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Table de travail

Ça s’impose, ça déborde. Deux ouvrages en souffrance, des essais, attendent l’extrême urgence de la ligne à ne pas franchir, lecture reportée et sur reportée, parce qu’il le faudra bien, un jour.

Des stylos, des paperasses, pêlemêle, portent la trace des chèques à remplir, un dossier à compléter, trois lettres à classer pendant qu’il en est encore temps, que tout ne s’est pas mélangé, qu’il reste une idée pour qui les a reçues de ce qu’elles supposent comme connaissances préalables et traitement adéquat.

Un cahier et un carnet rêvent du bon vouloir d’un stylo. Hélas, les blocs sont plus pratiques pour les notes rapides, et même le cahier, glissé dans le sac, recueille plus souvent des notes de conférence que de la vraie écriture, qui a choisi le clavier.

Vue plongeante sur la campagne. Au duel avec l’écran, le vieux bureau en bois gagne à tous les coups ; les rangées d’arbres, les prés et les champs, le château d’eau à l’horizon, martèlent de leur épaisseur la platitude des photos qui habillent le fond d’écran.

Les doigts s’agitent sur le clavier, un œil sur l’écran, l’autre sur la fenêtre, ils ont tellement à dire, les doigts. Ils dérangent la pile de romans posés en déséquilibre sur un coin du bureau, à la recherche d’un exemple, une page défile, des dialogues, ce n’est pas ce qu’ils cherchaient, ou alors, peut-être, oui, Sarraute, un dialogue qui fait récit :

-        « Oui, et cette fois, on ne le croirait pas, mais c’est de toi que me vient l’impulsion, depuis un moment déjà tu me pousses…

-        Moi ?

-        Oui, toi, par tes objurgations, tes mises en garde… tu le fais surgir… tu m’y plonges…[1] »

Ils continuent à chercher, les doigts ; des descriptions, c’est ce qu’ils veulent, des objets, des lieux qui s’imposent pour donner à penser. « Cruche d’abord est vide et s’impose en chantant »[2] ; facile, Ponge, trop facile ; ils ouvrent n’importe quel volume et l’ont, leur réponse, mais trop simple ; même si « tout ce que je viens de dire de la cruche, ne pourrait-on le dire, aussi bien, des paroles ? ».

Trop simple pour donner voix à leurs paroles, d’autres descriptions peut-être, ils frémissent, les doigts, s’enfoncent dans les pages, s’assèchent au papier poussiéreux dont ils finissent par tirer des perles de pluie, Rouaud embue les lunettes de son myope de double, Echenoz réfugie les passants sous les marquises des Champs-Élysées.

Ils cherchent encore, tapotent sur la tablette, les pages défilent, s’accélèrent, le logis saumurois se dessine, aride et silencieux, la rue déserte « remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux » nous façonne peu à peu Eugénie, rêveuse et triste sur ces « appuis de fenêtres usés, noircis… »[3].

Ils reviennent à la pile de romans désormais disloquée, La-Ville-de-Montereau appareille, les berges de la Seine sont calmes. Cette semaine, Frédéric ne serait pas parti, il n’aurait pas quitté « l’ile Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame »[4], la crue lui aurait barré l’accès à son apparition.

Mais ça c’est dans les journaux. Sur le clavier, les fleuves sont sous contrôle, les doigts décident, de créer des paroles avec des rivières, des arbres immergés sans en être noyés, et l’arbre surgit, refuge d’Ernesto au livre brulé, cèdre géant de Robinson.

L’arbre divague, ambitionne, il se plante là, au milieu du bureau, il n’en bougera pas. Les doigts s’affolent, ils le poussent, le malmènent, rien n’y fera, les branches font dans la démesure, les rameaux partent dans tous les sens, la récolte est bonne, l’écran se réjouit, les mots pleuvent, ça fictionne…



[1] Nathalie Sarraute, Enfance, Folio p. 9-10

[2] Francis Ponge, Pièces, Poésie Gallimard p. 94-96

[3] Honoré de Balzac, Eugénie Grandet, Chapitre I – Physionomies bourgeoises

[4] Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, Incipit



07/06/2016

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