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Indécence juvénile

 

 

« La gare de Marne la Vallée – Chessy sera desservie normalement. Information aux voyageurs, la gare de Marne la Vallée – Chessy sera desservie normalement. » Cette annonce répétée résonne bizarrement dans la gare silencieuse. Le quai est calme malgré la fréquentation. Des voyageurs silencieux et graves trainent de lourdes valises, ceux qui certainement comme moi prennent la direction de l’aéroport. Quelques brèves conversations esquissent une inquiétude du blocage des avions au sol ; « oui, mais Air France a envoyé des informations rassurantes, nous on part quand même ». La température est toujours étonnamment douce ; « vous y croyez, vous, au réchauffement climatique ? ça m’énerve, mais je vais être obligé de finir par y croire, moi qui comptais aller à la neige la semaine prochaine », me disait une voisine dans l’entrée de l’immeuble hier soir. Sans vouloir entrer dans le débat, je reconnais intérieurement et lâchement que pour moi c’est mieux, comme je pars au chaud, pas besoin de me charger de vêtements encombrants dont je ne ferai plus rien. Le train arrive, pile à l’heure, la SNCF doit avoir la consigne de ne pas ajouter de légères inquiétudes de retard à la peur collective qui produit vite de l’angoisse.

 

La porte s’ouvre pile à mon niveau, j’ai bien calculé ma position sur le quai. Encore une voiture en duplex, une place en haut, heureusement que ma valise est d’un poids correct. C’est tranquille, à moitié plein, un samedi pourtant, sûr que certains auront annulé leur voyage. Lieux publics fermés – même Eurodisney pour la première fois de son existence. Gravité ambiante. Les journaux étalent leurs nouvelles encore plus terribles d’être imprimées, redonnant un peu de hauteur à ces informations brutes suivies en boucle durant des heures sur internet, nombre de morts hélas stabilisé à son niveau de prévision le plus haut. Le wagon est silencieux, je ne dois pas être la seule à occulter un manque de sommeil dont il serait malvenu de se plaindre. Je me plonge dans un nouvel article en ligne, long récit chronologique des faits, douce somnolence vaguement réparatrice.

 

-       Qu’est-ce que tu crois qu’on doit faire ? Oui, on est partis, on est dans le train, là… De toute façon, l’hôtel, il est pas remboursable… Qu’est-ce que tu crois qu’on doit faire ?

 

Encore une qui n’a pas dû lire ni entendre les recommandations de la SNCF, mettre son téléphone en silencieux, passer ses appels depuis les plateformes. Une fille de dix-huit ans, approximatif, installée avec son copain dans les sièges face à moi. Elle, vissée à son téléphone, lui, qu’elle sollicite de temps en temps et qui préfère s’enrouler dans son siège et retrouver le sommeil qu’il a quitté exagérément tôt, être dans le train à neuf heures du matin, une gageüre à cet âge, il faut que l’enjeu soit grand pour un tel sacrifice. Dans l’impossibilité de trouver un interlocuteur direct, elle est bien obligée de partager avec d’autres sa détresse de se retrouver dans ce train qui ne la mène pas où elle avait prévu, d’autres au téléphone, et accessoirement d’autres dans le wagon, à qui pas une miette de ses échanges – mot mieux adapté que conversations – ne peut échapper.

 

-       Oui, papa, je ferai comme tu me diras, c’est toi qui décides. Oui, on peut rester à l’hôtel, de toute façon, il est pas remboursable. Sinon, tu dis qu’on a qu’à aller se promener à Paris. C’est vrai, ce serait une occasion. Qu’est-ce qu’il y a à faire à Paris ? Ah oui, on pourrait prendre un métro pour y aller, on devrait y arriver. Tu crois ? Bon, d’accord…

 

 Bon, tout le monde en profite, et je suis la mieux placée, juste en face. Je pourrais, je devrais lui dire qu’elle n’est pas censée nous faire participer à ses recommandations familiales, qu’à ce train là, si elle sollicite toute sa famille, on n’en est pas sorti, et le train, lui, continue sa route. Je pourrais. C’est probablement ce qu’on attendrait de moi, ce que d’autres feraient. Oui, mais je ne vais pas encore faire ma prof, j’ai toujours détesté ça, user de mon âge et de mon autorité pour faire remarquer à un ou une plus jeune qu’il ou elle dépasse les bornes, que son comportement est inadapté, que décidément il ou elle embête tout le monde même si personne n’ose rien dire, parce que tout le monde est lâche et préfère plonger le nez dans son journal, ses mots fléchés ou le dernier Gala. Je pourrais, pourtant, elle ne doit pas avoir l’habitude de prendre le train et croit qu’elle peut faire le même usage ici de son téléphone que ce qu’elle a toujours fait à la maison avec ses copains sans que personne ne lui fasse la moindre remarque. Je pourrais, mais je suis curieuse. Pas lâche, finalement est-ce que cela me couterait tellement d’élever très légèrement le ton pour rétablir l’ordre ? Non, c’est même le plus facile dans cette situation, du banal qui me vaudrait le soutien unanime.

 

-       Ah, tu crois ? Mais papa, il dit qu’on n’a qu’à aller à l’hôtel quand même, et qu’on profite de l’hôtel, il y a une piscine, on peut rester dans l’hôtel. Ou qu’on aille faire un tour à Paris, qu’on visite, qu’on en profite. Ah tu crois qu’on ferait mieux d’aller chez Chloé ? Mais l’hôtel, il est payé, il est pas remboursable, c’est dommage quand même. Je ne sais plus quoi faire, vous dites pas la même chose… Oui, j’attends que toi ou papa me rappelle…

-       Écoute, je ne sais plus quoi faire, qu’est-ce que tu penses, toi ?

 

Le petit copain n’a pas l’air de vouloir se mêler de la situation, comme embarqué dans cette histoire à son insu, il suit, qu’elle fasse comme elle veut, lui, il ne voit pas où est le problème. Et lâchement – oui, je l’avoue, là je suis lâche – ma curiosité reprend le dessus. Jusqu’où va-t-elle s’enferrer ? Personne autour d’elle, dans cette famille qui lui prodigue ses conseils sans retenue, ne va lui dire que, là, vraiment, il y a un problème ? Que c’est inconvenant. Qu’elle ne peut pas continuer à ignorer totalement ce qui se passe autour d’elle. C’est ce que je devrais lui dire. Non pas de se taire, finalement je m’en moque un peu qu’elle perturbe le wagon avec ses conversations privées, j’ai en réserve une capacité d’abstraction qui doit me les rendre moins inconfortables qu’à beaucoup d’autres. Ce que je devrais lui dire, c’est que, de toute façon, à Paris elle n’ira pas ; ou que si elle y va, tous les monuments seront fermés ; et que en ce jour d’une gravité que la plupart des voyageurs semble partager, il y a quelque chose d’indécent à se cloitrer dans son ignorance. Que, certes c’est agaçant que son weekend soit gâché – peut-être un cadeau d’anniversaire de dix-huit ans, le weekend à Disneyland hôtel compris avec son copain – certes elle n’a pas de chance, c’est une déconvenue, mais que quiconque de sensé aurait du mal à qualifier de tragique au regard des évènements récents. C’est ce que je devrais lui dire, mais ma curiosité me tient. Jusqu’où ira-t-elle ?

 

-       Allo, oui, je voudrais un renseignement ; j’ai une réservation, je sais qu’elle est non annulable, mais comme Disneyland est fermé, je voudrais savoir s’il y a une solution. Il faut qu’on vienne et qu’on voie sur place ? Vous pensez que c’est possible ? Vous ne savez pas, il faut qu’on vienne…

 

Il aura fallu plus d’une heure de voyage pour qu’on en arrive à ce qui aurait pu être la première chose à faire, appeler l’hôtel. On avance, je sais qu’à dix-huit ans, on n’a pas l’expérience, mais sa famille sollicitée au grand complet aurait pu au moins lui conseiller cette démarche téléphonique. On avance, on avance. Le copain, consulté, ne semble pas si malheureux de passer le weekend tranquille dans un hôtel avec piscine, même si cet hôtel est placé au milieu de nulle part, à côté d’un Disneyland fermé dont il n’avait finalement pas grand chose à faire, l’objectif majeur pour lui étant de passer le weekend avec la copine, et finalement comme c’est fermé cela leur laisse plus de temps pour profiter de la chambre, ce qui ne lui déplait pas. Les gens derrière commencent à ronchonner. Aucune voix ne s’élève encore très fort, mais je sens des frémissements, des regards assassins vers le couple indiscret, des regards appuyés vers moi qui suis en face et ne dis rien, des chuchotements appuyés de ceux qui ne sont pas seuls comme moi à profiter de cette scène incongrue.

 

-       Non, mais j’y crois pas… Tu entends, ils disent que tout est fermé à Paris, les monuments, les musées, tout… On pourrait quand même se promener dans les rues, les Champs Élysées, ça me plairait, ça…

-       Ben, si ça te fait plaisir, c’est comme tu veux…

-       Quoi, attends, tais-toi, même les rues c’est pas possible ! C’est n’importe quoi… Y a même des stations de métro de fermées… Mais qu’est-ce qu’on va faire alors ?

-       Ben, du coup, on reste à l’hôtel, non…

-       Ils me disent que non, qu’on devrait aller chez Chloé, rester tranquilles pendant le weekend.

-       Mais l’hôtel est payé, ce sera perdu.

-       On va voir ce qu’ils disent à l’hôtel. Ils me disent qu’on doit faire annuler, cas de force majeure, et aller chez Chloé.

-       Oh, la barbe !

-       Écoute, j’ai pas le choix, je fais ce que me dit mon père, c’est lui qui décide.

 

Les regards se font plus assassins, les chuchotements gonflent, grondent : « Mais elle va pas arrêter, à la fin, avec son téléphone. Y en a ras le bol, depuis qu’on est partis, c’est coup de fil sur coup de fil, et tout fort, faut pas vous gêner surtout ! » Il en fallait bien un pour réagir !

 

-       Mais je ne suis plus au téléphone, là, je parle avec mon copain, on n’a plus le droit de parler, maintenant…

-       Parler doucement, oui, mais pas beugler au téléphone pendant tout le voyage. Franchement, on n’en a rien à faire de vos petites histoires, et aujourd’hui encore moins que jamais !

-       Vous vous rendez compte, ma petite, que votre weekend raté, à côté des morts de cette nuit, ça pèse pas lourd dans la balance…

-       Et que peut-être qu’un peu de recueillement, de compassion, ça nous ferait plus de bien à tous que de supporter vos récriminations puériles totalement déplacées.

 

En l’entendant, je savais que c’était le mot de trop, puériles. Jusque-là réfugiée dans le fond de son siège, la gamine se met à hurler : « Puérile ! et pourquoi pas débile pendant que vous y êtes… ». Son copain, désormais totalement réveillé, se lève, tance le dernier parleur d’un œil noir, se rassied et murmure en se tournant vers la fenêtre : « Laisse tomber, c’est des vieux, nuls comme tous les vieux ! ». Ma curiosité avait gagné. Pas sûr que là, ils aient vraiment compris la situation, mais on ne sait jamais, avec le temps… Et, en toute bonne foi je n’aurais pas fait mieux en jouant la prof. Parce que, l’indécence, franchement, essayez toujours !

 

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24/01/2016

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