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Deux fillettes

Deux fillettes dans une voiture. Il fait beau. Le soleil baigne la plus petite, endormie sur sa couverture en boule, et porte des ombres sur le siège, faisant surgir du dossier noir des traces étonnantes, comme des cornes, un pas, un arbuste, des carrés alignés. Les bras potelés de la petite s'abandonnent, la main droite s'arrondit sur un linge blanc qu'elle agrippe, sa main gauche, libre, retient le soleil qui oublie de souligner ses boucles blondes. La grande regarde par la fenêtre, une moue dédaigneuse, inquiète. Elle se tient le plus loin possible de sa petite sœur, elle ne la regarde pas, ne la voit pas, son regard cherche au-dehors, quelqu’un qui la rassure, qui lui explique ce qu’elles attendent, là. Le col de son chemisier blanc est ouvert, mais elle a gardé ses manches, loin de l’abandon grassouillet de la petite qui l’énerve, c’est vraiment un bébé, dormir alors qu’elle ne sait pas ce qui les attend ! Et puis, elle verra bien si elle se réveille, elle va se mettre à pleurer, comme d’habitude, et une fois de plus il faudra la consoler.

 

Non, vraiment, elle ne voudrait pas redevenir bébé ! Pourtant, quand elle voit toutes ces dames qui lui font des sourires et des bisous, elle serait bien un peu jalouse ; elle aussi, quand elle était bébé, c’était pareil, maintenant elle n’en voudrait plus de leurs bisous, ou alors il faudrait qu’elle puisse choisir. Elle n’en peut plus de ces parfums qui lui font mal aux narines, après elle étouffe, elle pince le nez, si elles croient, ces dames, que ça leur fait plaisir aux enfants, des bisous qui sentent si fort. Mais pas tous, c’est pas tous les parfums qui lui font mal. Elle se souvient de cette dame si gentille qui venait toujours à la maison, elle lui apportait des bonbons, ses préférés, au gout de caramel, et elle ne la forçait jamais à l’embrasser. Pourtant, elle, elle aurait bien voulu, ce qu’elle sentait bon, elle, un parfum si doux qu’on se demandait d’où il venait. Elle était très belle, toujours très bien habillée, élégante comme disait son père, avant elle ne connaissait pas ce mot, élégante, depuis qu’elle l’avait découvert elle le répétait tout le temps, comme ça elle pensait à la dame. Dès qu’elle la voyait arriver à la maison, Manon allait chercher un livre, la dame était toujours d’accord pour lui lire un livre, et Manon pouvait alors être tout près d’elle, sentir son parfum, ses cheveux fins qui frisottaient sur son front, et toucher discrètement le tissu de ses habits. Quand elle serait grande, elle serait comme elle, belle, élégante, délicatement parfumée.

 

Puis, un jour, la dame n’était plus venue. C’était juste après que sa mère avait fait une crise terrible, Manon n’avait pas compris pourquoi elle criait si fort. Et quand après, elle avait demandé à sa maman pourquoi la dame ne venait plus, parce qu’elle, elle l’aimait bien, son élégante, elle s’était encore énervée, elle criait moins fort, elle râlait plutôt cette fois, contre qui ? La seule chose qu’elle avait comprise, Manon, c’était : « t’as qu’à demander à ton père ! ». Elle voulait bien lui demander mais pourquoi ? Son papa il l’aimait bien la dame, il riait avec elle, il était content quand elle était là, il restait plus longtemps avec elles au lieu d’aller s’enfermer dans son atelier. C’était peut-être pour ça que maman elle râlait, elle aurait préféré qu’il rie avec elle. Mais comme elle râlait, il avait plus envie de rire…

 

Pourtant, sa maman, avant, elle était géniale. Elle faisait toujours des tas de choses avec elle et sa petite sœur, même que c’est un bébé, elle était trop petite pour comprendre, mais elle venait quand même. Une fois, elle les avait emmenées dans un super grand musée, un monsieur avait pris une photo où elles étaient toutes les trois, elle adore cette photo, elle la garde toujours avec elle. Ce jour-là, elles avaient mis des belles robes, toutes les trois, maman une robe bleu foncé et un manteau pareil, très chic, avec un petit chapeau, presque aussi élégante que la dame, même sa petite sœur avait une robe gris-bleu, un peu courte, avec un volant en bas et un col blanc bizarre, moins jolie, mais bien quand même. Et Manon, elle avait une robe bleu foncé, comme maman, avec des traits blancs en haut, maman avait dit que c’étaient des smocks, bizarre ce mot, mais la robe était très jolie, surtout avec ses souliers vernis et ses socquettes blanches.

 

Après, chaque fois qu’elle voulait être jolie, elle demandait à mettre cette robe. La dernière fois où la dame était venue, Manon la portait, et elle lui avait dit qu’elle était très jolie. Ce musée, c’était magnifique, de grands tableaux, elle ne comprenait pas comment on pouvait faire ça, à l’école, quand ils font de la peinture, c’est plus petit ; elle avait dit à maman que quand elle serait grande, elle apprendrait, et qu’elle serait peintre pour être dans le musée. Maman l’avait prise dans ses bras et l’avait embrassée très fort, elle sentait bon. Sa petite sœur avait pleuré parce qu’elle voyait bien que c’était elle que maman préférait, puis elle s’était calmée quand elles étaient arrivées au marchand de glaces. Elle allait devenir énorme si elle continuait à manger autant de glaces, Manon, elle, avait fait attention, elle en avait pris une toute petite, avec une serviette, pas question de tacher sa belle robe.

 

C’était loin cette histoire, au moins un mois, avant la crise de maman, la dame venait encore souvent. Là, c’est fini maintenant, elles sont dans la voiture, elles attendent, maman ne leur a rien dit, elle vient de partir, les laisse dans la voiture. Elles vont avoir peur, si jamais sa petite sœur se réveille c’est fichu. Tiens, voilà papa. Ouf, la voilà rassurée, elles n’auront pas été longtemps seules. Et, juste un peu derrière, une silhouette élégante s’approche. Et maman qui s’éloigne. Dommage, elle aurait bien aimé qu’ils soient tous ensemble, encore…

 



01/11/2014

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