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Oublie et file !

 

 

"En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m'entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n'avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. Ces émotions confuses, que j'éprouvais coup sur coup, n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore ; mais elles m'en formèrent une d'une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais su bien me guérir."

Jean-Jacques ROUSSEAU,

Les Confessions, Livre premier

 

 

 

 

 

 

1. Élise 1

 

Ouvrir la porte au plus vite, la clé résistait, depuis le palier elle entendait le téléphone, le temps qu’elle arrive ils auraient raccroché ! La serrure finit par lâcher, elle entra en trombe, jetant son sac à main sur le fauteuil club vert qu’elle n’avait jamais réussi à caser ailleurs que dans l’entrée. Pas manqué, juste au moment où elle atteignait la console, la sonnerie s’arrêta. Aucun numéro ne s’affichait, masqué, elle ne saurait jamais si c’était le énième démarchage de la semaine, ou cet appel dont elle avait rêvé si longtemps, qu’elle n’attendait plus, l’espoir ravivait au creux de son estomac cette vibration sensuelle qui la réveillait régulièrement au milieu de la nuit, en nage et étouffée par une chaleur irraisonnée. Elle en arrivait à confondre peur et songe, angoisse et désir. Son penchant naturel à prendre la vie du bon côté adoucissait cette solitude au poids variable selon les jours et les nuits. Après avoir repris son souffle altéré par une précipitation inutile, elle rattrapa son sac, en sortit ses clés qu’elle accrocha, précaution prudente, sur le tableau près de la porte d’entrée, et jeta un coup d’œil aux trois lettres qu’elle avait récupérées dans la boite en passant dans le hall. Des factures ; elle résistait tant qu’elle pouvait au tout internet, elle aimait bien classer chaque mois relevés et factures, moyen d’organiser sa vie et d’éviter de se faire déborder. Elle aurait bien sûr pu les recevoir par mél et les imprimer, la pression était forte en ce sens, mais l’effet n’était pas le même, et elle craignait fort que n’échappent à sa vigilance ces factures perdues au milieu de tant de messages indésirables, les recevoir au courrier la rassurait. Une troisième enveloppe, blanche, qu’elle n’avait pas remarquée d’abord, attira son regard par une écriture manuscrite qu’elle ne reconnaissait pas. Ou si, peut-être, mais elle ne voyait pas qui, et puis non, cette écriture ne lui disait rien. Elle aimait tant écrire à la main, elle n’aurait jamais vécu sans un bon stylo plume, et elle s'émouvait toujours d'un courrier qui lui semblait témoigner de ce même plaisir.

Le téléphone sonna à nouveau, deux coups, puis s’arrêta. Elle s’en voulut du regard instinctif qu’elle jeta au clavier. Encore un numéro masqué, rien à faire. Autant ouvrir cette lettre qu’elle tenait toujours dans la main, la soupesant et la retournant comme si elle avait pu deviner, à ces gestes simples, ce qu’elle contenait et d’où elle venait. Le dos ne signalait pas l’expéditeur, et même le cachet était peu lisible. Elle s’en rendait compte, cette lettre l’intimidait, elle préférait faire durer le plaisir, attendre encore un peu, elle saurait bien assez vite qui lui écrivait et pourquoi. Elle se demandait souvent si, pour elle, l'intérêt du courrier n’était pas plus dans l’avant, l’enveloppe que l’on jauge, l’encre que l’on hume…

 

« Chère amie,

J’ai perdu votre trace juste après notre rencontre. Que vous m’avez troublée pourtant, ce beau jour de fête de la musique sur la place Stanislas, cela faisait longtemps que je projetais cette visite, et la double révélation, de la beauté de la place et de votre charme incomparable, m’a comblé bien au-delà de mes espérances ! Vous avez conquis mon âme entière par votre bref passage dont il ne m’est resté que votre nom que vous m’avez murmuré à la hâte avant de disparaitre. Élise Vanneau, je ne risquais pas de l’oublier, votre nom se trouve être celui du professeur d’histoire qui a marqué ma jeunesse, quant à votre prénom, il suffisait que je pense à vous écrire une lettre ! J’ai tenté de retrouver votre trace, vous m’aviez parlé de Lyon, j’ai cherché et j’espère n’avoir pas fait erreur. Je garde de ce concert les traces d'un bonheur parfait, tant par la qualité de la musique que par la certitude d’avoir rencontré la femme de ma vie.

Si vous avez eu le courage de lire ma lettre jusqu’ici, c’est que j’ai peut-être compté un peu pour vous. Je serais si heureux que vous me répondiez.

Chère Élise, permettez-moi de déposer mes hommages à vos pieds. Jules Lespinasse »

Elle lisait, relisait, ne comprenant pas un mot. Elle n’était jamais allée à Nancy, de la place Stanislas elle ne connaissait qu’un reportage télé, et la dernière fête de la musique, elle l’avait passée dans les transports ; elle s’était laissé piéger, place Bellecour par une musique tonitruante qu’elle avait fuie très vite, essayant de se rabattre sur les quais du Rhône, après les dernières mesures d'un ensemble baroque, elle avait décidé de rentrer chez elle et d’écouter un bon disque. Encore une blague. Et ce nom, Jules Lespinasse, si c’est son vrai nom, comme démodé, il se pose là ! Après l’avoir relue, elle reposa la lettre sur la console de l’entrée, et reprit les deux autres enveloppes qu’elle décacheta. Relevé bancaire, elle le posa, elle l’éplucherait plus tard en détail, facture de téléphone, qu’elle regarda d’un œil distrait, elle ne téléphonait jamais beaucoup, quelques habitués, la famille à proximité, elle avait même longtemps résisté au mobile, et quand elle avait fini par céder, elle s’était contentée d’un modèle ordinaire avec le forfait le plus économique. Mais au moins elle était joignable en cas de besoin, et elle pouvait utiliser les SMS ; autant une sonnerie, souvent inattendue, intempestive, l’agaçait, autant le message écrit, immédiat ou différé selon la disponibilité de l’interlocuteur lui plaisait. Un doute, sa facture de France Télécom réveilla une attention endormie par la routine, elle la reprit, son œil immédiatement happé par le chiffre astronomique en gras sur la page : 544,61 € ; ses notes habituelles avoisinaient plutôt les 50 €, se retrouver avec dix fois plus à payer, elle n’y comprenait rien. Fébrilement, elle chercha le décompte, hormis son abonnement et ses appels clairsemés, elle vit apparaitre plusieurs appels à l’étranger, de longue durée, où elle savait bien qu’elle n’avait jamais téléphoné !

Journée damnée, le courrier d’amoureux transi aurait pu l'amuser, mais là, cette facture ! Il allait falloir réclamer, prouver qu'elle était de bonne foi ; en attendant, elle devrait certainement payer, elle connaissait la musique, et il lui faudrait ensuite apporter la charge de la preuve, ils en ont de bonnes, comment vous prouvez que vous n’avez pas téléphoné ? Une chance si jamais c’était pendant ses heures de bureau, sinon, elle n’avait plus qu’à se rhabiller ! De rage, elle jeta la facture à côté des autres courriers et se refusa à reprendre son relevé de banque, là elle affichait complet, il était temps qu’elle se pose un peu. Elle avait besoin d’un thé ; elle se dirigea vers la cuisine, mit la bouilloire en marche, sortit sa théière préférée, celle en porcelaine ivoire garnie de bouquets de roses, très classique, mais elle gardait le thé chaud et versait bien. Elle hésita, opta pour un Sencha qui la calmerait un peu après toutes ces émotions.

Elle finissait de verser l’eau dans la théière, pas tout à fait bouillante pour le thé vert, comme le lui avait enseigné ce jeune marchand passionné qu’elle avait rencontré quelques mois plus tôt, quand le téléphone sonna à nouveau. Bon, pas la peine de s’énerver, si c’était vraiment important, ils attendraient bien qu’elle arrive. Et qu’elle trouve le combiné, tout à l’heure, d’énervement, elle l’avait posé quelque part, mais où, elle l’entendit dans le fauteuil club, l’attrapa et répondit, il y avait bien quelqu’un au bout du fil. Interloquée par les premiers mots familiers d’une voix qu’elle ne connaissait pas, elle s’assit dans le fauteuil et se mit à écouter pour essayer de comprendre. « Mais, je suis désolée, Monsieur, je crois que vous faites erreur, je ne vois pas du tout de quoi vous me parlez ! »

Son interlocuteur parut surpris de sa réponse, lui disant que c’était elle-même qui avait appelé de ce même numéro, qu’il se contentait de la rappeler pour lui donner les renseignements qu’elle avait demandés dans son appel précédent pour préparer son voyage en Argentine. Quand elle lui dit qu’il faisait erreur, qu’elle n’avait jamais appelé, qu’elle ne projetait pas de voyage en Argentine, elle s’entendit rétorquer :

-                Vous êtes bien Élise Vanneau ?

-                Oui, c’est moi.

-                Et votre téléphone est bien le 04 76 82 24 38, indicatif 33 pour la France ?

-                Oui, tout à fait, mais il n’empêche que je n’ai jamais appelé ni demandé de renseignements. Mais qui êtes-vous d’ailleurs, et d’où m’appelez-vous ?

Elle s’entendit dire qu’il était son interlocuteur privilégié dans une société internationale de tour operateurs, basée en Nouvelle-Zélande, avec des centres d’appels dans différentes régions du monde.

-                Mais alors, cela doit vous couter un maximum ! Et comment se fait-il que vous parliez si bien français ?

-                Pour votre première question, cela ne nous coute pratiquement rien, nous utilisons des lignes illimitées. Pour votre seconde, notre société a à cœur d’employer des natifs pour que la communication soit plus facile. Je suis donc Français, comme tous mes collègues qui travaillent sur la France.

-                Et d’où m’appelez-vous, alors ?

-                Je vous appelle du Maroc, vous voyez que ce n’est pas si loin, mais j’ai des collègues basés en Inde, ou encore dans d’autres pays.

-                Bon, en tout cas, moi je n’ai rien demandé et n’ai pas l’intention de continuer cette conversation…

-                Mais, Madame Vanneau, vous avez déjà confirmé votre réservation ! Vous ne pouvez pas annuler sans perdre de l’argent, comme le stipule votre contrat !

-                Quoi, qu’est-ce que vous me racontez ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de contrat ? Franchement, pour aujourd’hui, j’ai ma dose, excusez-moi, là il faut que je raccroche et que je fasse le point ; si je savais au moins de quel contrat il s’agit ! Renvoyez-le moi, vite, oui par mél, pour que je voie de quoi il retourne, mais laissez-moi un peu de temps, je ne sais pas si je suis encore apte à comprendre ce soir. Laissez-moi aussi des coordonnées pour que je puisse vous rappeler…

 

Obligée de mentir, feignant de les avoir perdues, pour faire comprendre à son interlocuteur qu’elle n’avait pas ses coordonnées, elle raccrocha et alla se verser une tasse de thé qui, hélas, avait trop pris le temps d’infuser !

 

Sa tasse à la main, elle n’avait rien de mieux à faire que de s’assoir un moment et de se mettre en pause. Dans quel imbroglio était-elle embarquée ? Derrière la fenêtre de sa petite cuisine, le noyer envahissait tout l’espace de sa frondaison lourde et chargée. Les moineaux qui avaient établi leur domicile permanent sur ses branches depuis plusieurs mois la rassurèrent, comment pouvaient-ils pépier toute la journée dès qu’il faisait à peu près beau ? Seuls la pluie et le vent semblaient les arrêter, ou du moins les freiner un peu. Il commençait à faire un peu frais le matin, mais les journées étaient encore très agréables et elle repoussait le plus tard possible le moment où il lui faudrait remettre des collants pour aller travailler. Tant que les moineaux étaient fidèles au poste, elle n’avait pas trop de soucis à se faire. Sa tasse était vide, elle s’en servit une seconde et se leva, un trépignement insidieux avait gagné ses pieds. Laissant sur la table de la cuisine sa tasse à moitié vide, vu sa chance du jour elle était bien capable de la renverser si elle l’emportait, elle entra dans son petit salon pour vérifier les stores. Elle n’aimait pas partir au bureau sans les ouvrir, mais ne savait plus si elle avait eu le temps de le faire. Tout compte fait, les stores étaient remontés, peut-être pas exactement comme d’habitude, elle sourit de son côté maniaque, mais les mouches qui vrombissaient devant les fenêtres ne lui laissaient pas plus de doute sur la douceur d’arrière-saison que sur sa lucidité du matin. Contente de la légèreté qu’elle sentait resurgir, elle prêta l’oreille. Un drôle de bruit dans sa chambre, comme un clic de réveil ou d’alarme, elle n’avait pas l’habitude de faire sonner le réveil à cette heure-là, et elle avait toujours détesté entendre cliquer les heures sur une montre ou un téléphone, elle n’avait certes pas pu programmer son réveil pour qu’il le fasse ! Décidément, encore un truc qui allait de travers. En allant à sa table de chevet pour vérifier, elle perçut comme une atmosphère bizarre sur son lit, une odeur peut-être, ou la place des oreillers, légèrement décalés ? Son regard croisa le miroir dans le coin de sa chambre, étonné par une gravité sur son visage accentuée par son pull noir et ses cheveux ternes. Pourquoi avait-elle mis ce pull, le matin, alors qu’elle savait bien que ses cheveux bruns supportaient mal le noir quand ils n’avaient plus le brillant d’un lavage tout frais ? Sonnée par cette succession de tuiles, elle n'avait qu'une envie, se mettre au lit et tout annuler. Elle ferait mieux d’aller prendre une douche. Ou un bain, plutôt, oui, elle allait se faire couler un bain, et après elle téléphonerait pour se décommander.

 

 

2. Élise 2

 

La pièce lui avait plu ; elle en avait même occulté la cascade de mauvaises nouvelles de sa fin d'après-midi. Surprise d’avoir trouvé une salle pleine un soir de début de semaine, elle ne regrettait pas d’avoir obtempéré à l’insistance de ses collègues pour qu’elle les accompagne au théâtre. Sa culpabilité de ne pas s'occuper immédiatement de cette série d'imprévus, même si elle pouvait difficilement faire quoi que ce soit la nuit, s'était assoupie au théâtre.  Pourtant le titre, autour de la mort de Shakespeare, qu’elle n’arrivait pas à retenir, ne l’avait pas inspirée. Mais les bonnes critiques qu’elle avait lues quelques jours plus tôt, par prudence, pour savoir où elle mettait les pieds, l’avaient rassurée. Et maintenant ils se retrouvaient à quatre pour souper, là encore elle avait cédé, elle qui habituellement rentrait toujours se coucher tôt ; et elle en était à défendre le jeu pas facile des acteurs, qui oscillaient entre plusieurs époques. Ses collègues étaient visiblement moins emballés, gênés par le côté décalé des décors et la multiplicité des rôles qu’endossait chaque comédien. Mais elle les avait trouvés très bons dans ce registre justement, et elle défendait bec et ongles leur jeu autant que la pièce elle-même qu’elle voyait comme une excellente remise en cause des traditions. Elle ne se reconnaissait pas, elle la première à critiquer d’habitude, mais le vin qu’ils avaient commandé dès leur arrivée, ajouté à son impérieux besoin "d'oublier" jusqu'au lendemain matin, avait réchauffé une gaité que son côté classique-rangé négligeait trop souvent.

 

-                Oui, j’ai entendu dire qu’elle partait en voyage, en Argentine, elle se refuse rien, celle-là, dis donc…

 

A ce mot, Argentine, elle avait sursauté, comme électrisée. La conversation continuait, sans elle, là, elle était débranchée, totalement sidérée par ce mot jeté sans raison.

 

-                Mais, qu’est-ce que tu as, tout à coup, tu es toute blanche ? Tu es malade ?

-                Non, non, ça va…

-                Non, ne nous raconte pas d’histoires, ça va pas, t'as vu ta figure !

 

Que pouvait-elle laisser glisser ? Elle avait déjà du mal à comprendre dans quel guêpier elle était fourrée, alors de là à en parler !

 

-                C’est qui, ce voyage en Argentine ? C’est ça que j’ai pas compris…

-                Et c’est ce qui te met dans cet état ? C’est une collègue, que je connais vaguement, plutôt bizarre, elle l’a toujours été, mais en ce moment encore plus, pas de quoi te mettre dans cet état !

-                Excusez-moi, j’ai eu une fin de journée assez dure, je vous raconterai plus tard.

-                OK, OK, ça marche, laisse couler…

 

Elle s’était tellement épanchée, à l’époque de sa séparation, sur la tristesse dont elle n’arrivait pas à sortir, qu’ils devaient craindre qu’elle ne remette le sujet sur le tapis. Elle avait pourtant passé le cap. Ou à peu près. Avec son ex, la situation s’était assainie, ils conservaient des relations cordiales, la rancœur s’était presque effacée. Ce dont elle se remettait moins bien, et ne se remettrait probablement jamais, c’était le rejet par sa fille, dont elle ne savait pas bien s’il avait été la cause ou la conséquence du divorce. Elle était passée par toutes les étapes, autocritique, culpabilisation, oubli d’elle-même. Mais le rejet, s’il s’était un peu civilisé, prenant des habits moins rudes, n’en avait pas disparu pour autant. Sa fille la rabrouait maintenant de manière peut-être moins viscérale, moins de l’ordre du dégout, mais la distance installée n’en réveillait pas moins chez elle, à espaces réguliers des poches d’émotion qu’elle contrôlait mal. Et qu’elle avait appris à garder pour elle, tant elle sentait qu’en parler faisait peur.

 

-       Bon, tu as quand même l’air chafouin, ce soir, qu’est-ce qui t’arrive ? Je croyais pourtant que la situation s’était arrangée…

-       Oh, c’est pas du tout ça, mais il m’est tombé de ces trucs dessus ce soir, j’en reviens pas…

-       Si tu racontais, ça te ferait peut-être du bien ?

-       Écoute, pour ce soir, je suis vraiment crevée, je vais aller me coucher, je ne peux rien faire avant demain, et là il faudra que je sois d'attaque.

 

Ils étaient en train de partager l’addition que le serveur venait d’apporter. Les autres avaient décidé de la couper en quatre, elle ne se sentait pas de taille à protester, même si elle n’avait pris qu’une petite salade, incapable qu’elle aurait été d’avaler plus. Les autres repartaient en voiture, elle allait leur fausser compagnie avant qu’une fois de plus ils ne s’étonnent qu’elle ait encore pris le métro pour venir dans ce quartier un peu éloigné, si au moins elle prenait un taxi. Elle avait eu beau leur répéter mainte et mainte fois qu’elle aimait marcher le soir dans le centre de Lyon pour trouver les stations de métro, finalement jamais trop loin des endroits où ils sortaient, ils avaient beau lui dire que repartir seule était un peu risqué, l’incompréhension était totale et elle préférait ne pas aborder le sujet, elle était déjà assez tracassée et n’avait pas besoin d’en rajouter. Le problème majeur pour elle, le soir, n’était pas de chercher une station dans les rues du centre que de devoir traverser, dans son quartier, plusieurs rues sombres avant d’arriver à son immeuble. Elle avait renoncé à avoir une voiture, trouver un garage à louer à proximité immédiate, qu’elle devrait payer les yeux de la tête, elle avait préféré rogner sur cette dépense, et prendre un taxi de temps en temps. Elle prenait les transports en commun de jour pour aller au bureau, en fait elle gagnait du temps, et le soir, c'était selon. Elle ne prenait pas le risque de se mettre en insécurité, mais elle aimait marcher seule, même la nuit, et n'avait jamais eu à s'en plaindre.

 

-       Bon, je suppose que tu es venue en métro et que tu n'as pas besoin qu'on te raccompagne, on ne remet pas le sujet sur le tapis…

-       Eh oui, bon, salut, à demain !

-       OK, passe une bonne nuit, j’espère que tu auras trouvé une solution à tes mystérieux problèmes.

 

J’en doute, se disait-elle en prenant la direction du métro. Mais chaque chose en son temps. Le film de son arrivée dans son appartement en fin d’après-midi, qui s’était mis en suspens durant la soirée avec ses collègues, se remit à défiler comme si le fil se renouait à mesure qu’elle approchait de chez elle, promesse d’une nuit agitée même si ce n’était pas la pleine lune : la lettre de ce toqué qui croyait l’avoir rencontrée à Metz, ou Nancy plutôt, l’appel de ce tour opérateur qui prétendait qu’elle avait réservé un voyage dont elle ne pouvait même pas imaginer le prix, la note de téléphone démesurée qui refaisait surface en parlant de dépenses… Et ce relevé de banque qu’elle n’avait pas encore ouvert, elle devait le faire absolument en rentrant, c’est ce qu’elle aurait dû faire en premier, elle toujours si inquiète de l’équilibre de son compte depuis qu’elle vivait seule. Impatiente d’arriver pour vérifier, elle hésita à prendre un taxi, mais il n'en passait pas, et le métro était tout proche maintenant.

Une voiture de police stationnée dans son quartier la rassura sur la traversée des trois pâtés de maison. Personne dans la rue ni dans l’entrée de l’immeuble, elle gagna son étage sans encombres, et dès la porte ouverte, ses clés toujours à la main, elle se saisit de l’enveloppe qui lui avait obscurci l’esprit pendant toute la fin du trajet. A première vue, rien d’inquiétant sur ce relevé de banque, tout paraissait correct, évidemment il faudrait qu’elle y regarde de plus près, mais cela pouvait attendre le lendemain. Un souci de moins pour la nuit, peut-être allait-elle y gagner une heure ou deux de sommeil. Elle accrocha ses clés précautionneusement, posa son sac à main dans la penderie avec son manteau et se dirigea vers la salle de bain, il était déjà tard, pas question de trainer, elle craignait de ne pas dormir et savait que plus elle respectait un rythme régulier, plus elle mettait de chances de son côté. En se démaquillant, elle revit son relevé de banque lui passer devant les yeux, évidemment, elle s’était rassurée trop tôt, ce relevé portait sur le dernier mois, s’il y avait un problème, il n’apparaitrait pas déjà. Elle s’était réjouie inutilement ! Elle termina sa toilette, et en passant sa chemise de nuit, elle en était déjà arrivée carrément à un piratage de son compte… Mais, ma pauvre, ressaisis-toi, tu deviens complètement parano, tu ne vois pas que s’il y avait quelque chose de grave la banque t’aurait déjà appelée ! Arrête de gamberger un peu. Tu ferais mieux de prendre un calmant, il doit t’en rester de l’époque où tu allais vraiment mal.

 

Elle alla chercher un verre d’eau dans la cuisine, trouva la boite d’anxiolytiques encore à moitié pleine dans le placard au-dessus des couverts, cassa un comprimé en deux et l’avala avec une grande gorgée d’eau. Son manque d’habitude de ce genre de médicament la rassura immédiatement, elle n’avait plus rien à craindre pour sa nuit, le miracle du sommeil chimique allait se produire et plonger dans l’oubli ses angoisses et ses doutes.

 

 

 

 

 

 

 

 

3. Variations I.

 

 

Lyon, le mardi 18 octobre

 

Il fallait que je comprenne. L’humiliation que j’avais subie, enfant, avait placé pour moi le vol sur la plus haute marche de l’échelle du crime. Et, bien des années après, mon âme se troublait du plus sombre des sentiments quand une idée vague de dépossession se profilait. Non qu’elle s’opposât à un sentiment de propriété qui m’importe peu, mais l’abus de confiance, l’extorsion de ce que l’individu peut chérir comme partie de soi, me transporte dans une agitation paranoïaque. « Qui croirait que la faute d’un enfant pût avoir des suites aussi cruelles ? » écrivait Rousseau à propos du vol de ruban dont il ne se pardonnerait jamais d’avoir accusé une jeune innocente. Bon élève, je n’avais rien à craindre de l’école, j’aurais été fort désappointé si l’on m’avait empêché d’y aller, jamais je n’aurais manqué même une heure, sauf à avoir quarante de fièvre. Mais ma sœur ne l’entendait pas de cette oreille, elle qui, jusque là, avait été aussi très sérieuse, la réussite des filles à l’école s’ancre profond, elle se mettait à tourner autour des garçons, et surtout autour du fils de l’épicière qu’elle allait retrouver en cachette. Et elle en était même arrivée à sécher une demi-journée où il se trouvait être libre. Notre père, très dur en général, et intransigeant quand il s’agissait du respect des institutions au sommet desquelles il plaçait l’école, n’aurait évidemment pas supporté que sa fille, en qui il plaçait tous ses espoirs d’égalité, déroge aux règles. Il ne devait pas le savoir. Et il fallait prendre de court toute velléité du maitre d’interpeler mes parents sur cette absence injustifiée. Le devancer. Trouver une solution.

 

         C’est alors qu’elle avait monté cette machination qui m’a tant de fois fait retourner dans mon lit, jusqu’à ce que d’autres désirs pressants ne tapissent mes nuits de formes féminines que ma sœur m’avait à peine permis d’esquisser. Plus âgée que moi, elle se nimbait à mes yeux d’une supériorité inaltérable nourrie d’autant de raison que de caprices que je n’étais pas capable de juger comme tels à cette époque. Elle inventa donc de faire écrire par mes parents une lettre à l’instituteur. Et je serais l’intercesseur. Évidemment nous ne pouvions pas demander directement à mes parents d’excuser une absence dont ils ne devaient pas avoir connaissance. Et c’est là où elle eut l’idée de ce stratagème dont même l’évocation ne m’aurait pas effleuré et me donne toujours des sueurs dans le dos. Je devais obtenir de mes parents l’autorisation d’aller chez des cousins à la fois assez connus et assez éloignés pour que ma mère n’ait pas l’idée de vérifier. Et ils écriraient une lettre pour nous excuser de les importuner s’ils ne pouvaient pas nous recevoir, ou d’accéder à notre demande si notre visite était la bienvenue. Un vocabulaire si vague et ampoulé que ma mère se ferait une joie de copier sous ma dictée, mon père de signer puisque sa femme l’avait écrit, et que je pourrais ensuite compléter, torturer, modifier insensiblement pour l’adapter à la situation de ma sœur. Jamais je n’aurais imaginé par moi-même une telle entorse à la loi familiale, mais je vivais dans une telle admiration, pour ne pas dire adoration, de ma sœur que je n’imaginais pas de la décevoir. Me voilà sur le pont, finalement le plus facile, à mon grand étonnement, fut d’obtenir la lettre de mes parents, ma mère trop contente que nous nous intéressions un peu à cette branche de la famille que nous négligions habituellement, mon père n’avait pu qu’acquiescer. Une fois pourvu de cette feuille, il ne me restait plus qu’à me munir de tous ces outils du parfait écolier, effaceur, j’avais bien pris soin de faire écrire la lettre en encre compatible, stylo avec gomme, j’ajoutais un mot ici, j’en enlevais un là que je remplaçais, et peu de temps après la lettre, métamorphosée, offrait un modèle incontestable de mot d’excuse à destination d’un professeur. Qui n’y vit que du feu, aidé qu’il était par les brillants résultats de ma sœur qu’il n’imaginait certes pas capable d’une telle fourberie.

 

         Les carambars que j’avais négociés en échange m’ont longtemps laissé un gout amer. Je crois les avoir tous engloutis dans la soirée dès qu’elle me les eut rapportés de chez son jeune ami qui avait profité d’une absence de sa mère pour plonger la main dans le bocal de l’épicerie. Je me souviens m’être écroulé ce soir-là dans mon lit, lourd d’un écœurement que j’ai du mal à attribuer seulement à un abus de sucre. Ma mère, croyant à une indigestion, passait en revue tout ce que j’avais mangé dans la journée, et me prépara une tisane dont le gout infect reste probablement associé au gout des carambars qui jusque là avaient toujours été mes préférés. Le caramel collant des carambars au papier jaune et rouge s’est, depuis, imprégné pour moi de cette amertume d’une plante indéfinissable qui plongeait ses racines dans ce sentiment coupable d’avoir commis une infamie : le mot d’excuse que j’avais extorqué à mes parents à leur insu s’apparentait pour mon âme enfantine à un vol dont les remords tarauderaient longtemps mon caractère qu’ils infléchiraient vers une universelle empathie, tant il resterait marqué par la nécessité de comprendre certains mensonges, même s’ils ne constituaient pas son penchant naturel. Je n’aurais pu confier à personne mon dégout de moi-même autant que du sucre, surtout pas à ma sœur tout à son amour naissant ! Je ne connaissais pas Rousseau alors, évidemment, mais son récit du ruban volé que je lus presque dix ans plus tard m’arracha des larmes incompréhensibles à un âge où je tentais, à mon tour, de faire le beau auprès des filles.

 

         Et cette peur viscérale de la fourberie élevée au rang de vol guiderait ma carrière. Mes parents y avaient-ils vraiment cru ? Leur manque d’empressement à nous demander où en était notre projet de visite à nos cousins pouvait nous induire en erreur. Ce qu’il fit quelque temps. Notre maitre parut berné par notre génie tant inventif qu’exécutif qui compensait bien une demi journée d’absence. Jusqu’à ce qu’il rencontre ma mère fortuitement, qu’il lui demande des nouvelles de son mari, il s’était en effet étonné d’un mot qu’il avait reçu écrit de sa main à elle, alors que notre père, le seul probablement de notre entourage, avait à cœur de remplir lui-même toute la correspondance avec l’école. Ma mère s’étonna, ne se souvenait plus, eut besoin à son retour de nous interroger, ma sœur tint bon grâce à un mensonge vite bricolé, je n’eus pas ce ressort, m’emmêlai dans mes explications, l’artifice creva les yeux, ma mère cria, mais ce ne fut rien comparé à la colère cinglante de mon père qui nous renvoya au glaçant profond de notre faute. J’ai toujours situé dans l’humiliation de ce jour l’origine de la conscience exacerbée de la droiture qui me rend si apte à traquer la duplicité, le mensonge, que je peux excuser s’ils sont ténus et puérils, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat quand je repense à notre méfait, mais que je pourfends jusqu’à faire rendre justice aux coupables quand le délit est patent et établi.

 

         La société d’assurances qui m’emploie n’a pas à se plaindre de ce trait, qualité ou défaut, je ne saurais plus le dire, mais devenu partie intégrante de mon caractère. Les fraudeurs n’ont qu’à bien se tenir. Mon aptitude à traquer la moindre faille, devenue légendaire, me fait craindre aussi bien des clients avertis que de mes supérieurs qui redoutent toujours que je ne mette à jour une faille dans le système qui puisse remettre en cause les organes mêmes de la direction. Au fil des ans, je suis devenu spécialiste des dossiers les plus tordus, complexes, les arnaques bancaires, les usurpations d’identité, les montages judiciaires. Plus que l’argent que je peux faire gagner à ma compagnie, ce qui m’intéresse, me concerne, me fait vibrer, c’est l’humain dans toutes ses dimensions, de l’angélisme inadapté à notre monde aux noirceurs les plus viles. Ma vie personnelle est vide, ou presque, hormis quelques visites à mes parents ; ma sœur est partie vivre loin, à l’étranger, je la vois rarement ; les tentatives amoureuses de ma jeunesse se sont soldées par des échecs, qu’explique peut-être le surinvestissement professionnel que j’ai déployé jusqu’à confondre efficacité et quête consubstantielle de vérité. Je gère peu d’affaires, incapable que je suis de suivre plusieurs pistes à la fois, mais le dossier que je prends en charge ne me laisse aucun répit, de nuit comme de jour, tant ma vie entre en symbiose avec lui. Mais là, je dois tirer mon chapeau, si j’ai démêlé des situations qui paraissaient pourtant inextricables, jamais jusque-là je n’avais touché un tel imbroglio, ce qui, on s’en doutera aisément, ne peut que me ravir. Le dossier que je viens d'ouvrir sort tellement du commun que je préfère, dans l'immédiat, éviter d'en parler à ma direction et à mes collègues.

4. Élise 3

 

Le jour se lève moins tôt en octobre. Pourtant la douceur qui s’éternisait colorait les matins d’une palette de roses à laquelle les habituels lève-tard avaient du mal à résister comme à la promesse d’un jour somptueux. « C’est l’été de la Saint-Martin ! », entendait-on partout. A quoi un pisse-froid ne manquait pas de répondre : « Mais non, la Saint-Martin, c’est en novembre ! ». Depuis que la mémoire de la Grande Guerre avait gommé du calendrier ce pauvre saint plus vite que ne s’effaceraient ses traces sur le climat, plus personne n’arrivait à situer précisément ces chaleurs d’arrière-garde qui produisaient un contraste difficilement supportable avec la fraicheur nocturne. Et si, en plus, vous abordiez le changement d’heure, vous étiez tranquille, la conversation était assurée pour un quart d’heure aussi bien chez les commerçants du quartier qu’à la machine à café, centre gravitationnel de tout bureau ou service de plus de trois personnes.

Qui aurait pu prévoir que, ce matin-là, Élise allait arriver en retard pour la première fois depuis longtemps, si ce n’est la première de sa carrière ? Son sac besace arrimé à l’épaule, elle fonça vers son bureau sans un regard pour la machine à café dont elle était pourtant une des grandes habituées, comme poussée régulièrement à refaire le niveau de caféine qui la faisait tenir jusqu’au début d’après-midi. Après quinze heures, et souvent même après le déjeuner, elle arrêtait, plus de café, qui l’empêcherait de dormir, créant elle aussi un contraste glacial entre son addiction du matin et sa sobriété de l’après-midi ; non qu’elle arrêtât de fréquenter la machine, mais elle se rabattait sur des boissons plus sobres, allant même jusqu’à apporter ses proches sachets de thé, voire de tisane, depuis qu’elle avait négocié l’achat d’une bouilloire électrique qui, pour ce type de breuvages, donnait de bien meilleurs résultats à son gout.

 

-       Dis donc, toi, je croyais qu’une bonne nuit te ferait du bien ! Tes mystères d'hier soir ne se sont pas éclaircis ?

 

Élise fusilla sa collègue d’un regard qui l’empêcha net de risquer une quelconque velléité de remarque sur sa mauvaise mine, ou son retard, ou les deux. Elle posa son sac sous son bureau, comme chaque matin, alluma son ordinateur pour lui laisser le temps d’ouvrir tous ses programmes, balaya du regard le courrier en pile sur un coin, et se dirigea sans un mot vers le coin de la machine à café, d’où elle revint, le temps que l’eau chauffe, avec un mug fumant d’où débordait une étiquette dont il était difficile de savoir si elle désignait un thé ou une tisane.

 

-       Décidément, il a beau faire chaud et sec, on me dirait qu’il va pleuvoir, je le croirais illico !

-       Oui, un grand jour, sans café ! on nous l’a changée, notre Élise, j’y crois pas…

 

Sans même plus prendre la peine d’un regard, Élise se plongea dans son ordinateur ; sourde aux clics des messages entrants, elle attrapa la pile de lettres et commença à les ouvrir, triant les enveloppes qu’elle pouvait jeter, agrafant celles qui étaient indispensables au suivi des lettres. Ses yeux brillaient, elle renifla, attrapa un paquet de mouchoirs dans son sac qu’elle posa à côté de son clavier.

 

-       Tu t’es enrhumée hier soir, en rentrant ? Tu vois bien que tu aurais mieux fait de rentrer avec nous…

-       Bon, si on la laissait un peu, maintenant… Si elle veut nous parler de ses soucis d'hier soir, elle est assez grande pour le faire.

 

Élise travaillait méticuleusement, elle avait fait des piles de lettres selon leur type et leur urgence, et maintenant elle ouvrait ses courriels et les classait, détruisait les quelques indésirables qui avaient réussi à contourner les filtres. Sa pâleur n’échappait à personne, mais ne semblait pas plus que son rhume naissant affecter sa puissance de travail. La porte du bureau était restée ouverte, comme souvent en milieu de matinée, pour cause de fréquentation récurrente du palier de la machine à café, et des conversations parvenaient sur des projets lointains de voyages. A cette période, les souvenirs des vacances d’été s’estompaient et l’attente des prochaines allait donner de l’espoir durant des mois ; bien peu, même ceux qui n’avaient pas d’enfants en âge scolaire, se résolvaient à choisir une autre période pour poser leurs congés. Quelques jours par-ci par-là, certes, mais le grand flux se situait bien en été, des bureaux entiers, ou presque, se vidaient, et la rentrée s’accompagnait de sempiternelles conversations sur la chance qu’ils avaient eue de trouver juste l’endroit idéal, même si le temps n’avait pas toujours été de la partie, et qu’il y avait beaucoup de monde, ce qu’ils devaient finalement souhaiter plus que tout pour partir tous en aout, voire en juillet pour les plus courageux qui ensuite allaient devoir affronter le reste de l’été bien seuls au bureau. En octobre, le gros des conversations de vacances s’était tari et on était à nouveau disponible pour le rêve de voyages lointains, que l’on ne ferait jamais, mais on connaissait toujours quelqu’un qui était allé quelque part, alors on trouvait toujours de quoi alimenter la conversation.  Les rumeurs de voyage imminent en Argentine d’une collègue d’une autre section refaisaient surface, peu commun à cette saison même si c’était bien la meilleure pour aller dans l’hémisphère sud, mais la transgression des habitudes maison était patente, tant pour la période que pour la destination.

 

-       J’ai besoin d’une heure en fin de matinée, il faut que je sorte pour un rendez-vous important, vous croyez que ça ira ?

 

Des yeux ronds se dardaient par paires sur Élise, tous les visages présents dans la pièce, cloués dans leur mutisme, n’en exprimaient pas moins une pensée commune : arrivée en retard le matin, elle avait aussi besoin de s’absenter avant midi ; leur Élise qu’ils croyaient bien connaitre se faisait décidément sac à secrets !

 

-       T’as un truc qui va pas ? On peut faire quelque chose ?

-       Rien. Ou si, Jean-Louis, si tu pouvais venir avec moi, ça pourrait m’être utile.

 

Jean-Louis, le juriste du service, constituait toujours le recours obligé contre les tracasseries administratives. Mais personne ne se souvenait qu’Élise, aussi méticuleuse et prudente dans la gestion de ses affaires personnelles qu’au bureau, ait jamais eu à lui demander conseil.

 

-       D’accord, je t’accompagne, mais alors tu me dis de quoi il retourne.

-       Oui, oui, mais pas maintenant ; là, il faut que je boucle cette pile avant de partir, je te raconterai sur le chemin.

-       Il y a loin ?

-       Non, ça va, c’est pas si loin, mais tu auras bien le temps d’en savoir assez.

 

Elle replongea le nez vers son bureau, les autres se regardèrent en silence, visiblement il valait mieux la laisser, ils auraient bien le temps de se livrer à leur sport favori d’hypothèses et suppositions sur les ennuis d’Élise pendant qu’elle serait sortie avec Jean-Louis. Là, ils voyaient bien qu’ils n’en tireraient rien. Absorbée dans une conversation téléphonique à laquelle elle ne répondait que par des oui, non, elle avait du mal à garder son calme, quelques chiffres lui échappèrent, une histoire de facture probablement.

 

 

 

La façade de l’agence de voyages était bien terne. Pas de quoi faire rêver les éventuels candidats aux destinations lointaines. S’agissait-il d’un choix délibéré, pour faire sérieux peut-être, ou pour rassurer face aux miracles promis par les affiches grand format qui encombraient à plusieurs moments stratégiques de l’année les panneaux d’affichage de leurs couleurs criardes.

 

-       Mais je rêve, ne me dis pas que c’est là où tu m’emmènes ! Une agence de voyages… Remarque bien, si tu veux m’emmener au bout du monde, je ne dis pas non…

-       Eh mollo, tu crois que j’ai les moyens d’aller plus loin que la Corse !

-       Tu ne crois pas que tu aurais pu me rancarder un peu avant, tu m’as baladée durant le trajet avec tes histoires de lettre d’amoureux transi que tu ne connais pas, et là direct dans une agence de voyages…

-       Bon, entre et écoute, tu vas comprendre…

 

Le directeur de l’agence suivait avec attention le récit d’Élise, sa conversation téléphonique de la veille avec le tour opérateur, la réponse qu’il lui avait faite sur la confirmation de sa réservation, la peur qu’elle avait de ne pouvoir rien faire, l’évidente impossibilité dans laquelle elle était de faire face à une telle dépense qu’elle n’avait pas commandée, l’abus dont elle était victime et dont elle ne savait pas comment sortir. Même bardé de ses compétences juridiques, Jean-Louis ouvrait de grands yeux. Quel imbroglio ! La conversation avait migré, Élise ne disait pratiquement plus rien, tout se passait maintenant entre Jean-Louis et le directeur de l’agence qui ne comprenait pas bien pourquoi ils étaient venus le voir lui, il ne voyait pas ce qu’il pouvait faire si ce n’est les aider à comprendre comment s’organisait un voyage… « Mais c’est bien justement ce dont nous avons besoin ! » répondirent en chœur, presque mot pour mot, les deux collègues.

 

-       Le mieux serait que vous alliez déposer plainte à la police. Je vous ai dit tout ce que je savais, nous sommes prévenus, dans les agences, de ce genre d’arnaques qui courent sur internet, mais surtout pour ne pas nous faire avoir ; personnellement je n’y ai jamais eu affaire, par principe, les escrocs évitent les agences.

-       Mais il doit bien y avoir des systèmes d’assurances, peut-être que nous pourrions commencer par là ?

-       C’est possible, mais vous savez que les assurances sur les voyages ne sont pas obligatoires, et en plus avec des clauses restrictives en abondance… Et de toute façon, cela ne change rien, vous feriez mieux de déposer une plainte pour vous garantir.

 

Arrivés un peu en retard à la cafette, Élise et Jean-Louis avaient pu échapper au moins aux questions insidieuses, sinon aux regards scrutateurs. Les autres en étaient déjà au café et l’envie d’aller le prendre sur la terrasse en plein air avec une cigarette pour ceux qui ne s’étaient pas encore défaits de cette habitude si décriée pesait plus lourd que les questions qui avaient surement circulé en leur absence et dont ils auraient bien la réponse à un moment ou à un autre. Si tôt son dessert avalé, Élise se dépêcha de retrouver son bureau pour rattraper son retard, et pour profiter de ce moment de tranquillité qui facilite la concentration.

 

-       Allo, maman, non je ne peux pas te parler, là, je suis au bureau à cette heure-ci, tu le sais bien. Oui, je viendrai ce weekend, pas avant, j’ai beaucoup de choses à faire ces jours. Quoi ? Elle a recommencé ? C’est pour ça que tu m’appelles ? Oh, tu sais, j’en ai par dessus la tête… Je sais bien que c’est ma fille, mais là, je finirais par en douter. Bon, d’accord, je m’en occupe, à bientôt, je t’embrasse.

 

Elle venait juste de remettre son téléphone dans son sac à main quand des voix se firent entendre dans le couloir ; elle ne semblait pas de ces adeptes du portable en tout lieu, le sien, un vieux modèle sans aucun des perfectionnements au gout du jour, sonnait rarement, seuls ses vraiment proches avaient son numéro ; ne sachant pas en supprimer la sonnerie, elle l’éteignait la plupart du temps et préférait rappeler quand on lui avait laissé un message. S’assurant cette fois qu’il était bien coupé, il avait dû rester ouvert par inadvertance après les évènements de la veille, elle se remit au travail afin d’offrir le moins possible de prise à la curiosité ambiante. Les messages électroniques une fois apurés, elle se saisit de la pile de courrier qu’elle avait laissée sur son bureau le matin, et s'absorba dans ses dossiers. Jean-Louis avait fini par la convaincre d'aller au commissariat en fin de journée. Il n’avait pas manqué de lui demander à midi comment elle, si habile à traiter les dossiers des autres, pouvait se montrer si démunie pour elle-même. Sur ses conseils, elle avait appelé les services du téléphone, il fallait écrire, elle avait rédigé et posté sa lettre de réclamation pour la facture, la personne qu'elle avait eue au bout du fil lui avait expliqué la démarche, il semblait qu'elle pouvait différer le paiement, déjà de ce côté-là c'était moins sombre.

 

**********

 

Son retour à la maison avait été plus calme que la veille, rien au courrier, pas d’appel en absence ni depuis son arrivée un quart d’heure plus tôt, juste le temps de mettre un peu d’ordre avant de ressortir avec les documents nécessaires. Pour le reste, elle espérait que les conseils juridiques de son collègue allaient l'aider, elle se serait bien passé de cette visite au commissariat, mais puisque c'était la règle !

 

 

5. Variations II

 

Lyon, le mercredi 19 octobre

 

On peut certes se tromper sans le savoir. A celui qui m’aurait dit, il y a quelques années, que j’avais délibérément choisi ce poste d’investigateur dans une société d’assurances, je n’aurais pas ri au nez, j’en suis bien incapable, mais j’aurais déployé toutes les ficelles d’une argumentation à laquelle j’excelle pour lui prouver combien il avait tort. Et pourtant force m’est d’avouer aujourd’hui que ce métier dans lequel j’ai cru entrer par hasard, par défaut, je l’ai bien choisi. Entré d’abord à un poste de commis en écritures, de gratte-papier à qui l’idée même d’ambition aurait provoqué une de ces éruptions cutanées dont je suis familier, j’ai été peu à peu repéré par mes supérieurs pour acuité d’examen des dossiers et intelligence d’investigation, qualificatifs pompeux que j’ai trouvés bien gênants quand j’ai été reçu dans le bureau du directeur qui m’annonçait ma promotion au poste d’investigateur mais auxquels j’ai dû m’habituer car, inscrits dans mon dossier, ils constitueraient dorénavant le fil conducteur de mon avenir. Que je ne croyais pas avoir choisi, mais ma droiture consubstantielle me force à reconnaitre que, sous l’angle de la motivation profonde qui guide les comportements humains, j’ai bien tout fait pour y accéder : même si je croyais, au départ, que le plus important pour moi c’était d’avoir un emploi, où qu’il soit, je vois bien qu’être embauché aux écritures par une société d’assurances, cela n’avait pas le même sens que par une grande marque automobile ou une chaine d’habillement.

Et le dossier qui vient de m’arriver réveille de manière cuisante cette prise de conscience, me remémorant d’un coup l’injustice qui règne si souvent dans les relations familiales et dont je garde cette trace à peine perceptible. Une fille qui intente une action contre sa mère, ni à l’âge avancé ni dans le milieu fortuné d’autres affaires qui défraient la chronique, le fait m’a paru assez inhabituel pour que j’accepte de m’y pencher, même si mon champ de compétences me dirige plus souvent vers des affaires plus complexes et moins psychologiques. Quoique je ne sache jamais, quand je démarre, quels degrés de complexité et de méandres psychologiques cèderont peu à peu sous mes recherches. Tout, pourtant, dans les données que j’avais, me portait à convenir que la mère avait fait preuve d’un attachement, ou plutôt d’une absence d’attachement, bien peu maternel. Et la fille, majeure depuis peu, cherchait à faire payer sa mère, au sens propre, pour ces années d’absence qui avaient succédé au divorce, où elle n’avait pas suffisamment subvenu à ses devoirs de mère, où le père seul, dont la fille avait choisi le parti, avait dû assumer le double rôle parental à un âge particulièrement sensible pour une adolescente dont la personnalité prend corps.

Subitement, l’humiliation de mon enfance me revient au visage, et, l’empourprant d’une éruption rosacée sur le front, elle me fait voir le degré de souffrance auquel peuvent atteindre les enfants, qu’ils se sentent malaimés ou victimes d’injustice ; et Dieu sait que le niveau de tolérance à l’injustice est bas à cet âge ! Il ne s’agit pas là de vol de carambars, ni de faux mot d’absence, délits puérils de peu de conséquence si ce n’est d’éventuelles répercussions psychologiques qui n’ont rien d’automatique, peu d’entre nous ne retrouvent pas dans leurs souvenirs de ces délits mineurs qui cimentent l’enfance et les relations fraternelles. Mais je me trouve face à un cas étonnant si je m’en réfère à l’éducation classique que j’ai reçue : un enfant devenu adulte qui cherche réparation pour un manque affectif ! Nombreux sont ceux d’entre nous qui à un moment ou à un autre ont eu l’impression d’avoir manqué d’affection dans leurs premières années, mais cherchent-ils pour autant une compensation financière ? Et la forme qu’a choisie Manon, ma cliente, me semble pour le moins saugrenue : n’aurait-il pas été plus simple, plus cohérent, de déposer une plainte en justice pour demander réparation officielle, si elle se sentait lésée à ce point, plutôt que de se tourner vers un versement plus qu’hypothétique d’une part d’assurance contractée par sa mère pour anticiper des passages difficiles ou une maigre retraite ? Faut-il qu’elle ait souffert pour en arriver là ! A moins qu’elle n’ait été bizarrement conseillée autour d’elle ? Par son père ? Une amie ? Un compagnon ?

Ou serais-je face à une situation ambigüe ? La lecture assidue de la presse me donne des idées… Peut-être, dans cette affaire familiale comme dans toutes celles qu’il m’a, jusque là, été donné de voir, devrais-je inverser le point de vue et regarder du côté de la mère avant de l’accuser et la contraindre à des dédommagements insultants pour celle qui, le plus souvent, ne pourra que subir cette injustice sans rien dire ? Ma tendance à prendre les affaires à rebrousse-poil, contre cette inclination bienpensante si répandue, me rappelait, en l’adaptant à la mère cette phrase de Rousseau que j’ai déjà citée sur les conséquences de la faute d’un enfant : « Qui croirait que la faute d’une mère pût avoir des suites aussi cruelles ? », et qui dirait où commence et où se termine la faute d’une mère quand le reproche le plus sérieux qui lui est adressé semble bien être celui de n’avoir pas assez aimé, ou pas assez bien…

Bon, je crois que je vais avoir du mal à traiter cette affaire si je commence ainsi ! Je ferais mieux de revenir au dossier, l’éplucher méticuleusement, et ensuite je pourrai m’atteler aux rencontres de visu, dont je pourrai juger si elles me confirment ou m’infirment mes débuts d’élucubrations !

 

 

6. Élise 4

 

« Mais, Madame, dans ce genre d’affaires, le plus difficile, c’est la preuve. Moi je veux bien vous croire sur parole, mais la preuve, la preuve ! martelait le commissaire face à qui Élise ne tenait pas beaucoup de place. Silhouette trapue au dos légèrement vouté en direction de la chaise de sa plaignante, le policier couvrait la moitié du bureau de ses mains massives qui manifestaient une habitude ancestrale du travail manuel.

 

-       Bon, reprenons tout dans l’ordre.

-       Mais je vous ai déjà tout dit.

-       Oui, mais si vous voulez porter plainte, ma chère Madame, j’ai besoin de prendre votre déposition…

 

L’image des doigts qui débordaient du clavier de l’ordinateur portable dont s’était saisi le commissaire arracha à Élise un léger sourire. Seule et hésitante, elle répéta son récit à partir de son arrivée chez elle la veille, l’étrange courrier d’un soupirant inconnu, puis cet appel et ce curieux voyage en Argentine qu’elle aurait réservé et confirmé. Le commissaire notait scrupuleusement, et lentement, chaque détail. Elle se répétait, butait sur des éléments qui lui échappaient, il devenait plus rassurant, lui disait que ce n’était pas grave de se répéter, qu’il lui fallait un rapport circonstancié pour sa déposition. Qu’elle ne se tracasse pas. Que l’important était d’établir un cliché objectif de la situation. Que des affaires bizarres émergeaient depuis quelque temps, qui le laissaient perplexe.

 

-       Déjà, vous auriez dû appeler immédiatement votre banque, c’était l’urgence !

-       Oui, mais qui me dit qu’ils m’auraient crue plus que vous ?

-       C’est vrai, vous n’avez pas tort. Au moins, maintenant, vous avez une déposition. Signez là si cela vous convient.

 

 

 

Après le commissariat, une soirée télé suivie d’une longue nuit avaient ramené un peu d'apaisement. Élise ce matin ne partirait pas en laissant tout à l’avenant comme la veille, elle retrouverait son appartement en ordre le soir comme elle l’aimait. Un dernier coup d’œil à sa montre, elle ne pouvait pas déjà appeler la banque, il n’y aurait personne, elle devrait le faire du bureau, en espérant trouver un moment de tranquillité. Arrivée la première, elle inspecta les lieux ; les bureaux étaient rangés, certains rationnellement, d’autres de cet ordre artificiel improvisé par la femme de ménage préposée à la poussière et à l’aspirateur ; le calme régnait, les ordinateurs étaient tous en veille ; elle ralluma le sien, rompant ce silence particulier du matin qui de toute façon n’aurait pas duré. Angèle et Françoise, ses deux collègues un peu plus âgées qu’elle, étaient en train de poser leur imperméable sur la patère, sage précaution d’entre-saison. Elles s’approchaient d’Élise pour l’embrasser comme chaque matin quand Jean-Louis, qui venait aussi d’entrer, lui fit un léger signe interrogateur. Elle réussit à glisser discrètement, quand il vint la saluer à son tour, qu’elle avait fait une déposition, et devait appeler la banque à neuf heures. Les ordinateurs se rallumèrent, les claviers crépitèrent, et, un quart d’heure plus tard, Jean-Louis demanda qui pouvait l’accompagner à la salle des archives où il devait mener une recherche particulière, pas bien longue, mais ce serait plus efficace à plusieurs, Françoise se proposa, Angèle lui emboita le pas, leurs ordinateurs attendraient bien un peu.

 

-       Oui, j’aurais besoin que vous fassiez une recherche sur un paiement, pour savoir s’il a été effectué, je vous explique ; oui, c’est vrai, je vous donne mon numéro de compte, 00345789007110 au nom de Élise Vanneau, oui, c’est mon compte courant. Je vous explique, je viens de recevoir un appel d’un tour opérateur me disant que j’avais réservé et payé un voyage, en Argentine, que tout était confirmé, vol plus hôtel. Je n’ai jamais rien fait de tel, je n’y comprends rien, ni comment un paiement a pu être effectué sans mon accord. Vous voyez le montant apparaitre, 1648,76 €. Et ce montant est déjà considéré comme prélevé ? Mais qu’est-ce que je peux faire ? Oui, j’ai porté plainte, j’ai une déposition. Mais comment est-ce possible que quelqu’un ait payé en mon nom ? Et vous ne pouvez rien faire ? Un piratage de carte bleue, mais je n’ai pas l’habitude d’acheter par internet, vous dites qu’il suffit d’une fois, j’ai beau me creuser, il faut que je réfléchisse. Ma déposition peut m’aider à dire que je n’ai pas effectué l’achat, au cas où on trouve le fraudeur je pourrais récupérer mon argent, mais vous rêvez un peu, là, non ? Vous ne pouvez rien faire pour l’instant, je vois bien, oui, je vous envoie ma déposition par fax, tout de suite. Ah, vous pensez que je pourrais chercher du côté des assurances, pourquoi pas ? Quoi, qu’est-ce que vous me dites ? Non, je n’ai jamais réservé de billet d’avion par internet ; la question du passeport ? Il faut le numéro de passeport pour faire une réservation par internet ? Là ça devient hard… Que je le fasse, ce voyage, puisqu’il est réservé ! Vous en avez de bonnes, vous… Merci quand même, oui, appelez-moi si vous avez une autre bonne idée. Sur le fax je vous indique mes numéros de téléphone, au bureau et chez moi. Au revoir, Monsieur.

 

Élise venait de retrouver Jean-Louis à la machine à café ; leurs deux collègues, qui avaient finalement passé plus de temps que prévu aux archives, où elles en avaient profité pour chercher des renseignements sur un autre dossier sur lequel elles butaient, rattrapaient maintenant le temps perdu en confrontant les informations glanées en bas avec celles dont elles disposaient déjà.

 

-       J’aurais besoin de jeter un coup d’œil sur ton ordinateur chez toi, je ne sais pas, j’ai des doutes.

-       Sur quoi ?

-       Je ne sais pas, des trucs qui m'étonnent…

-       Tu as déjà pris un billet d’avion par internet, toi ?

-       Non, c’est ma femme qui s’en est occupée quand on est allés en Grèce, je sais qu’il fallait payer par carte bleue, mais à part ça, je me suis plutôt laissé porter…

-       Tu crois qu’il faut le numéro de passeport ? C’est ce que m’a dit le type de la banque.

-       Je ne sais pas, peut-être que ma femme m'avait demandé le mien, à moins que ce soit elle qui les garde, moi, tu sais, tout ça, à la maison…

-       Oui, mais moi, qui aurait pu avoir mon passeport ? Il me dit que ma carte bleue a pu être piratée, il suffit d’un achat, c’est possible que j’en aie fait un, en réfléchissant je pourrais retrouver peut-être ; mais mon passeport…

-       Mais je suis pas sûr qu'il faille le passeport pour réserver, je vais regarder ça…

 

Jean-Louis la fixait, essayant de comprendre.  Elle lui avait déjà expliqué que, rentrée chez elle, l’ordinateur, elle préférait oublier. Celui qu’elle avait, pour les démarches indispensables, elle ne l’utilisait que de loin en loin, oubliant souvent de relever son courrier électronique pendant une semaine, elle y mettait ses photos, elle faisait quelques recherches sur internet, sa fille lui avait montré quelques trucs quand elle était un peu mieux disposée à son égard, c’est elle qui lui avait ouvert une boite électronique personnelle, qui avait paramétré un certain nombre de choses, mais tous ces systèmes dont elle entendait parler, Messenger et Facebook, la laissaient indifférente. Elle passait assez de temps au bureau sur un ordinateur pour que, le soir, elle préfère lire, même la télé elle en faisait un usage limité.

-       Il faudrait qu’on voie le contrat du voyage pour connaitre les modalités d’assurance, si jamais il y a un petit espoir de ce côté-là. Tu ne m’avais pas dit que le type que tu avais eu au téléphone devait te l’envoyer ?

-       Si, normalement, il doit être sur ma boite mél. Je ne l’ai pas ouverte depuis l’autre soir, pourtant je m’étais dit que je le ferais aussitôt !

-       Est-ce que tu peux le faire d’ici ? Tu es sur quoi ? gmail, je crois…

-       Je ne l’ai jamais fait d’ici, toujours de chez moi…

-       Il suffit que tu ailles sur Google et que tu te connectes, Ça doit être possible du bureau, s'ils ne filtrent pas trop.

 

Le contrat y était bien, avec une adresse d’envoi, bidon peut-être, mais une adresse. Elle transféra le message à Jean-Louis, les assurances c’était plus son truc à lui qu'à elle, plus habituée à répondre aux demandes de renseignements. Il allait éplucher l’ensemble pour voir s’il pouvait trouver une faille, tant pis pour ses dossiers, ils attendraient un peu.

                                               

Elle ouvrit son sac à main pour chercher un mouchoir et buta sur un papier, une lettre, qu’elle se mit à relire. Gonflé ce type, soit c’était un dingue, soit il se méprenait. Nancy, elle n’y était jamais allée, elle recevait parfois des courriers de réclamation ou des demandes de renseignements de là-bas, mais n’avait jamais eu l'occasion de savoir à quoi ressemblait cette ville. Piquée au vif par Jean-Louis à qui elle venait de demander s’il connaissait Nancy, elle se plongea dans son ordinateur ; Google Earth, il avait dit, elle n’était quand même pas plus bête qu’une autre, elle devrait bien arriver à s’en servir. Essayant de se souvenir des conseils de sa fille, et retenant ses larmes comme chaque fois qu’elle pensait à elle, Élise trouva le programme sur son ordinateur, et commença à naviguer, Nancy, elle y était.

-       Tu peux aussi mettre en mode rue pour voir les façades, les monuments…

-       Mais pourquoi tu cherches Nancy, lui demanda Angèle.

-       Oh, je te dirai, un drôle de truc.

-       Dis donc, toi, en ce moment, c’est mystère et compagnie… Tu veux t’offrir un petit weekend ?

-       Pourquoi pas, mais pas ce weekend, il faut que j’aille chez ma mère ; et ça va pas être de la tarte !

-       Encore des problèmes avec ta fille ?

-       Oui, apparemment, maman m’a juste glissé deux mots.

 

Son portable vibra. Une fois partie dans les entorses au règlement tacite qu’elle s’imposait au bureau, elle pouvait bien regarder qui l’appelait. Delphine. Elle sortit pour répondre dans le couloir.

 

-       Demain soir ? Attends, quel jour on est ? Demain on est vendredi, ça devrait aller ; pas le weekend, non, je vais chez ma mère, c’est déjà assez compliqué. Qui tu invites ? Tu vas encore me faire le coup du beau parti à me présenter, c’est ça ? Bon, OK, OK, je viendrai. Qu’est-ce que j’apporte ? Rien, tu as déjà tout prévu ? Bon je vais voir, à demain soir. Les enfants vont bien ? Léa a fait une nouvelle dent ? Pas trop mal, j’espère. Super.

 

Un litige d’un genre qu’elle ne connaissait pas, pas du tout son domaine ; elle interpela Angèle qui, après un coup d’œil par dessus son épaule, lui demanda de lui transférer le dossier, c’était plus sa spécialité, elle le traiterait dans la matinée quand elle en aurait fini avec celui sur lequel elle travaillait depuis le matin grâce aux renseignements trouvés aux archives, elle n’en avait plus pour longtemps. Finalement, la veille, culpabilisée par son retard et son rendez-vous, Élise avait avancé beaucoup plus vite que prévu ; ce matin le courrier avait été maigre, et les dossiers en souffrance pouvaient bien endurer encore un peu. Elle décida de s’amuser, après tout ce courrier d’un admirateur était peut-être un signe, autant le prendre à la légère, si c’était une erreur, elle se détromperait d’elle-même, sinon, à Dieu vat ! Le sourire qui ourlait ses yeux pendant qu’elle rédigeait sa réponse n’échappa pas à ses collègues :

-       Mais dis donc, toi, on dirait que tu as retrouvé la pêche ! Tes ennuis s’éloignent ?

-       Oh, ça en fait partie, mais c’est le moins pire ; si vous êtes sages, je vous lirai ma réponse…

-       Mais à quoi ?

-       Oh, vous allez comprendre, j’ai pratiquement fini.

 

« Cher Monsieur,

Votre lettre m’a fort intriguée, croyez le bien. Vu la ferveur dont vous faites montre, j’aurais certes aimé vous rencontrer sur cette belle place Stanislas de Nancy, que je n’ai, hélas, pas le bonheur de connaitre. Votre délicatesse m’a touchée, et je ne peux qu’être flattée par le trouble que vous me supposez avoir semé chez vous. Au désespoir de vous décevoir, je dois vous détromper : vous avez dû faire erreur sur la personne ; la sincérité de votre hommage est évidente mais je crois qu’il s’adresse à une autre que moi.

Je vous souhaite beaucoup de bonheur avec celle qui a su vous charmer de la sorte.

Sincèrement vôtre,

Élise Vanneau »

 

-       Eh bien, dis donc, tu n’y vas pas de main morte ! C’est qui cet admirateur transi ?

-       Tu ne crois pas que tu exagères, quand même ? On dirait pas, comme ça, à te voir…

 

Après la surprise suscitée par cette réponse, c’est un rire général que déclencha la lecture de la lettre qu’Élise venait de tirer de son sac. Si elles se seraient attendues à une telle méthode de drague, décidément, il y en a qui ont de l’imagination, c’est pas à elles qu’il arriverait un truc pareil, elle devrait lui demander sa photo, après tout c’était peut-être l’occasion du siècle, vu l’écriture il devait avoir de l’éducation, juste ce qu’il lui fallait à Élise ! Jean-Louis ne disait rien, mais son air de celui qui sait ne l’empêchait pas de porter un sourire amusé et généreux sur les réactions de ses collègues.

 

-       Allo, oui, c’est Mme Vanneau… Comment, qu’est-ce que vous me dites ? Un autre paiement en ligne ? Une société que vous n’identifiez pas pour l’instant… Mais, évidemment, j’espère bien que vous allez faire des recherches… Et qu’est-ce que ça risque de me couter, toutes ces histoires ? Je suis assurée, vous croyez ? D’accord, j’attends votre prochain appel… Merci, Monsieur, si ça continue, je n’aurai même pas les moyens de me payer un weekend à Nancy ou à Metz.

 

Ses collègues avaient été obligées d’entendre, cette fois, et s’étonnaient de découvrir qu’elle projetait peut-être d’aller à Nancy, elles n’auraient pas cru qu’Élise prenait son soupirant tellement au sérieux. Mais qu’est-ce que c’était, cette histoire de paiement en ligne ? Méfiantes, c’était un moyen de paiement dangereux, elles s’en étaient toujours gardées, et ne croyaient pas que leur collègue en soit une adepte… «Oh, si vous saviez, vous ririez moins !», intervint Jean-Louis qui, par peur d’une nouvelle vague de plaisanterie moins drôle, ramena la conversation sur la visite matinale aux archives. Le travail reprenait le dessus.

 

 

 

 

7. Élise 5

 

            Il faisait encore bien jour. Les derniers rayons de soleil chauffaient les carreaux du salon. Élise avait un peu de temps devant elle, son collègue viendrait un peu plus tard, pas avant 18h30, il avait un rendez-vous, il ne savait pas à quelle heure exactement il pourrait se libérer. Seul homme dans l'univers très féminin de leur bureau, les oscillations de Jean-Louis entre sollicitude bienveillante et narquoise ironie surprenaient souvent. Mais elle s'entendait bien avec lui. Il l'avait aidée, et comprise plus que beaucoup de femmes, lors de ses déboires familiaux. En l'attendant, elle s'était assise sur le canapé face à la baie vitrée. Aucun élément nouveau durant cette journée, si ce n'est pour confirmer qu'elle se trouvait dans une situation délicate. Dont elle n'avait pas vraiment pris la mesure, vivant depuis deux jours dans un monde qui lui échappait, comme aux prises avec des évènements qui ne la concernaient pas. Le ciel rosissait vers l'ouest, la brume d'une très légère densité qui nimbait les toits déposait sur les meubles de la pièce une sensation de poussière cotonneuse. Son appartement : une aubaine vu sa situation relativement centrale, même s'il n'était pas immense, elle l'avait obtenu grâce au comité d'entreprise quand elle avait eu besoin de se reloger. Elle avait demandé plus grand, mais avait dû se contenter de ce deux-pièces, heureusement doté, en plus du séjour et de la chambre, d'une sorte de dressing, débarras ou buanderie au choix, dont elle avait projeté de faire sa chambre pour laisser la seule digne de ce nom à sa fille, ce qui lui permettait de conserver un séjour neutre et rangé, sans trace de divan à refermer le jour comme elle l'avait vu plusieurs fois chez certaines de ses collègues ou amies divorcées qui ne voulaient pas léser leurs enfants d'un espace personnel. Mais sa fille, tout en insistant pour avoir sa chambre quand sa mère avait trouvé ce logement, n'avait jamais voulu venir y habiter, tout juste y avait-elle passé une nuit, peut-être deux, avant de trouver des prétextes, elle se sentait mal, les ondes étaient mauvaises, elle ne pouvait pas vivre là. Elle passait en coup de vent, le temps de sermonner sa mère et de l'accabler de reproches, disposant dans cette situation tyrannique inversée d'une palette extensible à l'infini. Élise avait tenu le coup un certain temps, dormant sur le petit lit du cagibi, au cas où Manon changerait d'avis, qu'elle aurait pu revenir, sinon vivre avec elle, du moins passer un peu de temps dans ce partage du quotidien qui permet d'installer un lien. Mais la situation ne s'était pas améliorée, les réprobations n'en étaient devenues que plus acides à l'encontre de tout ce que faisait, disait, représentait, était sa mère. Après s'être laissé traiter par sa fille comme jamais elle ne l'aurait accepté de personne, même de son ex-mari à l'encontre de qui elle avait pourtant nourri des griefs, elle avait finalement décidé, poussée notamment par son amie Delphine, de réagir et de ne plus se laisser faire comme une enfant qui aurait, sans rien dire, accepté les réprimandes maternelles. Et elle avait reconditionné son appartement, reprenant pour elle la chambre, une pièce bien éclairée, faisant du petit lit-cage un canapé dans le séjour, au cas où, et du cagibi une pièce à tout faire, couture, repassage, séchoir à l'occasion, où elle pouvait laisser trainer le désordre domestique. Sa fille lui en avait voulu, mais la situation n'en avait pas été pire pour autant, les choses avaient le mérite d'être claires ; sa propre mère s'en était mêlée, admettant mal qu'elle laisse peu de place à sa fille, mais Élise avait persévéré, et elle savourait maintenant l'univers qu'elle avait su organiser ; elle avait peu de meubles, une bibliothèque et une table-bureau dont elle avait hérité au décès de son père ; elle avait ajouté une table ronde et quelques chaises ; deux fauteuils bleu profond, chinés un jour de cafard, encadraient le petit lit-divan qu'elle avait recouvert d'un joli tissu moiré d'un camaïeu de bleus. Sa bibliothèque, à laquelle elle tenait tant, était bien loin de suffire à contenir tous ses livres, sa seule folie, et les étagères qu'elle avait ajoutées dans sa chambre débordaient souvent, seule entorse qu'elle s'accordait à un rangement méticuleux, mais sa chambre recevait peu de visites. Dans son séjour non plus, la longue période de solitude qu'elle avait traversée lors de son divorce avait laissé des traces, à part quelques amis qui lui étaient restés fidèles sans prendre automatiquement le parti de son mari, elle avait du mal à nouer des relations. Jean-Louis faisait figure d'exception, c'est vrai qu'il s'était invité pour la bonne cause.

 

Le soleil bas dessinait des traces sur les baies vitrées, marques de pluie poussiéreuse. La demie sonna, depuis quelle église ? Le carillon pouvait venir de loin avec la fenêtre entrouverte. Indifférente à son ordinateur allumé sur son bureau, Élise paressait, regardant par la fenêtre les passants qui profitaient des derniers moments de lumière du jour pour faire quelques courses, flâner devant les vitrines, ou s'arrêter boire un verre au bistrot du coin. Bientôt, la rue serait gagnée par cette obscurité naissante qu'il n'est pas toujours facile de capter, insidieusement gommée par l'allumage des réverbères. Une sonnerie retentit, directement tonitruante, sans ce sas confortable ménagé par les modernes crescendos des portables, qui tira brutalement Élise de sa rêverie. Elle regardait autour d'elle pour trouver le combiné puis hésita au deuxième signal. Elle avait toujours du mal entre le téléphone et la sonnette d'entrée, avec les mélodies qui changeaient régulièrement sans qu'elle sache pourquoi, peu attentive à ce genre de détails techniques elle hésitait encore au bout de plusieurs années. Tirée de son incertitude par la troisième salve, elle se leva et se précipita vers l'interphone pour ouvrir la porte.

 

-       Oui, monte, deuxième gauche. Désolée, je rêvassais. Un peu à l'ouest, ce soir.

 

Jean-Louis s'était attablé au bureau, l'ordinateur allumé. Il avait ouvert plusieurs fenêtres et naviguait de l'une à l'autre. Élise regardait les écrans qui défilaient, comme si elle avait cherché à comprendre et suivre la démarche. Le silence, seulement saturé d'un ronronnement de processeur, fut troué par une envolée de cloches d'église. Rien ne distrayait l'homme de l'art.

 

-       Tu trouves quelque chose ?

-       Oh, il va me falloir un petit moment. Fais ce que tu as à faire, t'occupes pas de moi.

 

Définitivement tirée de la rêverie qui avait précédé l'arrivée de son collègue, Élise se dirigea vers la cuisine, ouvrit le frigo, des placards, et se mit à préparer un apéritif qui ressemblait plus à une collation qu'à un simple encas. Sa vie solitaire ne remplissait pas beaucoup son frigo, mais son placard et son congélateur étaient toujours parés pour faire face aux imprévus, souvenir d'une enfance campagnarde, et elle était capable de confectionner en un rien de temps des mousses de saumon aériennes, de subtils beurres de sardine, des purées de légumes aussi variées que délicieuses, houmous à l'huile de sésame, betteraves au vinaigre balsamique, fonds d'artichaut citronnés au coriandre… Elle venait de découper des tranches de pain de mie qu'elle fourrait de pâtés de poisson, et disposait les purées de légumes dans des verrines avec décoration finale de ce qui lui tombait sous la main, herbes congelées, graines de courge, fromage râpé. Entre la demi-douzaine de bouteilles de vin de sa réserve, elle choisit un Touraine rouge, Gamay frais et léger, pas mal pour un apéritif sans chichis. Elle avait déjà fait deux tours avec son plateau et revenait chercher les verres ballon quand Jean-Louis qui n'avait rien vu de son activité culinaire s'étonna :

-       Mais, qu'est-ce que tu fais ? Je ne suis pas venu diner…

-       Oh, juste un verre…

-       Si c'est ce que tu appelles juste un verre, il faudra que je m'inquiète quand tu m'inviteras à diner…

 

Mais il ne se laissa pas distraire plus longtemps et replongea dans son écran. Surfant d'un site à un autre, il ouvrait des fenêtres, les superposait, dans un ordre et un intérêt qu'Élise observait d'un œil admiratif.

-       Je suppose que tu vas avoir besoin de mes codes…

-       Oui, de ton identifiant et mot de passe de boite mél, peut-être autre chose, on verra.

 

Il piochait dans l'assiette de mini-sandwichs en sirotant son verre, pas question de se laisser abattre, il tapait sur le clavier, entrait des codes, faisait défiler des listes, des paquets de lettres et de chiffres, univers cabalistique démesuré caché dans une si petite boite.

 

-       Il me faudrait aussi tes codes facebook.

-       Mais je ne suis pas sur facebook !

-       Si, tu y es…

-       Mais, comment c'est possible ? J'ai jamais eu envie d'être là-dedans, je suis bien sure que j'ai rien fait.

-       Il suffit que quelqu'un t'ait créé un compte, c'est pas sorcier ; espérons simplement que ce soit avec ton adresse, pas avec une adresse bidon…

 

Il continuait à explorer, il était sur sa page facebook, pas grand chose, mais elle existait bien, il cliqua sur les infos, les coordonnées étaient apparentes, l'adresse mél était bien la sienne, déjà un souci de moins, maintenant il leur restait à trouver le code d'accès pour reprendre la main.

 

-       Écoute, je n'ai pas vu d'anomalie dans ta boite mél, il y a des pubs, c'est sûr, je n'imaginais pas que tu pouvais être intéressée par ce type de produits, mais pas de trace de piratage. Avec un peu de chance, c'est le même mot de passe qui a été entré pour facebook. Oui, bingo, c'est bon !

 

Il avala le reste de son verre qu'Élise s'empressa de remplir en trinquant avec lui.

 

-       A qui tu as donné ton mot de passe ? ça nous dirait qui a pu créer ton compte facebook…

-       Personne, je suis pas folle quand même.

-       Personne, personne !

-       Je vois pas, tu sais déjà je suis pas accro à mon ordi quand je suis à la maison, je préfère bouquiner, alors…

-       Mais quelqu'un de proche…

 

Élise avait blanchi subitement, ses paupières tressautaient, ses épaules s'affaissaient. Elle se dirigea vers la fenêtre, la nuit tombait, les réverbères glissaient un peu d'humanité entre les ombres.

 

-       Manon, j'y crois pas, ça ne peut  pas être elle ; pour les fois où je la vois… c'est vrai que quand elle daigne me rendre visite, l'ordi est rentabilisé !

-       Alors, cherche pas plus loin… et elle a tes mots de passe ?

-       J'ai dû lui donner une fois, pour dépanner quelque chose, soi-disant…

-       Bon, y a pas le feu au lac, on va voir s'il y a quelque chose de grave.

-       Parce que l'histoire du voyage, tu trouves pas ça grave ?

-       Si c'est elle, c'est gros, elle sait bien qu'elle sera la première suspectée. En tout cas les messages ont bien été envoyés de ta boite mél.

-       Mais elle n'est pas venue depuis un bon bout de temps !

-       Pas besoin de venir, avec une boite de ce type, on peut envoyer de n'importe quel ordi.

 

Jean-Louis s'était remis à farfouiller, dans les messages de sa boite, dans le profil de son compte facebook, dans des sites de réservation de voyages, tout en avalant une deuxième assiette de mini-sandwichs.

 

-       Bon, j'en ai assez vu pour aujourd'hui. On ferme, la nuit porte conseil ! Tu sais que c'est délicieux, tous tes petits machins, un vrai talent caché.

-       Mais t'as pas gouté aux verrines…

-       Tu sais, c'est pas facile en pianotant, et puis là il faudrait que j'y aille…

-       Oh, juste quelques verrines !

 

Debout près de la table ronde où Élise avait posé un plateau digne de "Chefs et saveurs", il ne résista pas longtemps aux mini-cuillères qui n'attendaient que d'être délicatement enfouies dans des bayadères vaporeuses. Il se régalait.

 

-       C'est quand même bizarre, ces histoires de facebook, déjà que j'avais pas confiance, et là, si tu me dis qu'on peut créer un compte pour n'importe qui…

-       Oh, toi, tu ne risques pas grand chose, c'est bien pour ça que je cherchais autour de toi. Mais des gens un peu en vue, ça arrive souvent. J'ai rencontré un copain il y a quelque temps, le président d'une association plutôt connue, je lui souhaite son anniversaire, annoncé dans mes rappels facebook ; il me dit, t'es gentil, mais c'est pas du tout maintenant. Je suis allé vérifier avec lui, quelqu'un avait créé un compte à son nom avec une fausse adresse mél, et maintenant il y a des gens qui lui écrivent, et quelqu'un qui leur répond sous son nom, le tout complètement bidon, bien sûr !

-       Partie comme ça, je vais revendre mon ordi…

-       Pas vraiment une solution, ce qu'on conseille plutôt maintenant c'est de se faire un compte facebook, même si on y va rarement, pour éviter que quelqu'un d'autre le fasse.

 

Tout en avalant sa troisième verrine, Jean-Louis tournait les pages du Progrès qui était resté sur un coin de la table. "Ouahhh ! Géant ! Total ouf !" Élise essayait de voir par-dessus son épaule ce qui lui tirait ces exclamations, rien à faire, penché à angle droit il cachait les trois quarts du journal. Elle le laissa terminer, de toute façon il ne semblait pas disposé à se laisser interrompre.

 

-       Tu vois que l'informatique, ça peut avoir du bon !

-       Raconte…

-       Une femme sortie de prison par un bug informatique.

-       J'avoue que là j'ai du mal, quel rapport ? Maintenant, si les serrures sont informatisées, les matons n'ont qu'à bien se tenir, prochain wagon au chômage… Et qu'est-ce qu'elle y faisait, en prison ?

-       Elle avait mis un contrat sur son concubin, quatre gars qu'elle avait payés pour le séquestrer et le passer à tabac, pour du fric bien sûr !

-       Ah oui ! On te met en taule pour moins que ça ! Elle devrait être à l'ombre pour un bout de temps…

-       Surtout qu'elle avait déjà tué son précédent d'un coup de poignard dans le cœur…

-       Combien ?

-       Dix-huit ans. Avec la réduction de peine, elle a dû sortir au bout d'une douzaine d'années. Et elle s'y est remise aussitôt.

-       Mais ça ne me dit toujours pas ce que vient faire l'informatique là dedans !

-       Rassure-toi, elle va y retourner, en taule, elle va être rejugée. Mais son avocat a saisi un prétexte, qu'il n'avait pas pu accéder au dossier, que le code d'accès ne fonctionnait pas, alors exit la croqueuse de diamants, libérée jusqu'à sa prochaine comparution.

-       Mais que fait la justice ?...

 

Éclatant de rire de concert, ils se souhaitèrent bonne nuit, il devait rentrer, sa femme et ses enfants l'attendaient, déjà qu'il avait été pas mal absent les autres soirs de la semaine, là il ne fallait pas qu'il tire sur la corde s'il voulait conserver un peu d'harmonie familiale.

 

 

 

 

 

 

 

8. Variations III

 

 

Lyon, le jeudi 19 octobre

 

Depuis des années, je lis et relis les Confessions de Rousseau. Tant et si bien que cet ouvrage, devenu mon livre de chevet, n’a pu manquer de m’influencer. Il est possible que des phrases et tournures en émaillent régulièrement ma pensée, un auteur que vous affectionnez particulièrement a plus de prise que vous ne le croiriez sur votre esprit et votre écriture. Si un lecteur tombait malencontreusement sur mes notes, qu’il ne me tienne pas rigueur de ce vol sans intention ni effraction, la conséquence la plus sérieuse en étant de porter à la conscience mon incapacité à penser et écrire sans modèle. Cette affaire qui m'est échue, une plainte d'une fille à l'encontre de sa mère, n'a de cesse, que je le veuille ou non, de me ramener à mon maitre pour me demander ce qu'il aurait pensé de cette situation dont la nouveauté ne diminue pas la stupeur qui m'assaille. Quelques reproches qu'il formule vis-à-vis des adultes ne le conduisent jamais à ce renversement de situation parfois constaté dans la jeune génération, et que je me demande si je ne perçois pas chez cette demoiselle dont je dois m'occuper maintenant. Quelles abominations ses parents, sa mère en l'occurrence, ont-ils pu perpétrer pour qu'elle en arrive là ? Dans mon enfance, il aurait fallu un crime ; on voit maintenant des adolescents, jeunes adultes, qui font un procès à leurs parents pour une allocation mensuelle plus importante ; on voit des élèves accuser leurs professeurs de leur avoir mal parlé, soutenus par des parents inconscients de gâter leur propre autorité ; on voit des enfants, sans distance critique, accuser à tort l'un de leurs parents d'attouchements, faits gravissimes s'ils sont avérés, destructeurs s'ils reposent sur un mensonge. Et le ruban volé m'a longuement amené à reconsidérer la construction de la vérité et de la conscience morale. "Je ne me souviens que de mes premières lectures", je ne lisais certes pas Jean-Jacques à cet âge, "et de leur effet sur moi" ; ou je devrais plutôt dire des premières lectures que l'on me fit, ma mère, tous les soirs, nous lisait, longtemps, un chapitre au moins ; elle avait ses périodes, les contes de Perrault, quelquefois de Grimm ou d'Andersen, alternaient avec les bibliothèques roses, j'ai connu les "club des cinq" bien avant  que mes sœurs ne les lisent d'elles-mêmes, mais, même "Un bon petit diable" était loin, par sa polissonnerie, des perversités qui me font frémir aujourd'hui. Bon, voilà que l'on va me prendre pour un vieux réactionnaire, rêvant d'un âge d'or révolu, à tout juste cinquante ans ! Ma mère nous a lu longtemps, ma sœur ainée a profité de la séance qui s'est perpétuée avec moi jusque tard. Et je ne peux pas manquer de voir dans cette expérience quotidienne l'origine de ma sensibilité, adossée à une solide formation morale. Mais le roman qui m'a véritablement marqué et que j'ai lu moi-même à un âge plus avancé, cadeau de mon père auréolé probablement d'une forte portée symbolique, est un livre tombé dans l'oubli, même s'il a été réédité récemment, et dont j'ai presque honte d'avouer le nom. "Marie-Claire", de Marguerite Audoux, ne me semble pas aujourd'hui le parangon de la littérature ; porteuse d'une morale du travail qui forgea mon caractère, si ce n'est mon âme tout entière, cette histoire issue de la misère m'a paru à une relecture si mièvre que je m'en serais presque voulu de l'attachement sentimental que j'ai toujours gardé, et qui n'est pas près de me quitter, pour cette fille du peuple. Peut-être ma vérité est-elle là, dans ce penchant à me sentir concerné par les plus démunis ? En tout cas je me sens aussi sincère dans cette inclination que Jean-Jacques dans l'ouverture de ses Confessions. Irais-je jusqu'à dire comme lui que "je sentis avant de penser" ? Peut-être bien si je considère les transports dans lesquels m'entrainaient, enfant, ces bluettes quotidiennes qui ont nourri mon imagination.

J'ai convoqué cette jeune fille, ou plutôt jeune femme à 19 ans. Convoquée est un bien grand mot, disons plutôt que je lui ai fixé un rendez-vous auquel je l'ai instamment priée de se rendre. Je veux déjà voir de quoi elle a l'air, cela ne me suffira pas pour me faire une idée des motifs véritables de ses intentions, mais peut-être pourrai-je évaluer la profondeur de son désarroi. Je me souviens d'avoir été fort retourné contre mon père dans mes années de formation à l'âge d'homme, ses idées m'exécraient, j'avais ce ressentiment des jeunes gens contre les accommodements que leurs parents ménagent avec les usages sociaux, je prétendais que jamais je n'arriverais à de telles extrémités, que je resterais toujours à l'abri de ces compromis que, je dois en convenir, j'ai bien dû, moi aussi, accepter avec le temps. Je me souviens d'avoir été souvent révolté, mais pas assez indigné pour être capable de porter cette révolte sur les bancs de la société et de sa justice. Je prenais de plein fouet les injustices qu'excusaient les choix paternels, mais aurais été le premier à le défendre si j'avais entendu un étranger l'attaquer.

 

Cette jeune Manon, quant à elle, semble s'évertuer à déformer tous les messages positifs de sa mère, qu'elle en soit l'émetteur ou le récepteur, comme si les laisser se diffuser aurait pu lui nuire à elle. Le dossier dit que ses parents se sont séparés quand elle avait quatorze ans, le divorce a été prononcé un an et demi après, la fille est allée vivre avec son père jusqu'à ses 18 ans. Son bac en poche, qui coïncidait avec sa majorité, elle s'est installée dans un studio en ville, pas très loin de l'Université Louis-Lumière. Est-ce à partir de ce moment que, ayant besoin, ou envie, de plus d'argent que ce que lui octroyait son père, elle s'est mis en tête de se retourner contre sa mère et de lui demander une compensation pour ces années où elle ne s'est pas occupée d'elle ? Elle sait que sa mère a un salaire très moyen d'employée, qu'il parait difficile de commencer à lui demander une pension maintenant alors qu'elle a toujours refusé, les années précédentes, ce que sa mère lui proposait. Alors cette idée d'assurance a dû germer ! Comme si elle pouvait avoir des droits, du vivant de sa mère, sur l'assurance-vie que celle-ci a contractée! Ce qui est certain, c'est qu'elle n'est pas juriste. Mais son cas m'amuse, je veux en savoir plus. Et comprendre, peut-être, comment elle a pu en arriver à cette extrémité. Je dois la rencontrer aujourd'hui, je ne manquerai pas de prendre des notes.

 

 

 

9. Élise 6

 

« Madame Vanneau, vous avez pu vous libérer, c’est parfait, nous n’en aurons pas pour longtemps. »        

Le commissaire s’était levé pour accueillir Élise à la porte de son bureau. Debout, il paraissait moins engoncé et massif, certes imposant, mais ses mains ne juraient pas avec l’ensemble somme toute plutôt équilibré, un bel homme à sa manière, qui ne manquait pas de charme. Élise s’avança pour le saluer, vérifia sa première impression d’une poignée de main rassurante, elle n’allait pas s’en plaindre, elle était venue seule et se savait encore assez secouée par la précipitation des évènements de ces derniers jours pour chercher, sinon du réconfort, au moins à ne pas être soumise à de nouvelles zones de turbulence.

 

-       Asseyez-vous, et j’espère que je ne vous ai pas créé de soucis avec une convocation aussi rapide !

-       Oh, vous savez, au bureau, ils se demandent depuis deux jours si je ne suis pas tombée sur la tête ; moi qui suis réputée pour avoir avalé une pendule, voilà que je prends des heures à tire-larigot ! Alors, une de plus ou de moins…

-       Bon, je vais essayer de ne pas être trop long…

 

Élise ne reconnaissait pas l’officier de police bourru de la première fois. Et son bureau, qu’elle n’avait pas pris le temps de regarder l’autre jour, n’avait rien à voir avec les pièces calamiteuses de ces séries télévisées qu’elle regardait de temps en temps le vendredi soir sur la deux, entorse distrayante à ses nombreuses soirées de lecture solitaire. Moderne et sobre, l’hôtel de police de rénovation récente offrait des espaces de travail fonctionnels dont elle aurait été ravie de trouver quelque chose d’équivalent dans son service. Elle écoutait le commissaire sans vraiment l’entendre, son attention captée par le contraste entre l’aspect volumineux et pataud du personnage quand il était assis, et l’aisance courtoise avec laquelle il l’avait accueillie. Le son de sa voix lui parvenait, les mots se détachaient, voyage, aéroport, police des frontières, sans qu’un ensemble intelligible s’en dégage. Elle se concentrait, les yeux écarquillés sous l’effort, comme un enfant aveuglé par le soleil de face. « Ce serait pour vous une bonne occasion de prendre des vacances, dans le fond ! » Cette phrase la sortit brutalement des limbes où elle s’était plongée.

 

-       Qu’est-ce que c’est que cette histoire de vacances ? Je viens pour porter plainte et vous me proposez de partir en vacances ! Vous en avez de bonnes… 

-       Calmez-vous, Madame Vanneau, j’avais bien l’impression, aussi, que vous ne m’écoutiez pas.

 

Et il reprit son raisonnement. Cette fois, elle n’en perdait pas un mot. Il lui proposait, ni plus ni moins, de tendre un piège. Puisque quelqu’un semblait s’être servi de son identité pour réserver un billet d’avion, le meilleur moyen était d’essayer de le coincer au départ de l’avion. Elle n’aurait qu’à se présenter à l’aéroport avec sa valise, comme si elle avait elle-même réservé ce voyage ; elle avait son passeport, on pouvait sans difficulté trouver son numéro de réservation, maintenant on n’avait plus de billet d’avion matériel, ces simples document et renseignements suffisaient pour embarquer. Elle se présenterait au guichet d’embarquement avec sa valise. Et la police attendrait tranquillement pour voir si une autre personne se présentait sous la même identité et le même numéro de réservation. La complicité des agents de la compagnie aérienne les laisserait passer toutes les deux, elle et l’usurpatrice, qu’il n’y aurait plus qu’à cueillir en flagrant délit juste après son passage au comptoir d’embarquement. Ensuite, elle était libre de profiter de l’aubaine, si elle pouvait prendre une ou deux semaines de vacances, le billet était payé, et la police pourrait attester qu’elle a participé à une mise en scène, pour laquelle il fallait qu’elle prenne cet avion, dont le billet lui serait remboursé par la compagnie d’assurances, cas de force majeure.

 

-       C’est bien honnête, ce que vous me proposez là ?

-       Vous voulez dire que ce ne serait pas honnête d’aider la police à démasquer les fraudeurs et les usurpateurs ?

-       Mais quel intérêt vous avez à cela ? Il y a deux jours, vous sembliez moins coopératif…

-       J’en ai référé à mes supérieurs… Nous avons reçu des ordres… Ce genre d’actes criminels se multiplie… Nous sommes chargés de frapper fort et de le faire savoir pour enrayer l’épidémie…

-       Je serais une sorte d’appât…

-       Disons plutôt un leurre.

-       Si vous le dites !

 

Il lui expliqua en détail les différentes étapes du plan, faire savoir autour d’elle qu’elle partait en voyage, comme si de rien n’était, préparer tout ce dont elle avait besoin pour partir, son passeport était-il valide, sinon on la ferait passer en priorité, la date était déjà prévue, 9 novembre, on était le 21 octobre, il leur restait peu de temps pour peaufiner le plan. Pour le reste, c’était à elle de voir si elle voulait en profiter pour prendre des vacances ; en période creuse, cela ne devait pas poser trop de problème.

 

-       Vu le mal que vous avez eu à vous concentrer sur mes explications, vous en avez bien besoin, de ces vacances, Madame Vanneau ; et en plus le voyage vous est offert !

-       Oui, mais le billet d’avion, c’est pas tout, qu’est-ce que je fais après ?

-       Une petite semaine à Buenos Aires, ne me dites pas que ça ne vaut pas quelques sacrifices, c’est la saison idéale, je crois ; et le cout de la vie a beaucoup baissé en Argentine, à ce que je me suis laissé dire…

-       Ça mérite réflexion, évidemment, …

-       Oui, mais faites vite.

 

 

Drôle de journée au bureau ! Élise n’arrivait pas à se concentrer sur le dossier plutôt épineux qu’elle avait ouvert le matin en arrivant, une suspicion de travail au noir, du quotidien dans son service des impôts, mais avec des ramifications étranges, elle levait le nez, se replongeait dans les documents, rien à faire… Elle referma le dossier, le posa sur la pile en attente et se tourna vers son ordinateur pour relever le courrier, il valait mieux qu’elle se consacre à des tâches plus légères, sans conséquences irréversibles ! Quelle affaire que cette histoire de voyage ! Depuis quelques jours sa vie s’accélérait, comme si elle avait brusquement passé la cinquième après une longue période de conduite automatique qui, en apparence, lui suffisait amplement pour remplir ses journées, sans à-coups ni cahots. Cela dit, ses collègues n’étaient guère plus actifs, on était vendredi après-midi, la fin de semaine allait ramener chacun pour quelques jours à cette sphère privée qui lui semblait largement plus intéressante, repli caractéristique de ceux à qui le métier n’était pas censé apporter beaucoup plus qu’une compensation "alimentaire" doublée de la satisfaction sociale d’occuper une place que personne ne peut lui contester.

 

-       T’as des plans ce weekend ? Ou tu restes pépère en famille ?

-       Oh, tu sais, chez moi, c’est jamais pépère, en famille, le grand à emmener au judo, puis au foot…

-       Ouahhh, je vois, classe…

-       C’est bien pour faire plaisir à son père, si c’était que de moi…

-       Ben, il a qu’à les emmener, lui…

-       C’est ce qui est prévu, normalement, mais au dernier moment, il a souvent autre chose à faire, alors il faut bien que j’assure !

-       Et la petite, elle fait quoi ?

-       Éveil musical, piscine, et demain après-midi, anniversaire d’une copine…

-       Ben dis donc, t’es vraiment la maman turbo, au moins l’anniv ça te laissera un peu de temps…

-       Oh oui, au moins une heure en combinant bien avec le temps des courses à Leclerc ! Et toi, c’est plus calme ?

-       Oh moi, tu sais, les gosses sont encore petits, mais le weekend est bien chargé, Olivier m’aide beaucoup, c’est vrai, mais dimanche on va chez ses parents, alors demain, il faut anticiper. Tiens, Jean-Louis, tu pars déjà ?

-       Non, non, ne vous inquiétez pas les filles, je file juste aux archives.

-       Ah oui, y a toujours la grande blonde ? Oh là, oh là, si on peut plus te chambrer, maintenant… Et toi, Élise, des projets ?

-       Oh, je dois aller chez ma mère, elle m’a appelée hier, elle a absolument besoin de me voir d’urgence ! Elle commence à me tanner, ce serait bien qu’elle me lâche un peu…

-       C’est toujours relatif à ta fille ?

-       Je suppose… Mais ce soir, je sors, diner chez ma copine Delphine, ça va me changer les idées !

-       Celle qu’a la belle baraque ?

-       Oui, oui, mais n’empêche, c’est vraiment une copine…

-       Tu nous la présenteras ?

-       Si vous voulez, je vous invite toutes un soir après le boulot !

-       Ouahhh, une grande première, c’est bien la première fois que tu nous fais ce genre de proposition, on croyait que t’avais une vie secrète, que tu pouvais pas nous inviter…

-       Oh là là, poussez pas, les filles, les derniers temps ont été vraiment durs !

-       Et là, ça va mieux ?

-       Ça pourrait…

 

Élise leur adressa un sourire non moins radieux qu’énigmatique. L’après-midi avançait, elles devaient toutes boucler leurs tâches en cours avant de penser à partir. Décidément, le vendredi après-midi, il valait mieux que n’arrivent pas d’urgences ; mais quelles urgences auraient bien pu arriver dans un service comme le leur ? Elles allaient liquider ce qui était démarré, et ce serait l’heure. Elles attendraient le retour de Jean-Louis, et pourraient partir avec lui de concert, dans une bonne image d’harmonie !

 

Les arbres du parc, qu’on apercevait de l’appartement d’Élise, avaient nettement jauni, effet d’un temps plus frais qui n’arrangeait pas son rhume rampant, ou d’une absence d’attention due à des sollicitations diverses qui l’avaient distraite de son observation régulière, l’avancée des saisons et leur effet sur la nature environnante influençant nettement et régulièrement sa conscience du temps qui passe. Les platanes portaient beau, chevelure dorée d’où dépassaient quelques épis cuivrés, cascade majestueuse au-dessus d’un tronc élancé et souple. Un marronnier, le seul des environs, avait opté pour une gamme de roux, depuis le noisette ocré jusqu’à un auburn impérial. Élise se perdit quelques instants dans la contemplation, cette merveille que les meilleurs fraudeurs ne pouvaient pas lui prendre la consolait, épisodiquement, de vivre dans ce petit appartement nettement moins confortable et spacieux que la maison qu’elle occupait autrefois avec son mari et sa fille. Elle renifla une larme naissante, comme à chaque fois que se superposait l’image d’un bonheur gâché, relégué au plus profond, mais toujours prêt à surgir pour la culpabiliser, surtout à l’approche des visites chez sa mère. Depuis que celle-ci s’était retrouvée veuve toute jeune, elle avait reporté toute son énergie familiale sur ses enfants et petits-enfants. Le frère d’Élise, qui affichait une réussite professionnelle et une vie rangée sans vagues, satisfaisait déjà largement l’orgueil maternel en la matière, elle aurait pu s’en satisfaire, mais non, elle était allée trop loin en divorçant, et son conflit avec sa fille permettait à sa mère un rôle de redresseur de torts qui lui allait comme un gant. Élise n’en pouvait plus, déjà que c’était dur pour elle de se retrouver à cette place de perpétuelle coupable, il fallait que sa mère s’en mêle ! Si son père avait été là, elle était sure qu’il aurait su la comprendre, elle aurait pu lui expliquer la situation de son propre point de vue, il l’aurait au moins écoutée pour faire la part des choses, avec sa mère, rien de tout cela ; et ce weekend, elle pouvait encore s’attendre à une belle leçon de morale ! Elle espérait au moins qu’il n’y aurait pas son frère, pétri d’arrogance et de certitudes, notamment celle d’avoir réussi l’éducation de ses enfants. Quand elle les voyait, Élise en doutait ; même si elle aimait beaucoup ses neveux, elle ne supportait pas de les voir avec leur père ; avec sa belle-sœur, paradoxalement, c'était beaucoup mieux, plus humaine, avec du caractère – utile avec son mari – et surtout beaucoup plus compréhensive, à l’écoute des autres et de leurs difficultés. Au moins ses études de psychologie lui servaient, même si elle faisait maintenant un métier plus lucratif ; plus mesurée sur ses propres enfants, moins béate d’admiration, elle était aussi plus lucide sur Manon, dont elle observait les manœuvres de manipulation d’un regard professionnel qui faisait nettement sentir à Élise qu’elle avait au moins une alliée dans cette famille !

 

Bon, il fallait qu’elle se douche et s’habille pour aller chez Delphine, rien de spécial au courrier, elle écouta sa messagerie téléphonique par acquit de conscience, rien non plus, elle choisit la robe qu’elle allait mettre, sans savoir pourquoi son regard s’éloigna de la sempiternelle robe noire, chic certes, mais vue et revue, et accrocha une petite robe beaucoup plus fantaisie, aux couleurs presque criardes, résultats de soldes dans une boutique de créateur, achat peu habituel chez elle, et qu’elle n’avait jamais portée. Pourquoi pas, après tout, elle pouvait bien sortir enfin de cette période de demi-deuil qu’elle s’était imposée, va savoir si elle expiait la mort de son père ou de sa vie antérieure ? Elle pouvait bien tourner la page, qu’est-ce que cela changerait ? Vu les revirements de ces derniers jours, la vie pouvait vite basculer ! Alors…

 

 

Elle était la première arrivée. C’était souvent le cas. Son horreur d’arriver en retard doublée du privilège de passer quelques instants seule avec Delphine poussaient souvent Élise à partir plus tôt que nécessaire de chez elle. Et ce soir, elle avait réussi ! Son amie, toujours très à l’aise et organisée quand elle recevait, n’avait même pas fini de se préparer, après être descendue pour l’embrasser, elle l’invita à monter pour papoter pendant qu’elle finirait de se maquiller. Elle portait une très belle robe rouge qu’Élise ne lui connaissait pas, une de ses dernières trouvailles, probablement ; elle aimait beaucoup s’habiller, et ses incursions dans ses boutiques préférées se soldaient souvent par de très belles acquisitions rendues possibles par des moyens qu’Élise n’avait pas, ou plus. Mais, de toute façon, elle avait toujours été nettement moins portée sur la toilette, ce n’était certainement pas l’aspect de sa vie qu’elle lui enviait le plus.

 

-       Mais, dis donc, tu t’es mise en frais ! Tu n’es pas en noir, aujourd’hui ? ça se fête ! Où tu as trouvé cette robe ? Elle est super sur toi ! Tu vois, quand tu veux faire un effort, tu peux aussi porter des couleurs…

-       Oh, là, tu en fais trop, des couleurs oui, mais à côté de toi, je fais bien discrète… Superbe, ce rouge, où tu l’as prise ? Moi, j’oserais jamais…

-       Taratata, qu’est-ce que tu me chantes là ? J’adore la tienne, et ces couleurs… C’est Save the Queen, non ?

-       Quoi ? Quel rapport avec l’hymne britannique ?

-       Save the Queen, la marque de ta robe ! On les reconnait entre mille, des motifs, des coupes, et le petit truc qui pend dans le col, j’adore !

-       Mais t’en sais, des choses, toi, sur les robes ! Et la tienne, c’est quoi ?

-       Oh, c’est du Bleu blanc rouge, un peu cher pour ce que c’est, souvent, tu paies la coupe et le tissu, cela dit, ça ne bouge pas… Bon, ça y est, j’ai fini, ça te va ?

-       Magnifique, ton maquillage, comme toujours, un jour il faudra que tu m’apprennes…

-       D’accord, si tu veux, mais là, il faut qu’on descende, les autres vont arriver…

 

La sonnette venait de retentir, Stéphane était déjà à la porte, en train d’accueillir un couple qu’Élise ne connaissait pas.

 

-       C’est eux, la surprise ? C’est qui ?

-       Non, non, eux, c’est un collègue de Stéphane et sa femme, je les connais à peine ; la surprise, c’est pour après…

-       J’espère que tu m’as pas encore fait un de tes plans tordus…

-       Chut…

 

Un autre couple était arrivé juste après, que Delphine accueillait à la porte, de vieux amis qu’Élise rencontrait souvent chez eux avec plaisir ; elle appréciait leur présence calme et intelligente, et, même si elle ne voyait pratiquement jamais ailleurs, ils lui donnaient toujours l’impression de la considérer comme de leur entourage, et elle se sentait soudain plus importante à leur contact. Ils venaient vers elle, l’embrassaient chaleureusement, elle leur rendit la politesse avec un enthousiasme dont ils ne la croyaient pas capables, ils la félicitèrent sur sa bonne humeur et sa jolie robe. Ils posèrent leurs manteaux et la suivirent jusqu’au salon ; elle accompagna Delphine à la cuisine pour chercher les délicieux amuse-gueules dans lesquels son amie excellait, pendant que Stéphane sortait les apéritifs.

 

-       A moins que vous ne préfériez du vin ?

-       Oui, moi, j’aime autant…

-       Une seconde, je vais à la cuisine, j’ai tout prévu. Plutôt rouge ou blanc, à l’apéritif ?

-       Ça dépend de ce que tu as…

-       J’apporte les deux que j’ai prévus, vous choisirez…

-       Oh, je te fais confiance.

 

 

Elle était assise près du nouvel arrivé, que Delphine, placée en face d’elle, venait de leur présenter ; il avait raté une bonne partie de l’apéritif, dommage pour lui, mais avait quand même pris un verre de Bourgogne aligoté qu’il avait fait suivre. Cette table carrée présentait décidément bien des avantages quand on était huit convives, deux de chaque côté, harmonie parfaite, que la maitresse de maison était obligée de rompre par des rallonges quand on était plus nombreux ; alors, d’une manière générale, elle semblait préférer ce nombre pour sauvegarder cette configuration. La conversation avait bien démarré, entre la mort de Steve Jobs, dont la portée médiatique hérissait les détracteurs d’Apple, et le mouvement des indignés qui se répandait, avec la journée internationale du lendemain, à laquelle tous faisaient allusion sans vraiment dire clairement s’ils y participeraient.

 

-       Et vous avez vu ce Babu, comme il nous a tous roulés dans la farine…

-       L’héroïsme a bon dos…

-       Qu’est-ce que vous racontez ? Ce pauvre type qui vient au secours d’une fille, et voilà ce que vous en faites… Il est de quel pays, déjà ?

-       Tout doux, tout doux, il est Indien, mais pour le reste, tu repasseras…

 

Et la femme du collègue de Stéphane se mit à expliquer toute l’affaire, la pitié qu’avait attirée la première version des faits, la nouvelle version percée à jour et beaucoup moins honorable…

 

-       Ah oui, c’est vrai, j’ai dû entendre parler de ça, mais, ces derniers jours, je n’ai pas eu beaucoup le temps d’écouter les infos…

-       Toi, réglée comme du papier à musique, qu’est-ce qui t’arrive ?

-       Oh rien, rien, ça va, j’vous dirai ça plus tard !

 

Élise avait balayé la question avec une détermination telle que son voisin s’était tourné vers elle et la scrutait sans rien dire, soutenant son regard et ceux des autres d’un air entendu qui n’incitait pas à la répartie et coupait court à toute explication, ce qu’Élise approuva d’un léger sourire. Delphine revenait de la cuisine avec un superbe poulet rôti, dont elle régalait souvent ses amis tout en gardant jalousement le secret d’une cuisson parfaite. « C’est facile, rien de plus simple ! », elle ne connaissait pas d’autre réponse aux exclamations extasiées que son arrivée ne manquait jamais de soulever. Stéphane alla chercher l’accompagnement de légumes pendant qu’elle commençait, à l’aide d’un sécateur et d’un second plat pour déposer les morceaux, le découpage dont elle n’aurait laissé à personne d’autre le privilège. Sa technique ne variait jamais, d’abord les cuisses, séparées des hauts de cuisse par un coup sec, puis les ailes avec un peu de blanc, puis les filets, qu’elle arrangeait harmonieusement sur le plat de service au milieu des autres morceaux. Elle se réservait la carcasse, qu’elle revendiquait de dépiauter dans son assiette, avec les doigts, privilège de cuisinière qui avait le chic pour mettre immédiatement tout le monde à l’aise. Stéphane servait un Graves "dont vous me donnerez des nouvelles", la conversation devenait plus légère, le voisin d’Élise racontait son très récent séjour au Canada, depuis le temps qu’il rêvait de voir les arbres rouges, il en revenait juste, c’était le moment idéal, puisque, n’ayant pas d’enfants, il était plus libre de ses périodes de vacances. Et puis, il avait couplé avec un déplacement professionnel, qu’il avait agréablement prolongé. Les questions fusaient, est-ce que c’est comme sur les photos ? Et il faisait quel temps ? Et ça vaut le coup, comme voyage ? Le Canada, j’en ai toujours rêvé, pas vous ?

 

-       Et vous, Élise, vous voyagez quelquefois ?

-       Oh, depuis quelques années, je n’ai pas fait grand chose, les aléas de la vie. Mais il pourrait bien y avoir un projet, très bientôt.

-       Ah oui, où ?

 

Tous les regards se tournèrent vers elle, qui rougit légèrement, plutôt mal à l’aise, comme si elle avait laissé échapper quelque chose.

 

-       Tu m’avais rien dit, cachotière…

-       Oh, pour l’instant, y a rien de décidé !

 

 

10. Variations IV

 

Lyon, le vendredi 21 octobre

        

Et voici que je m’éloignerais de mon maitre ! Alors que je sais qu’il n’a jamais tenu de journal, je me sens contraint, par quelle force intérieure, à mettre par écrit tout ce qui occupe mon esprit, et jusqu’à mes menus faits et gestes. Serais-je en train de m’affranchir de son emprise ? Certes influencé par sa propension à mettre son âme à nu, je ne sais faire autrement que de me mettre à mon bureau et coucher mes pensées sur un registre qui, je l’espère bien, restera secret. Je vis seul, peu de personnes entrent chez moi, quant à la femme qui vient deux fois par semaine faire le ménage, saurait-elle distinguer entre un livre de comptes et un journal intime ? Ma vie me semblait, jusqu’à ces dernières semaines, tellement dénuée d’intérêt que le mot journal, s’il ne me faisait sourire, me tirerait des frissons. A-t-il fallu que cette affaire m’interpelle pour que je me résolve à un tel déballage du moi ! Car j’ai enfin rencontré, hier, cette jeune femme dont le cas m’inquiète et me préoccupe. J’avais, et j’ai toujours, besoin de comprendre comment elle a pu en arriver à une telle guerre de tranchées avec sa mère. J’en ai vu, des cas de mésentente familiale, des filles qui se révoltaient contre leur mère, mais des histoires comme celle-ci, jamais. Il fallait que je me retienne d’intervenir, que je reste neutre, je me l’étais promis, je ne devais pas déroger à mon rôle. Son histoire ne tient pas debout, son chantage à l’assurance n’a aucun sens, mais certaines vérités ne sont pas bonnes à dire trop vite, mieux vaut se garder de les asséner sans réfléchir.

 

Je l’ai donc fait parler, ou laissé parler, il n’est point besoin de lui tirer les vers du nez ; bavarde, la drôlesse, les mots lui sortent de la bouche, elle s’en gargarise, s’en enivre… Après une demi-heure où elle avait déblatéré sur tous les torts de sa mère, comme si elle avait établi une liste qu’elle récitait point par point, de peur d’en oublier un, la voilà qui se détend, et commence à entrer dans des anecdotes familiales, qu’il ne me viendrait pas à l’idée de raconter à un étranger ; ou peut-être ne l’étais-je déjà plus à ses yeux. Tout y passe, le cadeau qu’elle attendait avec impatience pour son anniversaire, remplacé par une babiole, chère probablement, mais qui n’était pas du tout ce qu’elle voulait. Le voyage avec des copines que sa mère lui refuse à treize ans sous prétexte qu’il peut y avoir des risques. Du classique, dans le genre griefs familiaux. Je commençais à m’endormir quand je sens qu’elle se redresse, que ce qu’elle raconte veut me piquer au vif, qu’elle fait tout pour capter mon attention. Elle se revoit à quatorze ans, rentrant chez elle, la situation était déjà compliquée entre ses parents, dans la rue elle voit une voiture de police juste devant chez elle, elle s’avance, sa mère lui barre l’entrée, sous prétexte qu’il faut attendre que les policiers aient fait les repérages, que son père a été prévenu, qu’il va arriver incessamment. Et là, qu’est-ce qu’elle voit, du bazar dans la maison, c’est vrai, mais c’est facile de le repérer, sa mère a toujours été si maniaque que le moindre bibelot dérangé la fait frémir, il n’y a que dans ses bouquins qu’elle supporte le bordel, donc elle voit du bazar par terre, une table basse légèrement renversée, les coussins du canapé par terre, c’est vrai qu’il devait y avoir un verre ou deux sur la table basse, elle avait bu un coca en rentrant, il y avait des traces sur le tapis où le verre s’était cassé, après avoir buté dans le pied métallique de la table, apparemment, mais qu’est-ce qu’ils ont tous à fouiner comme ça, elle éclate de rire. Mais vous êtes à la masse, ou quoi ? Qu’est-ce que vous cherchez, dans ce bazar ? C’est trop tard, c’est tout à l’heure qu’il fallait venir m’aider, pas de ma faute s’il a fallu que je retourne tout pour le retrouver, si les choses étaient à leur place dans cette baraque, là où on les cherche, au lieu d’être rangées dans des tiroirs, mais j’ai quand même fini par le trouver, et devinez où, dans la buanderie, tombé derrière la machine à laver, c’est malin. Mais c’est bon, je l’ai eu, et j’ai pu aller à la piscine avec mes copines, la honte sinon, j’allais quand même pas mettre le vieux maillot nageur, non c’était le deux-pièces que papa m’a acheté qu’il me fallait, pas question d’y aller autrement. Et là, sa mère la regarde, les yeux ronds, les policiers pointent aussi leur nez. « Tu veux dire que c’est toi ? Que tu as fait tout ce foin pour trouver ton bikini ? » Bikini, elle en a de bonnes, elle tombe de quelle planète, je me vois arriver devant mes copines, et leur dire, j’ai mis mon bikini, elle est vraiment complètement allumée, ma mère ! Quand je vous disais qu’elle est space !

 

Et la voilà atterrée de se faire sermonner par les flics, mais, si ç’avait été de moi, elle aurait mérité beaucoup mieux. Et le père, je ne saurai jamais comment il a réagi !

 

 

11. Élise 7

 

 

Elle avait accepté qu’il la raccompagne en voiture. Ne lui proposerait pas de prendre un dernier verre. Mais le trajet leur donnait du temps. Plutôt bel homme, gentleman, et visiblement pas bête. Elle ne se reconnaissait pas, elle qui vivait presque cloitrée depuis plusieurs années. Beaucoup de choses à digérer. La mort de son père, qui l’affectait plus qu’elle ne l’aurait cru. Son divorce, la mauvaise foi répétée de son ex sur le plan financier, l’attitude culpabilisante de sa fille. La coupe, pleine, lui avait laissé peu de place pour penser à elle-même. Et là, oui, elle se retrouvait comme à vingt ans, vive, curieuse, jaugeant les mecs avec ses copines. C’est vrai qu’elle n’avait pas vraiment pu croire qu’une quinzaine d’années de mariage suffisait pour engloutir définitivement une personnalité. Mais, quand même, qu’était-elle allée parler de ce voyage, pour lequel elle n’avait pris aucune décision ? Elle se donnait le weekend pour le faire. Une bête envie de fanfaronner, de faire celle qui avait des projets, c’était malin, maintenant, ils devaient se poser des questions. A moins que ce ne soit le moyen qu’elle s’était donné, inconsciemment, pour ne pas reculer.

 

-                Nous voici arrivés près de chez vous, je crois ; je vais essayer d’aller jusqu’à votre porte.

-                Oh, c’est jamais facile de circuler, par ici.

-                Bah, je devrais quand même réussir en prenant par là… J’aurais plaisir à vous revoir, si cela ne vous ennuie pas, bien sûr, je suis un peu direct, excusez-moi ;

-                Euhhh… peut-être… pourquoi pas ?

-                Je vous laisse ma carte. Mais, si vous voulez bien, c’est moi qui vous appellerai. A moins que ça vous gêne que je vous appelle chez vous…

-                Oh non, pas de souci. Je vous note mon numéro sur un papier, désolée, j’ai pas de carte…

-                Et votre portable aussi… Vous en avez un ?

-                Oui, si vous voulez, mais je l’entends rarement…

-                J’insisterai… Bonne nuit, faites de beaux rêves !

-                Vous aussi…

 

Des rêves. C’était une brassée qu’elle en avait en mains ! Un tel tourbillon dans une vie si rangée… Une bonne nuit de sommeil, et elle y verrait plus clair. En espérant que le vin qu’elle avait bu ne lui joue pas des tours, mais avec Stéphane, il y avait peu de risques, il n’avait que du bon ! La nuit était noire, phénomène rare en ville, où il y avait toujours de la lumière. Mais là, de sa fenêtre, on voyait juste des éclairages lointains, difficiles à situer. En se démaquillant, elle jeta un coup d’œil distrait au réveil de la salle de bain, presque une heure, demain on était samedi, heureusement.

 

 

-                Allo, allo… Elle émergeait difficilement d’un sommeil lourd. Mais, maman, qu’est-ce qui t’arrive ? Quelle heure il est ? Mais oui, je dormais, je suis sortie hier soir, mais oui, je viens, je t’ai promis, j’ai prévu de venir demain. Ah, tu préfères aujourd’hui ? Pour aller faire des courses ? Bon, bon, si tu veux. D’accord pour ce midi, mais pas avant une heure…

 

Oh là là, la journée démarrait fort ! « Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas pour l’homme ». Ni pour la femme. Sans ce maudit téléphone, elle aurait bien continué à se prélasser un moment, si elle ne pouvait pas s’octroyer une petite grasse matinée un samedi de temps en temps… La soirée lui revenait par saccades, son voisin de table qui avait joué à merveille le bel inconnu au secours de la pauvre esseulée, le retour, leurs coordonnées rapidement échangées, Olivier avait-elle lu rapidement, alors pourquoi l’avaient-ils appelé Sam ? Surnom de jeunesse, allusion à ses séjours répétés outre-Atlantique ? Il avait parlé du Canada, mais ça n’excluait pas les États-Unis… Bon, elle allait bien voir s’il la rappelait, pour l’instant, elle allait plutôt s’occuper de sa mère. La perspective de déjeuner avec elle, excellente cuisinière, ne lui aurait pas déplu si elle n’avait fait un diner plutôt copieux la veille, son organisme frugal lui accordait peu d’excès. Mais l’idée d’entendre, une fois de plus, ses jérémiades sur le « flux continuel », le maelstrom qui faisait tout valser, tout le temps, les phrases du type : « Tout change autour de nous », et « nul ne peut s’assurer qu’il aimera demain ce qu’il aime aujourd’hui», elle peut dire qu’elle en avait soupé depuis quelques années, comme si elle ne savait pas que chaque prétexte, chaque anecdote que racontait sa mère, avec son air de ne pas y toucher, n’avait comme but que de lui faire sentir combien elle avait eu tort de briser sa vie de famille, de quitter son mari, d’abandonner sa fille, elle ne savait jamais quelle infamie sa mère était capable d’ajouter à la liste, mais ce dont elle était sure, c’est que pour elle, une famille c’est une stabilité, une pérennité que rien, absolument rien ne peut venir remettre en cause, d’où les récriminations sur les changements continuels qui, si elles se faisaient fréquentes chez les vieillards oublieux de tout sauf d’un âge d’or mythique, étaient bien plus rares chez une femme à la soixantaine glorieuse, aguerrie aux cours de gym, ateliers-mémoire et aide aux femmes en détresse. La détresse, elle aurait bien aimé qu’elle ne la voie pas que chez les autres… Bon, il était temps qu’elle se secoue, le temps de faire un peu de rangement, lessive, ménage, comme tous les samedis, de prendre une douche, et elle devrait partir si elle voulait arriver à une heure décente.

 

            « Bonjour ma chérie, tu es toute belle aujourd’hui, tu t’es fait quelque chose, tes cheveux peut-être ? Tu as l’air en forme en tout cas, tu m’as pourtant dit que tu t’étais couchée tard, ça te réussit, pour une fois… Bon, on va manger tout de suite, j’ai mille choses à te raconter, et puis faudrait qu’on parte pas trop tard pour le shoping…

 

            Sa mère n’arrêterait pas de si tôt, elle le savait, véritable moulin à paroles ; elle en avait pour l’après-midi, même la séance boutiques – shoping, comme elle disait, avec cet anglicisme désormais suranné qu’elle croyait à la mode – ne l’interromprait pas, il valait mieux prendre son mal en patience. Si déjà elle ne lui cassait pas trop les pieds avec sa morale à quat’sous ! Le pire, c’étaient les anecdotes, ces départs de feu imperceptibles qui ne manquaient pas de lui fournir une matière précieuse pour alimenter ses interminables sermons. Et Élise fléchissait toujours devant sa mère, fautive comme une gamine prise les doigts dans le pot de confiture. Depuis son divorce, le fragile équilibre qu’elle avait tenté d’instaurer durant son mariage, grâce à un semblant de respect des convenances avec lesquelles sa mère ne transigeait pas, avait fondu comme une plaque de beurre sur un radiateur, et ses mains restaient graisseuses, quoi qu’elle fasse.

 

-                Tu sais que l’autre jour, j’ai pris le thé chez Geneviève, tu te souviens de Geneviève ? On était toute une bande de copines, et tu sais ce qu’avait apporté sa sœur, oui, tu sais, tu la connaissais moins, on la voyait moins souvent…

-                Rose ?

-                Oui… tu te souviens de Rose ?

-                Oui, oui, elle m’avait marquée, avec un nom pareil, et elle dépotait, avec ses tenues toujours au top !

-                Faut dire qu’elle avait les moyens, un super poste, elle avait pas besoin de se priver, mais c’est pas ce qui lui a permis de faire sa vie, elle s’est jamais mariée…

-                Si c’est ce que t’appelles faire sa vie…

 

Ouille, qu’est-ce qu’elle avait besoin ? Elle n’en ratait pas une ! Et après, elle irait se plaindre que sa mère parte au quart de tour…

 

-                Oui, tu sais, Rose, ce qu’elle avait apporté ? Elle était passée dans cette nouvelle pâtisserie qui vient de s’ouvrir, vers les Célestins, je t’en ai déjà parlé, je crois, y a plein de recettes à l’ancienne, j’ai l’impression de retrouver le fourneau de ma grand-mère, oui, elle a apporté un truc que j’avais jamais mangé, drôlement bon, des oublies, qu’elle a appelé ça, des espèces de petits biscuits ronds pressés dans un moule, avec des motifs différents, un truc de l’ancien temps, avec un petit gout de miel, juste ce qu’il faut, succulent…

-                Ah bon ?

-                Oui, faudra que tu y goutes, j’irai un de ces jours, j’ai dit à Manon que je l’emmènerais…

 

Le sujet était lancé ; le premier crachin n’avait pas eu d’effet, mais là, maintenant, la nuée d’orage fondait sur elle ! Diversion ou pas diversion…

 

-                Tu l’as vue, récemment ? Elle vient toujours te voir, toi ?

-                Oh non, pas souvent, je la vois plus, je sais pas pourquoi, jusque-là elle passait me voir au moins une fois par semaine, mais là, plus rien depuis plus d’un mois, à peine un coup de fil…

-                Alors, tu vois que tes oublies, ça va lui passer loin au-dessus de la tête !

-                Tu crois ? Elle aimait bien venir dans les pâtisseries avec moi…

-                Mais, maman, c’est plus une gamine, tu l’imagines, aller manger des gâteaux avec sa grand-mère, si elle rencontre des copains en route, tu vois la honte…

-                Sa grand-mère, c’est pas sa mère… la honte, avec moi ? je crois pas…

-                Évidemment, avantage au centre !

-                Et toi, tu l’as vue récemment ?

-                Elle est passée, c’était en fin de semaine, dernière évidemment, on est déjà samedi, elle a un peu farfouillé dans mon ordinateur, vidé le frigo, mis le chambard dans mon linge, je sais pas ce qu’elle cherchait, puis plus rien…

-                Je vois que ça s’arrange si elle vient te voir plus que moi… Avantage à gauche… Non, trêve de plaisanteries, elle m’a appelée avant-hier, c’est pour ça que je t’ai demandé de venir aujourd’hui, j’ai pas bien compris ce qu’elle m’a raconté, mais je l’ai trouvée bizarre…

-                Ah, enfin, toi aussi…

-                Écoute, en général, je trouve que tu exagères, mais là, je ne sais pas ce qu’elle manigance, tu devrais te méfier !

-                Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? Manigances ?

-                Oui, elle a parlé d’assurances, elle voulait me demander conseil, apparemment.

-                Et alors ?

-                Je lui ai dit qu’elle ferait mieux de travailler, de terminer ses études et de bosser un peu en même temps, si elle voulait de l’argent, ça n’a jamais fait de mal à personne, de travailler en faisant ses études…

-                Ouahhh, maman, te voilà revenue à la raison ; pour le moment, c’est zéro partout, côté études et côté boulot… Et comme son père cautionne…

-                Bon, là, va pas trop loin, qu’elle gâche sa vie en lâchant ses études, je laisserai pas faire…

-                Parce que tu crois que tu pourras y faire quelque chose, moi j’y ai laissé ma santé…

-                Oui, mais toi, t’es sa mère…

-                Mais dis donc, maman, t’as suivi des cours ou quoi ?

 

Elles éclatèrent de rire, comme deux copines réunies par une bonne blague. Elles rangèrent la table du déjeuner, mirent les restes dans le frigo, et attrapant, l’une sa veste, l’autre son imper, elles se dirigèrent vers la porte.

-                On prendra le café en ville, faut pas rater le prochain bus !

12. Élise 8

 

 

-                Tu te souviens de Christian ?

 

Ayant squeezé le café, elles avaient attrapé le bus de justesse, s’étaient laissé tomber, essoufflées, sur les deux premiers sièges libres. Leurs visages avaient conservé un temps l’empreinte souriante de ce fou rire qui les avaient ramenées si loin en arrière. Jusqu’à ce que la rue de la République, avec ses boutiques, seules capables de justifier cette équipée décidée par sa mère et dont Élise se serait bien passée un samedi après-midi, n’absorbe les chocs de leur différence d’âge et de gouts vestimentaires. Finalement, la frivolité a raison de tout, une bonne vendeuse qui sait trouver juste ce qui vous va et vous complimente à l’envi, ce petit ensemble dont vous n’imaginiez pas cinq minutes plus tôt que vous aviez toujours rêvé, ce foulard et cette ceinture si évidents que vous ne savez même pas comment vous avez pu jusque-là vivre sans. Vous vous étiez toujours cru incapable, moche, et « cependant, tout s’arrange, rien ne manque, et l’on est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant ». Sa mère venait de lui citer de mémoire cette phrase qu’elle avait lue quelques jours plus tôt, et tellement aimée qu’elle s’était mise à lire les Confessions de Rousseau ; décidément, elle la surprendrait toujours ; quand elle se passionnait pour quelque chose, plus rien ne l’arrêtait. D’ici à ce qu’elle lui annonce qu’elle avait, elle aussi, entrepris son autobiographie !

 

À défaut de café, maintenant c’était trop tard, elles ne se le seraient plus permis passé quatre heures et demie, c’est devant un thé qu’elles s’étaient attablées près des Célestins, dans cette pâtisserie dont sa mère avait parlé. À défaut d’y emmener sa petite-fille, elle se rabattait sur sa fille ! Bon, Élise, ne sois pas trop dure, ni avec toi, ni avec elle, tu ne vas pas tout gâcher, quand même…

 

-                Christian, quel Christian ?

-                Mais tu sais, le cousin de ton père, beaucoup plus jeune…

-                Celui qui est moine ?

-                Oui, si on veut…

-                Comment ça, si on veut ?

 

Deux vieilles dames très classe s’étaient installées à côté d’elles, cheveux gris finement bleutés et élégamment permanentés, elles étaient à croquer, l’assiette de mignardises posée devant elles en règle avec les stéréotypes de mamies gâteaux, mini-moelleux au chocolat, tartelettes aux framboises, oublies finement roulées et les inévitables macarons colorés, assortis à leurs tenues : petit tailleur, beige pour l’une, lilas pour l’autre, chemisiers fleuris, entre jaunes et fuchsias. Élise écoutait distraitement sa mère lui raconter l’histoire du cousin Christian qu’elle connaissait à peine, un original dont on parlait à demi-mots dans la famille, mi-dérangé mi-illuminé, qui avait fini par entrer dans les ordres et se réfugier dans une abbaye du Vaucluse. On n’avait plus entendu parler de lui pendant des années, et personne ne s’en était inquiété, comme si on soufflait de le savoir enfin à l’abri derrière des murs ! Et voilà que son abbaye faisait parler d’elle, un escroc venait de s’y faire démasquer, il avait obtenu le gite et le couvert en se faisant passer pour un prêtre, sans que le diocèse ne s’inquiète de son identité. Mais les autres prêtres, inquiets de l’aisance de ce nouveau venu qui ne pouvait que susciter de l’envie, s’étaient peu à peu laissé gagner par des soupçons et leur enquête avait fort intéressé les gendarmes sitôt venus cueillir l’aigrefin qui s’apprêtait à célébrer la messe.

 

-                Franchement, il a du temps à perdre ! Si je devais monter une escroquerie, je trouverais quelque chose de plus juteux !

-                Tu t’y connais, en escroquerie, toi, maintenant ?

-                Oh, ça se pourrait…

-                Quoi ?

-                Non, rien…

 

Les deux mamies s’attaquaient avec méthode à leurs douceurs, la serveuse venait de déposer au milieu du guéridon une théière fumante qui semblait les réveiller, leurs voix jusque-là très discrètes montaient en voix de tête, les oublies trempées dans le thé fondaient en craquant à peine. L’imminence d’un nouveau fou rire pressait, l’ivresse des sucreries arrosées au Prince Vladimir de la table voisine gagnait Élise. Méfiance. Bientôt elle ne se contrôlerait plus, ses défenses chutaient dangereusement, un Veuve Cliquot millésimé ne ferait pas mieux !

 

-                Si, si, raconte…

-                Bah, rien, c’est compliqué…

-                Dis tout de suite que je suis trop bête pour comprendre, bravo !

-                Mais, non, mais tu sais, moi, je ne suis pas beaucoup sur internet, mais j’ai entendu parler de trucs à peine croyables…

-                Oh oui, ça tu peux le dire, j’ai une copine qui s’est fait avoir, il parait que c’est le nouveau truc, sa boite mail piratée, je peux te dire qu’elle était furax, et on a toutes reçu un message, comme quoi elle était en voyage en Afrique, qu’elle avait tout perdu, qu’on lui envoie de l’argent pour l’aider… Ils manquent pas d’air, on était avec elle deux heures avant pour notre cours de gym, tu penses qu’on y a cru à leur truc… Mais Françoise, elle, elle était verte, elle avait perdu tous ses messages, tous ses contacts…

-                Ah, c’est vrai que vous êtes branchées, vous, à votre âge… Et puis, vous avez du temps, t’as qu’à passer ta vie sur Facebook, t’auras des nouvelles de ta petite fille, comme ça…

-                Oh, moqueuse… T’y vas pas, toi, sur internet, peut-être…

-                Stricte nécessité !

-                C’est vrai que tu préfères les livres, mais n’empêche…

 

La table voisine frétillait sous de petits rires de souris, décidément les jeunes octogénaires avaient de la retenue. Prêtant l’oreille insidieusement à cette bavarde et joyeuse discrétion dont la bonne humeur gagnait le salon par contagion, Élise n’avait pas vu sa mère sortir son portable, alertée par un vibreur presque inaudible, et répondre tout bas…

 

-                Tu te fais appeler Catherine, maintenant ?

-                Oh, oui, tu sais, Marie-Catherine, j’en avais marre, trop long, trop ringard ; et puis, Marie-Cath, j’y ai renoncé depuis la mort de ton père. Catherine, c’est plus simple.

-                Et ça vous pose une génération, en plus !

-                Tu crois ?

-                Je ne connais pas de Catherine de mon âge, ni en-dessous…

-                Qu’est-ce qu’elles racontaient, que tu écoutais avec autant d’attention ?

-                Une histoire invraisemblable…

 

Les journaux ne parlaient que de ça, parait-il, elles ne devaient pas lire les bons ! Un gamin venait de prendre pour plus de 23000 € d’amendes pour infractions répétées au code de la route, excès de vitesse, défaut de paiement d’autoroute, absence de contrôle technique. À quatre ans ! Il a de l’avenir devant lui… Ses parents n’avaient rien trouvé de mieux que de mettre la carte grise de leur voiture à son nom, c’est possible apparemment, une faille dans la législation. Et, en avant la musique, ils n’avaient plus qu’à se laisser aller. Encore heureux qu’ils n’aient tué personne !

 

-                Mais les parents vont devoir payer, non ?

-                Je ne sais pas, je suppose… En tout cas, les juges ont dû faire exprès de frapper fort pour attirer l’attention sur cette loi.

-                J’espère seulement que le gosse va pas commencer sa vie avec cette ardoise accrochée comme une casserole, le pauvre !

-                Oh, tu sais, les gosses, ils en ont toujours des casseroles…

-                Décidément, c’est le jour des chiens écrasés… On en a d’autres, en rayon, des histoires emberlificotées ?

-                Peut-être, mais moins drôles !

-                Décidément, tu veux me dire quelque chose, toi, ou je ne suis plus ta mère… Je me trompe ?

 

Élise esquiva encore. La serveuse venait juste de déposer théière fumante et tasses de porcelaine sur une table près de l’entrée qu’une des clientes râlait déjà, le thé était-il trop chaud, le lait trop froid, le sucre trop sucré ? Le regard d’Élise balayait le salon avec une indifférence amusée sans s’arrêter aux détails qui d’habitude l’alertaient au premier coup d’œil. A vrai dire, ses yeux ne trouvaient où se fixer, ou craignaient, par un choix peu averti, de privilégier telle halte qu’ils regretteraient.

 

-                Alors, dis-moi, tu me caches quelque chose ! Décidément, je savais que tu étais moins bavarde que moi, mais cachotière à ce point, j’y crois pas… Y a un truc. Si je te gêne, dis-le, à te voir regarder partout, scruter une table après l’autre, je finis par me sentir de trop ! Non, c’est pas ça non plus ? Alors quoi ? C’est si grave ? C’est encore Manon, c’est ça ?

-                Non, non…

-                Mais quoi alors ? Toi qui pars au quart de tour d’habitude, dès que je te houspille un peu… Là, on me dirait que tu vas devenir muette, j’en serais pas plus surprise…

-                Oh, arrête maman, j’ai du mal, c’est tout…

-                Du mal… du mal avec quoi ? Du mal à parler ? Du mal à penser ? Je te vois chercher tes mots… Alors, écris-le, si c’est plus facile…

-                Alors là, si tu savais, c’est bien pire ; j’ai du mal à comprendre d’où me vient l’extrême difficulté que je trouve à écrire…

-                Tiens, tiens, tu parles comme un livre, maintenant !

-                Eh oui, Rousseau, moi aussi, Les Confessions, depuis que je vis seule, c’est un de mes livres de chevet.

-                Alors, là, chapeau, moi je n’en suis qu’au début ! Mais si j’ai au moins retenu une chose, c’est sa leçon de sincérité, alors toi, depuis le temps, tu aurais dû l’intégrer…

-                Oh, maman, arrête ta leçon, si je te dis que c’est dur, c’est que c’est dur… Je ne sais même pas par où commencer. Cette histoire est tellement abracadabrante. Et il faut que ça me soit tombé dessus, à moi qui suis pourtant loin d’être une fan d’internet…

-                Oui, c’est vrai que t’es même pas sur Facebook.  C’est bien beau de se moquer, mais tu sais ce que j’ai entendu ? Facebook, ça peut aussi servir à tout, même d’alibi, la preuve. Oui, aux States, y avait un jeune qu’était en prison, accusé d’attaque à main armée sur deux mecs à Brooklyn, le gars clamait son innocence, mais rien à faire, jusqu’à ce que son avocat prouve qu’à l’heure où les deux mecs se faisaient agresser, il postait un message à sa copine, depuis le PC de son père, pour lui demander où elle avait mis les gâteaux. Et voilà, le tour était joué, libération immédiate, Facebook comme preuve irréfutable ! Ah, tu retrouves un peu le sourire… Si tu me racontais, maintenant ?

 

Une musique tonitruante envahit le salon de thé, la cliente râleuse tripatouillait dans un énorme sac pour y trouver un portable qui continuait à sonner crescendo, les regards courroucés des tables voisines ne l’atteignaient même pas, elle commençait à répondre d’une voix forte quand la patronne, pas la serveuse cette fois, mais la patronne elle-même, se dirigea vers la table de l’entrée et intima, doucement mais fermement, de faire un peu moins de bruit eu égard aux autres clients, les sonneries de téléphones n’étaient pas autorisées dans son établissement, et elle avait à cœur de faire respecter cette règle qui distinguait son salon des nombreux cafés bruyants que sa clientèle fuyait. La grincheuse, éberluée par le calme de cette détermination, posa un billet sur la table et sortit poursuivre sa conversation dans la rue, son énorme cabas pendant à son poignet gauche. Un silence compatissant s’était abattu sur l’assistance. On n’osait plus rien dire. La patronne le sentit qui posa sa voix et, tout sourire, lança : « Bonjour Mesdames, soyez les bienvenues, si vous souhaitez quelques informations sur nos meilleures recettes, n’hésitez pas, je me ferai un plaisir de vous renseigner. Je vous conseille tout particulièrement nos oublies toutes fraiches frappées au motif de notre maison-mère transmis de génération en génération. La tradition au aussi du bon, vous pouvez reprendre vos conversations, l’orage est passé ! »

 

Mais le flux de paroles ne reprenait pas, des coups d’œil à peine discrets vérifiaient les portables, le silence juste rétabli s’accommoderait mal d’un retour au mode sonnerie. Catherine pianotait, absorbée. Quelques lignes de texto plus tard, elle annonça qu’elle devait partir, désolée. Élise la regardait, figée.

 

-                Qu’est-ce qui t’arrive ? Un problème ? Tu vas où ? Tu pars comme ça ?

-                Oui, oui, excuse, mais là, j’ai quelqu’un à voir…

-                C’est si urgent ? Ben dis donc, c’est toi la cachotière maintenant, c’est qui ?

-                Oh, je te dirai, mais plus tard, là c’est pas le moment, et puis t’es bien curieuse !

-                À charge de revanche, tout à l’heure c’est toi qui me tannais…

-                Quand tu me raconteras, je te dirai, mais là, faut que j’y aille…

-                Chiche, c’est où ton rancart ? Je t’accompagne et je te raconte en marchant, ça va ?

-                Mmhhh…

-                Rassure-toi, je te laisserai tranquille le moment venu, je vais pas te coller à ton rendez-vous galant, ma petite maman !

-                OK, si on y va à pied, ça fait un quart d’heure, ça ira pour ton histoire ?

-                Ça devrait le faire…

-                Oh, non, pas toi, je ne t’ai jamais encore entendu dire ça, c’est surfait !

-                Bon, je vois que tu retrouves tes esprits. On paie et on s’en va, je ne sais pas par quoi j’vais commencer, mais bon…

 

Elles marchaient depuis cinq bonnes minutes. Catherine se taisait, même pas les acquiescements récurrents dont elle était coutumière. Élise avait brossé les principales péripéties qui avaient agrémenté sa semaine, elle en était arrivée au dernier conseil du commissaire, le plus farfelu, le voyage auquel elle ne croyait pas vraiment ; elle n’était pas allée jusqu’à dire à sa mère qu’elle avait fanfaronné la veille devant un bel inconnu, n’exagérons pas, quand même !

 

-                Alors, tu vas partir en Argentine !

-                Mais enfin, maman, je t’ai expliqué que c’est une arnaque, quelqu’un qui s’est fait passer pour moi, qu’a réservé un billet d’avion en mon nom, avec ma carte bleue, piratée elle aussi…

-                Oui, mais le vrai passeport, c’est toi qui l’as, si tu te présentes avec, y a pas photo, l’autre fera pas le poids, et elle se fera coffrer illico, c’est bien le but, non ?

-                Oui, oui, si j’ai bien compris, c’est ça…

-                Eh bien, qu’est-ce que t’attends, fonce, tu peux bien prendre dix jours de vacances, et aux frais de la princesse…

-                Oui, enfin, en attendant, c’est moi qui paye !

-                Mais, puisque c’est un coup, dès qu’ils ont coffré l’autre, tu déposes une plainte, et t’es remboursée, avec dommages et intérêts, en plus.

-                Peut-être. Faut voir. En attendant, j’aimerais bien savoir comment c’est possible tout ça, comment tu peux arnaquer quelqu’un à ce point, lui piquer tout, son identité, sa carte bleue…

-                Oui. Ils sont forts maintenant. Je regardais l’autre jour une émission là-dessus, ils sont forts, ils peuvent te piquer tout ce que t’as dans ton ordinateur. Et à distance. Mais pour ça, faut quand même que tu sois ciblé, c’est pas n’importe qui, c’est toujours des gens connus, susceptibles d’être intéressants. Pas quelqu’un comme toi et moi. C’est bien ça qui me tracasse.

-                Qu’est-ce que tu veux dire ? C’est quoi, des gens intéressants ?

-                Des gens qu’ont du fric, ou des infos, ou une position, politique, pipole… Non, c’est pas ça. Ce qu’ils disaient, dans une autre émission, sur les usurpations d’identité, passionnante, c’est que souvent, c’est des gens qui te connaissent. Ou qui pourraient te connaitre. Pas des inconnus complets à l’autre bout du pays ou du monde, ça c’est un mythe avec des gens comme nous…

-                Qu’est-ce que tu veux dire ?

-                Bon, là, on est presque arrivées, je vais devoir te laisser. Je peux pas te présenter aujourd’hui, mais ça viendra, t’inquiète pas.

-                Oui, bon, j’attendrai, je vais rentrer, là je suis tout près de chez moi. Mais, qu’est-ce que tu veux dire avec ton mythe ?

-                Oh, cherche plus près de toi…

-                Toi, tu sais quelque chose, t’en as trop dit, ou pas assez…

-                Non, non, à plus, je t’appelle…

 

Et sa mère tourna le coin de la rue, les terrasses des Terreaux étaient bondées. Élise continua vers la Croix Rousse, laissant s’éloigner les berges de la Saône.

 

 

13. Variations V

 

 

Lyon, le samedi 22 octobre

 

         Semés au loin, distillés au plus intime qu’elle pût atteindre, tirs précis de snipers ou lourds de barrage, ses coups de boutoir s’étaient insinués en moi qui ne revendiquais pourtant aucune proximité avec elle. Personne ne peut avoir grâce à ses yeux, les flux d’une nuit hachée de réveils en sursaut m’ouvrent les yeux au-delà de mes craintes. L’attaque à la mère, explicite, m’avait occulté le père, plus récemment passé aussi en ligne de mire depuis qu’il lui a refusé l’exclusivité de son affection, rétrocédée en parts égales à sa nouvelle épouse et à leur bébé. Et je subodore, à quelques échappées allusives, que Manon vient de prendre de la marge avec sa grand-mère, jusque-là fidèle confidente. C’est le bouquet, voilà qu’elle se protègerait de sa famille ? Ou l’inverse…

 

         D’accord. Dont acte. Mais moi, un professionnel tenu et habitué à une salutaire distance avec mes clients, me sentir vrillé par un récit que j’aurais dû considérer d’un point de vue purement clinique, me laisser gagner par un sentiment étrange, inquiétant, presque malsain sans être capable de le déterminer, là, je dois l’avouer, le camouflet personnel que je subis est pour le moins désobligeant. Certes, mes clients sont rarement aussi jeunes. Et, vis-à-vis des femmes, je ne suis jamais très à l’aise, souvent gagné par une prévention que je ne me m’explique pas bien, même si le caractère unique et inclassable de tant de beautés que j’ai pu côtoyer sans les approcher n’y est probablement pas étranger. Celles que je reçois dans mon bureau n’émettent jamais d’autre requête que juridique, et même si, à la dérobée, il m’arrive de noter un éclat fugace, un regard flou, jamais je n’ai perdu pied ni la maitrise de la situation. Et là, il a suffi du récit cousu de fil blanc de cette fille qui, j’en conviens, a du cachet, mais dont le jeune âge constitue pour moi le meilleur antidote au coup de foudre, pour que je perde le sommeil de bébé que j’avais érigé jusque-là en qualité de base de mon savoir-vivre. Deux nuits que je me retourne dans mon lit, et que j’hésite à la classer dans la catégorie des fines psychologues douées d’une habileté hors du commun, ou dans celle des manipulatrices dont il m’a été donné d’observer deux ou trois spécimens dans ma carrière.

 

         A ce stade du dossier, j’ai besoin, pour comprendre, d’en savoir plus, non que je pense une seconde que sa demande puisse aboutir. Si, au lieu d’étudier la psychologie ou la sociologie dans je ne sais quelle Faculté oiseuse, elle s’était inscrite en droit, elle l’aurait vite compris. Je ne suis d’ailleurs pas certain qu’elle soit dupe. Son œil malin quand elle s’est mise à dénigrer sa mère, à lister par le menu tous les faits dont elle se juge victime, me ferait plutôt pencher du côté de la manipulation. Comment l’idée a-t-elle pu l’effleurer une seule seconde que moi, le spécialiste des affaires d’assurances les plus tordues, j’aurais pu entrer dans son jeu ? Car c’est bien elle, je l’ai vérifié, qui, quand elle a pris rendez-vous, a donné mon nom dont j’ignore encore d’où elle pouvait le connaitre. Mais, trêve d’élucubrations, avant le lundi, aucun moyen de poursuivre mes investigations. Rien d’autre à faire que de retrouver ma routine dominicale, tours de vis et coups de rabot, puis sortie cycliste en équipe.

 

 

 

……………………………………………………………………………

 

Lyon, le dimanche 23 octobre

 

         Hélas, mes exploits de ce matin ne sont à mettre à l’actif ni d’un amateur éclairé de l’ébénisterie ni d’un adepte forcené du cyclotourisme. À peine avais-je repris mon ouvrage en cours, une petite table basse aux pieds chantournés et au plateau marqueté qui m’a déjà demandé des heures de travail et est loin d’être terminée, que j’ai dû me rendre à l’évidence : ma patience habituelle m’avait abandonné ! À croire que l’ébénisterie me tient lieu de pratique méditative, le fait est qu’elle calme immédiatement mes angoisses les plus tenaces qu’elle dissout dès que je franchis la porte de mon atelier. Mais ce matin, rien de tout cela, comme si, l’enchantement brisé, il me valait mieux refermer la porte de mon antre et prendre le temps de déjeuner correctement avant de grimper sur mon vélo. Je devais être maudit ! Tout allait de travers dans ma cuisine, la cafetière, entartrée, giclait parcimonieusement un breuvage peu engageant, le grille-pain venait d’éjecter des rôties passablement calcinées, le beurre, dur, s’avérait impossible à tartiner, la bouteille de lait du réfrigérateur était désespérément vide, réserve vide, j’ai dû me rabattre sur un minuscule pot de confiture en limite de péremption, souvenir d’une lointaine visite à la campagne. Décidément, la vie domestique aussi me lâchait ! Mon bol juste rangé, la sonnette ponctuait l’heure du ralliement.

 

         Nous avions roulé trois heures, mais je me trainais, bien loin de mes performances et de mon énergie habituelles. Mes camarades en plaisantèrent, puis s’en inquiétèrent, l’un d’eux proposa sagement d’avancer le retour. Attablés devant un casse-croute, nous faisions le tour de l’actualité, ils essayaient de repérer la faille qui me faisait dérailler. Je ne laissais rien échapper, sans savoir pourquoi je retenais toujours tout au fond de moi : par secret professionnel ? Pour protéger ma vie sentimentale sur laquelle j’étais d’une discrétion à toute épreuve ? Ou peut-être ne savais-je pas quoi dire, tout simplement ? Mon métier, adossé à de solides dispositions personnelles, m’a appris à écouter plus qu’à parler. À l’aise, calé dans mon fauteuil, à laisser se dévider les histoires de vie, je serais bien gêné si je devais rejoindre le divan d’un psychanalyste, dont je préfèrerais certainement tenir la place. Même ce journal que je tiens depuis quelques jours me semble une aberration qui me dépasse. En avais-je conscience quand j’ai laissé échapper, à la fois résigné et avide de ce que ce mot pourrait éveiller : « manipulation ». Les langues se délièrent. Les anecdotes fusaient. Entre les exemples de collègues qui s’étaient un jour ou l’autre fait prendre au piège d’un achat un peu forcé, pas l’achat impulsif de peu de conséquence d’un vêtement finalement bon marché et utile, mais un achat plus engageant, qui une voiture surdimensionnée, qui un équipement de tennis haut de gamme, et les exemples qui confinaient au harcèlement moral selon le concept à la mode, l’échantillon était riche et coloré. Mais rien qui se rapproche de cette histoire qui me hante. Bon, je les ai laissé se repaitre, et j’en ai profité pour m’instruire, au passage, sur le peu de résistance humaine à la manipulation. Nous fustigeons les sectes, aux moyens rôdés entre tous, mais sommes-nous capables de résister, au quotidien, à ces subtiles influences qui atteignent leur but sans que nous ayons pris la peine de les qualifier, votre voisin qui vous demande une fois de sortir la poubelle collective, et vous vous retrouvez à le faire presque à chaque fois, votre boulanger qui vous propose un rabais sur la viennoiserie, et vous vous retrouvez avec une demi-douzaine de croissants dont vous ne savez que faire ! La manipulation, je le voyais bien à l’animation qui régnait depuis que j’avais lâché le mot, est un « sujet », « le » sujet contre lequel vous ne pouvez rien opposer, même si vous avez décidé depuis longtemps de vous protéger. On aurait dit l’effervescence d’une fin de diner bien arrosé, loin de notre sobriété pourtant bien affirmée de sportifs.

 

         Au moins cette conversation aura fait diversion et effacé quelque peu l’humeur soucieuse et les ondes malsaines qui m’habitent depuis ces derniers jours. Si par chance il m’est aussi donné de retrouver le repos nocturne, mon équilibre est assuré !

 

 

14. Élise 9

 

            Ce récit, décidément, ne lui laissait pas de répit. Embarquée dans la vie tumultueuse de Limonov, si rythmée qu’elle avait du mal à faire la part du talent de Carrère, elle avait déconnecté. Oubliées les péripéties de la semaine, semées au loin entre la Russie et les États-Unis, dans une époque que sa mère avait connue, même si elle vivait certainement bien loin du monde dans lequel on entendait parler de Limonov ! Si tôt rentrée, la veille au soir, de leur sortie en ville, Élise s’était mise à ranger son appartement, ménage, lessive, repassage en retard ; peu sensible à de petits riens qui la tracassaient d’habitude, et qui l’avaient effleurée à son arrivée, tel coussin dérangé, tel bibelot avancé sur l’étagère, elle avait tout bouclé en un temps record pour se plonger dans ce dernier roman pris à la bibliothèque en début de semaine. Grande lectrice, elle avait proposé depuis quelques années d’assister ponctuellement la bibliothécaire du service, la conseillant sur les nouveautés, les achats, ce qui faisait probablement de la bibliothèque une des mieux fournies de l’administration de la ville. Elle en profitait, bien sûr, se réservant les titres qui l’intéressaient dès leur parution, et la première de tous ses collègues à lire tous les prix littéraires de la rentrée. Elle préférait Carrère à Jenni, L’Art français de la guerre l’avait laissée admirative, mais sa sensibilité la portait plus du côté de Limonov dont elle avait déjà avalé un bon quart avant de s’endormir. A peine réveillée, elle s’était préparé un café noir, décidément elle n’avait plus d’appétit après ses excès des deux derniers jours, et elle était retournée dans son lit, bien calée entre deux oreillers, pour suivre le périple peu commun de ce personnage aussi trouble qu'attachant. Le reste pouvait bien attendre, elle n’avait pas spécialement de programme pour ce dimanche, sa mère ne l’avait pas appelée pour lui raconter sa soirée. Et lui téléphoner déjà, sans un laps de décence après son rendez-vous, c’était prendre des risques. Il faudrait bien qu’elle appelle Delphine, elle avait toujours l’habitude de remercier après un diner, mais cela pouvait attendre encore un peu ; et puis, le dimanche matin était souvent bien chargé chez son amie. Finalement, le divorce avait du bon, qui lui permettait ces grasses matinées de lecture le dimanche ! Elle sentait bien qu’elle ne pourrait pas indéfiniment se reclure, loin des autres et des hommes surtout, en attendant elle savourait cette latence.

 

            La matinée avançait au rythme de sa lecture, et un écœurement subtil la gagnait ; vague nausée d’être restée au lit l’estomac vide, comme rempli de cailloux lavés et relavés par un torrent de montagne, un ruisseau presque, au débit aussi rapide que peu profond ; net sentiment que ce Limonov, au fil de ses aventures, la ramenait sans relâche à elle-même, aux évènements de cette dernière semaine qu’elle se croyait capable d’oublier pour quelques heures, une trêve dominicale qu’elle était prête à s’accorder sans hésiter, tant elle la méritait, quelques heures sans penser, sans s’interroger sur la tournure que prenait sa vie. Après tout, elle pouvait bien paresser encore un peu, son estomac attendrait, le mal au cœur n’insistait pas trop, et son héros avait du ressort pour l’entrainer loin de ses préoccupations. Le soleil devenait de plus en plus franc, décidément quelle belle arrière-saison ; dans le parc, les feuilles des arbres laissaient trainer du mordoré dans les havanes dominants ; on était loin des flamboiements canadiens dont les photos l’impressionnaient toujours, mais aurait-elle jamais l’occasion de les voir en vrai ? Même si elle voyageait, au rythme que prenaient les choses, peut-être qu’elle irait en Amérique, mais pas dans le bon hémisphère ! Alors les arbres rouges, elle pouvait toujours attendre… Au mieux elle se familiariserait avec le tango qu'elle avait toujours classé dans ces danses de bal auxquelles elle n’avait jamais compris grand chose, jusqu’à ce que sa mère lui raconte en détail son dernier stage ; depuis Élise se disait qu’elle avait affaire là à un monde inconnu dont elle ne percerait pas le mystère en une semaine ! Elle avait entendu parler d’un roman d’une auteure argentine, Tango, il faudrait qu’elle le fasse acheter par la bibliothèque. En attendant, vu le mal qu’elle avait à se concentrer, elle ferait mieux d’aller se laver.

 

            Une ardoise s’était détachée du toit de l’immeuble d’en face. Elle ne l’avait pas remarquée jusque-là. Ni que le vent ait soufflé si fort ! Décidément, elle en avait vraiment besoin, de cette douche ! Elle n’avait pas remarqué non plus, hier soir, que ses produits avaient été déplacés sur le bord du lavabo ; il ne manquait rien, tout était là, mais dans un ordonnancement inhabituel, par souci d’efficacité elle les mettait toujours à la même place ; pressée la veille au soir de se plonger dans son roman après avoir fini le ménage et le repassage, elle ne s’était pas aperçue du dérangement, tout relatif certes, mais évident, jamais elle n'aurait mis ses crèmes ainsi, les couvercles mal refermés, et au milieu du lavabo alors qu’elle les rangeait toujours à droite, sa brosse à dent et son dentifrice à gauche. Ou alors elle était vraiment bizarre quand elle avait fait sa toilette avant de partir déjeuner chez sa mère. Ce n’était quand même pas le beau Sam qui l’avait mise dans un état pareil. Bon, l’eau lui coulait sur la tête, dans le dos, elle adorait ! Une de ses motivations quand elle avait loué cet appartement, c’était cette vraie cabine de douche, en plus de la baignoire… Elle avait toujours plébiscité la douche au quotidien, réservant la baignoire à des moments privilégiés, des sas de décompression que son corps réclamait à l'impromptu… Qui pourrait bien avoir envie de venir fouiner chez elle ? Déjà il faut avoir la clé, qui aurait pu entrer en son absence, Manon ne devait pas savoir qu’elle sortait, d’habitude elle bougeait rarement le samedi sauf pour faire quelques courses à des heures fluctuantes. Pour sa fille, l’éventualité d’un nez à nez avec sa mère, elle ne s’y risquait pas, les seuls moments où elle daignait passer c’était quand Élise travaillait, ou, au pire, en coup de vent à la fin de la journée, prétextant rapidement une obligation pour ne pas s’éterniser.

 

            Évidemment, on était dimanche, elle pouvait bien essayer de téléphoner pour signaler l’ardoise en suspens ; mais on ne viendrait pas réparer le toit avant le lundi, et encore ; d’ici là, l’ardoise, si elle tombait, elle avait le temps d’en faire des victimes et, dans sa chute, elle en entrainerait forcément d’autres. Il lui restait à espérer qu’il n’y ait pas trop de passants pour longer ce mur. Et à sortir le plus vite possible de la salle de bain, du séjour elle ne verrait plus l’imminence du désastre, loin des yeux, loin de la pensée…

          

           « Allo, oui, je voulais te remercier pour ton diner, parfait comme d’habitude ! Oui, ça m’a fait beaucoup de bien, j’avais vraiment besoin de me changer les idées après la semaine de dingue que je viens de passer. Oh, des histoires de fou, j’ai l’impression d’être tombée dans un engrenage, la police est sur l’affaire, on essaie de démêler, mais pas simple !... … Oui, visiblement c’est des histoires d’escroquerie, ne me demande pas comment, mais il parait que c’est courant en ce moment… … Ah, c’est vrai, j’ai dit ça, cette histoire de voyage, mais y a rien de fait, c’était un peu pour me vanter… … Oui, sympa, il m’a raccompagnée, non, rien de plus, mais dis, laisse un peu de temps quand même… Oui, hier je suis allée en ville avec ma mère, je peux te dire qu’elle a la pêche ! Non, plus tard, je te dis si j’ai besoin, mais là faut que je te laisse, mon fixe sonne. Bisous, bisous. »

 

           Le temps qu’elle attrape le combiné, la sonnerie s’était arrêtée. Numéro inconnu. Si c’était important, il rappellerait, le numéro inconnu. Le soleil avait l’air de se maintenir, la journée était idéale pour aller au parc. Elle avait besoin de prendre l’air, elle adorait marcher, arpenter des kilomètres seule, faire le tour des questions existentielles du moment, souvent des solutions inattendues jaillissaient après une bonne promenade, elle baladait ses problèmes, comme elle avait plaisir à le dire. Elle remplit son petit sac à dos, toujours accroché dans son cagibi-pièce à tout faire : une bouteille d’eau, deux pommes, un yaourt et un pain au lait, Limonov, un carnet et un stylo, histoire de faire des pauses et du tri dans les évènements de la semaine.

 

           Les bords du lac étaient encombrés, Élise n'était pas la seule à avoir eu l'idée de profiter de ce soleil d'arrière-saison. Des familles piqueniquaient, une nappe étendue sur l'herbe, les enfants les plus jeunes couraient tout autour sous les cris de leurs parents apeurés de les voir tomber à l'eau. Des couples dans des chaises longues s'assoupissaient, une femme lisait, un groupe arrivait en petites foulées. Ils s'arrêtèrent au bord du lac, sans s'assoir, et se firent passer les gourdes que les mieux équipés tiraient d'une poche spéciale de leur vêtement technique.

 

           Un enfant tracassait les canards qu'il essayait d'atteindre d'un jet de cailloux. Avant que ses parents interviennent, il avait déjà mis en émoi toute une couvée, les canetons affolés tentaient de se réfugier sous les ailes brunes de leurs mères, pendant que les mâles exhibaient fièrement leurs ailes tricolores qui brillaient d'un bleu royal. Des séries de couacs déchirèrent l'atmosphère, vite suivis par des cris de parents et des pleurs d'enfants. Un dimanche banal. Un homme, attablé devant une eau gazeuse au kiosque du lac, observait la scène. Son regard balayait les alentours, effleura Élise qui avait sorti son roman et son carnet, elle venait de s’assoir à une table un peu plus loin. Il ne faisait rien, à part porter de temps en temps le verre de Perrier à ses lèvres, plongé dans une attitude d’observation méditative, regard sans fond porté sur de lointaines transparences. Le dos raide, appuyé sur un dossier métallique sans concessions, il tapotait la table d’une main gauche aux proportions démesurées. D’une carrure supérieure à la moyenne, il portait le cheveu un peu long eu égard à son allure générale, sa tenue plutôt sportswear de weekend reflétait la rigidité de ceux qui passent la semaine en costume et s’en portent bien. Rien ne le détournait de son absence, ni les craillements métalliques des corneilles, ni le stylo d’Élise qui courait sur son carnet. Une petite musique s’éleva, un téléphone qu’on aurait oublié de réduire au silence. Les regards rageurs alentour mirent fin à l’importune qui resta anonyme. Protégée par ses lunettes de soleil, Élise noircissait des pages, son livre posé à côté d’elle était resté fermé.  Un éclair perça le ciel, suivi d’un second, puis d’un coup de tonnerre lointain. Élise leva les yeux comme pour évaluer l’imminence de la pluie, ses voisins en firent autant, les sacs se remplirent, les serveurs venaient vite encaisser les consommations, en quelques minutes le kiosque se vida, il ne restait plus que quelques imprudents à des tables éloignées. Élise accélérait le pas en direction de la station de bus, les nuages menaçaient, un colosse en survêtement la dépassa sans effort apparent, marqua le pas et se retourna :

-              C’était donc bien vous ! J’avais l’impression, mais vous étiez loin, je n’étais pas sûr. Drôle de coup, cet orage soudain, on était bien, pourtant…

-              Vous… Vous… Vous étiez là aussi ? Je ne vous avais pas vu.

-              Oui, vous étiez occupée à écrire, j’ai cru que vous faisiez un roman…

-              Les romans, je les lis, plutôt. Vous prenez le bus, aussi ?

-              Eh oui, en espérant que nous arriverons avant la pluie.

 

           Il l’avait insensiblement calée sur son allure, leur pas s’était accéléré de concert, une force imperceptible les portait vers cet arrêt de bus qui tardait encore à se montrer, un groupe bruyant leur ouvrait le passage, cris, rires et jérémiades se mêlaient en une cacophonie qui tranchait avec le calme d’avant l’orage. Plus que cinquante mètres. Mais le ciel ne semblait pas disposé à les épargner, un nuage noir éclata, des trombes d’eau s’affalèrent sur leurs têtes. L’abribus qu’ils atteignirent enfin répondait peu à sa fonction, pris d’assaut par des hordes de promeneurs qui tentaient de ne pas aggraver leur état d’humidité.

 

-              Vous prenez quelle ligne ?

-              Oh, la première, pas d’importance, je changerai plus loin s’il faut, pourvu que je sois dans la bonne direction…

-              A priori, si vous allez vers la ville, c’est bon !

 

           Un bus venait de s’arrêter, ils s’y engouffrèrent les premiers, maigre consolation de n’avoir pas pu s’abriter, ils auraient au moins une place assise. Pas sûr qu’ils aient beaucoup le temps de sécher, mais au moins ils ne se trempaient plus.

 

-              Et alors, où vous en êtes ? Du nouveau ? Vous avez pris une décision ?

-              Non, pas vraiment, justement je m’étais mise à noter les évènements de la semaine pour y voir plus clair. Je n’arrive pas à me faire à l’idée.

-              De quoi ? Du voyage ? Ou de vous être fait arnaquer ?

-              Les deux, je crois. Mais le plus dur, c’est que je n’arrive pas à voir d’où ça vient. Et en même temps, je tourne complètement parano, j’ai l’impression que des choses bougent chez moi, sont déplacées en mon absence, le téléphone sonne et il n’y a personne…

-              Alors là, ça c’est du lourd, il va falloir que je vous envoie une équipe ! Non, sérieux, faites-le, ce voyage, ça ne vous engage à rien…

-              Vous savez, Monsieur le commissaire, moi, je n’ai pas beaucoup l’habitude de voyager, alors, là, en quelques jours prendre la décision d’aller au bout du monde, prendre l’avion, tout ça, les aéroports, j’y connais pas grand chose, et toute seule en plus !

-              Mais justement, ça vous changera les idées. Bon, je crois que je descends bientôt, à l’embranchement, tenez-moi au courant très vite, plus question de tarder maintenant.

 

 

           Un attroupement près de chez elle attira son attention depuis le bas de la rue. Heureusement, la pluie s’était un peu calmée, transformée en un fin crachin plutôt doux au contact, la température était encore élevée pour octobre, mais il y avait du chemin depuis l’arrêt de bus, et elle avait beau presser le pas, elle était désormais trempée comme une soupe. Qu’est-ce qu’ils faisaient tous, dans la rue, à cette heure où, nonobstant la pluie, on avait plus tendance à profiter de la trêve dominicale pour aller à la campagne, ou tout bêtement rester chez soi ? Quelqu’un était allongé sur le trottoir, l’attroupement empêchait de distinguer, des éclats de voix montaient, une sirène d’ambulance approchait, elle aurait du mal à arriver dans ce dédale de ruelles.

 

-              Mais, oui, une ardoise, avec le temps qu’il a fait, des trombes d’eau…

-              Ben, fallait quand même qu’elle soit détachée avant, une ardoise, ça tombe pas comme ça quand c’est bien accroché…

-              Oui, mais justement, si la toiture était en bon état, y aurait rien à dire, mais c’est loin d’être le cas, d’ailleurs je crois bien que j’avais vu une ardoise qui s’écartait, ce matin, mais j’en suis plus sûr…

-              De toute façon, il faut qu’ils fassent quelque chose, c’est inadmissible, une ardoise qui vous tombe dessus…

 

           L’ambulance venait de se garer, les secouristes écartaient enfin les badauds, Élise jeta un coup d’œil, apparemment un homme d’âge difficile à déterminer, la tête n’avait rien, il se tenait la jambe droite, il aurait glissé sur l’ardoise tombée juste avant son passage, une vraie patinoire quand elles sont mouillées, encore heureux qu’elle ne l’ait pas heurté de plein fouet. Elle en avait assez entendu pour ne pas culpabiliser de n’avoir rien fait le matin. De toute façon, personne ne serait intervenu. Et, vu l’orage, ce n’était même peut-être pas celle-là qui avait glissé. Elle se hâta d’entrer dans l'immeuble, si elle ne voulait pas attraper la mort, elle avait intérêt à se réchauffer vite, une douche bien chaude, un thé brulant, elle ne rêvait de rien d’autre !

 

 

15. Élise 10

 

 

            La porte s’ouvrit automatiquement d’un simple mouvement de poignée, sans tour de clé, détail occulté immédiatement par l'état d'imprégnation humide et froide. Une lumière blanche traversait l’appartement, noyé par la pénombre du déluge qui s’était abattu depuis une heure. Élise quitta ses chaussures dans l’entrée, les laissant dégoutter sur le paillasson, accrocha son blouson de toile trempé derrière la porte du cagibi, et se dirigea vers la salle d’eau sans toucher les meubles au passage. Elle jeta son sac à dos sur le sol carrelé, se déshabilla en se débattant avec les vêtements mouillés qui lui collaient à la peau, et s’abandonna à un flot brulant qu’elle laissa couler abondamment. Après s’être frictionnée avec une serviette épaisse, elle se couvrit d’un peignoir éponge rose bonbon qu’elle ceintura énergiquement. D’un coup de peigne, elle tira ses cheveux en arrière. Elle était en train de se couvrir le visage de crème hydratante quand un cliquetis lui fit tendre l’oreille.

 

-                C’est toi ? Ça fait longtemps que tu es là ?

-                Une plombe, avant la flotte…

-                Ah oui, tu y as échappé…

-                Y a de la veine que pour...

-                Oh, ça va, pas la peine… J’avais pas vu que t’étais là.

-                Comment que tu te la joues, quel délire, tu savais pas que j’étais là ? J’t’ai jamais vu pas fermer à clé quand tu t’en vas ! Dans quel monde on est, là, dis ! Toi, pas voir que la porte était pas cadenassée !

-                Trempée comme j’étais, j’ai pas fait attention ; tu dis que c’était ouvert, j’ai pas vu ; je suis rentrée, et relax, je verrais quand je serais sèche ; c’est vrai que c’était pas prudent, cette affaire…

-                Ben là, j’hallucine, Tu baisses, maman, tu baisses grave…

-                Mais, au fait, qu’est-ce que tu fabriques sur mon ordinateur ? C’était ça, la lumière blanche quand je suis entrée ? J’ai pas tilté, j’avais qu’une hâte, me mettre au chaud et au sec. Mais, vu tout ce qui m’arrive en ce moment, je suis plutôt sensible question ordinateur.

-                Quoi, je rêve, là ! Je viens te voir, t’es pas là, je vais sur ton ordi, histoire de pas perdre trop de temps vu le taf qui m’est tombé dessus, et je me fais incendier ! J’y suis pour rien si tu t’es fait saucer ! Ils avaient bien dit, à la météo, qu’y aurait des orages… Là, j’suis trop vénère, j’me tire…

-                Oh oh, on se calme, je te demandais juste. Pas la peine d’en faire des tonnes… Au fait, j’ai vu ta grand-mère, elle voudrait bien te voir, elle me dit qu’elle n’a plus de nouvelles depuis quelque temps.

-                Oh, mamie, elle me saoule, j’en peux plus de ses histoires.

-                Eh ben dis donc, même elle ! Tu veux un thé ? J’en fais, j’en ai bien besoin…

-                Parce que t’as laissé tomber le café ?

-                Non, mais là, vu ce que j’ai pris sur la tête, un litre de thé bouillant, c’est un minimum.

-                Le thé, là franchement, très peu pour moi, et puis, je te l’ai dit, je me tire, j’ai plus le temps.

-                Mais qu’est-ce que t’as donc de si pressé ?

-                Secret défense !

 

            Manon, debout dans l’entrée, avait attrapé son sac besace et son blouson en cuir. Ses converse orange, seule fantaisie dans une tenue plutôt terne, lui donnaient cette démarche souple de qui se déplace avant même que son cerveau imprime. Elle triturait un trousseau de clés, qu’elle passa subrepticement de la poche de son pantalon à celle de son blouson. « Ah, au fait, t’as eu un appel, un mec, je sais pas qui, j’t’ai mis le numéro là, sur le carnet, il a dit que tu rappelles, si tu veux… » Et elle sortit en laissant la porte claquer. Démarche souple, mais quand même !

 

            Passée crescendo d’un chuchotement à un chuintement de plus en plus plaintif, la bouilloire, dans la cuisine, ne laissait plus aucun doute sur l’imminence de son arrêt automatique, qui la libèrerait de ses stridences crachotantes. Élise remplit le filtre de la théière d’un thé vert au subtil parfum de beurre frais, et ajouta l’eau chaude, de quelques gestes lents et calmes, à peine trahis par un regard vague qui ne se posait sur rien. Le téléphone sonna, un coup, deux coups, puis s’arrêta, ne lui laissant pas le temps de se déplacer. À peine s’était-elle affalée dans le fauteuil près de la fenêtre, le plus usé des deux, à la lumière de fin de journée, qu’une nouvelle sonnerie retentit, suivie d’autres, pressantes. Un numéro s’affichait, pas de la région, elle avait saisi le combiné sans fil et répondait debout.

 

-                Comment, oui, c’est moi, Élise Vanneau, mais qui êtes-vous ? Je vous entends mal, d’où appelez-vous ?... Oh, écoutez, venez-en aux faits, arrêtez vos salamalecs, nous sommes dimanche et je viens de me faire surprendre par la giboulée du siècle, alors, autant vous dire que je suis plutôt fourbue, je viens de me préparer un thé pour me réchauffer, alors, si vous me le permettez, je vais m’assoir et le boire…

 

            Elle éclata de rire, d’un rire qui fit ressurgir dans ses yeux un pétillement qu’avaient noyé les intempéries. Gardant le combiné dans la main gauche, elle posa sa tasse sur le guéridon et se laissa couler dans le fauteuil, pliée en deux. Elle finit par articuler :

 

-                Mais, Monsieur, je ne vous connais pas ! Comment vous le faire comprendre ? Je ne suis jamais allée à Nancy de ma vie, et je ne crois pas avoir jamais rencontré quelqu’un du nom de Jules Lespinasse, excusez-moi, mais je l’aurais remarqué, un nom pareil. Oui, j’ai lu votre lettre, vous ai répondu, il me semblait que cela suffisait. Maintenant, excusez-moi, Monsieur, mais je vais raccrocher, vous ne pouvez pas continuer à m’importuner un dimanche après-midi. Quoi ? Vous êtes à Lyon ? Mais, là, excusez-moi, Monsieur, vous êtes en plein délire, visitez Lyon si vous voulez, la ville est belle et vaut bien le déplacement, mais, pour ce qui me concerne, nous en resterons là !

 

            Son ton était plus grave, le rire qui la secouait un moment plus tôt s’était mué en une trace de sourire sur ses lèvres et dans le coin de ses yeux fixes et voilés. La radio déversait une musique sans conséquences, chansons du moment, standards réactualisés, airs classiques revisités. La pluie s’était arrêtée, l’atmosphère restait humide, mais les parapluies se repliaient, le plus grand danger de la rue gisait maintenant dans les ornières remplies d’eau. La pénombre s’installait, plus cette noirceur qui s’était abattue inopinément en début d’après-midi, mais une vraie pénombre vespérale, annonciatrice d’un beau crépuscule lavé des scories diurnes. Élise tournait le bouton des fréquences, s’arrêta sur une émission parlée, France Culture ou France Inter. « Comme les Français ont changé ! Gérard Mermet, depuis 1994, année où vous avez fondé Francoscopie, vous nous auscultez sous toutes les coutures. Mais, en quoi avons-nous tant changé ? Que nous ayons grandi, grossi, toutes les études le montrent, mais dans nos comportements, quelles mutations observez-vous ?

-                C’est bien là le plus important. Les modifications physiques existent, elles sont connues, dues à une alimentation plus riche, équilibrée, diversifiée. Mais les mutations les plus profondes tiennent à une dématérialisation progressive qui n’est pas toujours facile à intégrer.

-                Qu’entendez-vous par là ?

-                Une des "mégatendances est la virtualisation. Un seul exemple : en 1972, on installait les premiers distributeurs de billets. On remplaçait en partie le contact avec le banquier par un contact avec la machine." [1]

-                "Et pourtant, à l’heure d’internet, des moyens de paiement électroniques", les Français restent très attachés à l’argent liquide, voire aux chèques, comment expliquez-vous cela ?

-                "Ce que j'observe depuis un certain nombre d'années, c'est que les Français n'ont pas encore intégré le changement que constitue la dématérialisation de l'argent. L'argent est passé, si l'on peut dire, par trois états : solide, liquide et gazeux. Ce dernier état gazeux correspond aux transactions électroniques dans lesquelles l'argent n'est plus visible, ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas là. Cela peut gêner les Français qui préfèrent, selon la formule de Balzac "des espèces sonnantes et trébuchantes."

-                C'est cette dématérialisation qui inquiète les Français ?

-                Oui, les produits deviennent des services, les lieux d'achats eux-mêmes ont migré sur internet. Ce monde de la dématérialisation, les Français ne l'acceptent que du bout des lèvres et restent attachés à l'argent liquide. C'est une question de confiance, ou plutôt de méfiance à l'égard du monde de la finance, et cela est d'autant plus vrai que l'on est encore dans la crise financière."[2]

 

            Élise sursauta, propulsée du fond de son fauteuil par un coup de sonnette strident. Un deuxième retentit avant qu’elle ait atteint l’interphone. « Oui, je suis là, pas de problème, tu ne me déranges pas, je suis seule, j’écoutais la radio, monte, monte, je t’ouvre ! » Quelques minutes à peine, et Jean-Louis s’attablait devant l’ordinateur d’Élise, ouvrant méthodiquement ses dossiers, explorant l’historique de son navigateur.

 

-                Mais dis donc, tu fais du rab, tu crois que ça va passer dans tes trente-cinq heures, ça ?

-                Oh, tu charries, il fallait que j’en aie le cœur net. Les enfants sont en train de faire leurs devoirs, je me suis dit que je pouvais passer. Cet après-midi, on est allés faire une balade en forêt, écourtée par un de ces orages, heureusement que la bagnole était pas trop loin !

-                J’en sais quelque chose, si t’avais vu dans quel état je suis rentrée. C’est pour ça que je me permets de te recevoir dans cette tenue, désolée…

-                Te bile pas, y a pas de lézard, je suis pas en visite officielle… Juste des vérifications sur ton ordi, ça me turlupine, tu y as regardé depuis l’autre jour ?

-                Moi, non, j’ai pratiquement pas été là depuis deux jours, si, ce matin, mais j’ai lu.

-                C'est sûr, y a des trucs qu’ont été changés. Vraiment des trucs bizarres, comme si ton ordi avait été visité. Je dirais presque piraté. Déjà, depuis l’autre jour je m’interrogeais, je comprenais pas bien, mais là, ça me dépasse, y a vraiment un truc…

 

            Élise le regardait, blêmissant, se figeant ; elle toussota, étouffée par les mots qu’elle allait dire, noués dans sa gorge.

 

-                Qu’est-ce qui t’arrive ? Ça va pas ?

-                Manon… Manon…

-                Quoi, Manon, c’est qui, Manon ?

-                Ma… ma fille… elle était là, tout à l’heure, quand je suis arrivée…

-                Quoi ?… Sur ton ordi ?

-                Oui, j’ai pas fait gaffe, j’étais trempée, je grelotais, et puis elle est partie, brutalement, comme toujours.

-                Bon, écoute, ça peut pas être ta fille, quand même… Ou alors, elle maitrise vraiment… Elle a une formation spéciale en informatique ?

-                Non… Elle se débrouille, comme les jeunes…

-                Oui, mais là, y a vraiment des trucs qui m’inquiètent. Personne d’autre n’est venu chez toi ?

-                Difficile de savoir, j’ai bien eu l’impression que des choses avaient bougé, mais qui aurait pu entrer ?

-                Il va falloir monter d’un cran, revoir le commissaire…

-                C’est fait !

-                Quoi ? Quand ?

-                Cet après-midi, je l’ai rencontré quand il s’est mis à pleuvoir, on a pris le bus ensemble.

-                Et qu’est-ce qu’il te dit ?

-                De faire le voyage. Tu m’y vois ? Franchement ?

-                Ça, je sais pas, mais il va falloir de l’aide pour démêler cette affaire, ça me dépasse. Bon, là, il faut que je rentre, demain matin, illico au commissariat, il faut qu’ils examinent ton ordi.

-                Tu veux boire quelque chose ?

-                Non, pas le temps. Repose-toi, dors bien, demain, il faut être d’attaque.

 

            La radio, restée en sourdine, diffusait le concerto brandebourgeois. Élise s’arrêta un moment pour écouter. Une sirène couvrit la musique, pompiers ou ambulance. Elle baissa les volets roulants, la nuit était tombée, les envolées de cuivre du concerto emplirent l’atmosphère pendant qu’elle se dirigeait vers la cuisine. Elle se prépara un plateau qu’elle emporta dans sa chambre, se glissa sous les draps et reprit son Limonov.

 

 

16. Variations VI

 

 

Lyon, le lundi 24 octobre

 

         En remontant de cette sorte à l’instant où je fus tiré, en sueur et grelotant, des affres de la nuit, expression qui m’a toujours surpris, moi grand habitué des nuits sans réveil, je trouve des éléments qui, semblant incompatibles, ne cessent de m’interpeler sur les profondeurs d’une vie souterraine que je n’avais pas soupçonnée. Incapable de retrouver le sommeil, j’ai eu recours aux Confessions, le livre de chevet le plus propre à répondre à mes questionnements. Quelle ne fut pas ma déception ! Je ne me souvenais pas, en effet, que mon maitre eût jamais parlé de ses rêves, mais mes lectures, bien qu’attentives, auraient pu laisser passer quelques évocations de cauchemars qui m’auraient échappé. Je relisais, survolais, m’arrêtais sur des passages oubliés, mais, plus j’avançais, et moins j’en trouvais de récits dans les traces de son être sensible. Jamais je n’avais pris conscience que, si Rousseau fut bien l’initiateur et reste le maitre incontesté de l’autobiographie, il s’était arrêté aux Rêveries, et il faudrait attendre encore un bon siècle pour que l’on s’intéressât vraiment au rêve, à tel point qu’aujourd’hui on imagine mal d’écrire sur soi sans aller fouiller son inconscient. Et dois-je considérer mon absence presque totale, jusqu’à hier, de vie onirique comme une fidélité involontaire à mon mentor dont je serais en train de me défaire ?

 

         Brutalement réveillé, donc, et dans un état que je n’avais guère connu que lors d’une grippe foudroyante, quand une fièvre à plus de quarante ne m’avait pas quitté pendant trois jours et deux nuits, me laissant complètement essoré et exsangue, j’essayais de renouer les fils de ce cauchemar qui m’avait terrassé. Les spécialistes affirment qu’il n’y a aucune différence entre rêves et cauchemars, ce ne serait qu’une affaire de connotations, les uns nous tirant vers un imaginaire chatoyant quand les autres ne sont que chimères infernales. Peut-être. J’aurais pu croire cette théorie jusqu’à cette nuit, désormais ce n’est plus possible. Qui s’est réveillé dans un tel état d’épuisement et de déréliction ne peut plus adhérer à une conjecture aussi éloignée de ce que lui signifie son expérience sensible.

 

         Une masse d’eau dévalait la pente, torrent furieux échappé d’énormes buses en béton qui avaient cédé en contrehaut ; la pression, au lieu de diminuer sous l’effet de la libération des vannes, ne cessait d’augmenter, éclaboussant d’une explosion multicolore les murets de pierres sèches et les touffes de joncs ; les véhicules stationnés ne résisteraient pas longtemps à ce raz de marée, des vélos déboulaient d’une ruelle à droite, couchés sur le côté, leurs deux roues tournant dans le vide. Jamais je n’avais connu une telle brutalité, dans mon enfance campagnarde les ruisseaux étaient paisibles, le seul fleuve que je fréquentais, imposant et majestueux, pouvait se mettre en colère, déborder, mais toujours en largeur, comme s’il voulait occuper plus d’espace, gagner du terrain sur les prairies environnantes. Ce déferlement d’un taureau lâché dans les rues à la San Fermin était pour moi une première, je n’en croyais ni mes yeux ni mes oreilles. Combien de temps mon poste d’observation résisterait-il ? Je grelotais, sous l’effet de la peur autant que du froid, certes la température devait avoir chuté de dix ou quinze degrés en quelques minutes, néanmoins c’était de terreur que mes dents claquaient. Les cloches de l’église voisine sonnaient à tout rompre, le souffle hugolien des Travailleurs de la mer envahissait ma tête, j’étais près de lâcher, de craquer… En chantonnant, une petite fille coiffée d’un foulard rose brodé de sequins gambadait sur l’eau, déjouant les circonvolutions du torrent dont la violence semblait l‘amuser, elle sautait de cratère en trou d’eau comme elle l’aurait fait sur des flaques au bord d'un chemin d'automne. Le déferlement la poussait, mais elle ne tombait pas, souple et gracile, elle pliait, se courbait puis se relevait, se jouant des vagues qui auraient pu, ou dû, l’emporter et la briser. Une nuée de papillons s'éleva, mystère, de sa nuque brune et bouclée. L'un d'entre eux, le plus gros, aux ailes bleu Roy moirées de violine et de doré, se mit à tourner autour des paillettes rondes de son fichu en une ronde folle, éveillant des reflets à damner un ange ! La fillette attrapa un vélo qui dérivait, le redressa et l'enfourcha, rien ne l'arrêtait, ni sa taille disproportionnée, ni le déluge. Véritable funambule, elle avançait sur l'eau comme sur un fil invisible tiré à quelques centimètres au-dessus du flot. Une vague plus forte la souleva, en riant aux éclats elle se redressa après quelques saccades dont je me demande encore si elles étaient toutes involontaires. En contrebas, la rue formait un virage d'où l'eau refoulait du gouffre d'une canalisation éventrée. Une femme, penchée à une fenêtre, criait, je ne comprenais pas ses paroles mais le ton de sa voix tentait nettement de mettre l'enfant en garde, ses cris se perdaient dans les gargouillements, le vélo tenait toujours debout, après avoir pris le virage sans encombres, la fillette fut rejointe par une meute de chiens qui la saluèrent d'aboiements stridents bientôt insupportables.

 

         Je me suis redressé dans mon lit, en nage. Propulsé hors de l'eau, comme éjecté d'un énorme boyau de l'un de ces parcs aquatiques où je ne me serais jamais risqué de mon plein gré, je sentais mon thorax s'enfoncer sous l'effet d'une pression insoutenable. Mes yeux hagards cherchaient la petite fille, disparue, évidemment, effacée à l'instar de la rue inondée qu'elle dégringolait quelques instants plus tôt. J'essayais de m'accrocher à son rire, mais ne me parvenaient plus que bouillonnements, cris, et aboiements. Je ne dormirais plus, ma gorge était sèche des hurlements rentrés, je n'avais plus qu'à me lever. Au troisième verre d'eau, accompagné d'un Doliprane, je me suis décidé à regarder la pendule. Trois heures. Difficile de rester debout jusqu'au matin sans le payer lourdement le lendemain, il valait mieux me recoucher. Je doutais de me rendormir, mais finalement, après m'être tourné et retourné maintes fois, j'ai fini par sombrer sous l'effet du comprimé dans un demi-sommeil qui m'a bercé jusqu'au petit matin.

 

         Le réveil de mon second rêve a été plus doux, pas de doute, même s'il ne cesse de m'interpeler, plusieurs heures après. J'ai préféré laisser passer la journée avant de prendre la plume tant le choc de ce déferlement onirique si peu usuel a été violent. Je sortais graduellement d'un univers étrange, pas vraiment dérangeant comme plus tôt dans la nuit, mais étrange. J'étais dans mon bureau, ou plutôt dans un bureau combinant des éléments du mien et d'autres que je ne saurais identifier précisément, un téléphone portable à la main. Pas le mien, je n’ai qu’un modèle classique voire suranné au regard des évolutions en la matière, mais un de ces "smartphones" qu'une façade de verre recouvre totalement, faisant oublier qu'il sert aussi à téléphoner. Brutalement ce téléphone se sépara en deux, l'écran venait de se décoller et me restait entre les mains ! Surpris, j'essayais de le recoller, rien à faire. Un moment plus tard, probablement ce moment a-t-il été très court si j'en crois les dernières études sur les rêves, je me trouvais devant un ordinateur portable, qui avait miraculeusement remplacé mon habituel ordinateur de bureau sans que j'en fusse le moins du monde surpris. Je l'ai ouvert pour me mettre à travailler quand le même scénario s'est reproduit, l'écran s'est décollé, il m’est resté un rectangle de verre entre les mains, et de la base de l'ordinateur sortait un tel amas de câbles que je ne l'aurais jamais soupçonné capable de contenir. Mon sommeil commençait à sérieusement se troubler quand mes deux écrans de verre, désormais collés l'un à l'autre, furent rejoints par l'écran d'une tablette, atterrie là je ne sais comment ! Et pourtant l'usage de ce type d’appareil m’est totalement inconnu, même si l'approche des fêtes de Noël, toujours de plus en plus précoce, nous inonde de publicité. Mon réveil en douceur, comme pour compenser le choc du précédent, me laissait avec le mystère de ces trois écrans désolidarisés de leur support, et recollés entre eux.

 

         Ma journée en a été fortement marquée. J’avais pourtant plusieurs dossiers à traiter d’urgence, sur lesquels je devais me concentrer. Une affaire d’accident provoqué par un chien, et des aboiements stridents déchiraient à nouveau ma tête. Une plainte contre une officine d’informatique, et des écrans valsaient autour de moi dans tous les sens. J’ai failli exploser quand un client m’a appelé en pestant pour me « signifier » que le dégât des eaux qu’il avait signalé quelques jours plus tôt n’était toujours pas réglé. Il a fallu que j’arrive à garder mon calme pour lui expliquer que l’affaire suit son cours, que nous faisons pour le mieux, mais ne pouvons pas aller plus vite, il faut attendre le passage de l’expert, et, pendant que je parlais, son banal problème de tuyauterie laissait place à un déluge qui n’allait pas tarder à m’emporter. Je résistais, mais, sentant qu’il ne faudrait pas longtemps pour que je perde pied, j’ai coupé court en prétextant un autre appel, et suis allé me réfugier aux toilettes un moment, histoire de retrouver mes esprits. J’ai laissé couler l’eau, comme pour conjurer le sort, puis me suis aspergé abondamment, un peu trop peut-être, vu le regard de mes collègues au retour, étonnés de voir mes cheveux trempés. « Il pleut, un point c’est tout ! », cette remarque de mon directeur pour les faire taire m’a laissé pantois. Jamais je ne l’aurais cru capable d’une telle délicatesse. Mais, en plus, il avait raison. Déjà hier, nous avons été surpris par un gros orage au retour de notre sortie cycliste, ensuite le temps s’est remis, ce matin le soleil brillait. Et voilà qu’alors que l’eau déferlait en moi, sur moi, me laissant inondé jusqu’aux os, les éléments décidaient de jouer le mimétisme en m’envoyant la pluie, pas cette déferlante cauchemardesque qui m’a essoré au milieu de la nuit, mais une gentille pluie d’octobre, douce et régulière, juste là pour rythmer la journée.

 

         Pour me changer les idées, j’ai repris le dossier « Manon ». Rien de neuf, mais le relire me sécurisait, comme si la rencontre en chair et en os avec cette jeune femme me sortait d’un univers sec de noms sur des dossiers, simples noms reliés parfois à une voix au téléphone, le plus souvent à du papier plus qu’à de l’humain. L’histoire de ses relations compliquées avec ses parents arrivait presque à me tirer un sourire quand le visage de la petite fille a commencé à se superposer au sien, les deux se mélangeaient, le rire de la fillette et les persifflages de la jeune fille, l’insouciance de l’une et l’inquiétude de l’autre, les boucles brunes et la rousseur mousseuse. J’ai refermé brutalement le dossier, l’ai glissé sous la pile à gauche de mon bureau et suis allé me préparer un thé. Décidément, ces rêves me hantent. Et, ce soir encore, j’ai bien du mal à y voir clair. Mon manque d’expérience en ce domaine ne m’aide pas, peu habitué que je suis à me lancer dans une interprétation qui m’apporterait, sinon des réponses, du moins un début de réassurance. Diable, pour quelqu’un qui gère des dossiers d’assurances à longueur de semaine, en être là, à quêter un peu de réassurance ! Serais-je tombé bien bas ? « Il pleut, un point c’est tout ! », que j’envie, ce soir, la sérénité de mon directeur...

 

 

17. Élise 11

 

 

-                Bonsoir, Commissaire, vous vous êtes déplacé en personne...

-                Je ne pouvais décemment pas décliner votre invitation de ce matin sans passer pour un mufle après vous avoir abandonnée hier sous la pluie !

-                Le bus où vous m’avez quittée nous faisait un abri tout à fait convenable...

-                Oui, et on peut dire que nous n’y étions pas seuls. Pas plus qu’aujourd’hui, d’ailleurs, j’ai amené mes hommes.

 

            La nuit d’Élise avait été agitée, envahie d’idées fixes, d’images récurrentes et de simili-rêves ; elle avait fini par s’endormir sur le matin, mais le sommeil du petit matin est moins bon, désespérément moins bon. Au réveil, elle était revenue à une habitude ancienne, depuis longtemps négligée sous l’effet de l’âge et de l’atonie subséquente, un jet violent d’une douche presque froide, prolongé aussi longtemps qu’elle pouvait le supporter, et suivi de la plus grande quantité de café absorbable sans risquer la tachycardie. Avant de sortir de chez elle, elle fit le tour de son appartement, photographiant mentalement chaque pièce, chaque détail, la place des cosmétiques sur la tablette de la salle de bain, la disposition des livres dans sa chambre, des coussins sur son lit, le degré d’ouverture des doubles rideaux. Son ordinateur était éteint, elle vérifia, et en profita même pour appuyer sur le bouton rouge de la prise multiple pour le mettre hors circuit. Vêtue de son imperméable dans la poche duquel elle avait glissé un parapluie, elle ferma la porte de l’appartement à double tour après avoir jeté un dernier coup d’œil sur le fauteuil et le guéridon de l’entrée. Elle marcha un peu, le matin était clair, la pluie avait apparemment lavé le ciel, le soleil allait se lever, il était même possible qu’il fasse chaud, après l’orage. Sur la place elle attrapa un bus, elle arriverait de bonne heure au bureau et pourrait s’organiser avant l’invasion toujours un peu bruyante du lundi matin, pas de doute que la pluie de la veille attiserait les conversations.

 

            Et elle avait eu raison. Arrivée la première, elle avait pu organiser sa journée de travail dans le calme du matin, et dégager une heure, autour de la pause-café, pour régler ses affaires. Elle avait déjà bien avancé quand Jean-Louis était arrivé, un peu plus tard, mais quand même assez tôt pour qu’ils échangent quelques mots à l’abri des oreilles indiscrètes. Leur arrivée au commissariat, Jean-Louis avait accepté de l’accompagner, méprisant les regards en coin des collègues, fut épique. C’était l’après weekend, une bande avait sévi, casse et saccages plus que vols, dans le quartier résidentiel proche vidé le dimanche midi par un soleil prometteur. Les retours de piqueniques brutalement arrosés avaient été rudes. La police, vite alertée, avait trainé un peu, mais une descente nocturne bien renseignée avait embarqué au poste une dizaine de jeunes gens aux physiques très divers, sans autre point commun que des cheveux presque rasés, dissimulés sous une capuche ou une casquette que les policiers s’efforçaient de leur faire retirer. « Oh là, j’hallucine, parce qu’i croivent que j’vais me démâter comme ça, non mais je rêve... » À peine avaient-ils réussi avec un ou deux que les autres protestaient de plus belle. Jean-Louis et Élise se regardaient, comptant les points et gaspillant, à savourer un langage fleuri hors de leurs usages, la maigre heure qu’ils avaient pu dégager pour leur démarche pressante.

 

            Une porte avait fini par s’ouvrir, le bureau du commissaire, alerté par le bruit plus que prévenu de l’arrivée de visiteurs, d’une visiteuse surtout, qu’il aurait reçue plus tôt s’il avait su, désolé de l'avoir fait attendre, il n’imaginait pas la veille au soir avoir le plaisir de la revoir si vite, qu’est-ce qui l'amenait... Élise s’était efforcée d’expliquer, appelant Jean-Louis à la rescousse pour les détails techniques, se focalisant, elle, sur les petits signes qui lui avaient paru bizarres, les objets déplacés, et, pêlemêle, la sortie avec sa mère, la visite de sa fille, le diner chez son amie, sans signaler, pudeur ou précaution, l’inconnu qu’elle avait rencontré, et jusqu’à la mauvaise nuit qu’elle avait passée, comme si sa mémoire eût recraché en vrac tous les évènements récents. Les remarques de Jean-Louis sur des changements bizarres dans l’ordinateur, un drôle de bidouillage, il n’irait pas jusqu’à parler de piratage, il fallait des investigations plus approfondies, mais quand même, il y avait assez d’éléments pour s’alarmer, ces remarques, donc, avaient laissé le commissaire dubitatif, il fallait qu’une équipe se déplace, elle visiterait l’appartement et en profiterait pour regarder dans l’ordinateur, puisque ce n’était pas un portable, s’il avait bien compris ; d’ailleurs, ils seraient probablement obligés de saisir l’unité centrale pour une analyse plus approfondie. Il lui fallait quelques heures pour réunir les spécialistes, ses hommes étaient plutôt occupés, comme ils l’avaient vu, et de toute façon il n’y avait pas d’urgence absolue. Ils se fixèrent 17h30, Élise aurait le temps de quitter son travail sans se faire trop remarquer.

 

 

            Les hommes étaient là depuis un moment, faisant le tour de chaque pièce, en quête du moindre détail, rien à voir avec ces scènes de séries télévisées où les policiers vident les tiroirs. Élise les observait calmement, visiblement admirative de la minutie qu’ils mettaient à ausculter, prélever des échantillons. Le commissaire les avait suivis dans la première partie des investigations, les rappelant à l’ordre de sa voix posée, une intrusion dans l’intimité n’aurait servi qu’à inquiéter la plaignante sans aucune valeur ajoutée. « Vous n’allez pas mettre le bazar là-dedans, messieurs, s’il vous plait, Mme Vaneau n’aimerait pas du tout, mais pas du tout ! ». Maintenant il les laissait faire, rassuré, ils avaient rallumé l’ordinateur et commençaient à explorer ; même s’ils devaient repartir avec, une première exploration ne serait pas inutile. Élise avait préparé du thé ; voir soudain une tasse, de taille pourtant convenable, réduite à celle d’une dinette de poupée dans les mains énormes du commissaire lui arracha d’abord un sourire, puis, encouragée par son regard, un rire franc qui se transforma en fou rire qu’elle ne pouvait étouffer.

 

-                Ne vous inquiétez pas, Madame Vaneau, j’ai l’habitude ! Vous pensez, depuis le temps que je les traine, ces paluches de monstre, il a bien fallu que je m’y fasse. À une époque, j’aurais refusé votre offre ; puis je me suis décomplexé, tant pis, j’ai bien droit à une tasse de thé, même si je donne l’impression d’un éléphant...

-                Dans un magasin de porcelaine, vous l’avez dit... Désolée, j’ai honte...

-                Mais non, mais non, et puis, cela vous fait du bien de rire, nous dirons que c’est le contrecoup de tout ce qui vous tombe dessus, et que cela n’a rien à voir avec mes mains... Au fait, vous avez du nouveau pour votre facture téléphonique ?

-                Ils acceptent de sursoir au règlement, ils mènent une enquête…

-                Eux aussi ! Et la banque ?

-                Même chose, ils attendent vos conclusions.

 

            Mise en confiance, Élise s’était lancée dans le récit des dernières années de sa vie, son divorce, les relations tumultueuses avec sa fille, son ancien mari à qui elle n’en voulait plus, même si elle sentait bien que les suites de la séparation avaient été plus faciles pour lui que pour elle, ne serait-ce que parce que Manon avait pris son parti à lui. Elle s’était habituée à la solitude, avait beaucoup souffert de ces relations familiales houleuses qui la vidaient totalement et dont, pendant longtemps elle n’arrivait à parler à personne. Puis elle avait commencé à se confier, d’abord aux quelques amis qui ne l’avaient pas abandonnée, puis à quelques collègues plus proches, la lecture l’avait beaucoup aidée, et l’aidait encore. Peu à peu, elle relevait la tête, et c’était juste à ce moment-là qu’il fallait qu’elle accumule les tuiles.

 

-                Mais, Madame Vaneau, je ne dirais pas que vous accumulez les tuiles, je n’en vois qu’une, ou plutôt un parpaing, qui vous est tombé dessus. J’ai bien l’impression que tout est lié. Je ne vois qu’une affaire dans tout cela, pas plusieurs.

 

            Elle le regardait, les yeux ronds. Croyait-il vraiment que tout était lié, les problèmes dans son appartement, le trafic sur son ordinateur, le piratage de son compte bancaire, la réservation de voyage ? Il fallait qu’il lui explique, parce que là, elle avait du mal. Et encore, elle aurait pu continuer la liste, les sonneries de téléphone qui s’arrêtaient brutalement, le courrier de ce frappé de Nancy qui était persuadé de l’avoir rencontrée et voulait venir la voir...

 

-                Non, chère Madame, là je suis désolé, ce dernier élément ne cadre pas, rien à voir, j’en ai bien peur. Mais vous ne m’aviez jamais parlé de cet amoureux transi...

 

            Et c’est lui qui, cette fois, éclata de rire, faisant retomber, d’un coup, la tension accumulée. Élise sourit. Les hommes firent signe qu’ils avaient terminé. Ils avaient débranché l’unité centrale de l’ordinateur qu’un molosse portait calée sous son bras et ils saluaient. Le commissaire promit qu’il donnerait des nouvelles très vite, qu’elle prenne une bonne nuit de sommeil, elle en avait bien besoin pour récupérer, désormais, elle n’avait plus rien à craindre. « La police veille, Madame, la police veille, vous pouvez dormir ! »

 

 

            Suivant les conseils du commissaire, Élise tentait de mettre toutes les chances de son côté pour retrouver le sommeil, et les longueurs de piscine qu’elle comptait comme un métronome lui vidaient la tête au même rythme que son corps s’engourdissait. Un aller, un retour, un aller, un retour, puis elle s’était arrêtée de compter, bercée, grisée par les mètres alignés ; fastidieux au début, ces va-et-vient glissaient peu à peu de l’ennui du répétitif à l’apaisement de l’itératif, endossant en mesure les bénéfices rassurants du rituel. L’eau la portait, la ballotait, pouvoir lénifiant de l’élément liquide. Noyés, les coups de massue qu’elle avait bien du mal à relativiser une heure plus tôt. Oubliés, bien au-delà de ce qu’elle aurait pu imaginer. Ne restait plus présente à son esprit que cette ligne de crête qu’elle formait en nageant, absorbée par ce sommet de la vague qui concentrait toute son attention. Était-il possible que l’oubli fût aussi facile ? Épuisée, vidée, elle finit par s’extraire de l’eau et se diriger vers les vestiaires ; elle se rhabillait quand son téléphone sonna. Surprise, elle jeta un regard dans la direction de son sac sans se dépêcher, l’arrêt de la sonnerie mit un sourire sur son visage détendu par cette longue séance aquatique. Elle mit ses chaussures, son imperméable, saisit son sac et prit le chemin du retour.

 

-                Allo ! Ah, c’est toi... Non, maman, je n’attendais personne, je sors de la piscine, j’ai nagé comme une folle, je suis vidée, oui, vraiment bien, mais vidée. Si tu veux vraiment me parler, il vaudrait mieux qu’on reporte, là je ne me sens pas en état quoi que ce soit, et surtout pas de faire du chemin à cette heure-ci. Là, je rentre et je dors ! Oui, on essaie de se voir dans la semaine, après cinq heures et demie, ça devrait aller. Demain, d’accord, mais on se voit plutôt près de mon boulot, ou alors chez moi. Le République, d’accord, ça ira, c’est entre les deux. Six heures ? Bon, à demain. Bonne nuit, maman.

 

            Son léger imperméable s’était révélé une bien piètre protection face à la pluie qui avait repris de plus belle pendant qu’elle cherchait dans l’eau tiède un apaisement de ses tensions. Question humidité, elle était servie, et ses cheveux déjà trempés auraient apprécié que la présence d’une capuche ou d’un parapluie leur évite un chaud et froid, ou plus exactement le froid, seul perceptible, qui était en train de s’immiscer par strates successives jusqu’au fond de son crâne. La piscine n’était pas très loin de chez elle, mais il fallait quand même prendre le bus et marcher un peu. Elle serait lessivée en arrivant, elle n’aurait plus qu’à déclencher le plan sèche-cheveu d’urgence ! Dans les dernières rues qu’elle devait remonter à pied, les voitures s’en donnaient à cœur joie sans craindre d’asperger généreusement les quelques piétons qui osaient encore braver les éléments. Une fois de plus, elle se réjouit que les dernières rues avant d’arriver à son immeuble leur fussent difficilement accessibles ; même si parfois, quand elle avait les bras chargés et se serait bien évité quelques mètres, elle râlait plus ou moins visiblement quand le taxi ou l’âme généreuse qui la raccompagnait rechignait à franchir les plots de sécurité, ce soir elle savourait cette fin de parcours sans éclaboussures. D’autant plus que la pluie venait pratiquement de cesser, comme si elle avait juste choisi la durée du retour d’Élise pour se manifester.

 

            Elle eut juste le temps de se secouer dehors, un couple de voisins stationnés dans le hall en attendant l’éclaircie lui tenait obligeamment la porte d’entrée pour qu’elle entre au plus vite, elle les remercia, se dirigea vers l’ascenseur d’où sortait un homme qu’elle ne connaissait pas ; que pouvait-il bien venir faire, à cette heure et avec ce temps, dans son immeuble, où elle connaissait tout le monde, pas difficile vu le petit nombre d’appartements…

 

            Après avoir tourné la clé dans la serrure, elle alluma les plafonniers et, sans un coup d’œil, se dirigea vers la salle de bain où elle alluma le radiateur électrique d’appoint et sortit le sèche-cheveu du placard. Enroulée dans un peignoir, elle s’enveloppa d’air chaud, la salle d’eau se transformait en sauna à mesure que l’humidité se mêlait à la chaleur. Bilan positif, les émotions du jour s’étaient noyées corps et biens, elle enfila sa chemise de nuit, se glissa sous la couette avec Limonov qu’elle n’aurait certes pas le temps de finir...

                                                               

 

 

18. Élise 12

 

           

            « Si j’avais pris un parapluie ! » Élise se répétait cette phrase au rythme des cahots du bus que, de dépit, elle avait attrapé ; l’impérieux besoin de marcher, qui l’avait portée hors de chez elle sans réfléchir une seconde aux conditions climatiques, n’avait pas résisté longtemps devant la perspective d’arriver trempée au bureau. Déjà qu’elle entendait jaser derrière son dos depuis quelques jours, pas besoin d’en rajouter au rayon bizarrerie. Quand elle était rentrée du commissariat, la veille, le silence avait soudain envahi le coin-café du couloir central à son approche. Tout en marmonnant son refrain, elle triturait un morceau de papier dans la poche de son imper. « Si j’avais pris un parapluie ! ». Ranimée par un cahot plus fort, elle tira une lettre, toute chiffonnée désormais ; elle ne se souvenait de rien, pourtant. Glissée sous sa porte, ce matin, ou la veille au soir, possible aussi, elle était rentrée tellement vite après la piscine qu’elle avait pu passer à côté sans la voir. Et ce matin, pressée, elle avait dû la fourrer machinalement dans sa poche, décidément elle faisait n’importe quoi, il ne lui restait plus qu’à se tromper d’arrêt et c’était complet ! Non, elle avait encore un peu de marge, elle essayait de déchirer d’une main l’enveloppe vierge quand un coup de frein la propulsa vers ses voisins, un couple de retraités qui arrêtèrent pile de s’engueuler. « Excusez-moi, je suis désolée » Ils la fixèrent, comme bloqués dans leur litanie. « Faut pas croire, c’est plus comme avant. Pour un peu, j’aurais insisté pour que l’autre te cède sa place. Faut pas croire, on n’est pas si vieux quand même. Faut pas croire... » L’arrêt avait été demandé, Élise jeta un coup d’œil, elle descendrait là, elle en avait assez entendu, la pluie s’était calmée, et de toute façon, elle n’était plus bien loin.

 

-                Tiens, te voilà, la forme ce matin ?

-                Ouais... je suis pas en avance...

-                Bah, tu peux pas être toujours la première, laisses-en un peu pour les autres !

-                Quoi, quoi...

-                Relax, on n’a rien sur le feu, laisse la journée commencer en douceur…

 

Elle ne savait pas pourquoi, mais Fabienne, la nouvelle cheffe de service, avait un don. Vous aviez beau arriver le matin sur les nerfs, pas dans votre assiette, elle avait toujours le mot pour vous remettre d’aplomb et vous retourniez à vos dossiers dans le calme, sans marmonner ni vous étaler sur votre vie. On ne peut pas dire qu’elle était toujours la première arrivée, mais, comme par enchantement, elle était là quand c’était nécessaire, comme si elle avait senti que, ce jour-là, à cette minute-là, sa présence était importante. Les problèmes de dernière minute, les enfants malades à faire garder, les vieilles mères qui avaient peur de rester seules, les petites grippes et les gros rhumes, elle avait le mot pour tout. Et ça roulait dans le service. Pour être aussi vigilante et juste en cas de besoin, elle avait dû faire une sacrée formation, ou alors elle avait des ressources personnelles hors du commun. Avant de s’assoir à son bureau, Élise accrochait son imper quand elle vit déborder de la poche droite l’enveloppe toujours fermée. Elle l’avait oubliée celle-là, mais à tout prendre c’était plus facile de l’ouvrir avec un coupe-papier que debout dans le bus, c’était du bon papier vergé, pas facile à décoller avec les doigts, les grands moyens s’imposaient.

 

Ses deux collègues, habituées à plus de discrétion et d’aménité, avaient du mal à cacher leur fou rire derrière les dossiers empilés devant elles. L'espace dans leur bureau, qu'ailleurs on aurait appelé open, ne lui avait jamais paru mériter cet adjectif, tant chacun, ou plutôt chacune, s'accrochait à son petit quant à soi, recréé vaille que vaille, quelques cadres-photos, des piles de dossiers, un écran d'ordinateur, et vous aviez un mur, factice certes, mais qui vous coupait des autres au point que le violer d'un coup d'œil incongru relevait du tabou inexcusable. Pourtant Élise, son coupe-papier à la main, la lettre posée sur la pile de dossiers en souffrance, ne douta pas une seconde que la rougeur qui avait empourpré son visage fût étrangère à ce fou rire. Elle avait chaud, des trainées de sueur dégoulinaient le long de son dos, son cou tremblait, si elle ne sortait pas d'urgence pour trouver de l'air frais et se mettre la tête sous l'eau, elle allait suffoquer. Mais, que faire de cette lettre ? Elle n'avait pas de poche où la glisser discrètement, la laisser c'était courir trop de risques, et prendre sa veste, c’était l’apoplexie assurée. Elle attrapa le premier dossier plastifié sur le coin de son bureau, rouge, pas vraiment discret, la fourra dedans et se rua vers les toilettes sans un regard pour les harpies qui, de dépit, se remirent à se limer les ongles. 

 

-                Qu'est-ce que tu fabriques avec ce dossier tout mouillé ? Qu'est-ce que c'est ?

-                Oh, t'inquiètes, y a pas d'eau dedans, juste quelques éclaboussures sur le dessus...

-                C'est pas la chemise qui m'inquiète, c'est ta tête, tu sors d'un four à vapeur ?

-                Presque, presque, pas mal la formule !

-                En tout cas, dans le bureau, ça caquète... Tu t'es pas encore fait pirater quelque chose ?

-                Là, le piratage, je dois dire, ça serait plutôt côté cœur.

-                Quoi, raconte !

-                Plus tard, plus tard, là il faut que je bosse si je veux faire taire les Érinyes.

-                Oh, Madame a des lettres !!! Bon courage, Blandine…

 

Élise avait profité de la pause-café pour extraire de la chemise rouge glissée dans le premier tiroir la lettre qui lui brulait les doigts, et la mettre dans une des multiples poches à fermeture éclair de son sac à main qu'elle avait lui aussi dument fermé. Elle était dans un dossier compliqué, avec tellement de ramifications qu'elle s'y perdait régulièrement, et le calme relatif durant la pause de ses collègues n'était pas à négliger dans son choix de rester à son bureau au lieu d'aller prendre un café. S'y ajoutaient la nécessité de rattraper le retard accumulé depuis une semaine, la réunion de service programmée à onze heures dont elle avait trouvé l'annonce sur son bureau au retour des toilettes, et le risque d’être rappelée par le commissariat en urgence. Il faut dire aussi qu'elle n'avait aucune envie de se retrouver acculée à parler de cette lettre sous l'effet de telle ou telle allusion ou moquerie. Et puis, le café, il valait mieux qu'elle réduise, elle se le disait depuis plusieurs jours, ses bouffées de chaleur du matin l'avaient encore confortée dans cette résolution. L'heure de la réunion n'était plus bien loin, il lui restait peu de temps pour faire la synthèse de l’avancée de son dossier, elle devrait en donner les grandes lignes, autant s'accrocher sans trop stresser. 

 

Élise était restée assise après le départ de tout le monde, la réunion avait été rapide et efficace, comme toujours avec Fabienne, peut-être un peu trop efficace aux yeux de ses collègues qui se voyaient renvoyées dans les cordes de leur superficialité, peut-être un peu trop rapide aux yeux d’Élise qui sentait que le dossier touffu qui lui encombrait l’esprit aurait mérité plus d’attention. Mais tant pis, elle allait se débrouiller. Elle n’était pas si pressée d’en finir, ce type de dossier réclame de la circonspection, le temps ne lui était pas compté, elle prenait le temps de ranger ses affaires quand la porte s’ouvrit doucement, furtivement, comme par quelqu’un qui se serait senti en faute. Un coup d’œil la rassura, son sac à main était toujours bien fermé. Elle pouvait continuer à ranger ses dossiers.

 

-                Mais, Jean-Louis, qu’est-ce que tu fabriques ? La réunion est terminée, finished, out…

-                Ouais, c’est plutôt moi qui suis out, tu dois déteindre sur moi, ma parole.

-                Trop facile, on oublie et on fait porter la faute sur les autres !

-                On oublie, oui, on oublie tout… Franchement, ça me dépasse, jamais ça ne m’est arrivé d’oublier une réunion… Je dois avoir disjoncté d’un neurone…

-                Parce que tu prétends en avoir plusieurs !!! Bon, y a pas mort d’homme, tout a été bouclé en un temps record, pas le temps de dire ouf. Et personne n’a fait allusion à ton absence, alors pourquoi se gêner ?

-                Parce que tu crois vraiment que Fabienne n’a pas remarqué mon absence ?

-                Oh, Fabienne est assez intelligente pour ne pas faire de vagues si ce n’est pas nécessaire, si elle a quelque chose à te dire, elle trouvera le moment. Par contre, je peux te dire que les Érinyes ont été à la fête.

-                Oh, raconte…

-                À table, si tu veux, je finis de ranger mon bazar et on va à la cantine…

-                OK, m’dame.

 

 

Attablés devant leurs plateaux, lui un bœuf bourguignon trônant au milieu d’une salade russe, une part de camembert et un millefeuille, elle un colin-riz-petits légumes perdu entre un yaourt sans sucre et deux kiwis, ils cherchaient des yeux qui pouvait les connaitre alentour, ou surtout qui pouvait les entendre. Rassurés sur le relatif anonymat auquel ils pouvaient prétendre le temps de leur déjeuner, ils éclatèrent de rire de concert quand leurs regards revinrent sur leurs plateaux respectifs. Difficile de faire mieux dans le genre stéréotypes ! Alors que Jean-Louis se retournait pour saluer au loin une vague connaissance, le mari d’une collègue de sa femme qui travaillait dans un autre service, Élise intervertit les plateaux. Les fous rires redoublèrent.

 

-                Tu veux me faire crever, ma parole ! Comme si ça ne suffisait pas que je sois condamné à cette nourriture fadasse chez moi sous d’insipides prétextes diététiques ! Si je ne peux pas me rattraper à midi, c’est le goulag. Je proteste.

-                Rassure-toi, j’aurais bien du mal à ingurgiter la moitié de ce que tu as sur ton plateau, mon organisme fait de l’obstruction.

-                Petite nature, va… Alors, raconte.

 

La surabondance de détails la surprenait elle-même. Où allait-elle puiser toutes ces ressources ? La brièveté de la réunion n’aurait pas dû lui en fournir autant, et pourtant elle parlait, elle parlait, aucune des remarques d’un tel ou d’une telle n’avait de grâce à ses yeux. Visiblement la cheffe avait voulu recadrer le service, les petits flous qui s’installent, les délaissements imperceptibles parce que progressifs, si bien que les quelques errements ponctuels d’Élise dans les jours qui venaient de s’écouler apparaissaient comme une goutte d’eau dans un océan sans fond.

-                Oui, c’est bien beau tout ça, mais t’as pas autre chose à me raconter, du plus croustillant…

 

Élise s’arrêta net. Mutisme aussi absolu que soudain. Elle avait posé sa fourchette qui jusque-là ne l’empêchait pas de parler en rythme, son front pâlit, ses pommettes rougirent, son soulier battait contre le pied de sa chaise.

 

-                Faut dire qu’un piratage côté cœur, tu ne m’as pas beaucoup habitué à ça depuis quelque temps…

-                Piratage, c’est peut-être beaucoup dire, mais…

-                C’est le côté cœur qui t’embête ?

 

Prise d’une rafale d’éternuements, Élise mit sa main devant sa bouche, silence obligé, et attrapa son sac pour y chercher un mouchoir. Comme dans tout sac de femme qui se respecte, le paquet de mouchoirs avait évidemment glissé tout au fond, planqué sous le portemonnaie, le portefeuille, la trousse à maquillage, les carnets et stylos glanés ici ou là. Un papier s’accrocha aux kleenex, la lettre en vergé ivoire, dire qu’elle en fut étonnée serait exagéré, il lui fallait bien une occasion pour oser en parler. Elle n’aurait certainement pas imaginé, une semaine plus tôt, aller raconter sa vie à Jean-Louis et lui montrer cette lettre, mais leurs échanges juridico-informatiques les avaient rapprochés. Et elle la lui planta sur la table, muette, ses yeux noirs perdus au milieu de son nez rougi.

 

« Chère Élise,

Votre réponse m’a déçu, vous n’en douterez pas. Comment pouvez-vous croire que j’aie fait erreur sur la personne, comme vous me l’avez écrit ? Vous avez semé en moi, chère Élise, bien plus qu’un trouble superficiel, je suis totalement subjugué, depuis notre rencontre je ne vis plus que par les souvenirs dont j’ai essayé jour après jour de préserver la netteté. Mais c’en était trop, je ne pouvais pas plus longtemps me résoudre à rester loin de vous. J’avais besoin de vous voir, de vous entendre, de vous sentir, de vous toucher. Je me suis résolu à prendre des vacances et Lyon se révèle un lieu de villégiature bien agréable, si ce n’est la pluie. Vous ne m’avez pas vu, je vous contemple par la fenêtre depuis plusieurs jours ; vous aimez lire, ce nouveau point commun entre nous me comble. Hier, je vous ai attendue, j’ai failli monter chez vous quand vous êtes rentrée de votre travail, puis les policiers sont arrivés, Dieu que j’ai eu peur, mais vous ne sembliez pas particulièrement affectée à leur départ. Je vous ai suivie à la piscine, comment rêver d’une meilleure occasion de contempler votre corps presque nu ? J’ai hésité à me montrer, mais c’était trop tôt, vous auriez mal pris mon intrusion. Je suis rentré plus vite que vous et vous ai déposé cette missive. J’ai l’impression de savoir tant de choses sur vous, et en même temps de tout ignorer. Votre intimité m’est si proche, je serais bien heureux que vous répondiez à ma flamme sans me forcer à la pénétrer indument. Je suis si près de vous, j’aimerais tant que vous me permettiez aussi d’être proche de vous.

Votre dévoué,

Jules Lespinasse. »

 

 

-                Eh ben dis donc, on peut dire qu’il y va fort, le Lespinasse ! Tu le connais ?

-                Non, ni d’Ève ni d’Adam. Sa première lettre remonte à la semaine dernière, j’en ai parlé au bureau, Angèle m’avait aidée à faire des recherches.

-                Peut-être, je devais être ailleurs. Et tu lui as répondu ?

-                Oui, je me suis amusée à l’éconduire, pour reprendre son vocabulaire.

-                Mais c’est un fondu, c’est pas possible…

-                Tu comprends pourquoi je me sens bizarre aujourd’hui ?

-                Ouais…

-                Savoir qu’il m’observe, qu’il me suit, et de quoi il est capable ?

-                T’as rien remarqué ? Il n’aurait pas réussi à entrer chez toi ?

-                Difficile de savoir, je vois tellement de choses qui bougent en ce moment que je finis pas penser que je suis un peu bancale. Tu vois un peu, s’il me suit partout…

-                Ça te fera un garde du corps, il a pas l’air bien méchant… Trêve de plaisanteries, t’as vu personne rôder ?

-                Non, je crois pas… Ah, si, hier soir, quand je rentrais de la piscine, y avait un type dans le bas de l’immeuble, jamais vu avant, y avait aussi des voisins que je connais…

-                En même temps, dans ton immeuble y a pas mal de monde qui passe…

-                Oui. Bon, il faut que j’y retourne, j’ai encore ce dossier qui me prend la tête. Et c’est pas la sérénité, dès que le téléphone sonne, je sursaute, pensant que c’est le commissaire.

-                Oh panique pas, ça va peut-être leur demander un peu de temps, ils n’ont pas que ton ordi à regarder. Tu veux que je passe ce soir, histoire d’éloigner ton fiancé ?

-                Non, ce soir, j’ai rendez-vous avec ma mère, elle a des trucs à me raconter, ça promet.

 

 

 

19. Élise 13

 

 

Mais, pourquoi avait-il fallu qu’elle donne rendez-vous dans un endroit pareil ? Pour sûr, elle n’était pas dans son assiette. Avoir fixé le République, et à sa mère qui n’avait jamais supporté plus qu’elle-même l’idée de regarder un match, ni en vrai, ni à la télé ; surtout que maintenant le café allait être envahi d’écrans en nombre, comme si un seul ne suffisait pas, il fallait qu’ils en clonent un peu partout, histoire qu’aucun réfractaire ne se cache dans un coin. Et quand il n’y avait pas de match, c’étaient les étudiants, surtout en fin de journée, à la sortie des cours ils se retrouvaient là, pas loin de Bellecour, le patron connaissait une bonne partie de ses habitués, il passait régulièrement de table en table, l’ambiance quoi… Dire que c’était ce qu’elle cherchait ce soir aurait été abuser. Et comme en plus elle était en retard, si jamais sa mère avait un peu trop attendu à son gout, c’était le clash assuré. Décidément, tout allait de guingois, maintenant ce tordu qui la poursuivait. Heureusement, elle avait profité de l’appel du commissaire l’informant qu’ils devaient poursuivre encore un peu les investigations pour lui en toucher deux mots. Il devait passer jeter un coup d’œil alentour, vérifications d’usage d’un professionnel, elle se sentait un peu plus rassurée, mais quand même. Dans quel monde on vit !

 

Bizarre, sa mère n’était nulle part. Elle ne l’avait pas vue dans la terrasse chauffée couverte, désormais envahie par les fumeurs, elle ne la voyait pas dans la première salle, ni sur les banquettes rouges, ni sur les chaises bistrot qui avaient résisté à la mode du design, pas le genre de sa mère d’aller se mettre où personne ne la voie.

 

-                Élise, Élise, je suis là…

 

Assise dans un renfoncement, lui tournant le dos, elle avait échappé à ses recherches. Mais elle n’avait pas perdu son temps et, devant un journal ouvert, elle sirotait déjà un apéritif, quelque chose de rouge, un Porto, un Martini… Élise ôta son imper qu’elle accrocha à une patère un peu plus loin et vint s’assoir à la table de sa mère, face à la salle. Le café était plein, ou presque, et finalement le choix de cette encoignure n’était pas si mal, plus discret que les tables du devant, bruyantes et passagères.

 

-                Bonsoir maman, ça va depuis samedi ? Superbe, cette tenue, tu as l’air en pleine forme, dis donc…

-                Je n’en dirais pas autant de toi, t’as vu ta tête, tu sors d’une essoreuse ? Tu aurais au moins pu te coiffer avant de venir !

-                Non, c’est du bureau que je sors si tu veux tout savoir, et la journée a été rude.

-                Évidemment, si tu traines cette tête de chien battu toute la journée…

-                Je fais la tête que je peux…

-                Bon, écoute, il faut que je te parle.

 

Décidément, sa mère ne changerait pas. Élise pourrait bien défaillir ou s’écrouler sur place, sa mère continuerait à raconter ses histoires sans se détourner d’un iota de sa trame. Sa dernière conquête opacifiait ses pensées, elle était sur un nuage, cette fois c’était le bon, elle en était certaine ; bel homme, prévenant, gentil, cultivé… Élise en était bien, dans ses pronostics, à trois mois fermes avant de récupérer sa mère en larmes, au plus froid de l’hiver, dans les jours de traine des résolutions du nouvel an, quand sa mère lui saisit le poignet, la tirant d’un coup de sa douillette rêverie.

 

-                Mais, tu ne m’écoutes pas !!! Où tu as la tête encore ? Je t’avais bien dit, pourtant que j’avais besoin de te parler…

-                Oui, oui…

-                Et puis, arrête de dire oui oui…, tu as passé l’âge, non, secoue-toi un peu !!!

-                …

-                Et voila, facile, c’est la grande muette !!! Secoue-toi, j’te dis.

-                Écoute, maman, c’est toi qui vas m’écouter, maintenant. Ça suffit. Déjà samedi tu m’as bassinée avec tes histoires, alors là, ça déborde !

-                Quoi, quoi, comment tu me parles ?

-                Comment je te parle ? Mais comme toi, maman. Jamais tu ne m’écoutes, jamais tu ne me demandes si je vais bien, si j’ai des soucis. Eh bien, là je te dis tout net que ça ne va pas, que j’ai des soucis, et des gros. Alors, tu fais ce que tu veux de ce que je te dis. Mais c’est dit.

 

Elle tira son sac de sous la table, bizarre qu’aucun serveur ne soit venu lui dire qu’il ne fallait pas, que c’était imprudent de laisser trainer son sac, elle farfouilla dedans pour en extraire un paquet de mouchoirs. Non, elle n’allait pas se mettre à pleurer, pas ça, mais une nouvelle crise d’éternuements s’annonçait, décidément elle avait dû prendre froid avec toute cette humidité. Le toucher de la lettre enfouie et froissée lui tira un léger sourire qu’elle effaça aussitôt, elle ne dirait rien, elle ne lui ferait pas ce plaisir.

 

-                Bon, Élise, je suis désolée, je ne savais pas. Tu sais, avec ton frère qui n'est plus tout près, depuis la mort de ton père, je n’ai plus que toi, et Manon. J’ai toujours pris son parti, c’est vrai, tu dois m’en vouloir…

-                Oh, c’est pas ça, maman. Manon, je ne sais pas ce qu’elle fabrique, c’est pas un ange, c’est pas impossible qu’elle soit allée un peu trop loin, mais c’est pas d’elle que je veux parler. C’est plus grave, et toi, tu ne vois jamais rien.

-                Et qu’est-ce que je devrais voir si tu ne me parles pas, comment je peux deviner ? C’est quoi, ton problème, c’est avec un mec ? Ou les mecs ?

-                Et c’est reparti, comme si y avait que ça dans la vie. Bon, maintenant c’est terminé, j’en ai assez entendu pour ce soir, vu ce qui m’attend, je préfère rentrer.

-                Qu’est-ce qui t’attend ? T’en as de ces cachoteries… Bel homme au moins ?

-                Alors, puisque tu restes dans cette veine, je dirais que j’hésite entre un commissaire mastoc, un collègue marié et un fou furieux…

 

Élise prit son sac, fit signe au serveur et se mettait debout quand elle fut arrêtée brutalement dans son élan par une main ferme qui la plaqua sur sa chaise.

 

-                Vous désirez, Madame ?

-                Ah oui… finalement j’ai rien pris… pourquoi je voulais payer…

-                Mais il n’est pas trop tard, Madame, vous n’allez pas nous quitter déjà, vous n’êtes pas bien chez nous ? Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

-                Si vous le prenez comme ça… Apportez-moi quelque chose de fort…

-                Un whisky, à cette heure-ci, cela vous conviendrait ?

-                Allons-y pour le whisky. Sonnée pour sonnée, autant aller jusqu’au bout.

 

Sa mère la regardait, visiblement décontenancée, fautive d’un geste excessif qui risquait de sceller la rupture. Où avait-elle trouvé cette force ? Certes elle affichait une excellente condition physique, qu’elle avait le temps d’entretenir, mais leurs années d’écart auraient dû donner l’avantage à Élise, il fallait qu’autre chose intervînt pour qu’elle se laisse ainsi faire. Elle regardait sa mère qui ne disait plus rien. Qui était la plus sonnée des deux ? difficile à savoir. Le serveur déposa devant Élise un verre contenant un breuvage blond et une coupelle de cacahouètes. Depuis quand n’avait-elle pas bu de whisky ? Son mari en prenait tous les soirs, ou presque, depuis leur séparation elle avait dû oblitérer cet alcool de sa mémoire. Elle y plongea les lèvres, que c’était fort. La première gorgée lui piqua les yeux. Finalement, la tenue de sa mère n’était pas terrible, pourquoi était-elle allée la complimenter dès son arrivée, à jouer la bonne petite fille. Même pas passepartout, un chemisier aux couleurs un peu trop vives, comme d’habitude, mais avec une veste aux tons décalés qui frisait le mauvais gout. Et une nouvelle coiffure toute gonflée, style Desesperate housewives. Peut mieux faire. Elle nous avait habitués à plus de classe, Catherine !

 

-                Élise, tu as ta vie, j'ai la mienne, je ne me suis jamais permis de reproches sur ta vie...

-                Directement, non...

-                Directement non, en effet, ce qui ne m'empêchait pas de ne pas approuver...

-                Ah, tu vois...

-                De ne pas approuver certaines de tes décisions, ta séparation...

-                Mais il me trompait, sans vraiment se cacher, il ne m'aimait plus...

-                Qu'est-ce que tu sais de l'amour ? Est-ce que c'est juste de tomber amoureux du premier venu, puis de le jeter comme un kleenex dès que ça ne va plus ; non, l'amour, ça se construit, comme une famille...

-                Tu peux bien parler, toi, avec tes amours à répétition, c'est pathétique ; si tu veux savoir, j'en suis à chaque nouveau récit à évaluer combien de temps ça va durer, c'est ce qui t'a fait croire que je ne t'écoutais pas, tout à l'heure.

-                Pathétique, tout de suite les grands mots ! Qu'est-ce que tu crois que je cherche ? L'amour, je l'ai connu, bâti, consolidé, protégé, jusqu'à ce que la vie, ou la mort m'en enlève une partie. Il me reste vous, que je ne veux pas encombrer, alors, je vous suis de loin. Et pour le reste, j'essaie de combler mon quotidien... Si je trouve un petit quelque chose qui peut ressembler à de l'amour, je prends, je profite du moment...

-                Oui, mais tu n'as pas divorcé, tu as eu la chance de rester avec papa...

 

Catherine éclata de rire, puis se mit à tousser, rire et toux se mêlaient au point que l'on pouvait difficilement savoir lequel l'emportait sur l'autre. Élise restait coite, clouée sur sa chaise, son paquet de mouchoirs était resté sur la table, elle le lui tendit... Sa mère, menaçant de s'étouffer, venait de héler le garçon qui accourut, un verre d'eau à la main. Catherine l'avala d'un trait, reprit son souffle et en profita pour commander un second porto, elle en avait bien besoin.

 

-                Tu me fais rire avec tes grandes théories, comme si divorcer était une fatalité ! Non, non et non, divorcer est un choix...

-                Ah ça, c'est la meilleure, tu en as de bonnes ! La preuve c'est qu'il n'a pas fallu longtemps pour que Manon ait une belle-mère et une nouvelle fratrie...

-                Évidemment, si tu laisses la place libre. Tu crois qu'une vie de couple c'est toujours tout rose. Si tu veux tenir sur la durée, ça suppose quelques aménagements, si tu pars d'emblée avec l'idée d'un amour absolu qui doit durer toujours, tu es foutue d'avance...

-                Oui, mais il y a des limites, quand même !

-                Limites que tu fixes, et que tu négocies, sans cesse, un couple, c'est comme avec les gosses de maintenant, tu négocies tout, et tu t'en sors, sinon, tu perds tout, les gosses se cabrent et te le font payer, les conjoints se barrent...

-                Philosophie à deux balles...

-                Peut-être, mais c'est mieux que pas du tout, et si tu étais un peu moins coincée côté sexe, tu ferais peut-être moins fuir les hommes !

-                Quoi, quoi... Comment tu me juges ?

-                Juge ou pas, c'est un autre débat. Un autre jour, là il faut que j'y aille...

 

Le téléphone d'Élise venait de vibrer, elle jeta un coup d'œil, un numéro qu'elle ne connaissait pas à priori, pourquoi décrocher ? Sauf que là, ça insistait, et qu'il y avait déjà plusieurs messages, elle n'avait pas entendu le vibreur avant, probablement trop prise par la conversation. Décidément, depuis qu'elle laissait son portable ouvert... Elle finit pD répondre avant la fin des sonneries, le commissaire, il avait déjà essayé plusieurs fois, il était passé dans les environs de son appartement, il avait des choses à lui dire, si elle ne rentrait pas trop tard il ferait un détour.

 

-                Bon, ça tombe bien, moi aussi, on m'attend...

-                Alors bonne chance, pense à ce que je t'ai dit, mets toutes les chances de ton côté !

-                Hélas, il ne s'agit pas de ça...

-                Taratata, on ne sait jamais. Et pour ne pas te prendre en traitre, il faut que je te dise...

 

Elle se levait déjà, enfilait un manteau léger bleu marine et blanc qui adoucissait l'équilibre général de sa tenue, et posant un billet sur la coupelle, elle jeta son sac sur son épaule et tendit la joue à sa fille.

 

-                Oui, il faut que je te dise, j'ai rendez-vous avec Manon, il parait qu'elle a des choses à me dire.

 

Et elle se sauva sans laisser à Élise le temps de la moindre réaction.

 

 

20. Variations VII

 

 

Lyon, le mardi 25 octobre

 

La contemplation de la haute mer m'apporterait-elle plus de contentement que celle d'une jeune personne à la recherche de son âme ? Les affleurements continus de vagues contenues, avares de laisser sourdre les écumes blanches de leurs profondeurs dissimulées, peuvent me garder des heures en éveil, voyageur impassible fixant le hublot comme un écran de télévision qui oublierait de changer d'image, dans un défilement perpétuel du semblable que mon œil peu exercé prend pour le même, curieux pourtant de la fascination qu'exerce sur l'esprit cette répétition sans fin. A défaut de haute mer, dont hélas je ne peux profiter que quelques semaines par an quand, loin de Lyon et de mon bureau je peux m'offrir l'illusion d'un voyage au long cours, je fais régulièrement un détour par les quais et plonge mon agitation, pour un temps que je mesure mal tant il m'échappe, dans les profondeurs du fleuve aux clapotements obscurs. Dire que j'en sors serein serait excessif, mais jusque-là l'apaisement avait suffi à ce que mon sommeil ne fût jamais troublé. Ces dernières nuits ont démenti mon orgueil, et m'ont ramené à la piètre réalité de l'humain pris, sans l'avoir prévu ni même supposé possible, dans les circonvolutions d'une âme en état d'inquiétude.

 

Ce soir, en rentrant, je fus subitement pris par le besoin du détour. Ma journée, jusqu'aux trois quarts, avait été plutôt morne et monotone, dossiers qui se répétaient sans aucun fait saillant qui puisse accrocher mon intérêt, quand le bureau d'accueil m'a appelé pour me demander si je pouvais prendre un rendez-vous imprévu, non enregistré dans mon agenda, que je n'étais pas obligé d’accepter, mais la personne insistait, une jeune femme, Manon... Ce prénom eut raison de ma morosité, je me redressai imperceptiblement sur mon fauteuil, la curiosité titillait mes sens, une vague de moiteur descendait le long de ma colonne vertébrale, la jeune personne m’élevant sans conteste au-dessus de  l’indifférence professionnelle, réelle ou simulée, que j’arbore habituellement. Des questions confuses m’envahissaient que son entrée hâtive balaya sans façons.

 

Coiffée d’un passe-montagne, couvre-chef pour le moins décalé en cette saison et en ces circonstances, le dos envahi par un énorme sac à dos, la version vingt-et-unième siècle d’Alexandra David-Néel qui se tenait devant moi m’arracha, une fois passés les premiers instants de stupeur, un fou rire d’un élan dont je ne me croyais plus capable depuis longtemps… Les yeux qui s’écarquillaient en ma direction à mesure que mon rire enflait n’arrangeaient pas les choses, ce n’est pas la double articulation du langage que j’avais perdue, mais la toute bête possibilité d’articuler. La vague de moiteur ne se satisfaisait plus de mon dos, elle submergeait peu à peu ma poitrine, ma gorge, mes bras, mes jambes, je n’aurais plus bientôt un centimètre carré au sec. La demoiselle, qui d’habitude me tendait la main dès son arrivée, sa manière de sceller un pacte de confiance, restait en retrait de mon bureau, debout, ou plutôt courbée sous le havresac, n’osant ni me saluer, ni s’assoir, ce qu’elle aurait eu du mal à faire sans se débarrasser. Et c’était prendre le risque de voir mon rire redoubler… Taiseuse comme je ne l’avais jamais connue, elle attendait, rosissant à son tour sous l’effet de l’effort, ou d’une vague gêne qui risquait de muter en honte fatale à cet âge si je n’y prenais garde. Je ne l’avais jamais vue dans un tel état d’hésitation, les deux fois où il m’avait été donné de la rencontrer, elle m’avait ébloui par une assurance, voire une fierté peu commune à la vingtaine. Si je ne réagissais pas rapidement, j’allais droit à un effondrement dont elle ne se remettrait pas. Je pris sur moi, allai chercher au plus profond quelques longues inspirations et retrouvai ma mesure : « Vous partez au Pôle Nord ? »

 

Déjà je m’en voulais de cette phrase idiote, qui ne faisait que souligner l’incongru. Mais elle était lancée, je ne pouvais revenir en arrière, autant Renchérir… « Désolé, je dépasse les bornes. Bonjour Mademoiselle ! » Son bonjour à peine audible me fit de la peine, je l’encourageai à se débarrasser, elle devait souffrir du poids et de la chaleur, elle ferait mieux de se mettre à l’aise pour m’expliquer le but de sa visite, j’allais d’abord nous chercher deux verres d’eau, nous en avions bien besoin. Les verres d’eau s’accompagnèrent bientôt de deux cafés, leur chaleur n’était pas nécessaire, mais leur coup de fouet réconfortant, argument choc pour la collègue rencontrée dans l’escalier qui avait accepté d’aller les chercher à ma place, je ne pouvais pas m’absenter plus longtemps, fut le fut bienvenu. J’aurais pu, personnellement, m’en passer, ma tension avait suffisamment monté depuis un quart d’heure, mais elle non, au vu de ses mains entourant précieusement le gobelet. Elle n’avait toujours pas prononcé un mot, et moi, après les premières bévue et formalités, je séchais, parler plus risquait de m’entrainer sur un terrain sensible. Son visage revenait peu à peu à sa couleur naturelle, ses mains ne tremblaient plus, repliée sur elle-même, elle semblait plus enfoncée dans un fauteuil qu’assise sur cette chaise pourtant peu confortable en face de moi. Les secondes, les minutes, s’écoulaient dans ma tête, comme rythmées par un sablier ou, pire sur le plan sonore, par un métronome. Les bruits de voix du couloir alourdissaient notre silence. Combien de temps pourrais-je résister en face de cette souffrance qui transpirait sous des apparences saugrenues ? Je me levai, allai à la fenêtre entrouverte, respirai en observant une livraison qui avait lieu en-dessous, un camion déversait une montagne de cartons que deux livreurs plaçaient sur des diables, leur efficacité était impressionnante;

 

« J’me tire, j’ai fait une connerie ! » Ces quelques mots, jetés plus que prononcés, me ramenèrent au réel, nonobstant leur matière presque inaudible. Avant que je pusse la questionner sur l’étendue et la nature de la stupidité qu’elle annonçait, elle continuait : « L’affaire de ma mère, arrêtez-tout, on n’en parle plus, vous m’avez jamais vue, vous me connaissez pas... » Je n’eus pas le temps de répliquer qu’elle avait endossé son sac et saisi son passe-montagne dont elle se coiffait à nouveau, l’incognito était parfait. Cette atmosphère de roman policier, à laquelle, si je m’en délecte durant mes soirées de solitude, je suis peu habitué dans la vraie vie, commençait à m’amuser. Craignant un nouveau fou rire, je me raidis dans ma position verticale et durcis mon visage avant de tenter une percée : « Manon, vous permettez que je vous appelle Manon, que vous arrive-t-il ? Prenons le temps d’en parler… » Insensible à ma tentative, elle était déjà près de la porte quand, à ma nouvelle question : « Mais, où allez-vous ? Je voudrais tant vous aider… », elle se retourna, me fixa droit dans les yeux pendant dix bonnes secondes, enfonça son passe-montagne sur ses yeux et franchit la porte sans un mot supplémentaire.

Je n’en saurais pas plus, il me fallut peu de temps pour m’en convaincre, juste celui que tous les collègues présents dans l’agence à cette heure-là convergent vers mon bureau, suivis, ou précédés, d’un feu d’artifice de quolibets qui allaient du plus enjoué au plus sarcastique. J’allais la payer longtemps, mon amène sollicitude pour cette jeune personne que j’avais eu du mal, j’en conviens, à laisser enfermée dans un dossier. Étourdi par leurs salves, je n’eus pas le courage de la rattraper, ce qui, entre nous, se serait avéré une fort mauvaise idée. Je ne saurais pas ce qui justifiait ce bagage et ce camouflage. Je ne saurais pas pourquoi sa rancune envers sa mère s’était soudain volatilisée. Je ne saurais pas non plus sur quels faits reposait sa culpabilité dont les effluves flottaient encore dans mon bureau. Je pris le parti d’en rire avec mes collègues puisque aucune autre attitude n’était tenable : l’un mimait la démarche voutée sous un sac à dos, l’autre donnait à ses mains plaquées sur son front la forme d’une cagoule ; j’étais face à une découverte, celle de l’immense talent théâtral qui régnait dans ce service et dont je n’avais jamais, jusque-là, pris conscience. Ou peut-être que si, mais sous d’autres formes, tant nos circonvolutions avec les clients, pour leur faire admettre l’inadmissible en matière d’assurance, relèvent bien de l’art dramatique. Je sentais que, dans ce dossier Manon Vaneau, j’avais franchi une ligne qui m’avait fait perdre la réserve de mon affectation habituelle, ce que les plaisanteries de mes collègues pointaient avec finesse. Le fou rire, juste masqué par une gravité feinte, me submergea de nouveau, entrainant dans son sillage tous ceux qui n’étaient pas appliqués à une imitation. L’ambiance n’avait jamais été aussi drôle dans nos services qui brillent plutôt, en général, par la gravité à laquelle nous sommes contraints. Je ne remercierais jamais assez Manon pour ce joyeux intermède. Je n’aurais probablement jamais l’occasion de la remercier.

 

Accoudé devant le fleuve, au retour d’une journée dont je n’aurais pas imaginé qu’elle se terminât dans une telle bonne humeur, le visage de Manon m’obsédait. Qu’avait-elle voulu me dire ? Me faire comprendre ? Elle m’avait dessaisie brutalement d’une affaire dont je n’aurais jamais dû m’occuper, elle n’était pas de mon ressort ; et, hormis l’orgueil de pouvoir me hisser au-dessus d’une médiocrité quotidienne, je ne vois pas ce qui a pu me pousser à me mêler de sa vie. Que pourrais-je bien connaitre des souffrances d’une jeune femme d’aujourd’hui moi qui ai toujours vécu seul, et qui ne me souviens même pas d’avoir été jeune ? Je dois en convenir, les profondeurs du fleuve aux clapotements obscurs ont failli, ce soir, à me rendre ma sérénité, et j’ai toute raison de craindre que mon sommeil ne puisse qu’en être altéré. Pauvre Manon, vers quels cieux vogues-tu ?

 

 

21. Élise 14

 

 

Le parvis de la Part-Dieu se nimbait d’une douceur de fin de journée hors-saison, les pluies des derniers jours avaient installé une atmosphère orageuse dans laquelle alternaient giboulées et coups de chaud. Les passants pressés, qui avec l’imper sur le bras, qui en manches courtes, qui le parapluie débordant du sac, se croisaient gauchement, obligés, pour ceux qui auraient aimé traverser au droit, de contourner l’énorme ensemble de sculptures modernes qui occupait le centre de la place. Et ils ne prêtaient pas attention à un énorme sac à dos appuyé contre le tronc d'un arbre, ni à la silhouette avachie au pied, les cheveux ébouriffés sortant d’une collerette, sorte de cagoule de laine roulée autour du cou. Un téléphone, dont la sonnerie venait de se répéter, sortit d’une poche masquée par des couches de vêtements. « Oui, j’arrive, je suis là, dehors, j’t’ai pas vu arriver. »

 

Catherine, installée au seul café à peu près correct de cette gare, rageait d’attendre, alors qu’elle était arrivée en retard sur l’heure fixée. Elle buvait un Perrier en tapotant sur la table, la patience n’était pas son fort, et ce soir-là encore moins que d’habitude. Déjà qu'elle venait de quitter sa fille qui filait un mauvais coton, qu'elle venait de faire tout ce chemin vers la Part-Dieu, dans un quartier qu’elle n’aimait pas beaucoup, à l’opposé de chez elle, et voilà qu’en plus elle poireautait. Une masse informe, hirsute, s’approchait, dont elle s’efforçait de détourner le regard, concentrée sur son portable désespérément muet depuis des secondes qui lui paraissaient éternelles. Un énorme sac échoua à ses pieds, la masse s’approcha d’elle.

 

-                Mais, c’est toi, qu’est-ce que tu fais avec ce barda ? C’est la meilleure…

-                Je… je… Bonsoir, Mamie !

-                Bonsoir, ma chérie ! Mais, qu’est-ce qui t’arrive ? Un peu plus, j'n'te reconnaissais pas…

-                Oui, oui, je sais, t’es pas la première à m’le dire ; au moins, toi, t’éclates pas de rire…

-                Oh, non, j’aurais plutôt envie de pleurer en te voyant avec ce harnachement deux fois gros comme toi. Et découvre-toi un peu, tu vas étouffer ! Combien de couches tu as sur le dos ? Ce truc en laine roulé dans le cou, qu’est-ce que c’est ? Tu vas attraper la mort, ma parole…

-                Bof, au point où j’en suis !

 

La grand-mère, debout, avait retrouvé les gestes efficaces pour aider sa progéniture à revenir à une apparence humaine. « Maintenant, tu peux t’assoir. Mais, qu’est-ce que tu disais tout à l’heure ? J’ai pas entendu. » Elle fit signe au serveur et commanda un coca, light, oui, s’il avait, elle se rassit et se tourna vers sa petite-fille qui finissait d’enlever son tour de cou. « Il va falloir que tu m’expliques, Manon, ce que tu fabriques avec ce passe-montagne et ce sac à dos. Tu prends le large, sans rien dire à ta mère, c’est ça ? Et tu comptes aller loin ? Ta mère, je viens de la quitter, elle va pas fort, j’comprends pas ce qui se passe, elle m’a piqué une crise, à son âge… Décidément, la solitude ne lui réussit pas, cette espèce de célibat dans lequel elle se complait, elle a de ces mystères, comme si j'n'voulais pas l’écouter… Et toi, maintenant, qui me donnes rendez-vous dans cette gare, loin de tout, tu veux ma peau, ou quoi ? Cette gare, c’est de là que tu comptes partir ? Et tu vas loin comme ça ? Moi, à ton âge, si j’avais pu, c’est ce que j’aurais fait, tout larguer. Mais c’était pas facile, le monde était plus grand que maintenant, tout était loin, difficile, cher. Alors, je suis restée. Remarque, je n'regrette rien, j’ai eu une bonne vie, ton grand-père était un homme bien, deux bons enfants dont je me suis bien occupée. Et maintenant, j’ai du temps, de l’argent juste c'qu’il me faut pour vivre correctement, j’ai mes amis, mes activités… Mais je sais toujours pas ce que tu fabriques avec ce barda, où tu comptes partir… »

 

Manon sirotait son coca à la paille, le dos juste appuyé sur le dossier, ses cheveux avaient retrouvé une forme presque sage, son visage une couleur enfantine ; elle regardait sa grand-mère qui faisait de grands gestes en parlant, parlant, sans s’arrêter…

-                Mais, tu pourrais me répondre, au moins, je me serais pas déplacée pour rien !

-                Mamie, calmos, on peut pas en placer une, je suis pas venue pour que tu me fasses ton autobio, ta vie je la connais, ça va pas le faire, basta, je me tire, merci pour le coca !!!

-                Calmos, toi aussi, ma petite, après la mère, la fille, je ne sais pas ce que vous avez aujourd’hui, mais c’est ma fête. Alors stop, mais tu ne pars pas comme ça, c’est clair.

-                C’est clair, si on veut, c’est clair pour qui ? J’hallucine, qu’est-ce qui te prend, mamie, toi qui voyais toujours tout, avant ? Là j’arrive comme un zombie, l’autre que j’ai vu tout à l’heure, il s’en est pas remis, j’ai pas pu décrocher un mot, juste lui dire qu’il arrête tout avec maman, que j’ai fait une connerie. Et toi, tu vois rien, tu continues à blablater…

 

Penchée sur son sac dont elle essayait d’attraper les brides pour l’envoyer sur son dos, Manon s’était levée tout en parlant quand une main rageuse la rassit, au bord de la gifler. « Tu arrêtes ta crise et tu m’expliques ! ». Manon s’était mise à trembler sous cette esquisse de gifle, elle était blanche, ses doigts frissonnaient. Elle sortit son passe-montagne de sa poche et commença à s’en recouvrir la tête, ses yeux fixaient le bout de ses baskets, ces quelques phrases avaient épuisé son quota de calme et de paroles. Son dos se ratatinait, comme dépourvu désormais de toute velléité de colonne pour le soutenir. Le verre de coca était vide, le bout de la paille trempait dans une flaque marronnasse. Le serveur arriva avec deux verres de porto ou d’un quelconque vin cuit, elle ne leva pas les yeux. Catherine en saisit un, enfourna une poignée de cacahouètes, puis trempa les lèvres dans son verre qu’elle reposa aussitôt. Ses mains recouvrirent celles de Manon, d'un geste maternel, lui communiquant une chaleur dont celle-ci avait bien besoin. Elle l'observa un moment, muette, les yeux légèrement humides… La table d'à côté bourdonnait, le groupe qui l'occupait jusque là dans un calme relatif rassemblait ses affaires, les annonces de train à peine audibles ne dérangeaient personne, seul un panneau clignotant dans le coin du café évitait aux voyageurs étourdis d'oublier l'heure du départ. Un jeune homme, les dreadlocks en bataille, buta dans le sac de Manon du bout de ses rangers qui, déjà délacées, bâillèrent jusqu'en bas de leurs languettes. Catherine le retint dans sa chute, l'agrippant fermement par le coude.

 

-                Oh, merci, merci, désolé, faut toujours que j'me prenne les pieds dans le tapis, comme dirait ma grand-mère ! J'ai rien cassé au moins ?

-                Allez, allez ce n'est rien, c'est vous qui auriez pu vous casser quelque chose, pour nous, je crois que le mal est déjà fait. Allez, allez, filez, sinon vous allez rater votre train, gardez vos salamalecs pour un autre jour...

-                Merci Madame, au revoir Mademoiselle !

-                Bon voyage, jeune homme !

 

Elle le suivit des yeux pendant qu'il courait avec son petit sac à dos pour rattraper les autres. Manon fit un signe de tête, un salut à peine perceptible, mais qui n'échappa pas à sa grand-mère.

 

-                Tu le connais ?

-                Ben non, jamais vu... Comment je le connaitrais ?

-                Aucune idée, mais vu comme il t'a saluée ! Il est mignon, y a pas à dire, derrière son look un peu grunge, mais ça lui passera.

-                Mais Mamie, tu regardes les d'jeun's maintenant, c'est du propre !!!

 

Manon éclata de rire, d'un rire sonore qui fit se retourner un couple assis près de la porte, et lui valut une courbette admirative, ou compatissante, du serveur qui avait observé la scène précédente. Et la dispute familiale, qui ne lui avait probablement pas échappé non plus, semblait s'être dissoute dans cette humeur enchantée.

 

-                Ça s'arrose, Mademoiselle, vous devriez boire votre Porto!

-                Si vous trinquez avec nous...

-                Pas possible, pas pendant le service, mais le cœur y est !

 

Aussi rouge qu'elle était pâle quelques minutes plus tôt, elle se tourna vers sa grand-mère :

-                Mais qu'est-ce qui me prend ? J'ai encore jamais fait ça...

-                Qu'est-ce que t'as jamais fait ?

-                De proposer à un serveur de trinquer... J'délire, là, ou quoi?

-                Non, non, t'inquiète, tout va bien, je suis contente de te voir rire et de repartir sur de bonnes bases. Peut-être qu'on pourrait parler, maintenant, qu'est-ce que tu en penses ?

 

Manon se renfrogna, une ombre légère passa sur son visage, son regard se perdit dans le vague. Sa grand-mère l'observait, sans se décider à brusquer les choses, elle attendit quelques instants avant d'ajouter : "Quand tu seras prête, bien sûr." Le serveur vint apporter la note, il finissait son service et devait encaisser, son sourire ramena Manon quelques instants en arrière, elle se leva en disant :

-                OK, mamie, mais pas là, c'est trop compliqué...

-                Où on peut aller, alors ? Dehors ? Mais, avec ton barda, pas facile...

-                Chez toi, c'est possible ? Y a un bus, à cette heure-ci ?

-                Oui, mais alors, tu ne pars plus ?

-                Chais pas, pas tout de suite, j'ai réfléchi, t'as raison, faut qu'on parle…

-                Mais, dis donc, tu réfléchis vite, toi !

-                Le privilège de l'âge, Mamie, le privilège de l'âge...

 

 

La pénombre baignait l'appartement d'une atmosphère apaisée. Le sac à dos ventripotent avait rejoint la petite chambre du fond, dernièrement désertée, où Manon avait souvent cherché refuge, quelques années plus tôt, lors des disputes de ses parents. La chambrette était propre et fraiche, le lit toujours prêt, attendant ses improbables visites ; elle y jeta en vrac les quelques couches de vêtements dont elle se défit et vint retrouver sa grand-mère dans la cuisine qui, plutôt grande pour un appartement aux proportions réduites, offrait, avec ses deux fenêtres en angle, un coin rêvé pour les confidences. C'est là où elle venait raconter les dernières péripéties de la cellule familiale, ses peurs de la voir se disloquer, puis, quand celles-ci s'étaient vérifiées, sa souffrance de ne plus trouver sa place dans une recomposition qui tenait peu compte d'elle. Sa grand-mère la consolait, la rassurait comme elle pouvait, tâchant de trouver un peu de force dans cette période difficile, où son couple à elle aussi se défaisait, de manière irrémédiable, sous le coup de la maladie. Puis Manon avait pris le parti de son père, sa mère avait souffert de ce choix qui la laissait seule face à la disparition de son propre père, Manon avait minimisé ce deuil, comme si l'occulter suffisait à conserver la mémoire de son grand-père. Catherine avait dû faire face, plus de mari, des disputes continuelles entre sa fille et sa petite-fille qui venait souvent la voir et tâchait de la mettre de son côté, et elle y réussissait souvent, tant Élise était insaisissable. Le temps avait passé, Manon s'éloignait, Élise se rapprochait, et elle, Catherine, avait estimé, un jour, qu'elle en avait assez fait et qu'il était temps qu'elle pense à elle. Elle écoutait moins, elle parlait plus, on le lui avait assez reproché ce jour, mais enfin, si c'était le prix à payer pour exister par elle-même !

 

-                Tiens, Manon, ma chérie, je t'ai préparé un chocolat chaud, ça va te faire du bien, tu vas voir, avec de la brioche, tu as de la chance, mes copines n'ont pas tout mangé !

-                Oh, merci, mamie, t'est top, vraiment, comme quand j'étais petite…

-                Bon, si tu me racontais, maintenant, qu'est-ce qui se passe ? Si tu as fini de poser ton barda ?

-                Barda, mamie, t'as de ces mots, y a bien que toi pour employer des mots pareils…

-                Ah, je vois que l'esprit critique t'est revenu !

 

            Manon parlait, sa grand-mère buvait ses paroles sans voir que la nuit était tombée, sans penser à allumer la lumière. Leurs tasses de chocolat étaient vides, et refroidies, mais elles continuaient à les entourer de leurs mains, s'accrochant à leur rondeur comme à ce reste de familiarité nécessaire pour affronter l'innommable. Comment avait-elle pu en arriver à mentir ainsi, sa propre petite-fille, à qui elle croyait avoir inculqué l'infaillible sincérité qui conduit, au minimum, au respect de la vérité ? Catherine avait du mal à connecter les fils du récit qu'elle entendait, cette histoire grossière, ces bidouillages dignes de la pire série télévisée. Comment discerner, dans ce qu'elle racontait, la part d'invention, d'illusion ? À force de se disputer avec sa mère, elle avait pu rêver de se venger de ce prétendu abandon dont elle souffrait. Et cherché le moyen de lui pourrir la vie, sans se douter que c'était d'abord elle-même qui allait en pâtir.

 

-                Bon, ma petite, je suis perdue dans toutes tes histoires. Si on faisait une pause, je nous prépare quelque chose à manger…

-                Pas faim…

-                Comment ça, pas faim, je vais préparer des pâtes, tu vas voir si tu n'as pas faim. Tu vas m'aider, ça te changera les idées, va me chercher des ognons dans la réserve, pour la sauce. Après, nous reprendrons tranquillement, pour que j'essaie d'y comprendre quelque chose…

-                Mais, Mamie, c'est facile à comprendre, j'ai fait des conneries, point barre !

-                Peut-être, mais en attendant tu t'exécutes, tu manges, tu dors, et demain matin nous avisons !

-                Mhhh… Mamie…

-                Et tu ne réponds pas ! Bon, ils viennent ces ognons ?

 

 

 

 

 

 

22. Élise 15

 

 

-                Bonsoir Commissaire, merci de vous être déplacé si tard, je rentre juste…

-                Avec plaisir, chère Madame, avec plaisir !

-                Mais quand même, en dehors de vos heures de bureau, une nouvelle fois, je vais finir par culpabiliser, vraiment...

-                N'inversez pas les rôles, c'est moi qui vous ai proposé de venir !!! Et le service n'a pas d'horaires… Si je voulais pointer à heures fixes, il fallait que je choisisse une autre profession.

-                C'est juste, que je suis bête… Je vais nous chercher quelque chose à boire, vous me direz après, installez-vous, je reviens.

 

Une brique de jus d'orange, une bouteille d'eau pétillante, deux verres, le plateau que tenait Élise tangua légèrement avant de se poser sur la table basse avec un bruit sec.

 

-                Je n'ai plus grand chose dans mes placards. Ça vous ira, du jus d'orange ?

 

Il lui fit signe que oui, s'approcha de la table pour saisir son verre, but une longue gorgée, comme quelqu'un qui a très soif, ou qui cherche à se donner une contenance. Reposant son verre directement sur la table, il se recula dans son fauteuil, allongea ses jambes et attrapa machinalement dans sa poche de veste un stylo qu'il se mit à triturer de ses grosses mains. Dans le fauteuil en vis-à-vis, Élise sirotait son jus d'orange très lentement, observant en silence ce geste répétitif qui durait, durait…

 

-                Madame Vaneau, venons-en au fait…

Le commissaire s'interrompit pour s'éclaircir la voix, et après quelques toussotements, il reposa son stylo dans sa poche et reprit :

-                Madame Vaneau, c'est une histoire bien compliquée. Comment vous dire ? Par où commencer ?

-                Vous avez fini d'analyser mon ordinateur ? Pour ce que je m'en sers, il n'a pas dû vous être d'un grand secours.

-                Détrompez-vous, l'analyse s'est révélée fort intéressante. Vous n'imaginez pas tout ce que peut nous dire une machine comme celle-là. Vous dites que vous l'utilisez peu, qu'appelez-vous peu ?

-                Oh, une à deux fois par semaine, en moyenne, des fois aucune, des fois un peu plus, ça dépend. Mais vous savez je travaille déjà sur ordinateur une grande partie de la journée au bureau, alors, rentrée chez moi, il faut vraiment que j'en aie besoin pour m'y remettre. Je préfère lire.

-                Eh bien, je peux vous dire que l'activité que montre votre ordinateur est largement au-dessus de celle que vous décrivez. Rassurez-vous, je n'ai aucune raison de mettre votre parole en doute. Ce n'est pas parce que votre ordinateur montre une activité importante que vous y êtes pour quelque chose !

-                Quoi ? Mon ordinateur turbine tout seul, peut-être ?

-                En partie, vous ne croyez pas si bien dire…

 

Le regard éberlué d'Élise fit sourire le commissaire qui reprit son stylo dans sa poche et se remit à le triturer.

 

-                Je vous explique ; pour schématiser, il y a deux sortes d'intrusion dans votre PC, une intrusion directe, de quelqu'un qui est venu chez vous et s'en est matériellement servi, et une intrusion virtuelle, de quelqu'un qui a pris la main dessus à distance. Les deux intrusions peuvent être liées, ou non. Je reviendrai à la première ensuite, mais pour la seconde, vous avez peut-être entendu parler de ces logiciels de contrôle à distance…

-                Non… contrôle à distance, qu'est-ce que c'est que ce truc ?

-                C'est un logiciel que l'on installe sur un ordinateur et qui permet ensuite d'accéder à tout ce qu'il y a dessus, de n'importe où.

-                Oui, mais encore faut-il l'installer, j'en serais bien incapable.

-                Il l'est, quelqu'un l'a fait pour vous, à votre insu apparemment, c'est ce que je voulais vérifier avec vous. Et je reviens donc au premier type d'intrusion, directe cette fois, de quelqu'un qui a eu accès à votre ordinateur et a pu installer le logiciel, mais aussi faire un certain nombre de manipulations, d'achats, de traficotages, directement, à partir de chez vous.

-                De chez moi ?...

-                Oui, quelqu'un s'est-il introduit chez vous illégalement, votre porte a-t-elle été forcée ?

-                Non, j'ai vu un type rôder l'autre soir, mais c'est tout, personne n'est entré. Et c'était après mes premiers problèmes.

-                Personne, personne ?

-                Personne…

-                Quelqu'un qui aurait la clé ? Quelqu'un de proche, de votre famille ?

 

Le fauteuil de velours absorbait Élise, seul son visage d'une pâleur spectrale faisait tache sur le tissu bleu marine légèrement passé au soleil dans lequel son corps avait commencé à se dissoudre. Son regard, hébété, ne pouvait se détacher du commissaire. Elle toussota, les mots qui se bloquaient dans sa gorge finirent par s'articuler : "Manon… Manon…", les larmes qui perlaient au bord de ses yeux se répandirent sur ses joues sans retenue.

 

-                Vous disiez Manon, Madame Vaneau, c'est bien cela, Manon ?

-                …

-                Manon, c'est votre fille ?

-                Oui…

-                Désolé de vous faire souffrir, je le savais mais je voulais vous l'entendre dire vous-même. Elle n'habite pas avec vous, à ce que je sais aussi, et les relations mère-fille ne sont pas au beau fixe ; est-elle venue chez vous, récemment ?

-                Mhhh, plusieurs fois…

-                Plus que d'habitude ?

-                Un peu, ça faisait longtemps qu'elle désertait, et là, plusieurs fois coup sur coup.

-                En votre présence ou en votre absence ? Elle a une clé ?

-                Les deux, oui elle a une clé, mais vous ne croyez quand même pas… Ma fille n'a pas fait d'études d'informatique.

-                J'ai bien peur que ce ne soit pas nécessaire, les bidouillages que nous avons repérés sont à la portée du geek débutant, voire de de l'usager moyen.

-                Qu'est-ce que vous dites ? Un guique, qu'est-ce que c'est ?

-                Un geek, Madame Vaneau, c'est un accro d'informatique, un mot américain. Mais en l'occurrence, pas besoin d'être un grand geek pour vous piéger, quelques interventions assez simples ont suffi, comme l'installation d'un logiciel de contrôle à distance. Ensuite, même plus besoin d'être chez vous pour prendre la main sur votre ordinateur et faire tout comme si on était sur place.

-                Mais enfin, pourquoi elle aurait fait ça ? Ma fille n'est pas une voleuse, quel intérêt, sinon de me pourrir la vie ?

-                C'en est déjà un, et pas des moindres, mais pour les motivations, nous y reviendrons plus tard. Le plus urgent est d'évaluer les dégâts. Visiblement elle s'est fait passer pour vous pour faire des transactions, elle a dû avoir accès à vos mots de passe, et à partir de là tout est possible, si elle a agi seule pour vous embêter, cela n'ira pas plus loin, si elle a des complices, c'est plus grave…

-                Des complices ?

-                C'est possible, dans ce genre d'affaires d'usurpation d'identité…

-                Comme vous y allez, c'est ma fille…

-                Oui, c'est fréquent dans la même famille, entre frères, parents…, c'est encore plus facile d'accéder à des données confidentielles et de se faire faire des papiers au nom de l'usurpé.

-                Vous voulez dire que ma fille se serait fait faire de faux papiers à mon nom ? C'est idiot…

-                Peut-être, mais d'abord ce ne sont pas de faux papiers, ils sont tout ce qu'il y a de plus vrai, même s'ils sont usurpés, on peut réserver un billet d'avion, passer les contrôles douaniers tant que la supercherie n'a pas été déjouée ; alors un avis de recherche est lancé, les passeports sont bloqués, et vous ne pouvez plus utiliser le vôtre sans être arrêtée immédiatement.

-                Mais je n'ai rien fait !!!

-                Eh oui, c'est bien là le problème, mais c'est à vous de prouver que vous êtes bien la vraie Élise Vaneau, l'autre peut agir à sa guise avec autant de légitimité que vous. Nous avons une foule de cas de ce genre, et la loi française est encore bien faible. Pour le moment, nous ne sommes que dans des suppositions, nous ne savons pas si un faux passeport a été établi à votre nom. Ce qui est certain, c'est que le billet pour Buenos Aires a été réservé depuis votre ordinateur, sur place ou à distance, et que le paiement a bien été effectué depuis votre compte.

-                Comment, par virement ?

-                Non, les banques françaises autorisent difficilement les virements, seulement vers des comptes enregistrés, sinon il faut aller à la banque. Mais pour payer par internet, une simple carte bleue suffit.

-                Mais ma carte bleue est sur moi, je ne la donne à personne.

-                Même pas à votre fille ? Réfléchissez bien, il y a des parents qui la donnent à leurs enfants pour faire des achats ou retirer de l'argent.

-                Non, jamais, quand je donne de l'argent à ma fille, c'est par virement.

-                Et vous n'avez jamais payé par internet ?

-                Non, j'ai toujours refusé jusque-là !

-                Alors, j'ai bien peur que votre carte ait quitté quelques instants votre sac à votre insu…

-                Vous voulez dire que…

-                Oui, votre fille a dû copier les numéros, après c'est un jeu d'enfant.

-                Vous avez de ces expressions…

-                Excusez-moi, je ne voulais pas vous blesser. Mais là, c'est grave, vous devriez porter plainte.

-                Contre ma fille ? Vous êtes fou !

 

Élise se leva, se servit un jus d'orange qu'elle commença à boire, puis, le verre à la main, elle alla se poster devant la fenêtre et observa l'extérieur avec une attention soutenue tout en buvant, comme si les points lumineux au loin pouvaient l'aider à faire le tri dans cette confusion qui l'envahissait. Elle en oubliait la présence du commissaire qui se taisait, absorbé dans la lecture de ses messages sur son smartphone. Elle revint poser le verre sur la table basse qui résonna, et se campa devant lui.

 

-                Qu'est-ce que je risque ?

-                Gros si elle a des complices et qu'ils utilisent ou revendent vos données, d'où l'intérêt de porter plainte. Ou peut-être rien, si elle a agi seule, pour vous embêter ; dans ce cas, il faudrait s'en assurer assez vite, c'est pourquoi je parlais de motivations tout à l'heure. Pour cela, il faudrait la voir, sans trop tarder, vous savez où elle est ? Vous voulez l'appeler ou vous préférez que je m'en occupe ?

-                Non, je ne la suis pas à la trace, elle est probablement chez elle, je l'appelle…

-                Sur son portable ?

-                Évidemment, les jeunes n'ont plus jamais de fixe… Ça ne répond pas, rien, j'ai laissé sonner longtemps. Elle ne décroche pas. C'est la messagerie.

-                Un moindre mal, son téléphone n'est pas coupé, c'est déjà ça. Mais ça ne nous dit pas non plus où elle est. Elle peut être chez elle en train de dormir ou n'importe où ailleurs… Pas la moindre idée ? Sinon, on essaie de la géolocaliser…

-                Jusqu'il y a quelque temps, je vous aurais dit chez ma mère, mais là, je ne crois pas, elles ont l'air plutôt en froid. Mais si, pourtant, ma mère m'a dit qu'elle avait rendez-vous avec elle, en me quittant tout à l'heure, mais je ne sais pas où, probablement en ville, pas chez elle, sinon elle me l'aurait dit.

-                Bon, on va aller vérifier, chez votre fille et chez votre mère, par sécurité. Vous n'êtes pas obligée de porter plainte, mais il est possible que votre fille soit en danger, tout dépend de ce qu'elle a fait. Par sécurité, il vaut mieux vérifier où elle est et parler avec elle.

-                Attention, ne la brusquez pas, elle se braque vite ; doucement, c'est ma fille !

-                Ne vous inquiétez pas, nous prendrons toutes les précautions.

-                Mais, si elle est avec ma mère, vous ne trouvez pas plus simple que je l'appelle d'abord.

-                Probablement pas, sinon votre fille aura déjà disparu quand nous arriverons et nous ne saurons rien. Pas d'inquiétude, Madame Vaneau, nous devons la protéger, et vous aussi, c'est notre métier.

 

 

23. Élise 16

 

           

            Sept heures et demie sonnaient sur le portable de Catherine. Elle avait réglé son alarme téléphonique à répétition, peur de ne pas remplir le contrat en oubliant de se réveiller. La nuit avait été agitée ; alors qu'elle tardait à se coucher, pas sure de trouver le sommeil après la discussion avec sa petite-fille, une voiture était venue se garer près de son pavillon ; même si elle n'attendait pas de visite à cette heure, elle n'avait pas pu s'empêcher de jeter un œil par la fenêtre, persuadée que c'était pour ses voisins ; jouer la concierge n'était pas dans ses habitudes, mais une distraction lui changerait les idées, et lui donnerait peut-être des choses à raconter à ses copines dans ce nouveau jeu info/intox dont elles émaillaient leurs rencontres. On avait sonné à sa porte, et frappé en même temps. Inquiète, elle avait serré son peignoir autour d'elle ; trop lente à regarder dehors, elle n'avait pas vu qui s'approchait. Elle n'ouvrait jamais la nuit à des inconnus ; mais là, on insistait.

 

-                Madame Berger, êtes-vous là ? Pouvez-vous nous ouvrir, s'il vous plait ? C'est la police…

-                La police ? À cette heure ? Mais qu'est-ce qui vous prend ? Vous ne pouvez pas attendre demain matin ?

-                Ne vous inquiétez pas, Madame, nous avons besoin de vous poser une question en urgence, demain matin, ce sera trop tard…

-                Mais qu'est-ce qui me prouve que vous êtes de la police ?

-                Nos cartes, Madame, nous vous les montrons de suite, c'est ma collègue qui entre la première, d'accord ? Vous n'avez rien à craindre.

-                Je laisse la chaine, vous me les montrez, et j'ouvre après.

-                D'accord, d'accord...

 

Elle les avait introduits dans sa petite salle à manger dès qu'elle avait flairé, à leurs premiers mots, ce qu'ils cherchaient. Pas question qu'ils réveillent la petite. La situation était déjà assez compliquée. Elle n'avait rien compris à ce qu'ils lui reprochaient ; des histoires mère-fille, on ne dérange pas la police pour si peu ; ni pourquoi une telle urgence, ils pouvaient bien attendre le lendemain matin. Elle avait négocié, après avoir reconnu que Manon était chez elle, qu'elles avaient passé la soirée ensemble, et qu'elle ne la laisserait partir pour rien au monde. Le lendemain matin, elle la réveillerait à une heure raisonnable et trouverait un prétexte pour la conduire au commissariat, dès neuf heures elles y seraient. Ils pouvaient rester dans le coin s’ils voulaient, on ne sait jamais, mais qu’ils se tiennent à distance, surtout le matin, pour que la petite ne se doute de rien.

 

Si la nuit porte conseil, là elle avait été plutôt lourde de suppositions. Manon avait dormi d'un sommeil de plomb, privilège de l'âge, mais sa grand-mère avait eu plus de mal, après s'être tournée et retournée, elle avait fini par sombrer ; réveillée au milieu de la nuit, elle s'était rendormie au petit matin, et ne regrettait pas d'avoir mis le réveil, sinon elle aurait raté le rendez-vous. Elle se leva et fila dans la salle d'eau, fit du café, s'habilla en vitesse et frappa à la porte de la petite chambre.

 

-                Réveille-toi, ma grande, le café est prêt...

-                Mmhhh…

-                Allez, allez, debout !

-                Mais Mamie, c'est trop tôt…

-                Si, si, lève-toi, j'ai un rendez-vous de bonne heure, et il faut que tu m'accompagnes.

-                Tu peux pas y aller toute seule ?

-                Non, j'ai besoin de toi, rien à faire, tu te lèves, vite, et sans râler…

-                Ou alors ?

-                Ou alors ?... Hier soir, tu faisais moins ta fière. J'ai l'impression que tu as un peu besoin de moi en ce moment.

-                Bon, OK, je peux aller dans la salle d'eau ?

-                Oui, vas-y pendant que je m'habille, j'ai pris ma douche.

 

Attablée devant un café, des biscottes, du fromage frais et de la confiture, l'ordinaire dans cette maison, Manon regardait par la fenêtre en silence. Sa grand-mère venait de lui expliquer qu'elles devaient être prêtes à huit heures un quart, elle avait commandé un taxi pour huit heures vingt. Fait inhabituel, certes, elle lui expliquerait. Manon, perdue dans ses pensées, avait accepté l'idée sans sourciller, Catherine était rassurée, elle ne s'attendait pas à ce que tout se passe aussi bien. Si la petite se montrait aussi docile jusqu'au bout, elle n'avait rien à craindre ; et peut-être comprendrait-elle enfin bientôt ce qui se passait. Elle avait préféré ne pas appeler Élise, donner l'impression de prendre parti pouvait s'avérer désastreux.

 

 

-                Mais enfin, Mamie, tu m'emmènes où, c'est quoi ce quartier ? C'est le coin du commissariat, ça, non ?

-                Oui, première étape avant mon rendez-vous, j'ai perdu ma montre, tu sais, le cadeau de ton grand-père, et il semblerait qu'on l'ait retrouvée.

-                Je t'attends là, j'aime pas trop ces endroits, et puis comme ça, on garde le taxi.

-                Non, tu viens avec moi, j'insiste. Une voiture, dans ce quartier, on en trouvera toujours une. J'ai besoin de toi.

 

Le commissaire avait été parfait, les avait cueillies dès leur arrivée, sans faire de vagues, conduites dans son bureau. Puis il lui avait demandé de sortir, il voulait parler à Manon seule. Dans la salle d'attente où il l'avait fait conduire, elle avait retrouvé Élise, qui avait enfin pu lui expliquer de quoi il retournait. Le père de Manon était aussi en route, même si elle était majeure, elle était encore bien jeune, et Élise avait préféré qu'il fût prévenu. Si elle reconnaissait et expliquait ses actes, le commissaire était d'accord pour être indulgent, Élise ne porterait pas plainte. En espérant qu'elle ait agi seule pour des raisons aussi futiles qu'existentielles. Dans le cas contraire d'une quelconque complicité extérieure, il serait beaucoup plus difficile d'empêcher les poursuites, ne serait-ce que du côté de la banque. C'est ce que le commissaire se proposait d'éclaircir.

 

La porte de la salle d'attente venait de s'ouvrir, Denis avait peu changé, elle avait à peine vu son ex-gendre depuis plusieurs années, juste croisé ici ou là. Affolé, mais égal à lui-même. Rasé de près mais des mèches de cheveux dans tous les sens – il devait être en train de se préparer à partir travailler quand Élise avait appelé, il n'avait jamais commencé ses journées aux aurores, son métier le lui permettait – un costume sportswear dans les tons beige lui donnait une allure beaucoup plus jeune, avait-il fallu qu'il divorce pour prêter attention à son allure vestimentaire ? Ou les années qui passaient lui imposaient-elles plus de rigueur et de soin ?

 

-                Bon, qu'est-ce qu'elle a encore fabriqué ? Elle est vraiment devenue ingérable !!! J'en ai ras le bol, et c'est peu de le dire…

 

La mère et la fille se regardèrent, interloquées par cette entrée en matière.  Même dans ses scénarios les plus acerbes contre sa nouvelle vie de famille, Élise n'avait jamais réussi à vraiment accabler son ex. Il s'occupait bien de Manon et maintenait une illusion de stabilité détruite par leur séparation. Mais là, l'entendre dénigrer aussi ouvertement sa petite chérie, Catherine n'en revenait pas. C'est vrai que depuis quelque temps, les équilibres avaient bougé, la petite ne parlait pas de son père, fréquentait moins la maison de sa grand-mère, passait plus régulièrement chez sa mère à l'improviste, mais de là à en déduire un quelconque glissement dans les positionnements familiaux, l'idée ne l'avait même pas effleurée.

 

-                Ça fait longtemps que ça dure ?

-                Que ça dure, quoi ?

-                Sur ton ordi, c'est récent ?

-                J'sais pas… J'imaginais pas… Pourquoi ?

-                Pour savoir si c'est depuis que je lui ai passé un savon.

-                À propos de mon ordi ?

-                Non, non, du nôtre. Des heures, qu'elle y restait. Ne faisait plus rien d'autre quand elle venait chez nous, casque sur les oreilles, dans son monde. Fallait l'appeler dix fois pour qu'elle vienne manger, et quand elle daignait enfin se déplacer, elle tirait la tronche, pas un mot. Une vraie addict. Quand elle ouvrait la bouche, c'était pour lancer une vacherie. J'ai été patient, peur d'une nouvelle crise, elle avait déjà bien morflé, mais elle a fini par me souler, rien ne la faisait décrocher. Et j'ai explosé. Sûr que je l'avais jamais engueulée comme ça !!!

-                Ouahhh !!!

-                Interdite d'ordi chez nous ! Elle avait son studio près de la fac, je lui avais acheté un portable pour ses études, elle le laisserait là-bas, et chez nous, quand elle viendrait, ce serait pour nous voir, plus d'ordi. Évidemment, ça ne lui a pas plu. Elle s'est levée brutalement, a pris ses affaires et est partie sans un mot, sans dire au revoir. Depuis, plus de nouvelles. Jusqu'à hier, ou avant-hier, où elle m'a laissé un message sur mon répondeur pour s'excuser et dire qu'elle partait quelque temps.

-                Et tu n'as pas essayé de reprendre contact, pendant tout ce temps, elle aurait pu aller très mal… Combien ça a duré ?

-                Oh, un petit mois. J'ai hésité, failli l'appeler… À chaque fois, quelque chose me retenait, orgueil mal placé ou besoin de lui donner une leçon…

-                Un mois… Alors c'est pour ça que qu'elle est venue plus souvent chez moi, pour compenser, cela dit surtout en mon absence. Moi qui croyais à une tentative de réconciliation…

 

La porte du bureau s'était ouverte. Catherine regardait le commissaire qui, arrêté dans l'encadrement suivait les dernières répliques en semblant jauger la situation. Qu'avait-il entendu exactement ? Il prit son temps avant de les interrompre.

 

-                Madame, Monsieur, si vous voulez bien entrer dans mon bureau…

-                Ensemble ? Avec notre fille ?

-                Ensemble, oui, si cela ne vous pose pas de problème, bien sûr. Mais sans votre fille. Elle est avec une de mes collègues, rassurez-vous elle va bien, elle est en train de prendre un café pour récupérer.

-                Allons-y, autant essayer de régler cette affaire une fois pour toutes, d'accord Denis ? Maman, tu nous attends là ?

-                Oui, oui…

 

Catherine se perdait en conjectures. Elle n'avait pas été conviée, une affaire de parents, après tout, mais elle aurait tant aimé être une petite souris pour entendre la suite, ce qu'elle savait des policiers la veille au soir était bien mince. Quant à sa fille, elle devait arranger les choses à sa manière, difficile de s'y retrouver dans cette histoire, à une partie d'info-intox elle perdrait à tous les coups. Qu'est-ce qu'elle avait bien pu fabriquer, cette gamine, avec les ordinateurs de ses parents ? Décidément, ces traficotages informatiques la dépassaient, question d'âge lui diraient ses copines, pourtant elle était bien plus au parfum avec internet et les réseaux que beaucoup de plus jeunes qu'elle. Mais là, visiblement, ça touchait un autre domaine dont elle n'avait pas la clé. Si au moins Manon était revenue avec elle dans la salle d'attente, elle aurait pu essayer de lui soutirer quelque chose, mais le commissaire avait bien pris la précaution de séparer tout le monde, sauf Élise et Denis qu'il avait reçus ensemble, allez donc savoir pourquoi ! Ces ceux-là qui semblaient presque d'accord, maintenant ! Même s'ils ne s'étaient jamais étripé comme certains couples en dislocation, leurs points de vue sur leur fille étaient souvent aux antipodes ; Manon était infecte avec sa mère, Denis en convenait, mais les excuses qu'il lui trouvait constamment n'arrangeaient pas les choses ; Élise n'était peut-être pas la mère dont s'était soudain mise à rêver sa fille, mais à un moment il fallait bien admettre que l'idéal n'était pas de ce monde et tourner la page. Avait-il enfin compris que son rôle de père consistait à le lui faire accepter, sinon comprendre ? La mère avait eu l'air plutôt surprise de ce récent revirement. Catherine farfouilla dans son sac, elle en sortit un poudrier, un tube de rouge, et tentait de donner à son visage une allure présentable dont sa précipitation du matin ne lui avait pas laissé le temps, quand des éclats de voix franchirent la porte qui s'entrouvrait.

 

-                Non, commissaire, permettez-moi de vous le redire une fois de plus, je ne suis pas d'accord avec vous, cette gamine a besoin d'une sanction !

-                J'en conviens, Monsieur Vaneau, ce qu'elle a fait dépasse les bornes, mais puisque sa mère est d'accord pour ne pas déposer plainte, c'est quand même elle que cela regarde, non ?

-                Denis, je t'en supplie, la situation est déjà assez compliquée avec elle. Si on en rajoute, elle ne me parle plus jusqu'à la fin de mes jours !!!

-                Non, non et non ! Si j'avais su comment elle était avec toi, j'aurais réagi plus tôt. Mais au moment de notre séparation, j'avais autre chose à penser, j'ai pris pour argent comptant tout ce qu'elle me racontait. Jamais je n'aurais dû la laisser te démolir comme ça. Pas question de laisser filer, maintenant, sans rien dire, elle s'en tirerait à trop bon compte, et cela n'arrangerait rien entre vous.

-                Vous n'avez pas tort, Monsieur Vaneau. Il nous faudrait trouver une solution pour qu'elle comprenne sans y laisser trop de plumes. Mais, une plainte, cela veut dire des poursuites, peut-être une inscription au casier, c'est dur pour démarrer dans la vie…

-                Tu ne peux pas lui faire ça, Denis, une plainte, non…

-                Dites-moi commissaire, quand on a déposé une plainte, rien n'empêche de la retirer ?

-                En effet, mais les poursuites ne sont pas forcément arrêtées pour autant…

-                Ah…

 

Les parents fixaient le commissaire, le père tentait de lisser ses cheveux ébouriffés, la mère arrachait les petites peaux autour de ses ongles.

 

-                Mais si vous déposez une plainte, rien ne m'empêche de la garder un peu avant de la transmettre au procureur…

-                Vous feriez cela, Monsieur le Commissaire ?

-                Ce n'est pas très régulier, j'en conviens, mais pour vous, Madame Vaneau, en souvenir d'une averse…

 

Denis éclata de rire, il n'arrivait plus à parler ; Catherine, qui avait mangé son rouge à lèvres en attendant l'issue de la discussion, se mit aussi à rire toute seule sur sa chaise.

 

-                À condition, Monsieur Vaneau, que vous me promettiez de ne pas me dénoncer, bien entendu !

-                Manquerait plus que ça. Ah, si je m'attendais à ça ! Tu caches bien ton jeu, Élise…

-                Quoi, quoi…

 

Elle rougit, les choses allaient un peu vite pour elle. Accrochée à l'histoire de Manon, avait-elle bien tout compris ? Qu'est-ce qui les prenait, tous les deux ?

 

-                Mais, nous portons encore le même nom, c'est quand même normal que je sois le premier informé, non ? Bon, trêve de plaisanterie, comment on s'y prend avec Manon ?

-                Vous allez me signer un dépôt de plainte ; je reçois Manon, je lui explique, lui fais un peu peur ; et dès que je vois qu'elle a compris, je vous avertis.

-                Vous jouez le méchant, alors ?

-                C'est mon rôle, non ? En attendant, allez donc rassurer la grand-mère, elle a joué un rôle non négligeable et a bien droit à quelques égards.

-                Vous avez raison, c'est vrai, elle a assuré, maman, sur ce coup là.

-                …

-                Quand-même, j'ai un peu de mal à comprendre ; qu'est-ce qui se passe avec mes factures astronomiques, le téléphone, le billet d'avion payé avec mon compte ? Je me vois mal me retrouver avec cette ardoise !

-                Pour le voyage, il n'a pas eu lieu, nous allons le faire annuler, clause de force majeure, nous allons trouver une solution, vous devriez bien vous en sortir. Pour le téléphone, c'est plus compliqué, les communications ont bien été passées ; le seul angle d'attaque plausible, à mon sens, c'est que votre opérateur aurait dû vous prévenir rapidement, ils ont des alertes dès que les communications grimpent anormalement, c'est sur ce point que vous devez tenter de demander un rabais. Pas sûr qu'ils acceptent, dans ce cas demandez un échelonnement, c'est un moindre mal.

-                Mais vous me voyez payer plus de 500 € pour rien ?

-                Évidemment, c'est une somme !

 

Denis l'observait depuis le début de la conversation, elle retrouvait dans son regard cette gentillesse qu'elle avait tant aimée au début, qui l'avait quitté progressivement, bousculée par l'usure du temps, qui refaisait surface, adoucie par la quarantaine qui a moins à prouver.

 

-                Si tu veux bien, je t'aiderai pour les démarches, je me suis déjà occupé d'une situation de ce genre. Et puis, je commence déjà à culpabiliser de t'avoir laissé de débattre dans cette panade sans rien voir, je t'aiderai à payer ce qui restera, ce sera ma contribution.

-                Merci, franchement merci, tu remontes dans mon estime.

-                Madame, Monsieur, je vois qu'à quelque chose malheur est bon ! À bientôt, je cuisine votre fille et vous tiens au courant.

 

 

24. Variations VIII

 

Marseille, le jeudi 27 octobre

 

Je suis seul. Je l'ai toujours été depuis que j'ai quitté mes parents et ma sœur, à un âge où il est plus que raisonnable de s'éloigner de sa famille. Je dois manquer de cette aptitude à partager le quotidien d'une compagne, mes rencontres ont toujours été plus à ranger du côté des aventures sans suite que des affinités solides qui vous permettent de fonder un foyer. Faut-il m'en plaindre ? Je ne le saurai certes jamais, tant mes velléités d'infléchir ce destin se sont immanquablement soldées par des échecs. Mes dernières tentatives n'y échappent pas. Jusque-là mon métier avait toujours rempli suffisamment ma vie pour que je ne souffre pas de mes soirées en solitaire, le temps passé à fouiller dans la vie des autres pour repérer les failles me permettait une vie par procuration dont je me satisfaisais. Jusqu'à que ce que cet ordre illusoire éclate brusquement.

 

Et je suis seul, face à la Méditerranée, sur le chemin de ronde du Fort Saint-Jean admirablement restauré, que mon gout classique, probablement trop, me pousse à préférer au bâtiment voisin aux allures futuristes qui recueille l'approbation générale. Si je m'étais moins confiné dans le passé, je ne serais peut-être pas resté célibataire. Mais pourrais-je, aujourd'hui, profiter de ce spectacle, en profiter vraiment, autrement qu'en solitaire ? Supporterais-je les remarques hors de propos, les compliments extasiés, les regards sans profondeur sur l'immensité qui s'étale devant moi ? A Lyon, je dois me contenter d'engloutir mes inquiétudes dans les profondeurs obscures du fleuve. Ces quelques jours que je viens de m'octroyer, au pied levé, contrairement à ma propension à tout programmer à l'avance avec soin, me donnent cette chance de m'absorber à la fois dans le ciel et dans la mer, et de contempler les reflets d'un azur laiteux dans cette eau claire dont les fonds m'interpellent.

 

Pourtant, j'aurais pu, j'aurais cru pouvoir échapper à mon esseulement quand j'eus le bonheur de rencontrer cette femme. Rencontrer est excessif, disons que l'éblouissement de notre rencontre fortuite m'a amené à la suivre, la rechercher, tenter d'entrer en contact avec elle. Elle ne m'a vraisemblablement pas remarqué lors de cet intermède musical sur les bords de Saône alors que je ne voyais qu'elle, que sa présence est restée pour moi indissociable de la musique baroque que nous écoutions alors, qu'elle est partie alors que je tentais d'attirer son attention sans paraitre insistant ni sombrer dans le ridicule. Elle est partie. Je l'ai suivie, un peu, juste pour recueillir quelques indices qui me permirent, plus tard, de la retrouver. N'osant pas l'aborder directement dans une autre circonstance fortuite que j'aurais pu provoquer, je me suis résolu à lui écrire, avec l'illusion que transposer notre rencontre dans une ville que je connaissais à peine, et elle, de toute évidence, encore moins, pourrait l'amuser et lui faire oublier mon nom dont le caractère légèrement suranné surprend trop à mon gout. J'ai juste traversé Nancy, elle jamais, nous aurions pu y faire notre premier voyage, il n'en sera rien, je dois m'y résoudre.

 

Le hasard a fait que j'entre dans sa vie, presque dans son intimité, bien au-delà de ce que mes rêves les plus fous m'avaient fait espérer, mais sous une forme autre que celle que j'avais escomptée. Sa fille, et je n'ai pas compris tout de suite que cette jeune Manon qui venait me solliciter pour une histoire de famille carambolesque était sa fille, me livrait sur un plateau une biographie que j'aurais imaginé se dévoiler d'une manière plus romantique. Quand j'ai compris, il était bien tard, ces connaissances nouvelles ne s'effaceraient plus ; je n'aurais de cesse d'empêcher cette jeune fille de nuire à la femme qui occupait mes pensées, mais ne saurais faire abstraction de cet arrière-plan familial. Pour rattraper un temps stupidement perdu, il me fallait forcer une rencontre, je me rendrais près de chez elle ; un soir je l'ai vue reconduite par un homme en voiture, un autre rentrer sous la pluie avec un sourire qui ne laissait aucun doute. N'osant l'aborder, je n'étais pas à la hauteur de la légèreté que j'avais vue sur son visage ces deux soirs, je resterais dans l'ombre et la protègerais de mon mieux.

 

Et puis sa fille (puisque cette jeune personne qui m'intriguait tant, peut-être pour quelque ressemblance latente, était clairement et définitivement identifiée comme sa fille) débarqua dans mon bureau emmitouflée dans un passe-montagne et chargée d'un paquetage digne de la retraite de Russie, et ce fut plus fort que moi. Je fus secoué d'un fou rire comme j'en ai peu connu dans ma vie, incapable de me retenir, comme si quelque chose avait lâché en moi, comme dans un de ces rêves qui occupent désormais mes nuits après tant d'années de sommeil paisible. Visiblement gênée par l'absence soudaine d'un contrôle dont le besoin l'avait poussée à me consulter, elle se sauva vite, non sans m'avoir donné quitus ; j'avais atteint mon but. Avais-je réconcilié la mère et la fille, je doute de mon influence réelle, mais la dispute familiale trouvait un terme, et Manon renonçait à ses tracasseries intempestives. Il faut bien que jeunesse se passe, et s'il m'a souvent été donné d'observer d'un œil distancié des mésententes mère-fille, celle-ci révélait une forme de jalousie qui, bien qu'explicable, m'apparut démesurée. De quelle légitimité pouvais-je me prévaloir, à me mêler ainsi de la vie des autres, alors que mon travail, s'il m'amenait à investiguer dans bien des domaines de la vie ordinaire, ne m'autorisait nullement à entrer dans l'intime comme je me l'étais vu faire depuis deux semaines ? Sans aller jusqu'à dire, comme mon Maitre à la fin de ses Confessions, que "quiconque […] pourra me croire un malhonnête homme est lui-même un homme à étouffer", je peux affirmer qu'honnêteté et probité m'ont toujours guidé quand j'ai tenté de détourner la jeune Manon de nuire à sa mère, même quand je n'avais pas idée que cette dernière était la femme de mes pensées. Désormais, je sais que je l'ai perdue avant de l'avoir approchée, et il me reste à m'excuser de mes courriers importuns qui ont transité par Nancy pour brouiller les pistes. Comprendra-t-elle ma démarche ? L'excusera-t-elle ? Le croire est mon souhait le plus cher. Cette lettre que j’ai commencée hier soir dans le train, et terminée dans ma chambre d’hôtel avant de m’endormir face à la mer, y suffira-t-elle ?

 

"Marseille, le 26 octobre

Chère inconnue,

M'octroierez-vous la faveur, chère Élise, de vous appeler une dernière fois par votre prénom ? Vous m'êtes si familière à votre insu ! Ma première lettre volontairement sibylline avait peu de chance d'être comprise de vous, et votre réponse en attesta. Que cet hurluberlu qui vous débitait des fariboles dut vous sembler ridicule ! Je ne connais guère Nancy, tout juste y ai-je une vague connaissance que j'ai visitée une fois et qui m'a servi de boite à lettres, subterfuge dont je tiens à m'excuser auprès de vous qui receviez ce courrier timbré de Lorraine. N'osant vous aborder, ni vous révéler l'éblouissement qu'avait été votre rencontre, je me suis permis cette fantaisie de la transposer sur la place Stanislas que j'ai juste traversée une fois, et sans vous !!!

La vérité m'est plus chère que tout, j'en ai fait mon métier, et ma probité maladive ne pourrait souffrir que je vous mente plus longtemps. Dès que je fus conscient que d'avoir pénétré sans le vouloir, sans le savoir, dans votre intimité, m'éloignait de vous à tout jamais, je n'eus de repos que j'entrevoie l'espoir, en vous écrivant, de vous voir accéder à une meilleure opinion de ce fou qui vous avait écrit, croyez-le bien, sous l'emprise d'une profonde inclination.

Le hasard me porta récemment, peu après que mes lettres si longtemps muries fussent timbrées, à connaitre, sans le souhaiter ni m'en douter, des détails de votre vie qui me dissuadèrent alors de vous importuner. Heur ou malheur, qui croirait aujourd'hui que le charivari qui travaillait mon cœur sans relâche pût rendre les armes en un jour ? La discrétion que je dois à mon métier, le respect que je vous dois, m'interdit toute révélation sur quelque détail de votre vie dont j'aurais pu être informé. Je me tairai donc, et ni votre fille, que je fus amené à connaitre, à mon grand regret, soyez en assurée, ni vous-même n'aurez d'occasion de vous plaindre que je pusse déroger à la règle du silence que m'impose la plus élémentaire décence.

Je crus hélas, pauvre de moi, que la fulgurance qui m'enivra pourrait être approuvée et partagée par celle dont la douce image m'habite à la folie. Il n'en fut rien. Il n'en sera rien désormais. Tout au plus vous enlivrerez-vous de cette missive toute en zigzag ! Je serais le plus heureux des hommes si je pouvais imaginer que vous ne fûtes pas importunée par son tohubohu, et qu'elle ne vous déplût pas au point de la lire jusqu'au bout, et, hypothèse inouïe, la relire.

Oserai-je, chère inconnue, déposer mes hommages émus à vos pieds ? Votre réponse, sur laquelle je ne saurais compter, chère Élise, charmerait sans fin mes soirées.

Votre dévoué, Jules Lespinasse"

 

 

25. Élise 17

 

           

            La ville suffoquait sous un ciel bâché. Un voile de nuages élevés de plus en plus opaques, indiquait la météo pour l'agglomération lyonnaise. Et cela n'irait pas en s'arrangeant, une dégradation nuageuse s'annonçait pour l'après-midi. La même purée de pois ensuquait les cerveaux et cette fin de matinée aurait rêvé de plus de légèreté. Manon dormait sur le canapé du séjour. Un léger ronflement suggérait deux ou trois verres, les langues s'étaient déliées, les explications houleuses muées par le temps et l'alcool en confidences de plus en plus assurées. Elles avaient parlé. La fin d'une attente, ou le début. Les mots avaient blessé. D'abord des mots violents, ils voulaient dire en taisant l'essentiel, qui se faufile par des gestes trop expressifs ou pas assez, des retenues qui rêvent d'exploser, des regards qui pourraient en dire si long mais se voilent, se perdent, se fardent. Puis les mots s'étaient faufilés, dans les interstices, dans les méandres de ce vide qui les contient tous, ils s'étaient peu à peu accrochés à la béance qui leur tendait ses filets. Les mots avaient résonné, onguent trop lourd sur une plaie purulente, embrocation brulante sur des muscles à vif. Ils s'étaient affaiblis, adoucis, dans l'attente d'une accalmie, d'un règlement de comptes dont l'urgence se faisait de plus en plus inutile. La confiance avait fait sa place, ne plus croire que l'autre est un ennemi pour toujours, ne plus laisser ses émotions dicter leurs arguments ; la confiance indivisible, binaire, elle est ou elle n'est pas, jamais à moitié. Manon avait crié sa détresse, le vide de l'absence intérieure qu'aucune réparation ne peut remplir, appel désespéré qu'aucune mère ne peut satisfaire. Mais entendre, oui, Élise enfin le pouvait. Elle savait, depuis longtemps, la profondeur de cette vacance, mais tant que les mots, les vrais mots, pas ceux qu'on s'envoie à la figure un soir d'énervement, n'étaient pas advenus, son savoir était vain.

 

Et son savoir était partiel, elle n'aurait pu imaginer les vétilles sur lesquelles la rancœur s'était cristallisée, ces souvenirs d'enfance qui opacifient et occupent tout l'espace, ce soir où, rentrant de l'école avec une bonne note en rédaction, sa fille n'avait perçu qu'ironie dans le louangeur : "Bienvenue au club des grands auteurs" ; ce jour où elle avait invité ses nouveaux amis et où ils avaient dû se rabattre sur un Savane Brossard parce que sa mère avait raté son gâteau au chocolat ; ce matin où sa grand-mère l'avait gardée pour une angine, une fois de plus, que son père ne puisse s'absenter de son travail, c'était normal, mais sa mère ! ces vacances qu'elle voulait passer avec sa copine à treize ans, et pour lesquelles elle lui en avait voulu d'entériner le refus paternel ; mais surtout, et là sa mère était impardonnable, la séparation, tout ne pouvait être que de sa faute à elle, son père, ce héros encore, ne pouvait avoir aucun tort, s'ils se séparaient c'était parce qu'elle était impossible, invivable et elle avait foutu en l'air la vie de tout le monde sans rancune ! Sa mère l'avait abandonnée, basta, la laissant seule avec ce "rien-là", puits ouvert sur le vide.

 

Élise avait entendu, assommée par le décalage des griefs, l'incisif des regards, réduite au silence. Elle avait écouté, peu à peu gagnée par un calme étonnant, presque déplacé après les vociférations. L'abandon, le mot avait résonné. L'abandon, argument fatal, et vain. Elle avait perçu quelque chose de cet ordre, ce sentiment de rancune pour des raisons qui les dépassaient toutes les deux. Elle en avait voulu à son mari de lui laisser le mauvais rôle, c'était elle qui se retrouvait seule, lui avait vite reconstitué une vie de famille, et en plus il alimentait les récriminations de Manon en lui passant tous ses caprices. Croyait-elle. Comment interpréter autrement tous les signaux que lui envoyait sa fille, c'était tellement mieux chez papa, chez sa mère elle n'avait pas de place, et puis tous ces bouquins, ça la gavait, elle préférait la télé et l'ordi. L'ordinateur, justement, Élise ne s'était pas méfiée, elle qui en faisait un usage domestique parcimonieux, elle avait dû être flattée que sa fille vienne plus souvent ces derniers temps, qu'elle s'aperçoive que chez sa mère aussi elle pouvait se faire une petite place en pianotant et surfant. Elle avait redouté, et attendu, dans une agaçante ambivalence de sentiments, cette confrontation qui tardait tant. Qu'attendait-elle exactement ? "Qui est heureux ? Celui qui attend quelque chose, ou celui qui n'attend rien ?"[3] Ce rien était déjà beaucoup pour elle, porteur d'une promesse de quelque chose dont elle ne savait dessiner les contours. À quarante ans elle pouvait refaire sa vie, mais sentait confusément que seules des relations pacifiées avec sa fille l'autoriseraient à être heureuse.

 

- Ouahhh... C'est un truc de ouf !!! La tête total foncedée... Où je suis, là ?

 

Élise ne put retenir un sourire amusé à voir Manon émerger de la couette à cette heure tardive, même si la météo aussi brouillée qu'elle pouvait lui donner des excuses de n'avoir pas vu que le jour était levé depuis longtemps. Ses cheveux formaient une boule de rastas au-dessus de sa tête, son visage gonflé portait trace des plis du coussin qui lui avait servi d'oreiller, son haleine empestée jurait avec ses yeux de gamine devant un gâteau raté. Même en les frottant, ils peinaient à faire le focus sur l'univers qui les entourait, à la fois familier et improbable.

 

- Tu te demandes ce que tu fais là ! Je vais te chercher un café d'abord, ça t'aidera.

 

En chemin vers la cuisine où elle avait préparé par avance un plateau où il restait juste à ajouter le café chaud, Élise se retourna :

- Au fait, quel vocabulaire, ce matin ! Tu me prêteras le décodeur, là, je dois dire que malgré toutes mes lectures je suis larguée !!!

 

Manon sembla se raviser, comme renonçant à la fusiller du regard ; toujours pelotonnée dans la couette, elle se remit en position assise sur le canapé pour rapprocher la table basse où sa mère posait le plateau. Le café fort était un minimum pour l'aider à retrouver ses esprits, une tasse n'y suffirait pas.

 

-                On a parlé, c'est ça ? Et j'ai bu ? Tu tiens mieux que moi, on dirait !

-                Question de quantité ! Et d'âge, peut-être que j'ai moins besoin de sommeil que toi, maintenant.

-                Qu'est-ce que l'âge vient faire là-dedans ? Qu'on soit plus du matin, ou du soir, d'accord, mais on dort pas plus à vingt ans qu'à quarante...

-                Les soucis, ma grande... Non, j'exagère. Par contre, ce qui compte, là j'en suis sure, c'est la maternité, quand t'as eu un enfant, que tu t'es levée à chacun de ses gestes, de ses toussotements, tu dors plus pareil, les grasses matinées restent un beau souvenir...

-                Tu t'inquiétais pour moi, quand j'étais petite ?

-                Non, presque pas ! J'adorais partir travailler quand tu étais malade, après avoir trouvé une solution en catastrophe parce que c'était impossible de m'absenter ce jour-là ; je restais tranquille à mon bureau sans m'en faire toute la journée, et je rentrais le plus tard possible...

-                Bon, t'as fini d'me chambrer ! Et papa, lui, il s'inquiétait ?

-                Surement, au fond de lui, même s'il le montrait différemment...

-                C'est-à-dire ?

-                Il voyait les choses de haut, de grandes idées sur ton éducation, ton avenir, les études que tu ferais, le chemin qu'il avait parcouru, lui, et dont il te passerait le témoin. Mais le quotidien, les repas, les maladies, les histoires à raconter, les bobos à panser, c'était pas son truc. Soi-disant que je faisais ça très bien.

-                Grave, le stéréotype !

-                Oui, maintenant on l'appelle comme ça ; nous, les femmes de mon âge, on était surtout tiraillées et perdues ; nos mères en avaient beaucoup fait, elles nous avaient conquis le droit de tout faire, travailler, avoir des enfants, nous habiller comme nous voulions, sortir, être des superwomen, quoi ! On n'avait plus rien à démontrer, jamais on n'aurait pensé être dans un stéréotype. C'est après qu'on le sait.

-                Ouais... quand même...

-                Oui, quand même, ça n'a pas empêché ton père de s'en fatiguer de cet avenir tout tracé.

-                Normal, non...

-                Normal, tu trouves ? Quand on en a marre, on se jette comme des kleenex, c'est ça ?

-                ...

-                Bon, on arrête, là. Il est comment, ce café ? Prends des biscuits, c'est tout ce que j'ai, désolée, pas vraiment le temps de faire des courses, ces jours.

-                Parfait, maman, parfait, des petits-beurre, y a rien de tel pour me remettre les idées en place. Un deuxième café, une bonne douche, et ça devrait le faire !

 

En descendant chercher le courrier, Élise se demandait si c'était l'effet des récentes limites paternelles fixées par Denis ou des longues heures de conversation de la veille, mais Manon ne bougonnait plus, malgré sa gueule de bois elle était même plutôt positive. On aurait tout vu !  Toujours un mystère le courrier, un rituel qu'elle savourait doucement quand elle avait la chance, comme ce matin, de ne pas travailler. Des jours, rien. Puis, sans savoir pourquoi, la moisson était bonne. Une facture EDF, elle l'ouvrirait plus tard ; des tracts de pub, poubelle ; une enveloppe manuscrite, pas d'expéditeur, envoyée de Lyon ; elle l'ouvrit et commença à la lire en montant l'escalier, "Chère inconnue", son regard descendit immédiatement à la fin de la lettre, Jules Lespinasse, l'autre zigoto recommençait à divaguer, elle avait bien besoin de ce genre de fadaises en ce moment. Puis son regard remonta, la curiosité eut raison de son agacement, arrivée à la fin elle faillit entrer dans l'appartement voisin, la serrure la rappela à l'ordre. Debout près de la fenêtre, elle relisait en diagonale, un œil sur la rue. Elle relut encore. Il avait l'air sincère, le bougre, et il écrivait bien sous ses tournures alambiquées. Mais là, c'était trop. Que savait-il sur elle ? Que venait faire Manon dans cette histoire ? Comment l'avait-il rencontrée ? Décidément, cela ne s'arrêterait jamais !

 

-                Qu'est-ce qui t'arrive ? T'es grave ! Y a un blème ?

-                Ça va, ça va, rien de sérieux…

-                Non, mais t'es zarbi, t'as vu quoi dans l'escalier ?

-                Rien, rien… Ou si, le courrier, des factures, et puis…

-                Et puis…?...

-                Ça te dit quelque chose, Jules Lespinasse ?

-                Beh non, non… C'est quoi, c'est ton chum[4]

-                Tu traduis ?

-                Ton mec, avec un nom pareil, j'y crois pas !

 

Elle la fixa. Mit bien une minute avant d'éclater de rire, enfoncée dans le fauteuil en face du canapé où Manon avait définitivement élu domicile. Pas de souvenir d'aussi longues conversations avec sa fille depuis des années, et voilà que celle-ci retrouverait la parole, se mettrait à s'intéresser aux autres, à sa mère ; et même elle ferait de l'humour !

 

-                Mon mec, t'en as de bonnes, j'le connais pas…

-                Et il t'écrit ?

-                Oui, et c'est pas la première fois fois.

-                C'est bien ce que je disais, y a un truc, là.

-                Justement, là, il me dit qu'il a fait ta connaissance, qu'il a appris des choses sur moi, sur nous, qu'il garde pour lui, mais quand même, je voudrais bien connaitre l'étendue de ses secrets !

-                Mais puisque j'te dis que ce nom, c'est niet, ça me dit rien !

-                Réfléchis bien. Quelqu'un que tu aurais vu ces derniers jours, ou dernières semaines, à qui tu aurais pu dire des choses…

 

Manon, prise d'une déferlante de toux, se recroquevilla sous la couette. Ses yeux viraient au transparent, un vert d'eau vitreux inédit contrastait avec les roseurs juvéniles retrouvées de son visage et le châtain brillant de ses cheveux juste lavés. Elle fondait, encore un peu et elle allait disparaitre sous le canapé au moment même où sa mère se redressait sur son fauteuil.

 

-                Qu'est-ce qui t'arrive ? Un souvenir qui remonte ?

-                Mhhh…

-                Bon, ça va, là, c'est pas drôle, des lettres comme celle-ci, je m'en passe ; tu sais quelque chose, c'est évident !

-                Chais pas… J'crois…

-                Tu crois…

-                Sûr, c'est l'autre boloss…

-                Quoi ?

-                L'autre bouffon, des assurances…

-                Des assurances ? Qu'est-ce que tu fabriques avec des assurances à ton âge ? Qu'est-ce que tu as besoin d'assurer, le voyage que tu réservais depuis mon ordi et que tu payais avec ma carte bleue, peut-être ? Ou les appels lointains, vu la facture du téléphone ?

-                Maman, on avait dit que…

-                On avait dit, on avait dit, mais là, c'est hors cadre, un type que je ne connais pas qui m'écrit d'abord, passablement allumé, passe encore, mais qui m'écrit à nouveau en me disant qu'il te connait et sait des choses sur moi, ça dépasse les bornes ! Qu'est-ce que t'es allée raconter ? Et à qui ?

-                Stop, maman, stop !!! t'es en mode quoi, là, à insister ; t'es super grave, en même temps, j'en dirai pas plus. Stop, c'est tout, on arrête là. T'as rien à craindre de ce type, ça je te le jure…

-                Sur la tête de ta mère, c'est ça, vas-y !

-                Maman, stop, t'arrête de te faire des films, y a rien, y aura rien, stop, basta, ce type il est clean, je sais pas ce qu'y avait dans ses lettres, mais sur ce que j'ai pu lui raconter, tu te fous le doigt dans l'œil, y a rien. Basta. Rideau.

 

Son numéro d'offensée qui rattrape la situation l'avait tirée de son affaissement, elle y retomba, visiblement déterminée à tirer le rideau de fin sur cette histoire. Sa mère se rapprocha de la table basse pour se servir un café, qu'elle sirota doucement sans rien dire. Quand elle eut fini, elle se leva, alla à la fenêtre, attirée par des bruits dans la rue, un déménagement, bizarre, d'habitude c'est plutôt le samedi, elle suivait les mouvements, les cartons qu'il fallait transporter vite pour qu'ils ne s'imbibent pas. Le temps ne s'arrangeait pas. Son congé en semaine, fait rarissime, accordé vu les circonstances, ne s'annonçait pas propice à la promenade qu'elle s'était promise avec sa fille pour rattraper le retard. Elles pourraient toujours aller au cinéma, ou dans un salon de thé manger des gâteaux, mais elle doutait que Manon sorte à nouveau de son mutisme, désormais. Encore une occasion de ratée. Elles en avaient fait du chemin, pourtant, en peu de jours. Ce nouvel équilibre devait-il rester si fragile ?

 

-                Ouahhh, maman, le commissaire, qu'est-ce que je me suis pris ! Mais avec toi, il est grave cool, i te kiffe trop…

-                Quoi, quoi ???

-                Moi, c'que j'en dis ! Mes délires, tu en fais ce que tu veux! Mais là, fonce… Oublie et file ! Pas question de rater le métro, cette fois…

-                Et toi, ce grand départ ? Qui va te porter ton sac à dos ?

-                Oh, non, maman, pas le prince charmant ! Mon sac, je le porte seule, même si ça fait rire, j’ai tout mon temps. Je finirai bien par trouver avec qui partager ma route.

 

 



[1] Le Point, 13 janvier 2011, propos recueillis par Michel Richard, http://gerardmermet.fr/presse.htm (12/10/2012)

[2] La Dépêche, 9 avril 2010, http://gerardmermet.fr/presse.htm (12/10/2012)

 

[3] In "Le téléphone portable", de Philippe Delerm, Nouvelles Mythologies, sous la direction de Jérôme Garcin, Points Seuil p. 51-53

[4] "Chum" (prononcer "tcheum"): (québécois, de l'anglo-américain) compagnon, mec…



07/06/2015
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