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Silence, couples...

 

-          T’es partie depuis quand ?

-          Difficile de répondre…

 

Atmosphère embrumée d’une après-midi chafouine. Le regard de Maude se perd dans le vague. Il n’arrive pas à pleuvoir franchement. Juste le désagrément de mouiller les passants. Plaquer les cheveux des femmes, sortir le parapluie serait quand même exagéré. Rentrer le menton de ce quadragénaire trapu, déterminé à protéger sa sacoche. Rendre bien glissant le pas de cette jolie grand-mère qui tient solidement les brides de sa capuche en plastique.

 

-          Je ne suis pas partie d’un coup. J’ai fait des allers retours.

-          Moi, pas question. Si je me décide à partir, ce sera définitif. Pourquoi t’es toujours là à tergiverser ? Comme si tu savais pas prendre une décision. Pourtant, dans ton boulot, tu ne fais que ça toute la journée ! Pourquoi dans ta vie il faut que tu sois si…

 

C’est reparti. Sous prétexte de l’écouter,  Virginie va encore lui débiter ses moi-je assortis de reproches. Persuadée, en rentrant chez elle tout à l’heure, de sa force d’avoir su préserver son foyer.

 

-          S’il vous plait, Monsieur, est-ce qu’il y aurait une prise à proximité ?

-          Non, c’est interdit !

 

La femme qui, à une table voisine, prend ses notes sur son ordinateur face à ses deux collègues masculins papier-crayon, reste interloquée.

 

-          Qu’est-ce qui est interdit ? De se brancher, ou d’avoir un ordinateur ?

-          Mais on n’en finit pas si on laisse faire, les gens restent des heures et bloquent les tables.

 

Remarque surprenante à une heure où le café est à moitié vide. Diversion. La porte à tambour s’ouvre sur un manteau vert pistache d’où émerge une jeune femme à la chevelure flamboyante. L’ordinateur est oublié. Toujours pas branché, la batterie doit tenir.

 

-          Salut Léa, tu as l’air en pleine forme, superbe ! Une nouvelle conquête ?

-          Ah, les filles, vous n’allez pas me croire. Ne riez pas, cette fois, c’est le grand amour.

-          Mais tu dis ça à chaque fois !

 

Léa, la plus jeune d’elles trois, la fascine toujours par sa capacité à rebondir. Mais, cette fois, c’est Virginie qui réagit la première, lui ôtant les mots de la bouche. Elle supporte toujours mal les aventures à répétition qui la renvoient à une stabilité qu’elle n’assume finalement pas si bien. C’est vrai que Léa, il faut la récupérer entre les coups de foudre. Une allure incontestable, qu’elle assortit d’un style vestimentaire très personnel. Mais une passionnée. Des creux de vague proportionnels aux brisants sur lesquels elle surfe aujourd’hui.

 

-          Un tendre, vous ne pouvez pas savoir…  Grand brun, une carrure d’athlète, mais tout en douceur. Ça marche super entre nous. Je l’ai rencontré au vernissage dont je vous avais parlé, mercredi, vous savez, ce peintre, un copain de Jérôme, mais si, Jérôme, mon ex d’avant, on est restés très bons amis, on se revoit régulièrement pour déjeuner. Et il a un copain qui peint. Plutôt abstrait. De la couleur. Des formes. Pas mal. Je guettais un serveur quand  un homme que je n’avais pas vu m’a tendu une coupe. Alexandre. J’ai tout de suite senti dès que nous avons commencé à parler que c’était lui.

-          Et donc, tu l’as suivi ce nouveau grand amour. Il est libre au moins ?

 

Persiffleuse, la Virginie ! Son côté fleur bleue s’accommode mal des aventures à répétition. Ou peut-être un moyen de dissimuler ses fantasmes enfouis. Maude écoute d’une oreille distraite les détails de la rencontre. Elle se demande toujours si le récit de ses aventures ne compte pas plus pour Léa que de les vivre. Une conteuse. Bien éloignée de son fonctionnement. Elle, elle peut parler de tout, de la vie, du quotidien, mais de ses amants, ses copines n’ont jamais su grand chose.

 

-          Pour l’instant, il habite pas ici. Dès qu’il est sûr de son nouveau boulot, il vient s’installer. En attendant, il zone un peu. Mais vous, les filles, vous ne dites rien ? Maude, t’es bien silencieuse, aujourd’hui !

-          Figure-toi qu’elle est partie, enfin ! C’est pas faute de lui avoir dit depuis longtemps…

-          Mais laisse-la parler ! Allez, raconte, qu’est-ce qui t’a décidée ?

 

Qu’est-ce qu’elle va bien pouvoir leur dire ? Pas livrer les détails de son intimité. Mais bien obligée d’annoncer qu’elle n’habite plus avec Olivier. Pas vraiment un choix. Une conséquence comme une autre.

 

-          En fait, je n’arrive pas à lui en vouloir. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui me comprenne aussi bien. Nous sommes vraiment sur la même longueur d’ondes. Mais, à distance. Dès que nous sommes ensemble, ça dégénère. Et les reproches sur la manière de m’habiller. Et à me reprendre si j’ai le malheur de répéter une expression, il me fait le coup des tics de langage. Et si je veux éteindre la lumière, il la rallume.

-          Oui, mais ça a toujours été comme ça. Alors, pourquoi maintenant ?

 

C’est bien la question qu’elle se pose. Pourquoi maintenant ? Le fait est qu’elle vient de partir. Ce sont toujours les femmes qui partent. Les hommes, eux, ils s’incrustent, quitte à vivre plusieurs vies en même temps. Mais ils lâchent difficilement, à moins d’être mis dehors, ou d’être quittés.

 

-          Je suis rentrée, hier soir, crevée, besoin de me poser. Je me change, je me sers un verre. Et je me dis, là, ce soir, je ne réagis pas, j’arrête de marcher dans son jeu quand il me provoque. Donc je me tais je prends un bouquin. Et lui : mais pourquoi tu parles pas ? Tu pourrais me répondre quand je te parle. Et je finis par craquer, par lui dire que j’ai besoin de calme. Qu’est-ce que j’avais pas dit ? Si on se parle même pas maintenant, qu’est-ce que ce sera quand on aura des enfants ? Tu veux vraiment qu’on reste comme les Dudognon, ensemble pour les gosses, deux étrangers sous leurs airs de couple modèle…

 

Virginie se met à renifler. « Quel salaud ! C’est comme ça qu’il nous voit ! Mais ça fait longtemps que tu aurais dû partir, ma pauvre. Tu vois pas comme il t’a pourri la vie ? Il en a d’autres comme ça, sur nous ? »

Bien ce que craignait Maude. Elle aimerait mieux qu’elle pleure un bon coup. Dans le fond, encore une fois, elle est d’accord avec Olivier. S’il voyait Virginie maintenant, ils ne pourraient pas s’empêcher de pouffer de rire ensemble. Le café s’anime en cette fin d’après-midi. Les groupes ont changé, aux tables autour d’elles. Plus jeunes. Plus bruyants aussi. Décidément, elle n’aime pas le bruit. Peut-être qu’il est là, le problème de fond. Le silence. Pourquoi parler tout le temps, même chez soi ?

 

« En même temps, c’est vrai que si tu veux des enfants, il faudra bien que tu supportes un peu de bruit », essaie de temporiser Léa. Le monde à l’envers. Le principe de réalité venant d’elle qui ne peut pas garder un homme plus de trois mois !

 

-          Mais, un bébé qui pleure, c’est pas pareil…



05/12/2009

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