lettrines-vivianeyoux.blog4ever.com

lettrines-vivianeyoux.blog4ever.com

Déjà tard

Déjà tard. Elle aime se réfugier tout là-haut, pendant des heures, seule. Un grenier, son grenier comme elle l’appelle. Même si c’est plutôt le haut d’une tour, qu’elle rejoint grâce à plusieurs volées de marches qui ont vécu, bien vécu. Son esprit s’envole, rejoignant les anges qu’elle n’a pourtant jamais vus, même de là-haut. Elle a du mal à y croire, à ces histoires d’anges, d’esprits. Si elle va là-haut, dès qu’elle peut, c’est plus pour oublier, se retrouver, elle, sans intermédiaire. Elle n’a pas besoin de ces racontars de son enfance, croquemitaines et autres peurs, elle a bien assez de fantômes dans la tête. Pas de larmes, plus de larmes, tout cela, c’est fini. C’est une autre époque. Le calme s’est installé en elle depuis qu’elle a trouvé ce refuge.

 

D’habitude elle y va plus tôt. Elle essaie de s’organiser dans ses horaires pour avoir du temps, son temps à elle où elle monte, se ressource. Elle pense souvent à cette rengaine, je monte me ressourcer, un oxymore de première, elle aurait plutôt cherché la source dans la terre, dans les tréfonds, mais près des étoiles, elle n’aurait pas imaginé. Et pourtant, c’est bien cette rengaine qui s’impose à elle quand elle prend l’escalier.

 

La porte est lourde ce soir. Une porte si bringuebalante d’habitude, là elle est de plomb. Personne n’est venu la renforcer dans la journée, elle n’est pas moins bringuebalante, juste plus lourde, comme si l’heure tardive l’avait plombée. Elle la pousse, un peu plus fort, assaillie par des bouffées chaudes, son estomac se crispe, elle repousse le châle dont elle a pris l’habitude de se couvrir le cou et les épaules quand elle monte. L’escalier est sombre, déjà tard, les petites lucarnes carrées ne lui apportent qu’une lumière pâle. Elle écoute. Sans être sûre. Un bruissement furtif, comme un pas qui glisserait sur une marche à laquelle il n’est pas habitué.

 

Mais non, elle se trompe. La porte aurait grincé, et malgré sa pesanteur exceptionnelle elle a pris soin d’enclencher le pêne. Son oreille s’aiguise à tout et à rien. Ça ne bruit même pas que de lointaines alarmes lui affolent déjà le cœur. La gomme de sa semelle gauche se plaque sur l’avant-dernière marche, plus moyen de bouger, comment une chaussure aussi légère, une seconde peau à lacets fins qu’elle porte depuis des années dans différentes couleurs, peut-elle tout à coup peser des tonnes ? Son pied droit se recroqueville, en suspens, il va bientôt tenir dans du 34 ou se dissocier de son jumeau. Écartelé par ce semi-équilibre, son dos se voute, jaugeant ce moyen de retrouver un brin de raison. Franchement, un son aussi ténu, à peine esquissé, imaginé peut-être, il lui en faut plus d’habitude pour la mettre aux abois…

 

Elle se ressaisit, son pied droit retrouve sa longueur, et son appui sur la marche, contrepoids efficace qui redonne vie à son pied gauche, la semelle de gomme retrouve sa légèreté habituelle. Ses cervicales se déplient, lui ouvrent la perspective de son arrivée imminente, la porte est là, presque là. Elle se rassure, elle arrive, enfin son repaire, pour une bonne heure de sérénité, ou plus.

 

Ça ricoche dans l’escalier, un caillou, un bout de mur qui se détache, ça gamberge vite dans son cerveau, ça se raccroche à une bribe d’explication plausible, si jamais ce bruit rond de bille qui dévale était naturel, n’avait rien d’inquiétant. Si jamais elle ne l’avait pas vraiment entendu, s’il n’y avait jamais eu qu’un bruissement ordinaire, rien à voir avec un glissement de pas, et si quelqu’un la suivait – pour quelle raison ? – franchement, ferait-il tomber une bille avec le risque que son retentissement certain signale sa présence… Les menues contrariétés, accumulées toute la journée, l’auront rendue nerveuse. Elle le voit bien, désormais, être retardée dans sa retraite quotidienne aussi nécessaire que les besoins physiologiques lui fait courir des risques. Mais quand même ! A-t-elle atteint le niveau d’anxiété où le moindre crissement déclenche les turbulences ? Elle croyait le seuil plus haut.

 

Elle y arrive, à la porte. Son refuge est à deux pas, qu’elle n’a plus qu’à franchir. Facile. Ouvrir la porte, et se trouver immédiatement immergée dans l’atmosphère cotonneuse du crépuscule. Pas besoin d’allumer, son recueillement quotidien se satisfait d’une faible lumière diffuse, il la préfère même. Elle n’a qu’à ouvrir, entrer, et refermer la porte derrière elle. Et gagner sa tranquillité bien méritée. Elle respire, longuement, sa poitrine s’élargit, son ventre s’apaise.

 

Oui, mais si elle ferme, elle n’a plus d’issue. Même fermée à clé, elle n’a aucune certitude que cette serrure plutôt légère résiste à une irruption un peu brutale. Plus d’issue, elle s’enfermerait à l’intérieur. Et de là-haut, pas question de se risquer à un saut périlleux, sinon mortel, il la laisserait handicapée pour le restant de ses jours.

 

Pas d’issue. Sa terreur enfantine lui remonte à la figure avec des bouffées de chaleur, cette peur de vivre dans une maison où il n’y aurait qu’une porte, d’où elle ne pourrait pas sortir en cas d’intrusion par l’unique entrée. Elle a pu vivre, adulte, dans des bâtisses improbables, réputées inquiétantes pour beaucoup de ses amies, elle leur a toujours semblé un peu trop téméraire, mais si l’habitation avait plusieurs portes, elle pouvait circuler sans peur et y installer cette atmosphère de sécurité qui lui a toujours été enviée. Mais vivre dans un appartement avec une seule porte, là non, la plus grande terreur de sa vie a été un neuvième étage où elle a dû éconduire un « visiteur » qui, heureusement, n’a pas dû percevoir une faiblesse dont il aurait pu user pour voler le peu, bien peu, qu’elle avait à l’époque.

 

Toujours ménager une issue. Elle laissera entrebâillé, elle entendra mieux ce qui se passe plus bas, et pourra toujours descendre quatre à quatre ces marches qu’elle connait parfaitement une par une, mieux que quiconque pourrait la suivre. Sa sérénité est à ce prix, elle n’a jamais fermé à clé de l’intérieur, dans son grenier, ce n’est pas maintenant, avec les nerfs tendus, qu’elle va commencer.

 

Elle entre. Elle n’aurait pas pensé, cinq minutes plus tôt, que c’était si facile. Elle entre, et la lumière cotonneuse se diffuse dans ses yeux, son front se dilate. Plus de peur que de mal.

 

Un bruissement ténu, à nouveau, un pas furtif, malhabile, mais est-ce vraiment un pas ? Son estomac se rétracte, l’alerte dans ses oreilles envahit tout, le cri que tente sa gorge s’arrête net. Ça se rapproche, un frôlement, un glissement, un feulement. Ça lui jaillit dessus, elle hurle, ses jambes nues sont heurtées par une masse qui se fond bientôt en une douceur soyeuse.

 

Une fourrure se love contre son pied gauche, un chat, qui aura trouvé un interstice dans la porte du bas, elle est méfiante pourtant ; des chats, dans les environs, il y en a plusieurs, qui viennent régulièrement flairer les restes et crever les bouteilles de lait. D’habitude, ils n’arrivent pas à franchir la porte d’entrée, elle a dû rester légèrement entrouverte, il faudra qu’elle aille vérifier quand elle redescendra. En attendant, elle se penche vers le félin, pas bien gros, plutôt du style chat de gouttière gris tacheté, le corps fin et élancé. Il tremble, de peur. D’un rire sonore, elle le soulève, le rassure, puis le libère pour qu’il redescende tranquillement retrouver le grand air auquel il est habitué. Tranquillement, ce serait mal connaitre les zigotos de son espèce, il gicle hors de la pièce aussi violemment qu’il y est entré et se glisse déjà dans l’entrebâillement de la porte du bas qu’elle n’a pas eu le temps de reprendre son souffle.

 

Plus de peur que de mal, bis repetita… Le jour continue de décliner, assez de temps perdu avec ses terreurs d’opérette, elle place son petit banc au milieu de la pièce, prend quelques longues inspirations en s’étirant debout, puis s’y installe, dans sa posture désormais quotidienne, que le temps a rendue plus aisée. Les yeux mi ouverts sur la pénombre qui laisse à peine passer quelques trainées de rouge et des lumières lointaines, elle se laisse aller à sa méditation. Les pensées flottent, la montée de l’escalier se mêle aux incidents de sa journée, le chat vagabond à son chef vindicatif qui n’a pas supporté qu’elle soit promue, ses yeux fixent un coin du grenier, pas directement sous les fenêtres, comme elle a l’appris durant son stage, son esprit dérive au gré de sa rêverie, la raison cède et ouvre les vannes du mental positif. Elle sautille sur les marches en sifflotant, une douce mélodie se répand dans son corps, depuis le sommet de son crâne jusqu’à ses orteils, une armada de chats ronronne autour de ses jambes, leur fourrure la chatouille délicieusement, les feulements se fondent dans des bruits de pas, légers, puis plus appuyés, comment ces animaux peuvent-ils se déplacer, pas bruyamment, ce serait excessif, mais à pas plus pesants que ceux auxquels ils nous ont habitués ? Le chat de sa grand-mère, un siamois aux grands yeux bleus, avançait en glissant presque, elle l’entendait à peine et ne devinait pas qu’il la suivait, jusqu’à ce qu’il se jette sur elle de ses cinq bons kilos. Une lourde masse soyeuse sous une déambulation silencieuse. Sa grand-mère ne s’est jamais consolée de sa mort subite, et dans la famille, ensuite, personne n’a plus eu de chat, par fidélité à cette douleur ancienne.

 

Alors, elle connait peu les chats depuis, tout juste évite-t-elle de retenir les matous errants qui trainent dans la campagne, elle s’était laissé aller, à ses débuts dans cette maison, à leur donner quelques restes, elle a vite compris qu’il valait mieux renoncer, et les chasser autant que possible si elle ne voulait pas transformer son jardin et sa cuisine en colonie indomptable. Des pas rappellent leur présence, parfois, pas furtifs, moins appuyés que ce soir. Sa peur l’aura mise aux aguets, son oreille exagère, encore. Fixer le coin de la pièce, la lumière flottante s’est obscurcie, trop tôt pour les étoiles. Ça grince dans l’escalier... Bon, désormais, penser à fermer la porte du bas. Faire le vide, prendre de la distance, couper avec le quotidien, sa séance a pris la tangente avec cette histoire de chat, revenir en elle-même, se concentrer, ne pas chasser ce grincement mais l’intégrer, le circonscrire, le rendre inoffensif. Sa tête se vide, la suavité de la pénombre dépose sa quiétude.

 

Frottement contre le mur, le crépi rêche râpe quelque chose, une sensation qu’elle connait bien, quand elle passe trop près et que ses manches tâtent le rugueux au-dessus de la main courante. Glissement vers son champ de conscience d’un pas peu assuré, flottement, le mur se gonfle, se rétracte, s’arrondit, ça tangue là-haut. Fixer le coin de la pièce, éloigner les pensées néfastes. Laisser flotter…

 

On gratte à la porte, on toque presque, ou alors si doucement, on hésite. Les pas se précisent, ils montent les dernières marches, elle n’a pas rêvé, son imagination n’a pas pu s’emballer à ce point, elle n’a pas pu tout inventer. Les pas s’avancent, se posent, plus surs, les coups à la porte, discrets, se confirment. Elle sort de sa torpeur, ses yeux s’ouvrent plus grand, ses jambes se dégagent du petit banc. Poings crispés, elle se redresse, la gorge bloquée. « Tu es là ? » Cette voix, sa voix… « Tu es là, Juliette ? »

 

La porte s’ouvre, c’est lui, toujours baraqué, les cheveux en arrière, blouson de cuir sur un jean et un tishirt. Elle le fixe, médusée.

-       Comment tu as fait ? Tu m’as suivie ? 

-       En quelque sorte… à distance…

-       Mais… tu étais parti… loin… je croyais… parti…

-       Parti, oui. Loin. Mais je t’ai toujours suivie, à distance. Je ne pouvais pas te laisser comme ça… vu ce que tu m’en as fait baver…

-       Et tu crois que je veux te voir ?

-       Peut-être…

 

 

 

 

-       Je me suis perdu, je ne comprends pas... Quelle idée de déménager au fin fond de nulle part… Tu as été mutée… Bizarre, ça se passait bien là-bas, chez nous… Changer de poste pour ce trou, belle promotion… Et venir s’enterrer au bout du monde… Et cette maison, isolée, ouverte aux quatre vents, tellement isolée… C’est vrai qu’il faut y arriver, je me suis perdu… On en voit, des choses, de nos jours… Une femme seule, au bout des champs… Ou alors, peut-être que tu n’es pas seule… Mais qui pourrait avoir envie de te suivre dans un endroit pareil… Tu m’avais habituée à mieux…

 

Muette. Ne rien dire. Ne rien opposer à son flot de paroles, ne pas risquer, une fois de plus, de perdre, de se perdre. Respirer, prendre une grande bouffée d’air, ouvrir les portes. Tout ce temps où il l’a étouffée. Et ça recommence. Il n’a rien compris. Pas possible. Il faut qu’il parte. Qu’elle le mette dehors. Trouver les mots. Pas possible. Elle n’a plus de mots pour lui. Plus de mots avec lui, elle y perd toujours. Il a fallu qu’il la retrouve. Malgré la distance, son entreprise lui a trouvé une filiale éloignée, pas un poste mirobolant mais intéressant, plus social que ce qu’elle faisait avant, elle est partie sans hésiter, sans rien lui dire. Il l’a recherchée. Mais son patron avait promis de ne rien dire, elle ne lui avait pas vraiment décrit la situation, il avait compris qu’elle devait impérativement s’éloigner. Personne ne savait où elle était partie, elle n’avait presque plus d’amies parmi ses collègues, celles qui le restaient ne l’auraient pas trahie, elles connaissaient le danger. Elle avait effacé ses traces, recommencé ailleurs, n’avait plus rien voulu savoir de lui, appris par hasard qu’il était parti loin, pour une mission longue au bout du monde, elle avait soufflé, respiré, enfin. Refusé d’imaginer qu’il reviendrait, la retrouverait. Comment ? Il aura enjôlé une secrétaire de son sourire charmeur, il a toujours su y faire pour arriver à ses fins, la pauvre fille, si elle savait à quoi elle s’expose. Il aurait mieux de se perdre loin, vraiment, pas à deux pas de chez elle.

 

-       Qu’est-ce que tu fabriques, là ? On dirait de la sophrologie, ou de la méditation, ah oui, c’est à la mode, j’en ai entendu le plus grand bien. Il faudra que j’essaie, histoire de ne pas mourir idiot. J’ai rencontré un DRH qui ne jure que par ça, si je l’écoutais on mettrait des salles de méditation dans toutes nos succursales. Après tout, pourquoi pas, si ça lui fait plaisir. Du moment qu’il n’oblige personne. C’est quand même mieux que des salles de prière. Cela dit, il m’a tout expliqué, comment ça fonctionne, les conditions pour que ce soit efficace, les personnes sur qui ça prend bien, chez qui c’est utile. Désolé de te le dire, c’est pas un truc pour toi, c’est sûr, d’après tout ce que j’en ai entendu, tu n’as rien à faire là-dedans, tu n’y arriveras jamais, tu n’arriveras jamais au niveau où l’effet se fait sentir.

 

Elle blêmit. Se taire. Le fixer sans baisser les yeux, mais sans accrocher son regard, sinon elle est perdue. Se taire. Ne pas tomber dans son jeu. Se lever tranquillement, avec des gestes mesurés, se dégager complètement de son petit banc, se redresser posément, ne pas attirer l’attention. Le fixer. Se taire.

 

-       Quand je te dis que je me suis perdu… Des embranchements à n’en plus finir, tout se ressemble, le GPS s’est embrouillé… Il me restait plus qu’à demander, mais personne… Encore heureux que j’aie fini par voir un péquenot, qui savait que tu habites ici, tu ne connais pas, non, je ne te dirai pas comment il t’a appelée, tu ne t’en remettrais pas, tu ne le connais pas mais tout le monde sait où tu habites et vaguement qui tu es, les nouvelles vont vite… La porte était ouverte, je suis entré, j’ai regardé partout, je ne te voyais pas, je trouvais bizarre que la porte ne soit pas fermée à clé si tu n’étais pas là, je commençais à me décourager, à penser que tu étais sortie, probablement pas très loin, mais tu n’étais nulle part, jusqu’à ce qu’un chat me bondisse dans les jambes, complètement ébouriffé, une boule de dynamite à poils, bizarre, je ne t’ai jamais vue t’intéresser aux chats, je croyais que tu les fuyais, remarque, peut-être bien que celui-là aussi tu l’as chassé, c’est peut-être bien pour ça qu’il était aussi affolé, pauvre bête… Je ne sais pas, si sans lui, j’aurais eu l’idée de monter cet escalier, tout de guingois, tu as toujours des idées bizarres, déjà aller te paumer en pleine campagne, et en plus t’isoler tout en haut de cette tour, mais il n’y a personne dans les environs, qu’est-ce que tu as besoin d’aller de fourrer là-haut, décidément, j’avais cru que tu te serais arrangée, mais tu n’as pas beaucoup changé…

 

Il tourne en rond dans la pièce sombre, cherche un interrupteur, l’obscurité le déstabiliserait presque, sa logorrhée ne se tarit pas pour autant, pas encore. Définitivement sortie de sa torpeur et de sa position au ras du sol, elle se poste face à lui, à un mètre, distance de sécurité, le fixe, pas dans les yeux, juste au-dessus, toujours garder sa contenance, il lui reste quelques effets de sa méditation, pas totalement altérés.

 

-       Si, j’ai changé, mais je n’ai rien à te prouver. Tu vas commencer par redescendre, tu n’as rien à faire ici.

-       Autoritaire, madame, avec ça ! Je reviens du bout du monde pour te revoir, et c’est tout ce que tu trouves à me dire !

-       Je ne t’ai jamais demandé de venir. Et n’ai jamais manifesté l’envie de te revoir.

-       Oui, mais je suis là. Même si tu ne l’as pas demandé, je suis là. Tu ne vas pas me mettre dehors…

-       Je n’ai encore jamais été malpolie… tu devrais comprendre que tu dois partir…

-       Bien sûr que je vais partir, je ne suis pas venu t’encombrer, rassure-toi, mais tu vas quand même m’offrir quelque chose… Je ne vais pas te manger toute crue, qu’est-ce que tu t’imagines ?

 

Rien. Elle ne s’imagine rien. Elle se souvient. Trop. Ces souvenirs qu’elle a voulu effacer. Oublier. Comme si les souvenirs pouvaient s’oublier, s’effacer. S’atténuer, peut-être, certains, les moins prégnants perdent-ils de leur emprise au fil du temps. Mais ces souvenirs qui la hantent ont bien peu de chance de subir le sort dont son changement de vie aurait pourtant tellement besoin.

 

-       Alors, descends devant…

-       Pour que je puisse te rattraper si tu fais un faux pas…

-       Je n’ai pas l’intention d’en faire…

 

Installé d’abord timidement sur le bord du canapé, il a vite trouvé ses aises, parler le dope et lui confère une aisance qui lui permet de s’installer rapidement en un lieu inconnu, comme s’il était chez lui. Comme si rien n’avait changé entre eux. Il raconte, raconte, les mois passés sur un projet passionnant, désormais pratiquement bouclé, les deux pays où il a effectué de longs séjours, les villes, les gens, pour ce qu’il en a vu hormis ses collègues, les images bourrées de stéréotypes de celui qui a plus de temps pour parler et se mettre en scène que pour écouter et comprendre. Là, maintenant, cela l’arrangerait plutôt, elle, de le laisser parler, jusqu’à l’épuisement. Elle n’irait pas jusqu’à dire qu’elle l’écoute, ce serait exagéré, elle le laisse plutôt déverser, au cas où il pourrait vraiment s’épuiser et repartir comme il est venu. Sinon, elle va devoir trouver un moyen de le faire partir, un subterfuge. Mais à ce jeu-là, des subterfuges, il a toujours été très fort, bien plus fort qu’elle.

 

-       …juste pour cette nuit ?

-       Quoi, qu’est-ce que tu dis ?

-       Je te demandais si, par hasard, tu aurais un peu de place pour moi, juste pour cette nuit. Je ne voudrais pas abuser…

-       Si, tu abuses…

-       Doucement, doucement, toujours aussi raide ! Je te demandais juste, gentiment, c’est un peu dur de refaire toute cette route, j’en ai mis du temps pour arriver jusqu’à toi.

 

Elle se raidit, en effet. Ne pas céder. Ne pas entrer dans son jeu. C’est facile à dire quand il est loin, quand elle réfléchit toute seule pendant des heures, pourquoi ça finit toujours par clasher entre eux, pourquoi elle ne peut pas s’empêcher de se refermer comme une coquille d’huitre, et de laisser cette pelote de nerfs l’envahir, d’abord la poitrine, puis elle irradie dans tout ce qui tente encore de résister. Si encore elle pouvait sortir de ses gonds, crier, mais visiblement elle n’a pas ça dans son logiciel. Chez elle c’est plutôt l’autruche, rentrer le cou, au plus profond, croire que ça va passer, mais ça ne passe jamais, son temps de latence est faible, elle n’a rien à lui opposer, ne peut rien lui opposer. Si elle dit un mot, c’est fini, elle est balayée. Se taire jusqu’à ce qu’elle ait la force. Le fixer, au-dessus des yeux, sans détourner le regard.

 

-       Voici le marché, il y a une auberge à quelques kilomètres, pas le grand luxe, mais pour une nuit c’est supportable. Je les appelle, te retiens une chambre. Et je te prépare à diner. Après, tu t’en vas, tu devrais pouvoir faire ces quelques kilomètres sans te perdre. Et je ne te revois plus.

-       Disons plutôt on dine et on voit après.

-       Non, c’est comme j’ai dit, j’appelle d’abord l’auberge, sinon pas de diner et tu pars tout de suite. C’est non négociable.

-       Comme tu parles ! Tu as fait un stage de relations humaines, ma parole !

-       Peut-être… Alors, ce marché ?

-       Est-ce que j’ai le choix ?

-       Non.

 

La cocotte-minute lâche la stridence régulière de sa vapeur depuis presque cinq minutes, les pommes de terre sont cuites, la boite de confits de canard est sur le bord de l’évier, un plat en terre attend, le four est allumé. Menu simple, mais pas non plus trop bas de gamme pour qu’il ne lui reproche pas de se moquer de lui. Et puis, au moins, une fois les confits disposés sur les pommes de terre, même si le plat reste un peu trop au four il n’y aura pas de problème. Elle n’aura plus à y penser. Elle dispose la salade verte dans un saladier, ajoute la sauce par-dessus, prépare le pain, sort des biscuits à apéritif et une bouteille de vin et le rejoint avec deux verres. Il est resté sagement assis durant les préparatifs, sans rien dire. Une première. Elle n’a rien dit non plus, pas la peine de le relancer, et un peu de silence fait du bien. Elle s’est habituée au silence depuis qu’elle habite seule à la campagne, et a de plus en plus de mal à supporter un flot continu de paroles.

 

 

 

 « Tout finit toujours par s’oublier ! » Il avait fallu qu’il lui lâche cette phrase en partant. Le diner s’était déroulé correctement, il avait fait preuve d’une humeur délicieuse qu’elle ne lui avait pas connue depuis longtemps, avait agrémenté la conversation de mille anecdotes glanées dans sa longue mission à l’étranger, et laissé ses piques au vestiaire. Si bien qu’elle s’était un peu laissé aller, elle avait baissé la garde et avait même fini par sourire quand il lui avait raconté son retour tumultueux, l’erreur d’aéroport, le taxi à fond la caisse pour arriver à temps pour son vol, la tête du chauffeur quand il lui avait dit le temps qui lui restait, la course dans les couloirs, et l’arrivée sur la corde, juste à la fermeture de l’embarquement. Quel charmeur quand il veut ! Moins diserte, elle avait quand même alimenté un peu la conversation avec quelques historiettes de sa nouvelle vie, sans trop en dire, sans trop s’engager, histoire de ne pas lui livrer d’éléments susceptibles de la mettre en défaut. Puis, raisonnablement, après le café qu’il avait demandé pour ne pas s’endormir en voiture, il lui avait demandé le chemin et avait pris congé. Elle avait doublé les renseignements, un pointage sur son Gps, et un plan dessiné sur une feuille de papier, le réseau n’est pas toujours très bon et vous lâche toujours au moment où vous en avez le plus besoin.

-       Tu as souffert, je le vois bien. Je ne pensais pas que notre vie commune t’avait autant affectée. Je ne comprends pas bien où tu es allée pêcher toute cette douleur, tu sembles n’avoir gardé que le mauvais, c’est dommage. Mais, tu sais, j’ai espoir, tout finit toujours par s’oublier.

 

Elle n’avait pas relevé, trop contente qu’il s’en aille sans faire d’histoires, qu’il rejoigne l’auberge et disparaisse à tout jamais. Il s’imagine qu’elle va oublier ? Pas sûr qu’ils aient tous les deux la même idée de ce qui est à oublier…

 

Une nuit bizarre, le sommeil qui se refuse, le corps qui lâche au final, sombre au bord du rêve ; les scènes défilent, souvenirs enfouis qui s’emberlificotent, la tarabustent jusque dans ses recoins les plus profonds ; puis ça remonte, la vigilance reprend le dessus, plus question de fermer l’œil jusqu’à ce que tout s’effondre à nouveau ; elle se lève avec la sensation de n’avoir même pas dormi, vague rappel de leurs nuits blanches de fêtards d’il y a quelques années. Mais, justement, il y a quelques années, l’amour, ou du moins le croyait-elle, les portait aux sommets ; et les années qui s’accumulent rendent plus dures ces nuits sans sommeil. Éloigner physiquement son Roméo ne l’a pas exemptée de le retrouver dans ses pires cauchemars. Pas si simple de l’oublier. Du coup, sa vigilance sélective a occulté la sonnerie, le réveil de son portable était bien à l’heure habituelle, rien à dire, mais il y a des jours où tout démarre de travers. Il ne lui reste plus qu’à s’habiller à toute vitesse, avaler à peine un café et foncer sur la route. Avec la tête qu’elle a, si en plus elle est en retard, elle n’a pas fini d’en entendre parler.

 

« Tout finit toujours par s’oublier ! », voilà comment sa collègue de bureau l’accueille ce matin, décidément ils se sont donné le mot, comme si elle était d’humeur. L’a-t-elle vraiment regardée, Géraldine, ses yeux cernés comme des culs de bouteille augurent-ils la moindre éclaircie ? La bonté même, Géraldine, toujours à vouloir tout arranger entre les gens, jusqu’à s’oublier elle-même, plus prompte à écouter les confidences qu’à parler d’elle. Bon, avec Juliette, elle doit rester sur sa faim, elle lui parle un peu, c’est vrai, de la pluie et du beau temps, juste de quoi lui donner un peu de grain à moudre, à Géraldine, et ne pas attiser sa curiosité, mais le fond des choses, les raisons qui l’ont fait débarquer dans ce coin paumé, qui la font habiter au fond des bois, là, elle reste nettement plus vague. Cela dit, Géraldine, qui a toujours vécu là, ne trouve pas que le coin soit particulièrement paumé, ce lieu de son enfance et maintenant de sa vie de famille ordinaire, récente, mais apparemment comblée, n’est pour elle que l’endroit rêvé où peut atterrir une femme seule qui a certainement souffert ailleurs mais ici a tout pour être enfin tranquille sinon heureuse. Là, il reste à trouver le prince charmant, mais elle a des atouts dans sa manche, elle finira bien par lui dégoter celui qui redonnera un sens à sa vie.

-       Jolie tête ce matin, dis donc, tu ne t’es par ratée… Toujours tes cauchemars ?

-       Mmhhh…

-       Franchement, les cauchemars, faut faire attention, ça finit par laisser des traces, tu dors à peine avec tout ça, tu ne vas pas tenir le coup, burn out, ils appellent ça, mais avant, bien dormir, ça suffit à te remettre d’aplomb !

-       Mmhhh… facile à dire…

-       Oui, je sais, plus facile à dire qu’à faire. Tu devrais venir à la gym avec moi, je te l’ai déjà dit, tu te dépenses un peu, tu rigoles avec les copines, et tu verras, ça ira mieux… Le sommeil reviendra.

-       Si tu le dis… pourquoi pas… mais là, aujourd’hui, je suis out…

-       Aujourd’hui, non, y a pas de cours, mais demain, sans faute, tu prends tes affaires, et on y va toutes les deux à cinq heures et demi.

-       Ça se peut. Si tout roule.

Géraldine a replongé dans son dossier, pas question de prendre du retard, déjà qu’elle a certainement tout fait pour couvrir celui de Juliette. Elle compare son écran avec les bordereaux accumulés, pointe consciencieusement sur le papier, repointe avec son clavier, elle est vraiment la reine de ces relevés méticuleux, Juliette admire chaque jour sa patience, elle qui a toujours préféré les dossiers avec un vrai fond juridique, pour lesquels elle a besoin de faire des recherches. Elles se complètent bien, finalement, dans ce bureau, la patiente et la fureteuse, toutes deux consciencieuses et rigoureuses, chacune à sa manière.

-       À moins que tu aies eu de la visite… Mais oui, c’est ça, les yeux de déterrée, le retard…

-       Mmhhh…

-       Cachotière…

-       Rien à dire, c’est tout.

Le visage du chef de service apparait à travers la porte qu’elles n’ont pas entendu s’entrouvrir.

-       Bonjour Mesdames, comment ça va ce matin ?

-       Mesdames… qu’est-ce qui nous vaut autant de considération ? D’habitude, c’est plutôt les filles, non…

-       Je me méfie, c’est tout, avec tout ce qu’on entend en ce moment, je ne voudrais pas être accusé de harcèlement, ou plus…

-       Oh là, là, on en est loin… Bon, mesdames, c’est pas mal non plus, même si un peu de familiarité ne me déplait pas pour ce qui me concerne. Et toi, Juliette, qu’est-ce que tu en dis ?

-       Les filles, pourquoi pas, si on peut aussi dire les gars…

-       Alors, allons-y pour les filles et les gars ! Au fait, Juliette, je voulais te prévenir, tu as eu de la visite ce matin, à l’embauche, le boss t’a cherchée, j’ai dit que tu venais un peu plus tard, que je t’avais demandé un service, un document à passer chercher chez un client, je l’ai le document, ne t’inquiète pas, mais ne dis pas autre chose, ne me fais pas passer pour un menteur, tu n’as jamais été en retard.

Elle plonge le nez dans son dossier. Ses yeux s’enfoncent dans son visage soudain tellement pâle qu’ils en paraissent presque noirs.

-       Je ne sais pas qui c’est, mais ne te mets pas martel en tête, le boss a discuté un moment avec lui, il lui a fait bonne impression, il lui a proposé de revenir quand il aurait moins de boulot, pour boire une mousse. Là, il est parti, aussitôt, s’il revient, pas sûr que ce soit pour toi.

-       Parce que vous ne le connaissez pas…

-       Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Tu te mets à marmonner maintenant…

-       Rien, je disais, on verra.

-       C’est vrai que vu la tête que tu as aujourd’hui, je ne sais pas ce que tu fais de tes nuits, Juliette.

-       Oh, là, tu la laisses, ou tu vas avoir affaire à moi, tu la veux, ta plainte pour harcèlement...

Éclats de rire. La porte se referme. Elles se replongent toutes les deux dans leurs dossiers, Géraldine guette d’un œil du côté de Juliette dont le teint frise la couleur des feuilles qu’elle fixe obstinément. Elle ne tiendra pas longtemps à ce rythme. Mais pour l’instant, il vaut mieux se taire, se concentrer sur son travail, laisser passer on ne sait quoi, mais de toute façon on n’apprendrait rien pour l’instant dans son état. Deux bonnes heures de travail en silence, et ce sera déjà plus facile.

 

-       Tiens, le soleil revient, le ciel s’éclaircit ! Si on zappait la cantine pour aller se prendre une salade en terrasse ?

Juliette lève ses yeux vitreux du dossier dans lequel elle tentait de ne pas se noyer. Elle les pose longuement sur Géraldine, attrape son sac à main et son imper et lui fait signe qu’elle la suit.

…………………………………………………………………………………………………..

« Tout ce que je ne voudrais pas être ! » Une punkie aux cheveux rasés sur un côté, longs de l’autre, une mèche bleue, une tresse rasta complètement emmêlée, Géraldine la fixe de manière insistante, presque gênante. Mutique, elle se tourne hébétée vers Juliette, comme si elle l’entendait sans comprendre :

-       Tout ce que tu ne voudrais pas être, j’ai vu pire… Elle n’a pas l’air bien méchante…

-       Méchante…

-       Mais qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi cette fille te fait cet effet ?

-       Cet effet…

Juliette claque dans ses doigts. Géraldine sursaute, la regarde…

-       Quoi ? quoi ?

-       Mais qu’est-ce qui t’arrive avec cette fille ? Franchement, elle a un look, c’est sûr, mais de là à te mettre dans cet état…

-       Oui, surtout que c’était pour te remonter le moral que nous étions venues déjeuner ici… Mais, voir ce qu’elle est devenue, ça me sidère…

-       Tu la connais, c’est pour ça…

-       Je l’ai connue, on a été à l’école ensemble, le genre première de classe que tu n’arriveras jamais à rattraper…

-       Ah, évidemment !

-       Comme tu dis.

 

Plongées dans leur salade, elles s’appliquent, l’une à trier les olives sur le côté, l’autre à couper les cerneaux de noix pour mieux les mélanger à la laitue, tout absorbées à ces tâches préalimentaires devenues soudain essentielles. Par hasard, ou par une mécanique qui leur échappe, une observation méticuleuse de l’assiette de l’autre, elles lèvent le nez en même temps, se regardent, éclatent de rire. Elles pouffent. Deux gamines qui retrouveraient un code secret longtemps oublié, copines d’une enfance qu’elles n’ont jamais partagée. Géraldine a les yeux qui explosent, ça déborde de partout, son nez coule, elle pose rapidement une serviette en papier sur sa bouche, juste à temps pour ne pas cracher des morceaux d’olive partout. Juliette s’étrangle, les noix lui restent en travers de la gorge, elle pâlit, plus en larmes qu’en rires, elle se penche en avant, se lève, le serveur se retourne, la retient quand elle chancèle :

-       Vous l’avez échappé belle ! J’ai failli vous ramasser en miettes… Moi qui croyais que vous riiez, à voir votre copine…

Sa respiration se calme, se stabilise sous ses efforts pour inspirer profondément, elle déglutit, sa gorge semble se dénouer, et elle pouffe à nouveau en se laissant tomber sur sa chaise :

-       Ça, vous pouvez le dire, que je l’ai échappé belle, j’ai cru mourir, finalement, c’est dangereux de manger…

-       Ou de rire en mangeant… il faut choisir… regardez votre copine, elle a franchement choisi…

Le teint de Géraldine a viré au cramoisi, elle pleure moins, penchée sur la table elle se concentre sur ce qu’elle a devant elle, mais ses yeux un instant voilés ne semblent pas avoir pris la mesure de ce qui est arrivé, ou a failli arriver, à sa voisine. Elle se redresse sur son fauteuil, essaie de calmer son rire :

-       Ça fait du bien… Je n’ai pas ri comme ça depuis un moment…

-       Je pouvais bien m’étrangler, pas question de compter sur toi… tout ce que tu ne voudrais pas être, tu crois franchement qu’elle est pire que toi, ta copine punkie ? Tu verrais ta tête…

-       Ex copine, d’abord…

-       Ex, ex, OK, mais elle, elle rigole pas, je peux te le dire…

 

Géraldine redresse la tête, son rire s’est fait plus régulier, ordinaire, la punkie est partie depuis un moment, plus de danger en vue. Elle boit une gorgée d’eau, repousse son assiette, le serveur avait raison, il faut choisir, et on ne rit pas tous les jours.  

-       Comment ça, elle rigole pas, comme si tu la connaissais…

-       Non, je ne la connais pas, je l’ai juste regardée, et le type qui était avec elle, je connais ce genre de gus, je peux te dire qu’elle rigole pas tous les jours, et qu’elle aimerait surement mieux être avec toi à rire un bon coup, si elle pouvait encore croire qu’elle serait capable de le faire.

-       Mais tu l’as à peine vue…

-       Plus que tu crois, et j’ai l’œil exercé, c’est le genre de situation et de mec que je connais par cœur.

-       Eh bien dis donc, moi qui croyais que tu rigolais… c’est du lourd, là… c’est quoi cette histoire…

-       Oh, rien, ce serait trop compliqué, c’est ma vie d’avant, je préfère oublier. Ta copine, malgré son look, là, j’ai peur pour elle, c’est pas elle que je ne voudrais pas être, c’est lui ! Bon, là, trêve de plaisanteries, il faut qu’on y retourne, le temps de la pause est largement écoulé, on va se faire taper sur les doigts, c’est pas le moment.

-       Plaisanteries, t’en as de bonnes… Oui, faut y aller… On partage par moitié…

-       Oui, vaut mieux, parce que si on repart dans un sketch à la Muriel Robin sur la note, je ne suis pas sure que tu sois en état de travailler cet après-midi.

 

Elles arrivent à regagner leur poste de travail sans se faire remarquer. Inquiètes, ou honteuses, d’avoir grappillé quelques minutes, elles s’efforcent à une pose de sérieux qui leur confère une certaine gravité, certes utile dans de telles circonstances. Elles se sont replongées chacune dans ses dossiers, ne disent plus un mot, cette concentration nouvelle chasse toute velléité d’un fou rire qui ne demande qu’à renaitre de ses cendres. Le chef de service passe la tête dans la porte :

-       Tout va bien ? Je me suis inquiété… rien de grave ?

-       Grave, si, Juliette a failli s’étrangler, et moi y passer…

-       Quoi…

-       De rire, grave, le fou rire, pas eu ça depuis longtemps…

-       Bon, on dira que ça fait une excuse valable pour quelques minutes de retard. Je ne vous demande pas ce qui vous faisait rire.

-       Non.

-       Juliette, en tout cas, tu as meilleure mine que ce matin. J’avais peur que tu t’écroules de sommeil en début d’après-midi avec la tête que tu avais ce matin, mais je te vois requinquée, c’est mieux.

-       C’est mieux, pour quoi ?

-       Le boss veut te voir, à cinq heures.

-       Il veut me voir pour quoi ?

-       Je ne sais pas, il m’a juste dit qu’il veut te parler de quelque chose, qu’il vaut mieux en fin de journée, je lui ai proposé cinq heures pour ne pas te faire partir trop tard, je crois que tu auras besoin de sommeil ce soir.

-       Merci, chef !!!

-       Alors, si vous me dites chef, moi je vous dis les filles !

-       Cool…

…………………………………………………………………………………………………..

 

 

 

 

 

 

 

 



26/03/2018

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 2 autres membres