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Jean ECHENOZ, Des éclairs

Imaginez un ingénieur capable d’apprivoiser l’électricité depuis son plus jeune âge. Né par une nuit d’orage prémonitoire, sous des éclairs qui lui resteront toujours fidèles contrairement à ses contemporains, Gregor gardera de l’ignorance du jour exact de sa naissance – peu avant ou après minuit – un regard décalé sur le monde.

Très tôt hors du commun : trop nerveux – capable d’entrer dans une fureur inquiétante pour des bruits ou vibrations que les autres ne perçoivent pas –, trop grand – tout de suite plus grand que tout le monde – , trop  intelligent – il avale parcours scolaire, langues étrangères, expériences de physique en un temps record –, il imagine très jeune des dispositifs capables de révolutionner les échanges mondiaux. Pas de vagues applications pratiques, mais carrément des projets cosmiques : télécommunications, courant alternatif, missiles, tubes de néon, radars...

Attiré par les chutes du Niagara dont il a vu quelques gravures, il quitte son Europe du sud-est natale pour les Etats-Unis d’Amérique où il va directement se présenter à Thomas Edison qui l’embauche comme simple électricien pour réparer ses installations de courant continu qui tombent toujours  en panne. Après avoir installé le courant alternatif, il se fait plumer de son idée aussi vite que de son argent. Oubliant toujours de déposer des brevets comme de prêter attention aux contrats qu’on lui fait signer, il sera toute sa vie aidé et financé par les plus grands, mais aussi dépossédé de ses idées et des ressources qu’elles auraient dû générer.

Hors du commun, il le restera. Peu à peu ses délires l’entrainent sur des chemins, ou plutôt dans les airs, où plus personne ne peut le suivre. Incompris par les hommes, il converse avec les éclairs. Puis avec les oiseaux qu’il fréquente assidument, soigne, recueille chez lui. Ou si l’on peut dire : dans une suite d’un des plus grands hôtels newyorkais, puis d’un hôtel légèrement inférieur, il soudoie le personnel pour qu’il veille sur « ses oiseaux » quand il sort.

Incapable de prêter attention aux contingences matérielles, il dépense sans jamais savoir compter son argent, et passe ses dernières années abandonné de tous, sauf de l’hôtel qui ne lui réclame jamais la note, et d’une amie Ethel, qui le reçoit avec son mari toutes les semaines. Les sentiments qu’ils partagent ne seront jamais portés au jour. Gregor aura vécu toute sa vie bourré de troubles obsessionnels, dans la peur du moindre contact, et ses seules maitresses auront été les colombes à qui il consacre toute son énergie. Il meurt avec dignité, en faisant accrocher sur sa porte le carton habituel des hôtels « ne pas déranger ». Personne n’osera le décrocher avant trois jours.

Avec ce troisième roman, inspiré de la vie de l’ingénieur Nikola Tesla, Jean Echenoz clôt une série de trois vies. Romans, et non biographies comme on pourrait le croire. Ces trois hommes réels ont pour point commun une vie dont on ne sait si elle frappe par son caractère ordinaire ou extraordinaire. Ravel, le compositeur et musicien mondialement reconnu, perd peu à peu la mémoire : de ses notes, de ses œuvres, de lui-même. Dans Courir,  le coureur tchèque Zapotek traverse la seconde guerre mondiale, où il commence à courir sans aimer cela, et le régime communiste d’après-guerre dont il devient le champion avant de finir comme archiviste au sous-sol du Centre d’information des sports, non sans avoir signé son autocritique pour avoir la paix. Gregor, le personnage de Des éclairs, termine  en illuminé cette série de génies décalés.

Romans, et non biographies, car ces vies sont traitées par l’auteur comme des romans à suspense, que vous ne pouvez pas quitter avant d’arriver à la fin. Des formats courts, rapidement avalés, et qui nous laissent avec l’impression que, finalement, la littérature c’est facile.



20/11/2010

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