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3 premiers chapitres... Pour lire la suite, me contacter.

1. Élise 1

 

Comment ouvrir la porte au plus vite, la clé résistait, depuis le palier elle entendait le téléphone sonner, évidemment, le temps qu’elle arrive ils auraient raccroché ! La serrure finit par céder, elle entra en trombe, se précipita en jetant son sac à main sur le fauteuil club vert qu’elle n’avait jamais réussi à caser ailleurs que dans l’entrée. Pas manqué, juste au moment où elle atteignait la console, la sonnerie s’arrêta. Aucun numéro ne s’affichait, masqué, elle ne saurait jamais si c’était le énième démarchage de la semaine, ou cet appel qu’elle n’attendait plus, dont elle avait rêvé si longtemps, et dont l’espoir ravivait au creux de son estomac cette vibration sensuelle qui la réveillait régulièrement au milieu de la nuit, en nage et étouffée par une chaleur irraisonnée. Elle en arrivait à confondre peur et songe, angoisse et désir. Son penchant naturel à prendre la vie du bon côté résistait mal à cette histoire qu’elle n’avait pas digérée et qui, à pas surs, lui pourrissait, sinon la vie, du moins le caractère. Après avoir repris son souffle, altéré par cette précipitation inutile, elle rattrapa son sac, en sortit ses clés qu’elle accrocha, précaution prudente, sur le tableau près de la porte d’entrée, et trois lettres qu’elle avait récupérées dans la boite en passant dans le hall sans leur jeter un coup d’œil. Deux factures, eau et téléphone ; elle résistait tant qu’elle pouvait au tout internet, elle aimait bien classer chaque mois les relevés et factures qu’elle recevait, moyen d’organiser sa vie et d’éviter de se faire déborder. Elle aurait bien sûr pu les recevoir par internet et les imprimer, la pression était forte en ce sens, mais l’effet n’était pas le même, et elle craignait fort que n’échappent à sa vigilance ces factures perdues au milieu de tant de messages indésirables, les recevoir au courrier la rassurait. Une troisième enveloppe, blanche, qu’elle n’avait pas remarquée d’abord, attira son regard par une écriture manuscrite qu’elle ne reconnaissait pas. Ou si, peut-être, mais elle ne voyait pas qui, et puis non, cette écriture ne lui disait rien. Elle aimait tant écrire à la main, elle n’aurait jamais vécu sans un bon stylo plume, et elle s'émouvait toujours d'un courrier qui lui semblait témoigner de ce même plaisir.

Le téléphone sonna à nouveau, deux coups, puis s’arrêta. Elle s’en voulut du regard instinctif qu’elle jeta au clavier. Toujours pareil, pourquoi s’en occuper ? Elle ferait mieux d’ouvrir cette lettre qu’elle tenait toujours dans la main, la soupesant et la retournant comme si elle avait pu deviner, à ces gestes simples, ce qu’elle contenait et d’où elle venait. Le dos ne le disait pas, l’expéditeur ne s’était pas signalé, et même le cachet était bien peu lisible. Elle s’en rendait compte, cette lettre l’intimidait, elle préférait faire durer le plaisir, attendre encore un peu, elle saurait bien assez vite qui lui écrivait et pourquoi. Elle se demandait souvent si, pour elle, l'intérêt du courrier n’était pas plus dans l’avant, l’enveloppe que l’on jauge, l’encre que l’on hume…

« Chère amie,

J’ai perdu votre trace juste après notre rencontre. Que vous m’avez troublée pourtant, ce beau jour de fête de la musique sur la place Stanislas, cela faisait longtemps que je projetais cette visite, et la double révélation, de la beauté de la place et de votre charme incomparable, m’a comblé bien au-delà de mes espérances ! Vous avez conquis mon âme entière par votre bref passage dont il ne m’est resté que votre nom que vous m’avez murmuré à la hâte avant de disparaitre. Élise Vanneau, je ne risquais pas de l’oublier, votre nom se trouve être celui du professeur d’histoire qui a marqué ma jeunesse, quant à votre prénom, il suffisait que je pense à vous écrire une lettre ! J’ai tenté de retrouver votre trace, vous m’aviez parlé de Lyon, j’ai cherché et j’espère n’avoir pas fait erreur. Je garde de ce concert les traces d'un bonheur parfait, tant par la qualité de la musique que par la certitude d’avoir rencontré la femme de ma vie.

Si vous avez eu le courage de lire ma lettre jusqu’ici, c’est que j’ai peut-être compté un peu pour vous. Je serais si heureux que vous me répondiez.

Chère Élise, permettez-moi de déposer mes hommages à vos pieds. Jules Lespinasse »

Elle lisait, relisait, ne comprenant pas un mot. Elle n’était jamais allée à Nancy, de la place Stanislas elle ne connaissait qu’un reportage télé, et la dernière fête de la musique, elle l’avait passée dans les transports ; elle s’était fait piéger, place Bellecour par une musique tonitruante qu’elle avait fuie très vite, essayant de se rabattre sur les quais du Rhône, en vain, même chose, elle avait donc décidé de rentrer chez elle et d’écouter un bon disque. Encore une blague. Et ce nom, Jules Lespinasse, si c’est son vrai nom, comme démodé, il se pose là ! Après l’avoir relue, elle reposa la lettre sur la console de l’entrée, et reprit les deux autres enveloppes qu’elle décacheta. Relevé bancaire, elle le posa, elle l’éplucherait plus tard en détail, facture de téléphone, qu’elle regarda d’un œil distrait, elle ne téléphonait jamais beaucoup, quelques habitués, la famille à proximité, elle avait même longtemps résisté au mobile, et quand elle avait fini par céder, elle s’était contentée d’un modèle ordinaire avec le forfait le plus économique. Mais au moins elle était joignable en cas de besoin, et elle pouvait utiliser les SMS ; autant une sonnerie, souvent inattendue, intempestive, l’agaçait, autant le message écrit, immédiat ou différé selon la disponibilité de l’interlocuteur lui plaisait. Un doute, sa facture de France Télécom réveilla une attention endormie par la routine, elle la reprit, son œil immédiatement happé par le chiffre astronomique en gras sur la page : 544,61 € ; ses notes habituelles avoisinaient plutôt les 50 €, se retrouver avec dix fois plus à payer, elle n’y comprenait rien. Fébrilement, elle chercha le décompte, hormis son abonnement et ses appels clairsemés, elle vit apparaitre plusieurs appels à l’étranger, de longue durée, où elle savait bien qu’elle n’avait jamais téléphoné !

Drôle de journée, un courrier d’amoureux transi dont elle ignorait tout, et maintenant cette facture erronée ! Et là, il allait falloir le prouver ; en attendant, elle devrait payer, elle connaissait la musique, et il lui faudrait ensuite apporter la charge de la preuve, ils en ont de bonnes, comment vous prouvez que vous n’avez pas téléphoné ? Une chance si jamais c’était pendant ses heures de bureau, sinon, elle n’avait plus qu’à se rhabiller ! De rage, elle jeta la facture à côté des autres courriers et se refusa à reprendre son relevé de banque, là elle affichait complet, il était temps qu’elle se pose un peu. Elle avait besoin d’un thé ; elle se dirigea vers la cuisine, mit la bouilloire en marche, sortit sa théière préférée, celle en porcelaine ivoire garnie de bouquets de roses, très classique, mais elle gardait le thé chaud et versait bien. Elle hésita entre plusieurs thés, opta pour un Sencha qui la calmerait un peu après toutes ces émotions.

Elle finissait de verser l’eau dans la théière, pas tout à fait bouillante pour le thé vert, comme le lui avait enseigné ce jeune marchand passionné qu’elle avait rencontré quelques mois plus tôt, quand le téléphone sonna à nouveau. Bon, pas la peine de s’énerver, si c’était vraiment important, ils attendraient bien qu’elle arrive. Et qu’elle trouve le combiné, tout à l’heure, d’énervement de ces appels inaboutis, elle l’avait posé quelque part, mais où, elle l’entendit dans le fauteuil club, l’attrapa et répondit, il y avait bien quelqu’un au bout du fil. Interloquée par les premiers mots familiers d’une voix qu’elle ne connaissait pas, elle s’assit dans le fauteuil et se mit à écouter pour essayer de comprendre. « Mais, je suis désolée, Monsieur, je crois que vous faites erreur, je ne vois pas du tout de quoi vous me parlez ! »

Son interlocuteur parut surpris de sa réponse, lui disant que c’était elle-même qui avait appelé de ce même numéro, qu’il se contentait de la rappeler pour lui donner les renseignements qu’elle avait demandés dans son appel précédent pour préparer son voyage en Argentine. Quand elle lui dit qu’il faisait erreur, qu’elle n’avait jamais appelé, qu’elle ne projetait pas de voyage en Argentine, elle s’entendit rétorquer :

-       Vous êtes bien Élise Vanneau ?

-       Oui, c’est moi.

-       Et votre téléphone est bien le 04 76 82 24 38, indicatif 33 pour la France ?

-       Oui, tout à fait, mais il n’empêche que je n’ai jamais appelé ni demandé de renseignements. Mais qui êtes-vous d’ailleurs, et d’où m’appelez-vous ?

Elle s’entendit dire qu’il était son interlocuteur privilégié dans une société internationale de tour operators, basée en Nouvelle-Zélande, avec des centres d’appels dans différentes régions du monde.

-       Mais alors, cela doit vous couter un maximum ! Et comment se fait-il que vous parliez si bien français ?

-       Pour votre première question, cela ne nous coute pratiquement rien, nous utilisons des lignes illimitées. Pour votre seconde, notre société a à cœur d’employer des natifs pour que la communication soit plus facile. Je suis donc Français, comme tous mes collègues qui travaillent sur la France.

-       Et d’où m’appelez-vous, alors ?

-       Je vous appelle du Maroc, vous voyez que ce n’est pas très loin, mais j’ai des collègues basés en Inde, ou encore dans d’autres pays.

-       Bon, en tout cas, moi je n’ai rien demandé et n’ai pas l’intention de continuer cette conversation…

-       Mais, Madame Vanneau, vous avez déjà confirmé votre réservation ! Vous ne pouvez pas annuler sans perdre de l’argent, comme le stipule votre contrat !

-       Quoi, qu’est-ce que vous me racontez ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de contrat ? Franchement, pour aujourd’hui, j’ai ma dose, excusez-moi, là il faut que je raccroche et que je fasse le point ; si je savais au moins de quel contrat il s’agit ! Renvoyez-le moi, vite, oui par mél, pour que je voie de quoi il retourne, mais laissez-moi un peu de temps, je ne sais pas si je suis encore apte à comprendre ce soir. Laissez-moi aussi des coordonnées pour que je puisse vous rappeler…

Obligée de mentir, feignant de les avoir perdues, pour faire comprendre à son interlocuteur qu’elle n’avait pas ses coordonnées, elle raccrocha et alla se verser une tasse de thé qui, hélas, avait trop pris le temps d’infuser !

 

Sa tasse à la main, elle n’avait rien de mieux à faire que de s’assoir un moment et de se mettre en pause. Dans quel imbroglio était-elle embarquée ? Derrière la fenêtre de sa petite cuisine, le noyer envahissait tout l’espace de sa frondaison lourde et chargée. Les moineaux qui avaient établi leur domicile permanent sur ses branches depuis plusieurs mois la rassurèrent, comment pouvaient-ils pépier toute la journée dès qu’il faisait à peu près beau ? Seuls la pluie et le vent semblaient les arrêter, ou du moins les freiner un peu. Il commençait à faire un peu frais le matin, mais les journées étaient encore très agréables et elle repoussait le plus tard possible le moment où il lui faudrait remettre des collants pour aller travailler. Tant que les moineaux étaient fidèles au poste, elle n’avait pas trop de soucis à se faire. Sa tasse était vide, elle s’en servit une seconde et se leva, sa chaise, en dépit de sa mémoire, ne la supportait plus, comme si un trépignement insidieux avait gagné ses pieds. Laissant sur la table de la cuisine sa tasse à moitié vide, vu sa chance du jour elle était bien capable de la renverser si elle l’emportait, elle entra dans son petit salon pour vérifier les stores. Elle n’aimait pas partir au bureau sans les ouvrir, mais ne savait plus si elle avait eu le temps de le faire. Tout compte fait, les stores étaient remontés, peut-être pas exactement comme d’habitude, elle sourit de son côté maniaque, mais les mouches qui vrombissaient devant les fenêtres ne lui laissaient pas plus de doute sur la douceur d’arrière-saison que sur sa lucidité du matin. Contente de la légèreté qu’elle sentait resurgir, elle prêta l’oreille. Un drôle de bruit dans sa chambre, comme un clic de réveil ou d’alarme, elle n’avait pas l’habitude de faire sonner le réveil à cette heure-là, et elle avait toujours détesté entendre cliquer les heures sur une montre ou un téléphone, elle n’avait certes pas pu programmer son réveil pour qu’il le fasse ! Décidément, encore un truc qui allait de travers. En allant à sa table de chevet pour vérifier, elle perçut comme une atmosphère bizarre sur son lit, une odeur peut-être, ou la place des oreillers, n’étaient-ils pas légèrement décalés ? Son regard croisa le miroir dans le coin de sa chambre, étonné par une gravité sur son visage accentuée par son pull noir et ses cheveux qui avaient bien besoin d’un shampoing. Pourquoi avait-elle mis ce pull, le matin, alors qu’elle savait bien que ses cheveux bruns supportaient mal le noir quand ils n’avaient plus le brillant d’un lavage tout frais ? Elle ferait mieux d’aller prendre une douche pour récupérer de sa journée. Ou un bain, plutôt, oui, c’était cela, elle allait se faire couler un bain, et après elle y verrait plus clair. Il fallait qu’elle se prépare pour sortir le soir et, si elle ne se reprenait pas un peu, ce serait dur !

 

2. Élise 2

 

La pièce lui avait plu ; elle en avait même occulté la cascade de mauvaises nouvelles de sa fin d'après-midi. Surprise d’avoir trouvé une salle pleine un soir de début de semaine, elle ne regrettait pas d’avoir obtempéré à l’insistance de ses collègues pour qu’elle les accompagne au théâtre, alors que les mauvaises nouvelles de sa fin de journée l'en dissuadaient. Sa culpabilité de ne pas s'occuper immédiatement de cette piteuse affaire, même si elle pouvait difficilement faire quoi que ce soit la nuit, s'était assoupie au théâtre.  Pourtant le titre, autour de la mort de Shakespeare, qu’elle n’arrivait pas à retenir, ne l’avait pas inspirée. Mais les bonnes critiques qu’elle avait lues quelques jours plus tôt, par prudence, pour savoir où elle mettait les pieds, l’avaient rassurée. Et maintenant qu’ils se retrouvaient à quatre pour souper, là encore elle avait cédé, elle qui habituellement rentrait toujours se coucher tôt, elle en était à défendre le jeu des acteurs, pas facile, qui oscillaient entre plusieurs époques. Ses collègues étaient visiblement moins emballés, gênés par le côté décalé des décors et la multiplicité des rôles qu’endossait chaque comédien. Mais elle les avait trouvés très bons dans ce registre justement, et elle défendait bec et ongles leur jeu autant que la pièce elle-même qu’elle voyait comme une excellente remise en cause des traditions. Elle ne se reconnaissait pas, elle la première à critiquer d’habitude, mais le vin qu’ils avaient commandé dès leur arrivée, ajouté à son impérieux besoin d'"oublier" jusqu'au lendemain matin, avait réchauffé une gaité que son côté classique-rangé négligeait trop souvent.

 

-       Oui, j’ai entendu dire qu’elle partait en voyage, en Argentine, elle se refuse rien, celle-là, dis donc…

A ce mot, Argentine, elle avait sursauté, comme électrisée. La conversation continuait, sans elle, là, elle était débranchée, totalement sidérée par ce mot jeté sans raison.

-       Mais, qu’est-ce que tu as, tout à coup, tu es toute blanche ? Tu es malade ?

-       Non, non, ça va…

-       Non, ne nous raconte pas d’histoires, ça va pas, c’est trop marqué sur ta figure !

Que pouvait-elle laisser glisser ? Elle avait déjà du mal à comprendre dans quel guêpier elle était fourrée, alors de là à en parler !

-       C’est qui, ce voyage en Argentine ? C’est ça que j’ai pas compris…

-       Et c’est ce qui te met dans cet état ? C’est une collègue, que je connais vaguement, plutôt bizarre, elle l’a toujours été, mais en ce moment encore plus, pas de quoi te mettre dans cet état !

-       Excusez-moi, j’ai eu une fin de journée assez dure, je vous raconterai plus tard.

-       OK, OK, ça marche, laisse couler…

 

Elle s’était tellement épanchée, à l’époque de sa séparation, sur la tristesse dont elle n’arrivait pas à sortir, qu’ils devaient craindre qu’elle ne remette le sujet sur le tapis. Elle avait pourtant passé le cap. Ou à peu près. Avec son ex, la situation s’était assainie, ils conservaient des relations cordiales, la rancœur s’était presque effacée. Ce dont elle se remettait moins bien, et ne se remettrait probablement jamais, c’était le rejet par sa fille, dont elle ne savait pas bien s’il avait été la cause ou la conséquence du divorce. Elle était passée par toutes les étapes, autocritique, culpabilisation, oubli d’elle-même. Mais le rejet, s’il s’était un peu civilisé, prenant des habits moins rudes, n’en avait pas disparu pour autant. Si sa fille la rabrouait maintenant de manière peut-être moins viscérale, moins de l’ordre du dégout, la distance installée n’en réveillait pas moins chez elle, à espaces réguliers des poches d’émotion qu’elle contrôlait mal. Mais qu’elle avait appris à garder pour elle, tant elle sentait qu’en parler faisait peur.

 

-       Bon, tu as quand même l’air chafouin, ce soir, qu’est-ce qui t’arrive ? Je croyais pourtant que la situation s’était arrangée…

-       Oh, c’est pas du tout ça, mais il m’est tombé de ces trucs dessus ce soir, j’en reviens pas…

-       Si tu racontais, ça te ferait peut-être du bien ?

-       Écoute, pour ce soir, je suis vraiment crevée, je vais aller me coucher, je ne peux rien faire avant demain, mais là il faudra que je sois d'attaque.

 

 

Ils étaient en train de partager l’addition que le serveur venait d’apporter. Les autres avaient décidé de la couper en quatre, elle ne se sentait pas de taille à protester, même si elle n’avait pris qu’une petite salade, incapable qu’elle aurait été d’avaler plus. Les autres repartaient en voiture, elle allait leur fausser compagnie avant qu’une fois de plus ils ne s’étonnent qu’elle ait encore pris le métro pour venir dans ce quartier un peu éloigné, si au moins elle prenait un taxi. Elle avait eu beau leur répéter mainte et mainte fois qu’elle aimait marcher le soir dans le centre de Lyon pour trouver les stations de métro, finalement jamais trop loin des endroits où ils sortaient, ils avaient beau lui dire que repartir seule était un peu risqué, l’incompréhension était totale et elle préférait ne pas aborder le sujet, elle était déjà assez tracassée et n’avait pas besoin d’en rajouter. Le problème majeur pour elle, le soir, n’était pas encore tant d’errer dans les rues du centre à la recherche d’une station que de rentrer seule dans son quartier et de devoir traverser plusieurs rues sombres avant d’arriver à son immeuble. Elle avait renoncé à avoir une voiture, trouver un garage à louer à proximité immédiate, qu’elle devrait payer les yeux de la tête, elle avait préféré rogner sur cette dépense, et prendre un taxi de temps en temps. Elle prenait les transports en commun de jour pour aller au bureau, en fait elle gagnait du temps, et le soir, c'était selon. Elle ne prenait pas le risque de se mettre en insécurité, mais elle aimait marcher seule et n'avait jamais eu à s'en plaindre.

 

-       Bon, je suppose que tu es venue en métro et que tu n'as pas besoin qu'on te raccompagne, on ne remet pas le sujet sur le tapis…

-       Eh oui, bon, salut, à demain !

-       OK, passe une bonne nuit, j’espère que tu auras trouvé une solution à tes mystérieux problèmes.

 

J’en doute, se disait-elle en prenant la direction du métro. Mais chaque chose en son temps. Le film de son arrivée dans son appartement en fin d’après-midi, qui s’était mis en suspens durant la soirée avec ses collègues, se remit à défiler comme si le fil se renouait à mesure qu’elle approchait de chez elle, promesse d’une nuit agitée même si ce n’était pas la pleine lune : la lettre de ce toqué qui croyait l’avoir rencontrée à Metz, ou Nancy plutôt, l’appel de ce tour opérateur qui prétendait qu’elle avait réservé un voyage dont elle ne pouvait même pas imaginer le prix, la note de téléphone démesurée qui refaisait surface en parlant de dépenses… Et ce relevé de banque qu’elle n’avait pas encore ouvert, elle devait le faire absolument en rentrant, c’est ce qu’elle aurait dû faire en premier, elle toujours si inquiète de l’équilibre de son compte depuis qu’elle vivait seule. Impatiente d’arriver pour vérifier, elle hésita à prendre un taxi, mais il n'en passait pas, et le métro était tout proche maintenant.

Une voiture de police dans son quartier la rassura sur la traversée des trois pâtés de maison jusque chez elle. Personne dans la rue ni dans l’entrée de l’immeuble, une inquiétude de moins, elle gagna son étage sans encombres, et dès la porte ouverte, ses clés toujours à la main, elle se saisit de l’enveloppe qui lui avait obscurci l’esprit pendant toute la fin du trajet. A première vue, rien d’inquiétant sur ce relevé de banque, tout paraissait correct, évidemment il faudrait qu’elle y regarde de plus près, mais cela pouvait attendre le lendemain. Un souci de moins pour la nuit, peut-être allait-elle y gagner une heure ou deux de sommeil. Elle accrocha ses clés précautionneusement, posa son sac à main dans la penderie avec son manteau et se dirigea vers la salle de bain, il était déjà tard, pas question de trainer, elle craignait de ne pas dormir et savait que plus elle respectait un rythme régulier, plus elle mettait de chances de son côté. En se démaquillant, elle revit son relevé de banque lui passer devant les yeux, évidemment, elle s’était rassurée trop tôt, ce relevé portait sur le dernier mois, s’il y avait un problème, il n’apparaitrait pas déjà. Elle s’était bien réjouie un peu tôt ! Elle termina sa toilette, et en passant sa chemise de nuit, elle en était déjà arrivée carrément à un piratage de son compte… Mais, ma pauvre, ressaisis-toi, tu deviens complètement parano, tu ne vois pas que s’il y avait quelque chose de grave la banque t’aurait déjà appelée ! Arrête de gamberger un peu. Tu ferais mieux de prendre un calmant, il doit t’en rester de l’époque où tu allais vraiment mal.

 

Elle alla chercher un verre d’eau dans la cuisine, trouva la boite d’anxiolytiques encore à moitié pleine dans le placard au-dessus des couverts, cassa un comprimé en deux et l’avala avec une grande gorgée d’eau. Son manque d’habitude de ce genre de médicament la rassura immédiatement, elle n’avait plus rien à craindre pour sa nuit, le miracle du sommeil chimique allait se produire et plonger dans l’oubli ses angoisses et ses doutes.

 

3. Variations I.

 

Il fallait que je comprenne. L’humiliation que j’avais subie, enfant, avait placé pour moi le vol sur la plus haute marche de l’échelle du crime. Et, bien des années après, mon âme se troublait du plus sombre des sentiments quand une idée vague de dépossession se profilait. Non qu’elle s’opposât à un sentiment de propriété qui m’importe peu, mais l’abus de confiance, l’extorsion de ce que l’individu peut chérir comme partie de soi, me transporte dans une agitation paranoïaque. « Qui croirait que la faute d’un enfant pût avoir des suites aussi cruelles ? » écrivait Rousseau à propos du vol de ruban dont il ne se pardonnerait jamais d’avoir accusé une jeune innocente. Bon élève, je n’avais rien à craindre de l’école, j’aurais été fort désappointé si l’on m’avait empêché d’y aller, jamais je n’aurais manqué même une heure, sauf à avoir quarante de fièvre. Mais ma sœur ne l’entendait pas de cette oreille, elle qui, jusque là, avait été aussi très sérieuse, la réussite des filles à l’école s’ancre profond, elle se mettait à tourner autour des garçons, et surtout autour du fils de l’épicière qu’elle allait retrouver en cachette. Et elle en était même arrivée à sécher une demi-journée où il se trouvait être libre. Notre père, très dur en général, et intransigeant quand il s’agissait du respect des institutions au sommet desquelles il plaçait l’école, n’aurait évidemment pas supporté que sa fille, en qui il plaçait tous ses espoirs d’égalité, déroge aux règles. Il ne devait pas le savoir. Et il fallait prendre de court toute velléité du maitre d’interpeler mes parents sur cette absence injustifiée. Le devancer. Trouver une solution.

 

            Et c’est alors qu’elle avait monté cette machination qui m’a tant de fois fait retourner dans mon lit, jusqu’à ce que d’autres désirs pressants ne tapissent mes nuits de formes féminines que ma sœur m’avait à peine permis d’esquisser. Plus âgée que moi, elle se nimbait à mes yeux d’une supériorité inaltérable nourrie d’autant de raison que de caprices que je n’étais pas capable de juger comme tels à cette époque. Elle inventa donc de faire écrire par mes parents une lettre à l’instituteur. Et je serais l’intercesseur. Évidemment nous ne pouvions pas demander directement à mes parents d’excuser une absence dont ils ne devaient pas avoir connaissance. Et c’est là où elle eut l’idée de ce stratagème dont même l’évocation ne m’aurait pas effleuré et me donne toujours des sueurs dans le dos. Je devais demander à mes parents l’autorisation d’aller chez des cousins à la fois assez connus et assez éloignés pour que ma mère n’ait pas l’idée de vérifier. Et je devais leur demander d’écrire une lettre pour nous excuser de les importuner s’ils ne pouvaient pas nous recevoir, ou d’accéder à notre demande si notre visite était la bienvenue. Un vocabulaire si vague et ampoulé que ma mère se ferait une joie de copier sous ma dictée, mon père de signer puisque sa femme l’avait écrit, et que je pourrais ensuite compléter, torturer, modifier insensiblement pour l’adapter à la situation de ma sœur. Jamais je n’aurais imaginé par moi-même une telle entorse à la loi familiale, mais je vivais dans une telle admiration, pour ne pas dire adoration, de ma sœur que je n’imaginais même pas de la décevoir. Me voilà sur le pont, finalement le plus facile, à mon grand étonnement, fut d’obtenir la lettre de mes parents, ma mère trop contente que nous nous intéressions un peu à cette branche de la famille que nous négligions habituellement, mon père n’avait pu qu’acquiescer. Une fois pourvu de cette feuille, il ne me restait plus qu’à me munir de tous ces outils du parfait écolier, effaceur, j’avais bien pris soin de faire écrire la lettre en encre compatible, stylo avec gomme, j’ajoutais un mot ici, j’en enlevais un là que je remplaçais, et peu de temps après la lettre, métamorphosée, offrait un modèle incontestable de mot d’excuse à destination d’un professeur. Qui n’y vit que du feu, aidé qu’il était par les brillants résultats de ma sœur qu’il n’imaginait certes pas capable d’une telle fourberie.

 

            Les carambars que j’avais négociés en échange m’ont longtemps laissé un gout amer. Je crois les avoir tous engloutis dans la soirée dès qu’elle me les eut rapportés de chez son petit copain qui avait profité d’une absence de sa mère pour plonger la main dans le bocal de l’épicerie. Je me souviens m’être écroulé ce soir-là dans mon lit, lourd d’un écœurement que j’ai du mal à attribuer seulement à un abus de sucre. Ma mère, croyant à une indigestion, passait en revue tout ce que j’avais mangé dans la journée, et me prépara une tisane dont le gout infect reste probablement associé au gout des carambars qui jusque là avaient toujours été mes préférés. Le caramel collant des carambars au papier jaune et rouge s’est, depuis, imprégné pour moi de cette amertume d’une plante indéfinissable qui plongeait ses racines dans ce sentiment coupable d’avoir commis une infamie : le mot d’excuse que j’avais extorqué à mes parents à leur insu s’apparentait pour mon âme enfantine à un vol dont les remords tarauderaient longtemps mon caractère qu’ils infléchiraient vers une universelle empathie, tant il resterait marqué par la nécessité de comprendre certains mensonges, même s’ils ne constituaient pas son penchant naturel. Je n’aurais pu confier à personne mon dégout de moi-même autant que du sucre, surtout pas à ma sœur tout à son amour naissant ! Je ne connaissais pas Rousseau alors, évidemment, mais son récit du ruban volé que je lus presque dix ans plus tard m’arracha des larmes incompréhensibles à un âge où je tentais, à mon tour, de faire le beau auprès des filles.

 

            Et cette peur viscérale de la fourberie élevée au rang de vol guiderait ma carrière. Mes parents y avaient-ils vraiment cru ? Leur manque d’empressement à nous demander où en était notre projet de visite à nos cousins pouvait nous induire en erreur. Ce qu’il fit quelque temps. Notre maitre parut berné par notre génie tant inventif qu’exécutif qui compensait bien une demi journée d’absence. Jusqu’à ce qu’il rencontre ma mère fortuitement, qu’il lui demande des nouvelles de son mari, il s’était en effet étonné d’un mot qu’il avait reçu écrit de sa main à elle, alors que notre père, le seul probablement de notre entourage, avait à cœur de remplir lui-même toute la correspondance avec l’école. Ma mère s’étonna, ne se souvenait plus, eut besoin à son retour de nous interroger, ma sœur tint bon grâce à un mensonge vite bricolé, je n’eus pas ce ressort, m’emmêlai dans mes explications, l’artifice creva les yeux, ma mère cria, mais ce ne fut rien comparé à la colère cinglante de mon père qui nous renvoya au glaçant profond de notre faute. J’ai toujours situé dans l’humiliation de ce jour l’origine de la conscience exacerbée de la droiture qui me rend si apte à traquer la duplicité, le mensonge, que je peux excuser s’ils sont ténus et puérils, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat quand je repense à notre méfait, mais que je pourfends jusqu’à faire rendre justice aux coupables quand le délit est patent et établi.

 

            La société d’assurances qui m’emploie n’a pas à se plaindre de ce trait, qualité ou défaut, je ne saurais plus le dire, mais devenu partie intégrante de mon caractère. Les fraudeurs n’ont qu’à bien se tenir. Mon aptitude à traquer la moindre faille, devenue légendaire, me fait craindre aussi bien des clients avertis que de mes supérieurs qui redoutent toujours que je ne mette à jour une faille dans le système qui puisse remettre en cause les organes mêmes de la direction. Au fil des ans, je suis devenu spécialiste des dossiers les plus tordus, complexes, les arnaques bancaires, les usurpations d’identité, les montages judiciaires. Plus que l’argent que je peux faire gagner à ma compagnie, ce qui m’intéresse, me concerne, me fait vibrer, c’est l’humain dans toutes ses dimensions, de l’angélisme inadapté à notre monde aux noirceurs les plus viles. Ma vie personnelle est vide, ou presque, hormis les visites à mes parents, ma sœur est partie vivre loin, à l’étranger, je la vois rarement ; les tentatives amoureuses de ma jeunesse se sont soldées par des échecs, qu’explique peut-être le surinvestissement professionnel que j’ai déployé jusqu’à confondre efficacité et quête consubstantielle de vérité. Je gère peu d’affaires, incapable que je suis de suivre plusieurs pistes à la fois, mais le dossier que je prends en charge ne me laisse aucun répit, de nuit comme de jour, tant ma vie entre en symbiose avec lui. Mais là, je dois tirer mon chapeau, si j’ai démêlé des situations qui paraissaient pourtant inextricables, jamais jusque-là je n’avais touché un tel imbroglio, ce qui, on s’en doutera aisément, ne peut que me ravir.



30/10/2013
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