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Sacha

-       Allo, oui, c’est bien toi, Julie ?

-       Oui, Sacha… Tu ne reconnais plus ma voix ?

-       Ah tu es forte, dis, tu me reconnais tout de suite, même si je pose des colles à ton IPhone !

-       La voix, Sacha, la voix… Tu as changé de numéro… cela dit, tant que tu ne mets pas Numéro masqué… Qu’est-ce qui t’amène ?

-       Je peux passer, là, dans un moment. J’aurais encore un service à te demander, quelques affaires à te déposer, oh deux cartons, pas plus, ça me dépanne, vraiment…

-       Oh, là, tu m’inquiètes, je n’avais pas de nouvelles, je croyais que tu commençais à t’en sortir, que les choses s’arrangeaient…

-       Il faut du temps, Julie, du temps, tout ne peut pas se régler en un jour.

 

Déjà, le mois dernier, quand Sacha a débarqué chez moi, je me suis posé des questions. Et depuis, je continue. Il faut dire que je passe ma vie à me poser des questions.

 

Pourquoi ma voisine de palier, Mme Bardouin, une pimpante septuagénaire à la vie bien réglée entre ses multiples activités dans une ville qui décidément fait plus pour les retraités que pour les plus jeunes qui auraient bien besoin d’un coup de pouce, pourquoi Mme Bardouin, donc, trouve toujours le moyen de sortir sa poubelle en retard, au dernier moment, courant comme une dératée pour ne pas manquer le camion, il lui suffirait de s’organiser un minimum, et elle aurait ce stress en moins. Chaque fois que je la rencontre au retour de sa course effrénée, elle se plaint de son cœur qui bat trop fort, un jour je vais y rester, ma petite Julie, ça ne fait pas de doute, mais depuis qu’ils ont changé les horaires, j’ai du mal à m’y faire, je me laisse surprendre, ma petite Julie, je me laisse surprendre, un jour je vais y rester, et ils comprendront que ce n’est pas bien de jouer comme ça avec les nerfs des gens, ça m’allait bien, avant, les horaires. Bon, elle m’amuse un peu à m’appeler ma petite Julie, comme si j’étais une jeunesse… Enfin… Le temps… Depuis deux ans que j’habite là, les poubelles passent toujours à la même heure, difficile de savoir depuis quand ils ont changé l’heure de ramassage. Un jour, il faudra que je le lui demande, à cette brave Mme Bardouin…

 

Pourquoi sur la place, comme déco, cette année, ils ont mis des nains en bois. Qu’on ne mette pas une crèche, bon, d’accord, c’est un espace public. L’an dernier, le sapin avec les faux cadeaux accrochés, et les guirlandes lumineuses blanches et bleues, je trouvais ça pas mal, ça égayait. Économies d’énergie, plus de guirlandes lumineuses, soit, même si j’aime bien les guirlandes lumineuses, c’est gai, ça fait fête ; au moins, ils auraient pu laisser des guirlandes brillantes, dorées, argentées, ce serait plus gai. Mais leurs nains en bois, c’est d’un ridicule ; je suis passée devant trois fois avant de les remarquer, puis quand je les ai vus, je peux vous dire que je m’en suis posé, des questions, pourquoi des nains, c’est pour rappeler Blanche Neige ? Quel rapport avec Noël ? Si au moins ils avaient pris de vraies images de contes, mais là, ça fait Disney… Alors, Disney, je ne suis pas sure que ce soit bien laïque, cette espèce de religion moderne sur fond de milliards de profits…

 

Bon, je m’égare avec toutes mes questions. Je reviens à Sacha. C’est qu’il m’en a fait poser, des questions, lui aussi, depuis un mois. Depuis qu’il est arrivé, sans me prévenir, avec une sacoche, une sorte de cartable, visiblement bourré de papiers, on aurait dit des documents, mais quel type de documents… difficile de le savoir. C’était la première fois qu’il me parlait de ses soucis, jusque-là je le connaissais d’un peu loin, une vague connaissance, de ces gens que vous avez rencontrés à une occasion, chez des amis, vous restez en relation, vous vous voyez de loin en loin.

 

Je l’avais croisé quelques jours avant, en sortant du Carrefour Market de la rue des Lilas, je l’avais trouvé un peu bizarre, pas très soigné, alors que je l’avais toujours connu bien habillé, plutôt genre dandy, la mèche noire généreuse, le manteau foncé, l’écharpe rouge. Et là, blouson de toile beige indéfinissable, jean pas net, cheveux sales. Il m’avait d’abord regardée, comme s’il hésitait à m’aborder, puis fixée, et avait fini par me saluer avant que je sache quoi faire, s’il ne cherchait pas à me fuir. Finalement non, j’avais retrouvé sa voix chaleureuse, nous avions échangé quelques banalités, je lui avais dit que j’habitais tout près, je ne me souviens plus s’il le savait, et j’avais fini par lui donner mon adresse, qu’il avait peut-être oubliée, en tout cas, je ne crois pas qu’il était venu chez moi avant, j’en suis même sure.

 

Et quelques jours plus tard, il sonne, je venais juste d’arriver, je le fais entrer, soulagée de le retrouver bien mis, comme je l’avais toujours vu jusqu’à cette vision fatale que j’aurais préféré oublier si elle ne m’avait permis de le revoir si vite. Ce que je ne regrettais pas. Il m’a toujours fait de l’effet. Les amis chez qui nous nous sommes vus deux ou trois fois s’en doutent, mais lui ne semble rien voir, mes signaux ne doivent pas être suffisants. Je lui offre un verre, c’était la fin de journée, l’heure de l’apéritif, même si je suis du genre sobre, j’ai toujours quelques bouteilles pour quand j’ai des visites, et l’occasion était parfaite, un petit verre pour engager la conversation. Je vois bien qu’il veut me dire quelque chose, je fais semblant de ne rien remarquer, nous échangeons des banalités, il a posé un cartable à côté de lui, il n’en dit rien, d’abord. Comme je ne sais pas ce qu’il fait, je lui demande s’il va en cours, s’il est étudiant, ou peut-être enseignant.

 

Il élude la question, me montre la serviette : « J’ai quelques soucis, en ce moment, c’est un peu difficile question logement, je squatte chez les uns, chez les autres, et je me demandais si je n’aurais pas pu te laisser ce sac quelque temps, histoire de mettre mes papiers en sécurité. Cela ne devrait pas être trop long, une question de semaines, j’espère. » Si je m’attendais à ça… Évidemment que je prends sa sacoche, je me sens investie d’une tâche d’honneur de première, conservatrice en chef de son capital mémoire ! Je lui dis qu’il ne s’inquiète pas, que le temps qu’il faudra ses papiers seront en sécurité. Comment est-ce que je peux l’aider un peu plus ? J’attrape mon sac, cherche ce que j’ai dans mon portefeuille, quelques billets, que je lui donne, ce sera toujours ça, si prends-les, sinon tu me vexes, c’est bon pour moi, je t’assure, je peux me le permettre en ce moment, ça te poussera toujours un peu plus loin. Je range son sac dans le placard du salon, sous ses yeux, il me remercie, m’embrasse sur les deux joues, je le raccompagne.

 

Alors, des questions, évidemment, je m’en suis posé, après sa visite-dépôt. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir comme soucis ? Chômage ? Justice ? Avec son léger accent, il doit bien avoir une origine étrangère ; bon, ça ne fait pas de lui un illégal pour autant. Il ne doit pas être arrivé d’hier. Et quand bien même… Des illégaux qui travaillent, paient leurs impôts, il y en a un paquet d’après ce que j’ai entendu. Qu’est-ce qu’il a dans sa sacoche ? Je devrais peut-être regarder, m’assurer que je ne cours pas de trop gros risques. Mais non, je trahirais sa confiance, j’attends un peu, il va bien revenir…

Son appel me tire de mes questions. Je n’ai pas de réponse, mais je sais au moins qu’il est toujours là, qu’il ne lui est rien arrivé de grave. Des cartons, maintenant, ses logeurs du moment en auront assez qu’il laisse trainer ses affaires. Où est-ce que je vais pouvoir les caser, ses cartons ? Et pourquoi je lui ai dit oui ? Mais au fait, non, je ne lui ai pas dit oui, il s’est vite autorisé de lui-même. Pour quelqu’un en galère, il a de l’aplomb. Bon, il faut que j’arrête de me monter la tête avec toutes mes questions, deux cartons, franchement, ça ne va pas révolutionner ma vie.

 

Sacha est assis là, à la même place que la dernière fois, sur le bord du canapé. Il a posé les deux cartons dans l’entrée, à vue d’œil je devrais pouvoir les caser dans le placard de la petite pièce du fond. Je lui propose un verre. Il dit non, puis se ravise. Il semble en total contrôle. Même sa mèche noire tient, comme fixée par de la laque, elle qui se balance toujours en désordre d’habitude. C’est ce que j’aime, chez lui, cette nonchalance distinguée, un chic désinvolte que j’ai du mal à saisir. Sans être très grand, il a cette silhouette longiligne qui le fait bien paraitre vingt centimètres de plus. Et cette tenue, ce port de tête, cette façon de tourner légèrement la tête en balançant sa mèche, l’air de rien. Là, maintenant, ce serait plutôt profil rigide. Le dos droit qui refuse de s’enfoncer dans le dossier du canapé. Le regard fixe, la tête alignée, rien ne dépasse, rien ne bouge, à peine si ses lèvres articulent, les mots sortent sans timbre.

-       Je voudrais te remercier, vraiment, de prendre encore soin de mes affaires. Tu dois avoir tant à faire, et moi qui viens encore t’encombrer et t’ennuyer, chère amie, tu permets que je t’appelle chère amie ?

-       Chère amie, si tu veux, mais si tu me donnais un peu des nouvelles de toi… Comment vas-tu depuis que tu m’as laissé ta serviette, tu arrives à te débrouiller ?

-       Oh, ça va, ça va, heureusement j’ai de bons amis, comme toi, qui m’aident, me dépannent…

-       C’est fait pour ça les amis, tu sais que tu peux compter sur moi. Si tu as besoin de quelque chose…

-       Non, tu en fais déjà assez, un endroit sûr pour mes affaires, c’est vraiment important.

-       Question sécurité, pas de problème, personne ne viendra fouiller chez moi. Mais si tu me disais un peu ce qu’il y a dans ces cartons… Rien de dangereux, j’espère…

Il éclate de rire, retrouvant du coup un peu de sa nonchalance égarée derrière ce masque de rigidité qui me mettait mal à l’aise.

-       Des explosifs, tu crois ? Encore heureux que je ne m’appelle pas Mohamed, sinon j’y avais droit, au délire du parfait terroriste !

-       Terroriste ? Sacha, Mohamed, question d’époque… Des explosifs, tu ne prendrais pas le risque de perdre ta planque, tout de même…

-       Ah, tu retrouves le sourire…

-       Toi aussi, et j’avoue que j’en suis soulagée… Même si ça ne me dit toujours pas ce qu’il y a dans ces cartons.

-       Oh, des affaires, des souvenirs, de ces trucs que tu ne veux pas perdre, au cas où il t’arrive quelque chose. J’ai déjà laissé beaucoup de choses derrière moi quand j’ai quitté mon pays, le peu qui me reste, je ne voudrais pas le perdre.

-       Mais tu te rends compte que tu me le laisses, à moi, que tu ne connais pas plus que ça. Qu’est-ce qui te dit que tu peux me faire confiance ? Qu’est-ce qui te dit que dès que tu auras le dos tourné je ne vais pas aller fouiller dans tes cartons pour savoir de quoi il retourne ?

-       Tes yeux… Tes yeux qui ne savent pas mentir. Si tu étais du genre à fouiller, tu aurais déjà regardé dans ma serviette. Et je le saurais en te regardant.

-       Tu es bien sûr de toi…

-       Oui… c’est comme ça…

Il regarde sa montre, un bracelet chromé plutôt chic, encore un vestige de sa vie d’avant…

-       Il va falloir que j’y aille, on m’attend, encore merci, chère Julie, ma chère amie, j’espère ne pas trop t’importuner avec mes dépôts à répétition.

-       Je vais survivre, rassure-toi. Mais laisse-moi, à mon tour, formuler une requête, ne me laisse pas sans nouvelles, tu as besoin de sécurité, moi d’être rassurée, c’est comme ça.

-       D’accord, chère amie, je ne manquerai pas de te donner des nouvelles prochainement, pour que l’inquiétude ne ravage pas ton beau visage.

 

Aussi vite disparu qu’arrivé. Décidément, un courant d’air, ce Sacha. Je l’avais cru plus posé, la preuve qu’on ne connait pas les gens quand on les côtoie comme ça, une fois en passant, chez des amis. D’ailleurs, quand j’y pense, je ne l’ai plus croisé depuis longtemps, chez les Clochard, je suis allée plusieurs fois à leurs soirées ouvertes, il n’y était pas, et personne ne m’a parlé de lui. Je me demande bien qui peuvent être ces amis qui l’aident et l’hébergent, pas un mot là-dessus, je ne sais pas quels sont ses cercles. En tout cas, dans le cercle Clochard, personne ne semble au courant, ou personne n’en parle ; étonnant, ce genre de secret de polichinelle s’évente vite d’habitude… Tiens, il y a quelqu’un d’assis sur le banc à l’entrée, Mme Bardouin ne va pas tarder à sortir pour voir qui c’est, je risque d’avoir des infos d’ici peu. J’aurai encore droit à du « ma petite Julie, si vous saviez qui j’ai trouvé en bas… », et tant qu’elle ne m’aura pas livré l’intégralité de ses supputations, je n’aurai pas la paix. Encore heureux que je ne lui aie pas dit que j’ai eu deux ou trois fois l’impression d’être suivie. Mais franchement, je ne voudrais pas me la jouer parano, il y a tellement de gens qui se promènent à n’importe quelle heure… Encore heureux qu’elle n’ait pas vu Sacha m’apporter ses affaires… Si elle l’apprenait, elle en aurait pour une bonne semaine de conversation. Et malgré ses réponses – treize à la douzaine – je resterais avec mes questions.

 

-       Oh, ma petite Julie, je suis contente de vous voir, est-ce que vous savez…

-       Non, Mme Bardouin, je ne sais pas, je ne sais certainement pas, mais j’ai une question, d’abord.

-       Une question, vous, si discrète d’habitude...

-       Oh, des questions, j’en ai beaucoup, si vous voulez savoir… Mais une plus urgente, avez-vous vu quelqu’un entrer dans l’immeuble cet après-midi ?

-       Cet après-midi vers quelle heure ?

-       Oh, disons il y a moins de deux heures.

-       Non, ou plutôt si, j’ai vu quelqu’un sortir, un de vos amis je crois. Mais je ne l’avais pas vu entrer, je ne sais pas combien de temps il a été là.

-       Oh, peu de temps. Mais c’est bien ce qui me questionne. Il m’avait appelé pour me dire qu’il passait, et il est arrivé, très rapidement il était devant ma porte, sans avoir sonné en bas, qui lui a ouvert, à cette heure ?

-       Il vous a importunée ? Ce n’est peut-être pas un vrai ami ?

-       Non, ce n’est pas la question, mais comment a-t-il pu entrer, sans sonner ? À cette heure-là, il y a peu de gens de l’immeuble qui sortent. Et si quelqu’un était sorti, vous l’auriez entendu, comme vous avez entendu sortir Sacha.

-       Oh, il s’appelle Sacha, joli nom.

-       Oui, mais cela ne me dit pas comment il est entré sans sonner, et sans que vous l’entendiez, alors que vous l’avez entendu sortir.

-       Là je ne sais pas. Mais vous m’inquiétez. Si j’allais demander à l’homme qui est assis sur le banc devant l’immeuble. Je viens de parler avec lui, il est très aimable.

-       Mais il vient juste d’arriver, il n’a rien pu voir.

-       On ne sait jamais…

 

Me voici donc avec quelques informations, à prêcher le faux j’ai eu quelques réponses, que Mme Bardouin a bien repéré les visites de Sacha, qu’elle ne l’a pas entendu entrer, il a donc fallu qu’il se fasse bien discret pour échapper à son œil de lynx et son ouïe aiguisée, et que l’homme en bas n’a pas des airs de brigand. Mais quand même, pour entrer avec deux cartons, il a bien fallu qu’il ouvre la porte ; aura-t-il attendu pour se faufiler ? Ma brave voisine n’a entendu personne. Et il est arrivé si vite. Il ne peut pas avoir de clé de l’immeuble, où l’aurait-il prise ? À moins qu’il connaisse quelqu’un d’autre ici, bizarre, je m’en serais aperçue. Ce qui me tracasse, ce n’est pas lui, mais de penser que quelqu’un peut entrer sans que nous nous en apercevions. Il va falloir que j’en parle au propriétaire.

 

Je sors de chez les Clochard, leur soirée était particulièrement réussie. Comme souvent. J’aime bien leur concept, inviter des gens très différents, autour d’un pot amélioré, vous n’êtes pas accroché à une place à table, vous pouvez changer de voisins, les conversations sont animées, depuis quelque temps elles tournent beaucoup autour des attentats. L’esprit est plutôt ouvert, même si certains de leurs vieux amis, qui se font décidément vieux, ont tendance à tourner racistes, sans le dire vraiment, mais je sens bien qu’il n’en faudrait pas beaucoup, une sorte d’islamophobie retenue. Je me suis un peu emportée ce soir, l’alcool aidant, je n’ai pas aimé les remarques sur les migrants qui profiteraient de la situation. Je n’ai pas abordé l’absence répétée de Sacha, personne n’en parle, comme s’il n’était jamais venu aux soirées Clochard, comme s’il n’avait jamais existé. Suis-je la seule qu’il a contactée depuis ses difficultés ? A-t-il joué le rôle du migrant alibi, celui qu’on invite pour se donner bonne conscience, un temps, jusqu’à ce qu’on passe à autre chose ? Bon, comme migrant, ce n’est pas non plus le cas typique, il doit être en France depuis un certain temps, vu son niveau de français.  Et à moi non plus, il ne donne pas de nouvelles. Je lui ai bien dit, lors de son dernier dépôt, de ne pas me laisser sans nouvelles, que je m’inquiète. Et rien. Ce n’est quand même pas à moi de l’appeler. Quoi que, après tout, s’il va mal, il n’a peut-être pas le courage d’appeler. C’est décidé, demain soir, en rentrant, je l’appelle, si je n’ai rien avant.

 

-       Mme Desforêts, c’est la police, est-ce que nous pourrions entrer ?

-       La police ? Mais qu’est-ce qui se passe ?

-       Nous allons vous expliquer, si vous nous laissez monter.

-       Je vous ouvre.

 

La police, qu’est-ce que c’est que cette histoire. Une bonne demi-heure, deux policiers, une femme et un homme, lui me disant qu’ils avaient essayé de venir dans la journée pendant que je travaillais, elle me demandant si je connaissais cet individu, sur la photo. J’ai blêmi, lui est-il arrivé quelque chose… Non, je ne l’ai pas vu récemment, depuis au moins deux semaines. Je le connais un peu, oui, je l’ai rencontré chez des amis, puis revu deux fois. Ils savent déjà qu’il est venu ici, pas la peine de le cacher, autant dire ce que je sais, pas grand-chose, son numéro de téléphone, ils l’ont déjà, s’il est toujours valable. Évidemment que je les préviendrai si je le revois, si j’ai des nouvelles. Je n’arrive pas à comprendre ce qu’ils cherchent, ce qu’ils savent sur lui, probablement plus que moi, mais ils ne me disent rien, des méthodes de policiers, visiblement, en dire le moins possible. Dès leur départ, je vais voir mes cachettes, sa serviette est toujours à sa place, ses cartons aussi, je n’ai rien dit là-dessus, et qu’est-ce que je pourrais bien en dire ? Est-ce que je sais, moi, ce qu’il y a dedans ? Je ne vais quand même pas aller fouiller ses affaires. La confiance, ça ne se trahit pas !

 

 

 

Là c’est clair, ce soir, en rentrant, on me suit. Je ne sais pas qui, une silhouette masculine, plusieurs fois je me suis retournée et l’ombre s’est éclipsée, furtivement ; pour réapparaitre deux rues plus loin ; cette impression vague de ne pas être seule, le doute ; pas vraiment de la peur, un tiraillement au creux de l’estomac, je ne suis plus très loin maintenant, refermer la porte derrière moi, protégée, sûr que personne ne peut me suivre à l’intérieur, ma brave voisine veille depuis que je l’ai alertée. Bon, plus rien, j’exagère encore une fois, je devrais arrêter les polars à la télé, je me monte des plans pour des gens qui finissent leur journée, comme moi un peu à l’ouest, pas de quoi affoler les braves gens. Une jeune femme me sourit, de la poussette sortent des pleurs de bébé, une petite fille la tire par la manche, et elle me sourit, comme si retrouver ses enfants, même braillards, après une journée de travail, la plongeait dans un bonheur béat. Mon voisin du dessus arrive en même temps que moi devant notre immeuble, il me salue d’un doigt sur son chapeau, geste suranné qui me met toujours de bonne humeur, nous entrons ensemble, échangeons quelques banalités météorologiques et il m’abandonne devant ma porte pour continuer son ascension. Mon téléphone vibre.

 

-       Eh bien, Sacha, enfin…

-       Bonsoir Julie, ma chère amie, tu as essayé de m’appeler, je suis confus, j’ai vu ton appel trop tard hier.

-       Mes appels, tu veux dire…

-       Tes appels, tu as raison, mais je n’étais pas disponible, et aujourd’hui tu travaillais.

-       Évidemment, la semaine je travaille !

-       Je ne peux pas en dire autant…

-       Oh, excuse-moi, je t’ai blessé, ce n’était pas mon intention…

-       Ça va, ça va…

-       Mais je suis à cran, tu m’avais promis de me donner des nouvelles quand tu es venu, et depuis rien, et il se passe des choses bizarres…

-       Comment ça, bizarres ?

-       Oh, bizarres… Difficile à dire…

-       Bon, j’arrive, si tu veux bien… dans dix minutes je sonne.

-       D’accord.

-       Tu me manques, ma bonne amie, à tout de suite.

 

Quelle gourde ! et voilà que c’est moi qui aurais besoin de me justifier de travailler ! Je ne sais rien de sa vie, je n’en ai qu’une serviette et deux cartons, dont je ne connais que l’extérieur. C’est sûr, il va falloir qu’il me dise ce qu’il y a dedans, ou alors je les ouvre. Non, ça je ne peux pas, la confiance, ça ne se trahit pas. Même si la curiosité me titille. Bon, je n’ai rien dit à la police, d’ailleurs je me demande bien comment ils sont arrivés chez moi, est-ce que c’est elle qui me suit ? La curiosité… ma voisine doit déteindre sur moi… Mais ce n’est pas possible, je me suis bien juré de ne plus jamais fourrer mon nez où je ne devais pas, depuis longtemps, depuis cette histoire, j’étais enfant, j’avais fouillé dans l’armoire de la chambre de mes parents, des odeurs, la poudre de riz mêlée à une odeur bizarre, j’en ai mal dormi pendant des nuits, des cauchemars, jusqu’à ce que ma mère s’en aperçoive, me questionne, un interrogatoire en règle ; elle éclate de rire, elle avait trouvé le jour en question une souris morte sous l’armoire, une odeur tenace, pas de quoi fouetter un chat. Je m’étais encore monté la tête pour rien. Et puis là, cette histoire de Sacha, je ne sais pas où je suis, une histoire de migrant, bizarre, pourquoi maintenant alors qu’il semblait bien intégré quand je l’ai connu, c’est vrai que les lois se durcissent, mais à ce point-là.

 

-       Bonjour Sacha.

-       Bonjour ma chère Julie, je suis heureux de te revoir.

-       Il ne tient qu’à toi… Au fait, tu as sonné, aujourd’hui.

-       Oui, pourquoi ?

-       Comment tu étais entré, la dernière fois ? Tu étais arrivé directement à ma porte…

-       Je ne sais plus, j’avais dû profiter de l’entrée ou de la sortie de quelqu’un.

-       Bizarre, on n’a vu personne entrer ni sortir !

-       On ? Tu me surveilles ?

Il éclate de ce rire qui me fait fondre. Et me regarde d’un œil concupiscent que je ne lui ai encore jamais connu. Comme s’il me découvrait, ou voyait en moi, pour la première fois, une femme, qu’il n’avait jamais devinée, imaginée.

 

Aïe aïe aïe, quel baiser… Si je m’y attendais… Emportée plus qu’enlacée par un brasier, chamboulée de la surprise d’un espoir inaccessible, électrisée au-delà de mes rêves les plus fous… Il s’écarte un peu, remet sa mèche en place de ce mouvement de tête qui me fait toujours craquer, je m’assois, disons plutôt que je me laisse glisser sur le canapé, de peur que mes jambes ne m’abandonnent. Voilà que je me la joue midinette… Pour dire la vérité, ça fait un bout de temps que ma vie amoureuse est chaotique, les derniers sur lesquels j’ai flashé m’ont fait assez vite le coup du mépris, à me faire sentir nulle plus que nulle, et ceux qui flashent sur moi ne m’attirent pas, j’évite de donner suite, et basta. Pas de chance. Sacha, je ne l’avais même pas vraiment mis dans la case des possibles, il me fait de l’effet, c’est sûr, mais vu son côté courant d’air la prudence est préférable.

Il s’assied à quelques centimètres de moi, posture bienveillante, un reste de contrôle dans le dos qui hésite à s’enfoncer dans le dossier.

 

-       Elle te va bien cette robe, tu es très jolie, tu es toujours jolie, mais ce soir tu te surpasses…

-       Merci… mais là tu exagères… je ne peux pas dire que je sois au top, j’arrive juste, même pas eu le temps de prendre une douche.

-       Un peu de négligé te va si bien !

Il se redresse un peu et me regarde, fixement. Sa main tapote son pantalon, régulièrement, presque nerveusement.

-       Tu m’as parlé de choses bizarres qui t’arrivent ?

-       Oui, oh, tu sais, sans plus, je dois me faire des idées…

-       Des idées comment ? Tu sais, dans mon pays, les fantômes et revenants, c’est dans les gènes.

 

C’est à mon tour d’éclater de rire ! Où va-t-il chercher tout ça ? Et me voilà partie à raconter, moi qui voulais minimiser, par défiance, ne pas parler de la police, des filatures. Et je me retrouve à lui dévider par le détail, l’homme assis sur le banc devant la porte, à l’air bien, les ombres qui me suivent quand je rentre d’une soirée ou du cinéma, une voiture qui ralentit derrière moi, pas toujours la même, mais qui suit mon parcours de retour du bureau. Une voix intérieure me conseille de me taire, et je continue à parler, maintenant la visite de la police, insignifiante en apparence, le cherchant lui, je n’avais rien dit bien sûr. Plus je parle, plus son dos se redresse, ses yeux clignent puis deviennent fixes, alternativement, ses doigts tapotent de plus en plus nerveusement sa cuisse.

-       La police ? Mais comment peux-tu être sure que c’était la police ?

-       Eh bien, deux policiers, un homme et une femme, qui sonnent, montent, te cherchent…

-       Ils ont donné mon nom ?

-       Non, c’est une photo qu’ils m’ont montrée… J’ai eu très peur qu’il te soit arrivé quelque chose…

-       Et tu leur as dit comment je m’appelais…

-       Non, ils le savaient, ils avaient aussi ton téléphone… Je leur ai dit que je ne t’avais pas vu depuis quelque temps…

-       Et rien sur mes affaires…

-       Évidemment, non ! Ils ne m’ont pas dit ce qu’ils te voulaient. J’ai pensé à une question de papiers pas en règle, je suis restée évasive. Et de toute façon, je ne sais rien, je ne vois pas ce que j’aurais pu dire.

-       Bon, c’est mieux ainsi. Merci.

Il regarde sa montre, toujours cette montre un peu chic, pas besoin qu’il ouvre la bouche, je sais qu’il va prendre congé. Décidément, son vocabulaire châtié déteint sur moi… Un dernier baiser, furtif, rien à voir, un baiser de départ, d’adieu…

-       Au revoir, Sacha, à bientôt, peut-être…

 

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Il pleut. J’avais prévu d’aller marcher un peu en fin d’après-midi. Pendant que j’étais au bureau, le temps s’était remis, la progression du soleil me laissait espérer une de ces longues promenades au rythme soutenu qui me font tant de bien. Puis, à cinq heures, la pluie s’est abattue, un de ces rideaux aqueux sans fin qui fait passer toute giboulée de mars pour une débutante. Rien d’autre à faire que de m’installer devant un thé chaud et des biscuits, au grand mépris de la légère dépense calorique sur laquelle j’avais pu miser. Je me rattraperai demain. Peut-être.

 

-       Madame Bardouin, qu’est-ce qui vous amène ? Entrez donc…

Une visite impromptue de ma voisine est assez rare pour que je m’en alerte. La situation doit être grave. Elle a dû guetter mon arrivée.

-       Non, je n’entre pas, je voulais juste vous dire…

-       Comment, Madame Bardouin, vous n’entreriez pas, vous allez me vexer, je viens de faire du thé, vous allez bien m’accompagner, avec ce temps…

-       Oh, vous l’avez dit, on se croirait à la toussaint… Vous croyez ? Je ne voudrais pas vous déranger, après votre journée de travail, vous devez avoir besoin de souffler…

-       Bon, pas de manières, entrez donc.

 

Pour quelqu’un qui ne voulait pas entrer, cela fait un quart d’heure qu’elle parle, et qu’elle bouge. Assise sur le bord d’une chaise, elle se lève pour aller voir à la fenêtre, la pluie, mais pas seulement, son débit ralentit, puis reprend de plus belle quand elle se rassoit, plonge ses lèvres quelques instants dans sa tasse de thé, croque un biscuit, puis reprend… Je serais bien incapable de donner le détail de ce qu’elle raconte, je retiens une bribe par ci par là, les problèmes de voisinage, ceux qui font du bruit dans l’escalier, ceux qui stagnent sur le banc devant la porte en riant et criant, pas comme ce monsieur si gentil qui vient en début d’après-midi, le camion des éboueurs après lequel elle est toujours obligée de courir pour sortir sa poubelle depuis qu’ils ont changé les horaires…

.

-       Et votre ami, Sacha, je crois… qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?

 

Pourquoi cette question ? S’aperçoit-elle tout à coup que je suis là ? Elle s’est interrompue. La pluie aussi d’ailleurs. C’est une vraie question. Pas un de ces subterfuges pour relancer le pseudo dialogue qu’elle m’inflige depuis un quart d’heure. Elle attend vraiment une réponse. Moi qui suis toujours en train de me poser des questions sur des sujets futiles, me voici cueillie par l’une de celles auxquelles sa péroraison ne m’avait pas préparée. Ou peut-être n’était-ce qu’une mise en bouche pour le sujet essentiel qui l’a fait monter l’escalier qui nous sépare. Sacha. Sur lequel je l’ai déjà questionnée, j’ai préparé le terrain. Mais quand même. Son silence, plus encore que sa question, me vrille le dos. De fines gouttes de sueur perlent sur le bas de ma colonne. Malgré la fraicheur humide.

 

-       Oui ? C’est bien Sacha que vous m’avez dit ? Oh, ça n’a pas beaucoup d’importance qu’il s’appelle Sacha ou autrement. C’est juste parce que vous avez l’air de le connaitre. J’étais surprise.

-       Surprise de quoi, Madame Bardouin ? Il est venu deux fois chez moi, vous avez dû le voir passer.

-       Seulement deux fois ?

-       Oui, mais je le connaissais avant. Je l’ai retrouvé par hasard dans le quartier.

-       Ah, je comprends mieux. Vous le connaissiez d’ailleurs.

-       D’ailleurs ?

-       Oh, vous savez, à mon âge, on ne travaille pas, on traine plus dans le quartier, on voit les gens, aller, venir…

-       Et cela fait longtemps que vous le voyez aller et venir dans le quartier ?

-       Un certain temps, mais je n’avais pas fait le rapprochement au début. C’est que je ne l’avais jamais vu aussi bien mis que quand il est venu vous rendre visite. Comme si ce n’était pas le même. Je n’ai pas compris tout de suite. Il m’a fallu du temps.

-       Et vous le voyez où, d’habitude, dans le quartier ?

-       Oh, oui, par ici ; mais aussi dans la friche, là-bas, ce qu’ils appellent la friche, une zone plutôt désertée, il n’y a pas grand monde qui y va.

-       Et vous, qu’est-ce qui vous y faites, Madame Bardouin, à votre âge, à quoi ça ressemble de prendre des risques ?

-       Des risques, des risques… Ma petite, vous voyez, c’est mon quartier, j’ai toujours vécu là, je connais chaque recoin, chaque impasse, les arbres, les coins d’herbe. Ce ne sont pas quelques malappris venus on ne sait d’où qui vont me déloger et m’empêcher de me promener. Et puis, je n’ai jamais rien vu de bien grave, il y a plus de peurs que de réalité dans ce qui se raconte.

-       Et vous rencontrez Sacha dans ce que vous appelez la friche ?

-       Ça m’arrive… Mais je n’en sais pas plus, je ne voudrais pas que vous vous mettiez martel en tête, je voulais seulement savoir si vous aviez des informations, j’essaie de comprendre ce qui se passe là-bas, c’est tout…

-       Une nouvelle Miss Marple ?

-       Vous me faites trop d’honneur… Bon, il faut que j’y aille… Vous avez vu qu’il ne pleut plus. Une éclaircie. Le soleil pointe son nez. Je vais pouvoir reprendre mes marches quotidiennes.

-       Et vos investigations ? Faites attention quand même. Je ne voudrais pas avoir un accident sur la conscience.

 

 

La pluie a cessé. Les insinuations de ma voisine me laissent dubitative. Que voulait-elle me dire, vraiment, avec son verbiage dont Sacha semblait le seul mobile ? J’ai à peine digéré le silence qui a suivi sa dernière visite. Silence banal. Mais cette visite, elle, n’était pas banale. L’aisance avec laquelle il m’a fait tomber dans ses bras... Je me croyais plus de retenue. Un baiser dont je frissonne encore. Pour ensuite disparaitre, une fois de plus. Enveloppée dans mon imperméable à capuche, j’accélère le pas. Rattraper le temps perdu. La pluie et ma voisine ont bon dos. Le manque me guette, si je n’ai pas ma dose de marche avant la tombée de la nuit. Je connais nettement moins bien les environs que Mme Bardouin, je suis récente dans le quartier, et j’ai plutôt tendance à aller vers le parc. Qu’est-ce qui me prend ce soir d’aller à l’opposé ? Deux rayons de soleil qui pointent à l’ouest, l’espoir d’une accalmie dans le déluge qui nous accable, les prémices d’un eldorado où je me contenterais de vivre passablement, loin des tyrannies anciennes et modernes…

 

-       On se connait ?

 

Je relève la tête, l’impression d’être observée, d’avoir raté le début de la scène, réveillée par ces derniers mots d’un inconnu. Ce n’étaient peut-être pas ses premiers. Mon front est accroché à des ronces, ma nuque me fait mal, elle a dû cogner contre du lourd. Il ferait mieux de me demander si j’ai perdu connaissance, ou de me le dire, s’il m’a vu tomber. On ne dirait pas, que je sois tombée. Il me fixe, goguenard. Grand, maigre, parka bleu marine délavée, pantalon de velours sombre, plutôt vert, un bonnet gris sur la tête. Quarante ans, cinquante ans ? Son âge a dû se dissoudre dans une vie à la marge. Cette friche, dont m’avait parlé ma voisine, il a fallu que je m’y aventure. Pas vu grand-chose pour l’instant. J’essaie de regarder un peu plus loin, de m’extirper de mes ronces, après le front ce sont mes mains, une goutte de sang perle, espérons que je ne me suis pas trop amochée. Étonnant de voir, en pleine ville, des fourrés aussi épais. J’imaginais quelques arbustes, des arbres sous lesquels les promeneurs viennent chercher l’ombre en été. J’en étais loin. Une végétation touffue s’étale, au loin, une haie qui s’épaissit, des végétaux dont je ne connais pas le nom, il faudra que je revienne avec un botaniste. Derrière, cachées par les ronciers, des abris en planches, des toiles tendues. Comme des tentes, pas des Trigano, plutôt genre ZAD.

 

-       On se connait ? C’est pas un endroit pour vous, ma p’tite dame…

-       On se connait… je crois pas… j’suis jamais venue par ici…

-       J’vous l’dis, ma p’tite dame, c’est pas un endroit pour vous… C’est pas l’Eldorado, ici…

-       …

-       Mais je vous ai déjà vue, je suis sûr… Où, ça c’est une autre affaire…

 

 

La barrière s’ouvre, tout va bien. Bizarre, cette barrière. Je ne l’avais pas vue avant. Une végétation touffue, en pleine ville ou presque, avait monopolisé mon attention. Les paroles de Mme Bardouin résonnent dans mes oreilles, elles m’entrainent dans ces fourrés, ces ronces, cette mousse qu’elle connait sur le bout des doigts. Les cabanes ne sont pas venues là toutes seules. Je dois bien me rendre à l’évidence, il y a une vie là-dedans, qui s’organise, des gens qui entrent et sortent, la barrière, c’est inattendu, mais finalement, ils ont bien besoin, et raison, de marquer leur territoire. Une entrée, le moyen de signaler qu’au-delà c’est chez eux, en quelque sorte, ce n’est pas le pavillon de banlieue, mais pas non plus la jungle. Il y a des limites, le moyen de poser des règles. Mon interlocuteur m’ouvre la barrière, m’invite à entrer dans son monde, leur monde, c’est trop d’honneur, même s’il me dit que ce n’est pas un endroit pour moi. Ma voisine est-elle seulement venue fouiner, a-t-elle aussi été invitée ?

 

-       Merci… Je ne voulais pas vous déranger… Je me promène…

-       Tiens, tiens, c’est pourtant rare, les gens qui viennent se promener par ici… une femme, en plus… mais, puisque vous êtes là, je préfère vous faire entrer… ici on n’aime pas beaucoup les gens qui viennent fourrer leur nez un peu partout… et comme ça je vais peut-être trouver d’où on se connait…

 

Enfoncée dans un fauteuil mou dont l’heure de gloire semble lointaine, j’ai dans la main un gobelet de tisane qui tarde à refroidir pour être buvable, il me réchauffe les doigts, pas si mal, déjà. Mon hôte est assis sur le bord d’un tabouret à trois pieds. Il m’observe, taciturne. Sûr qu’il me fait penser à quelqu’un, mais à qui ? D’où on se connaitrait ? Je ne lui pose pas la question qui me brule les lèvres, connait-il Sacha… Si tant est que ce soit son vrai nom… Je me suis nommée, Julie, lui Pierre, pas original, mais il me fait balayer les hypothèses d’un repaire de migrants. J’ai lu sur les communautés de hippies dans les années soixante-dix, à la campagne, l’espoir de refaire le monde dans le retour à la terre. Ici, je ne sais pas s’ils veulent refaire le monde, mais c’est la ville qu’ils ramènent à la terre. Bizarre. Une zone d’habitat pseudo rural, alternatif, je ne sais pas comment ils l’appellent. Jamais je n’aurais imaginé voir ça à deux pas de chez moi. On voit ce qu’on veut, ou ce qu’on peut.

 

Le silence pèse. Je ne suis déjà pas très bavarde habituellement. Mais là, rien ne vient. Cet univers me paralyse, des airs de campement nomade qui ne renoncerait pas à quelques facilités de la vie moderne, récup à tous les étages, jamais je n’avais imaginé que tout ce que je mets au rebut, de la vaisselle dépareillée aux conserves un peu hors date limite, trouve une seconde vie si près de chez moi. Le toit en planches et toiles a l’air presque étanche, il y a bien quelques gouttières, mais l’averse de tout à l’heure était quand même particulièrement violente. La toile cirée fixée sur un cadre de bois qui tient lieu de porte claque sur une silhouette, un visage se glisse dans l’entrebâillement :

-       Tu l’as vu, aujourd’hui ?

Un grognement de mon vis-à-vis qui semble dire non. Ou qui ne veut rien dire en ma présence. Ou la signaler, ma présence.

-       Ah, tu as de la visite…

Re-grognement. Le nouveau venu se pose sur un tabouret vert pomme.

-       Julie… Égarée dans nos marécages, débarquée sans savoir où…

-       Bonjour Julie, moi c’est Jean, bienvenue parmi les alternatifs…

Ma main se tend machinalement, aucun son ne sort de ma gorge, une gamine qui apprendrait en même temps que le père noël, c’est les parents, et la petite souris du pipeau. Mon visage hésite entre rougir et pâlir, finalement c’est le froid qui gagne, mes doigts serrent le gobelet à la recherche d’un peu de chaleur à lui communiquer. Même marmonner m’est impossible.

-       Pas vu… ça se corse… dans quel plan il est allé se fourrer…

-       Avec les autres qui rôdent… il va finir par se faire avoir…

-       Encore heureux qu’il a viré ses affaires, un danger de moins…

-       Tu crois que sa planque est sure ?

-       C’est ce qu’il dit, il y croit.

-       Il te reste de la tisane ?

Le dénommé Jean vide le fond dans un gobelet ébréché et le boit d’un trait, la casserole aura refroidi. Mon silence leur fait oublier ma présence. Je m’y enfonce, prête à capter toutes supputations annexes sur cette planque que je n’ai pas de mal à localiser. Plan, danger, les autres qui rôdent, dans quoi est allée me fourrer ma compassion ? Prendre ma petite part de la misère du monde, aider une connaissance dans l’embarras, soit… De quoi me donner bonne conscience. Je sais bien que le sort de millier d’êtres humains en perdition dans des migrations aléatoires ne peut se résoudre sans l’aide de tous, la mienne, donc. Mais de là à tomber dans le panneau, à me laisser flouer par un joli cœur qui traficote je ne sais quoi…

-       Bon, j’espère qu’il va rappliquer fissa, qu’il nous dise où ça en est, ou c’est tout notre système qui…

-       Oh, Julie… Julie… Zut, on l’avait oubliée, t’as vu comme elle est blanche, elle nous ferait pas un malaise…

-       Grave, là… On sait pas qui c’est… T’imagines les embrouilles…

-       On sait pas qui c’est… Je croyais que tu la connaissais… T’imagines, on a parlé comme si elle était pas là, elle a tout entendu, pour sûr…

-       Oui, mais qu’est-ce qu’on a dit ? Y a pas mort d’homme !

-       Pour l’instant non.

 

La tête comme une courge en état de ramollissement avancé, j’écarquille les paupières sans être bien sure que mes yeux s’ouvrent pour autant. Les mots ne viennent toujours pas, mais l’effort fourni dans le haut de mon visage le réchauffe un peu et lui accorde quelques couleurs que scrutent mes observateurs. Les voilà apparemment rassurés, je ne vais pas passer l’arme à gauche, des pas se rapprochent, des bottes de caoutchouc ou de lourdes chaussures de chantier, pas les baskets ou les semelles souples de quelqu’un qui voudrait passer inaperçu.

 

-       Ah, vous voilà, et tous les deux… J’ai essayé de vous sonner, mais rien… Pas alternatifs pour rien… le jour où vous décrocherez je penserai immédiatement au pire ! Quant à appeler…

-       C’est toi ? Quand on parle du loup… D’ailleurs, en parlant du pire…

Je me pelotonne encore plus profond dans le fauteuil où j’ai failli m’évanouir. Mais trop tard. Jean, puis Pierre, regarde dans ma direction. Rien à faire pour échapper à sa vue. Il s’avance, se penche, sa longue mèche noire plonge en avant, il blêmit, son souffle s’accélère.

-       Mais, mais… qu’est-ce que tu fais là ? Julie… Ma chère amie, je n’y crois pas… Comment es-tu venue ici ?

-       Vous vous connaissez ?

Jean et Pierre me dévisagent. Et semblent réfléchir, très vite. Pas assez vite, pourtant. Mes cordes vocales retrouvent leur motricité. Mon dos se redresse, légèrement.

-       Par hasard, par hasard. Je me promenais. Ma voisine m’avait parlé de cette friche. Ton ami m’a gentiment offert d’entrer… Je ne savais pas te trouver là, ni que c’étaient tes amis. Depuis notre dernière rencontre…

-       Pas de nouvelles, je sais… Tu dois m’en vouloir… Mais tout cela est fini, désormais…

-       C’est ce que tu dis à chaque fois, que je ne dois pas m’inquiéter…

-       Non, cette fois, c’est différent, c’est fini, je vais pouvoir venir te débarrasser.

 

Oubliés de nos échanges, les deux copains fusillent le héros du jour du regard. Jean s’est levé pour se poster au coin de la cahutte, dominant d’une dizaine de centimètres un Sacha que j’avais toujours trouvé plutôt grand. Pierre va chercher une pomme, se met à la croquer :

-       Qu’est-ce qui est fini ? Tu peux nous rancarder ?

-       Ça y est, j’ai gagné, sur tous les plans. Permis de travail et de résidence. Je peux récupérer mon boulot, mon logement. Ça s’arrose !

-       Donc nous, c’est fini, la friche, les alternatifs, maintenant que t’as plus besoin…

-       Comment ? je n’aurais plus besoin… détrompez-vous, les amis. Mon cas était facile, une antériorité qui m’assurait pratiquement de gagner sans trop de difficultés. Mais il y en a tant d’autres qui ont besoin de petits coins comme celui-ci pour disparaitre un peu, se refaire. Et vous, les gars, vous êtes irremplaçables dans ce rôle. Pas vrai, Julie, même elle, vous êtes capables de la recevoir comme si tout était naturel, et de lui redonner des couleurs !

 

Un nouveau baiser comme happy end ? Peut-être… Ou plus si…

 

 



30/07/2017

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