle quelque chose. Le hasard. La météo capricieuse m’a fait oublier le jour et l’heure, coïncidence, on est dans le créneau mercredi cinq-à-sept. Un peu de repos sur le banc en face, je rajuste la capuche que j’avais laissé tomber, pas le moment de me montrer, me glisser dans la peau d’une espionne, frisson garanti.

 

Oups… la fatigue m’a emportée… plongée dans les limbes… décidément, quelle espionne je ferais ! non, quelques minutes seulement, avec un peu de chance je n’ai rien perdu, je me recale à mon poste d’observation… pas grand-chose à voir pour l’instant… tiens, le même couple que l’autre jour, ils doivent sortir faire des courses plusieurs fois par jour, à heures fixes, un rituel pour combattre l’ennui… classique… une mamie aux cheveux bleutés, un sac à main élégant dans une main, un filet dans l’autre… pas un immeuble qui fait dans le jeune… ou alors c’est une question d’heure, les actifs ne sont pas encore rentrés, va savoir. Si, tiens, un bel homme entre, une carrure, de la prestance, habillé sportswear élégant, quarantaine, cinquantaine peut-être, il pourrait bien être mon type, en cette période de pénurie il se place au-dessus du lot, c’est certain. Pas un regard autour de lui, il plaque son badge, à peine un regard à la boite à lettres, pas habitué au courrier, deuxième passage de badge et le voici perdu à jamais dans les escaliers, sûr qu’il habite ici, c’est déjà une indication, si jamais le Julien me fait faux bond je pourrai toujours venir rôder. 

Distraction, quand tu nous tiens. Je serais presque partie à rêvasser bêtement. La porte s’ouvre, une femme sort, plutôt jeune, la trentaine peut-être, cheveux blonds longs pas vraiment lissés, même pas coiffés je dirais, visage confus, je ne saurais dire d’ici si c’est de joie ou de tristesse. Intrigante… trop tôt pour le dire, en tout cas elle m’intrigue. L’espionne resurgit en moi. La capuche de mon ciré sur la tête, ni une ni deux je la suis. Si elle est en voiture, je serai gros jean comme devant, très vite. Mais non, elle marche. 

 

Pas très longtemps. Vu les kilomètres que j’ai faits depuis l’éclaircie, j’ai presque l’impression qu’elle est voisine. Qu’est-ce qu’elle faisait dans cet immeuble à cette heure ? Venue aider sa vieille grand-mère ? arroser les plantes d’une copine en vacances ? ou habituée de cet appartement suranné que, mine de rien, j’avais à l’œil… Elle sort son trousseau de clés, colle son badge, c’est bien chez elle. Regard circulaire derrière elle, mécanique, ne me voit pas, je ne me hasarde pas à entrer derrière elle, une photo rapide, je note l’adresse. 

 

Retour plus humide. Un crachin s’impose et accélère mon pas. Le ciré et sa capuche, finalement, n’auront pas été superflus. Hâte de me mettre au sec, de reposer mes jambes. Et de réfléchir un peu. Qu’est-ce qui m’a pris d’aller là-bas ? Simple hasard ?



15/01/2022
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