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Si la littérature ne bouscule pas, à quoi sert-elle ?

Elle apparait déjà fortement amputée, puisque le roman a tendance à phagocyter les autres genres au point que lire et écrire en deviennent presque des verbes intransitifs, qui implicitement signifient lire ou écrire un roman (éventuellement quelquefois un recueil de nouvelles : on a bien vu le succès populaire d’Anna Gavalda avec « Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part »).

 

Alors, si nous nous cantonnons à cet implicite et nous en tenons au roman, qu’allons-nous chercher dans ces fictions narratives ? Que l’on nous raconte des histoires, mais rien de plus facile ! Parents, nous avons chaque soir endormi nos enfants avec des contes, pour retrouver peut-être ce fil narratif suspendu depuis notre propre enfance. Et aujourd’hui, la publicité commerciale, la propagande politique racontent ; rien ne marche aussi bien que l’identification à une image populaire, l’émotion utilisée pour soutenir une idée. Les faits ne suffisent plus, soit ils sont tellement bruts qu’ils en paraissent irréels, soit nous les voyons sans vraiment les intégrer, ils nous restent étrangers. Non, si l’on veut nous faire « comprendre », entrainer notre adhésion, rien ne vaut une romance.

 

A tel point que nous nous finissons par valoriser le superficiel, le « bien écrit », le scénario qui se tient, l’intrigue moralisatrice au détriment de la littérature. Qu’un écrivain se hasarde à une langue heurtée, avec les mots qui s’entrechoquent  de ceux qui ont du mal à se dire, qu’il ne donne pas les clés des questions qu’il pose, et là nous aurons l’impression que l’intrigue tourne à vide, que nous sommes trompés.

 

Et pourtant !

 

Il peut arriver qu’un texte simple devienne un « best-seller » par le bouche-à-oreille : ce fut le cas de Matin Brun de Franck Pavloff, une nouvelle qui fonctionne, assez simple pour être compréhensible par tous, assez métaphorique pour ne pas tomber dans la mièvrerie.

 

Mais, malgré tout, souvent, les vrais textes sont ceux qui résistent, dont la première lecture ne livre pas tout. Les Ames Grises de Philippe Claudel, par exemple, vous demande d’arriver à la fin pour comprendre qui est le narrateur ; et comment ne pas voir  alors que toute votre lecture, échafaudée sur des hypothèses hasardeuses, tombe et nécessite d’être reprise ?

Si vous en restez au premier degré, comment ne pas hurler quand, à la fin de Fever, de Leslie Kaplan, les deux lycéens qui ont commis un crime gratuit digne de Gide, passent leur bac presque tranquillement et continuent à « courir » ; si vous voulez y  voir un fait divers, c’est évidemment inadmissible ; si vous creusez et y comprenez la métaphore du nazisme, vous ne pouvez imaginer que l’auteure aurait pu donner une fin moralisatrice à son roman qui n’aurait plus aucun sens.

Imaginez que Nancy Huston ait écrit Lignes de faille en s’en tenant à une construction classique, et à une langue uniforme : toute la force de son roman vient bien de cette mise en abyme, de cette plongée progressive de point de vue en point de vue, depuis l’enfant-roi tyran américain, jusqu’à la petite fille juive ; et là aussi, même si vous percevez peu à peu la construction, le texte résiste, et vous force à des retours en arrière indispensables à la compréhension.

 

Rien de tel chez Amélie Nothomb, la plupart du temps, en tout cas dans son dernier roman. Dans Les Combustibles, ou dans Stupeur et Tremblements, même si la narration était simple, elle touchait des thèmes plus profonds qui pouvaient bousculer le lecteur : l’anéantissement d’êtres humains broyés par la guerre, par une culture d’entreprise. Mais, même si elle raconte bien, si elle est évidemment populaire car facile à lire, comment ne pas être inquiet de la voir chaque année produire un nouveau roman sur le même modèle que le précédent ?

 Il faut bien qu’elle vive, certes ; si l’on considère l’écriture comme un commerce comme un autre, pourquoi pas ? Ce qui me gêne le plus, c’est que l’édition soit monopolisée par quelques auteurs très médiatisés, dont on sait que, quoi qu’ils écrivent, ils seront achetés, on a même vu cette année Pennac obtenir le Goncourt pour un essai, comme s’il avait besoin de cela pour vendre, alors que nombre d’auteurs, plus novateurs, avec une véritable écriture et des questions qui bousculent, ont bien du mal à passer la barre. Si la littérature consiste seulement à savoir bien tourner des histoires dans une langue fluide, alors autant regarder des séries télévisées, au moins c’est moins fatigant !



05/12/2009

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