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Penser le faire, et le social ? Un libre parcours roman-théâtre

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Deux œuvres récentes m'ont interpelée, autant par leur puissance propre que par les échos entre elles  et avec des œuvres classiques : un roman de cette rentrée, Faber. Le destructeur, de Tristan Garcia, et une pièce de Joël Pommerat, Au Monde, reprise à l'Odéon en septembre-octobre. D'un côté, deux garçons et une fille, vingt ans en 2000, dont l'absence d'idéal démocratique suppléée par une radicalité politique renvoie, en creux, au parcours de Jacques Vingtras, le personnage de Jules Vallès. De l'autre, trois sœurs inscrites dans les pas de celles de Tchekhov, trois frères et un patriarche parangons d'un système économique en déliquescence. Car si ces deux œuvres peuvent se répondre, c'est par leur manière d'interroger le social à travers le "faire".

 

Le personnage du roman de Tristan Garcia, Mehdi Faber, abandonne, dès l'école, son prénom originel pour se faire appeler de son nom adopté d'ouvrier-forgeron, Faber ; et c'est bien ce talent de forgeron doué d'une intelligence hors pair qui l'érige, pour ses deux acolytes, en héros qu'ils doivent tuer, comme on tue le père, tant les choix radicaux qu'il a posés leur rendent une vie ordinaire invivable : "éduqués et formés (…) par la promesse de devenir des individus (…) en droit d'attendre une vie différente (…) nous avons compris qu'il ne serait jamais question que de prendre la file et de travailler." (prologue). La clochardisation choisie par Faber pour échapper à cette fatalité  est insupportable pour les deux autres qui se sont résignés à "faire", travailler, faire comme si… Et leurs tentatives d'échapper à leur vie toute tracée se solderont de manières différentes. Quant au destin de Faber, nouveau justicier qui sauve son jeune double, il est probablement de ne pas en avoir. Jacques Vingtras se révoltait contre une violence familiale et sociale qui privait sa génération de trouver sa place ; dans un contexte apparemment plus apaisé, celle de Faber se voit empêchée de se construire dans un monde où rêves démocratiques et utopies ont déjà été portés par leurs parents qu'ils ne peuvent que tuer, au réel et au symbolique, pour tenter d'être, et pas seulement de faire. Faber, le destructeur…

 

Le monde de la pièce de Joël Pommerat est un empire industriel international bâti sur le fer, le père s'est "fait avec le fer", "le seul de nos jours à avoir compris le poids du fer encore de nos jours" (sc. 1), le poids du faire aussi des millions de personnes qui travaillent pour lui. Une scénographie millimétrée encadre une histoire familiale exposée "au monde", toute en noir et gris, un espace noir d'où émerge une table nappée de blanc, des personnages habillés majoritairement de gris ou de noir, aux corps qui expriment leur essence et leur devenir. 

D'abord le père qui, vieillissant, choisit son second fils pour lui succéder ; en attendant sa décision, le monde continue à être gouverné par un vieillard de plus en plus sénile, par un corps noir et raide qui peu à peu s'affaisse et s'affale…

Ensuite les trois frères, ou plutôt les deux frères et le beau-frère, "pièce rapportée" au sens plein du terme ; l'ainé, d'une admiration sans borne pour son père qu'il seconde et supplée, même silhouette ; le second, le seul qui porte un nom, Ori (Les Oris de Stargate ? l'origine ? l'orient ?) dont le retour est attendu avec impatience ; costume civil gris tiré à quatre épingles, pas sonore aux accents militaires, s'il hésite à endosser ce rôle de successeur que son père lui a assigné, c'est entre autres parce que, contraint de quitter l'armée à laquelle il croyait malgré son pacifisme, il devient aveugle ; il ne sort plus que la nuit et se cogne partout, prêt à sortir physiquement du cadre ; il finira malgré tout par accepter, par peur de faire souffrir son père, lui qui aimerait "seulement faire quelque chose (…) d'impersonnel, vraiment gratuit, simplement profond" (sc. 18). Après avoir été gouverné par un gâteux, le monde va l'être par un aveugle, le noir éclairé seulement par quelques flashs prend tout son sens.

Enfin les trois sœurs ; la robe noire de l'ainée met en exergue une grossesse dont on ne parle pas, comme si la venue au monde de l'enfant était barrée ; la benjamine, adoptée, remplace la sœur morte, Phèdre : "Quel nom, Phèdre, quand même pour une enfant" (sc. 7) ; et la cadette, la seule dont la succession de robes de couleur et de hauts talons tranche avec le noir ambiant, annonce un monde idéal où "le travail va disparaitre un jour" (sc. 5), à l'inverse de l'Irina de Tchekhov qui rêvait d'un monde où tous pourraient travailler au lieu d'être contraints à l'oisiveté ; à contrario, c'est à la massification du divertissement que travaille la cadette, tournant sa famille vers la salle transformée en écran de télévision qu'elle allume et éteint au gré de ses caprices.

Le noir est traversé par une autre série de flashs, des séquences musicales tonitruantes décalées et transgenres, et un personnage aux cheveux longs habillé de blanc, étrangère médium du plaisir et du mal, embauchée comme femme à rien faire…  Le faire est conduit en aveugle, les idéaux sociaux sont utopie, il ne reste qu'à se divertir pour s'accommoder du monde.

 

Ces deux œuvres m'ont interpelée, à la fois par les lectures sociales du monde qu'elles proposent, quand le "faire" est empêché ou accommodé, mais aussi par les immenses ressources qu'elles recèlent, symboliques, mythologiques, intertextuelles… Textes et représentations à découvrir, pour un usage plus large quand ils seront disponibles en poche et accessibles en proximité.

 

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Faber. Le destructeur. Tristan Garcia. Éditions Gallimard 2013.

Au monde. Joël Pommerat. Actes Sud-Papiers 2004 2013. Théâtre de l'Odéon jusqu'au 19 octobre 2013.

 



02/10/2013

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