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De Bill à John

 

De : Bill Williams [mailto:bill.williams@aol.com]
Envoyé : jeudi 3 avril 2008 15:01
À : 'John Crosby' [mailto:john.crosby@gmail.com]
Objet : débarquement

 

 

Mon cher John,

 

J’ai bien peur, en me rendant dans cette région de France dont j’ignorais encore l’existence il y a peu, d’un débarquement digne d’Hollywood. Quelle idée m’a pris de choisir ce coin reculé pour ces quelques semaines de retraite que je me suis imposées afin de fuir la pression continuelle de mon job ! Workaddict, le médecin m’a prévenu, soit je lâche un peu, soit je prends de gros risques.

Tu connais mon besoin de confort, après avoir jeté mon dévolu, presque au hasard, sur cette région apparemment idéale pour mon projet, j’avais réservé par internet une suite dans un 4 étoiles (le seul de la ville, je n’avais pas eu à faire de choix héroïque). Mais, il y a quelques jours, figure-toi que je reçois un message m’annonçant que l’hôtel était occupé par un important congrès, que je pouvais si je le souhaitais conserver ma réservation, mais que je ne serais vraiment pas tranquille, que mon séjour ne correspondrait probablement pas à ce que j’avais espéré en retenant ma chambre, et que, si je souhaitais changer, ce qu’ils comprendraient fort bien, ils me proposaient une solution de rechange, charmante, dans un petit château du voisinage avec lequel ils avaient un accord.

Par paresse, j’ai accepté leur proposition ; je suis allé voir le site du château en question : la photo est jolie, bien que le site fasse plutôt familial. Encore heureux, ils ont une version dans un anglais parfois un peu spécial, mais compréhensible. J’espère que malgré les photos alléchantes des différentes chambres, je ne vais pas tomber de trop haut.

Je quitte Atlanta très bientôt ; tu imagines mon excitation à découvrir ce vieux continent dans des conditions pareilles. Même si je suis prêt à plonger dans des expériences qui peuvent se révéler formatrices, l’inquiétude me taraude malgré tout.

Je ne suis pas sûr de t’écrire à nouveau avant mon départ.

Best regards,

Bill

 

 

De : 'John Crosby' [mailto:john.crosby@gmail.com]
Envoyé : jeudi 3 avril 2008 18:23
À : Bill Williams [mailto:bill.williams@aol.com]

Objet : re.débarquement

 

Cher Bill,

Il est vrai que j’ai été surpris par ton projet ; toi, qui vis jour et nuit pour ton job, ou plutôt pour tes jobs, puisque tu n’as pas arrêté ces dernières années de cumuler les activités, t’arrêter totalement, plusieurs semaines, et partir t’enterrer aux fins fonds de la France, vu d’ici, ça fait sourire. Mais après tout, si c’est ce dont tu as besoin pour faire le point, pourquoi pas ? Je resterai pendu à tes nouvelles ; je te préviens que si je reste plus de deux jours sans message, je déclenche le plan RA (recherches accélérées) immédiatement.

Bon voyage, prends bien soin de toi,

Ton ami John.

 


 

De : Bill Williams [mailto:bill.williams@aol.com]
Envoyé : vendredi 4 avril 2008 20:23
À : 'John Crosby' [mailto:john.crosby@gmail.com]
Objet : terre-ferme

 

Mon cher John,

Ouf, enfin arrivé ! Quelle histoire de fou ! Evidemment, il n’y avait pas d’avion entre Paris et cette ville de province au nom imprononçable, pas très loin d’ailleurs, j’ai pris ce qu’ils appellent leur TGV : inhabituel pour nous !

Au bout d’à peine deux heures, le train s’arrête en pleine campagne, dans une immense gare entièrement vide, qui dessert à certaines heures un parc de loisirs situé juste à côté, une espèce de Disneyland à ce que j’ai compris. Je descends du wagon, inquiet de me retrouver seul dans ce bout du monde qui ne correspond pas vraiment à l’image que j’en avais perçu durant le voyage en train. Et là, sur le quai, c’est une autre réalité qui s’offre à moi : les wagons se vident littéralement en deux minutes, et une cohorte de familles emplit la gare de mères en baskets et de pères en sac à dos, mugissant sur des vagues d’adolescents hirsutes et de fillettes pleurnicheuses. Echappant à la noyade, je finis par écarter ce flot que rien ne semblait pouvoir arrêter, et me retrouve à l’air libre, sur un immense parking où attendait miraculeusement un taxi. Je fonce dedans avant que qui que ce soit ait l’idée de me griller la politesse, et tends au chauffeur le papier sur lequel j’avais noté le nom de ce château. Autant te dire qu’il valait mieux communiquer par écrit, car son anglais, même s’il faisait des efforts visibles, ne lui aurait pas permis de trouver son chemin dans l’aéroport d’Atlanta.

Après la traversée d’une zone commerciale et hôtelière, nous voici quelques minutes plus tard sur une route de campagne, mais une vraie, tu n’aurais même pas pu croiser une autre voiture, et encore les voitures françaises sont bien petites à côté des nôtres. De la campagne avec des champs à perte de vue, d’un vert criant sous le jaune doré des fleurs de céréales, je n’ai pas très bien compris le nom que leur donnait le chauffeur de taxi, je verrai ce détail plus tard.

Et nous arrivons dans la cour du fameux château. Ça ressemble à la photo, pas de doutes. Mais, que c’est vieux ! Les pierres, le toit, tout doit remonter à des siècles. J’espère que les chambres ont au moins un peu de confort, sinon je risque bien de regretter ma témérité !

Avant que nous ayons le temps de sonner, la lourde porte s’ouvre, et, contrastant avec l’aspect massif de la façade,  je vois sortir une petite bonne femme, d’âge moyen, brune, les cheveux courts. Tout sourire - je me méfie toujours des sourires d’accueil - tout sourire donc, dans un anglais un peu meilleur que celui du chauffeur de taxi, je comprends qu’elle essaie de me souhaiter la bienvenue ; elle s’emmêle un peu, mais elle s’en sort correctement. Et nous voilà en train de monter un vieil escalier de pierre, aux marches complètement déformées et creusées. Détail : évidemment, pas d’ascenseur dans un endroit pareil. Je ne vais quand même pas grimper cet escalier plusieurs fois par jour ! Je m’apprête à lui dire que ce n’est pas possible, que je vais essayer de trouver autre chose, mais elle ne m’entend pas, elle continue à avancer devant moi. Habituée qu’elle est, elle, à ses escaliers, elle ne se rend pas compte de la difficulté, je souffle, mais n’ose pas l’interrompre.

Elle retrouve son sourire imperturbable en ouvrant la porte de la suite qu’elle m’a réservée, et là je crois revenir plusieurs siècles en arrière. John, sérieux, même si je te le dis, tu ne peux pas t’imaginer. Des murs en pierre, un plancher en pierres, un escalier arrondi dans une tour pour aller de la chambre au living, une salle d’eau toute petite toute ronde, aussi dans une tour.

Mon esprit turbine très vite, comment vais-je faire pour m’échapper de là ?

Je me dis que je ne suis pas près de te donner de mes nouvelles, cher John, quand, arrivé tout en haut, au moins vingt-cinq mètres au-dessus du sol, elle me montre le câble de l’accès internet qui va me sauver la vie. Et oui, figure-toi qu’ils ont même internet derrière ces murs d’un autre âge !

Demain est un autre jour, ce soir en tout cas, je peux te donner de mes nouvelles. Peut-être arriverai-je à dormir si les fantômes ne me chatouillent pas les pieds ! Les émotions, j’en ai ma dose pour aujourd’hui…

Kind regards,

Bill

 


 

 

De : 'John Crosby' [mailto:john.crosby@gmail.com]
Envoyé : samedi 5 avril 2008 02:08
À : Bill Williams [mailto:bill.williams@aol.com]

Objet : re.terre-ferme

 

Cher Bill,

Bien heureux que tu sois arrivé après toutes ces péripéties ; je ne sais vraiment pas si tu vas pouvoir rester dans cet endroit qui a l’air assez spécial ; je vais essayer de te localiser sur une carte, mais il faudrait que tu me donnes au moins le nom de la ville. Si jamais tu te réveilles sans dommages majeurs, informe-moi de la suite pour que je sache si tu restes là ou si tu optes pour un logement un peu plus conventionnel. Un château : tes goûts de luxe vont peut-être bien te jouer des tours !

 

 

 

De : Bill Williams [mailto:bill.williams@aol.com]
Envoyé : samedi 5 avril 2008 09:57
À : 'John Crosby' [mailto:john.crosby@gmail.com]
Objet : silence les oiseaux

 

Mon cher John,

Je dois te dire ce matin que mes premières angoisses sont balayées, je ne sais pas ce qui m’attend aujourd’hui, mais j’ai dormi comme une marmotte ; finalement, ces vieux murs ont du bon. Un silence, tu ne peux pas imaginer, tu connais le silence des vitres blindées, de l’air climatisé ; mais ici, tu découvres le vrai silence ; la propriétaire m’avait prévenu, attention, d’un seul coup, le silence peut s’avérer difficile, mais je ne voyais pas ce qu’elle voulait dire. Et puis, lentement, le calme s’est installé dans le château, les sons se sont feutrés, et je me suis laissé emporter tranquillement dans des draps délicatement parfumés ; c’est autre chose que nos pressings américains.

Ce matin, à quelle heure je ne sais pas, les oiseaux ont commencé leur sérénade ; du fond de mon lit j’ai écouté, ils rivalisaient : jamais entendu ça depuis mon séjour dans les Rocheuses il y a trois ans !

En me levant, j’ai repris conscience de l’endroit où j’étais, perché en haut du donjon du château. Un café m’a vite réveillé, accompagné de brioche et de confitures toutes plus bizarres les unes que les autres, pamplemousse-mangue, rhubarbe-nectarines, ananas-kiwi, tomates vertes, mais où va-t-elle chercher tout cela ? Cette propriétaire m’intrigue, avec ses vieilles dentelles un peu partout dans l’appartement, j’espère qu’elle a oublié l’arsenic ; si tu n’as pas de nouvelles de moi pendant quelque temps, déclenche ton plan RA, on ne sait jamais !

Heureusement que j’ai eu l’idée de louer une voiture à partir d’aujourd’hui pour visiter un peu la région, sinon dans ce trou perdu je serais vraiment livré à moi-même ; je suis venu pour prendre du recul, réfléchir un peu, mais il y a des limites.

En attendant, il faut que j’aille voir la propriétaire dans son bureau ce matin pour régler les différentes formalités et lui demander quelques conseils ; si son anglais s’est dégelé dans la nuit, elle sera peut-être capable ce matin de tenir une conversation correcte.

Je te recontacte un peu plus tard. Mais c’est vrai que je te parle de ce matin, je ne sais plus quelle heure il est à Atlanta. Heureusement avec internet, tu me lis quand tu veux, tu n’es pas obligé de te lever en pleine nuit pour répondre au téléphone.

Bye,

Bill


 

 

De : Bill Williams [mailto:bill.williams@aol.com]
Envoyé : samedi 5 avril 2008 11:18
À : 'John Crosby' [mailto:john.crosby@gmail.com]
Objet : bibliotheque

 

Oh là là, John, quelle rencontre ! Si tu voyais ce qui se cache derrière ces murs austères !

Quand, après un petit couloir plus intime que le grand escalier, tu ouvres la porte de son bureau, tu ne vois pas tout de suite la propriétaire ; juste en face, ton regard est capté, hypnotisé par un mur de livres, si bien que tu rates la marche, heureusement assez basse pour que tu ne te retrouves pas le nez sur le tapis. Et là, enfin, tu la vois, dans son univers féminin et livresque : comment a-t-elle pu lire tout cela ? Et visiblement elle continue, des piles s’entassent par terre, qu’elle n’a probablement pas encore eu le temps de ranger, d’ailleurs où va-t-elle les mettre, les rayons sont pleins. Tu l’imaginais derrière son bureau croupissant sous les papiers jaunis, mais non, c’est en fait son ordinateur, dans un angle, qui lui prend une grande part de son temps. Dommage, car quand elle est rivée dessus, comme c’est le cas quand j’entre, elle perd la vue magnifique qui s’offre à elle, une campagne verte et calme à perte de vue ; je ne sais pas si elle mesure bien la chance qu’elle a quand elle arrive à lever le nez de son écran !

Elle retrouve son sourire pour se tourner vers moi  qui viens de trébucher sur la marche de l’entrée, et la voici qui s’installe à son bureau, me faisant signe de m’asseoir en face d’elle. La conversation démarre ; elle se débrouille finalement plutôt bien, sauf pour les chiffres, nous préférons les écrire pour éviter toute erreur ; elle imprime mon contrat, tout semble en règle, même son appareil pour carte de crédit, après une ou deux hésitations, finit par accepter mon American Express. Elle téléphone pour confirmer ma réservation de voiture et demande à ce qu’on me l’amène directement jusqu’ici ; heureusement qu’elle s’en occupe, je ne sais pas encore quelles difficultés j’aurais pu rencontrer si j’avais dû téléphoner moi-même.

Toutes ces formalités finalement écartées, nous risquons quelques mots sur nos vies respectives, d’où je viens, ce que je suis venu chercher, elle n’en demande pas trop, juste quelques ouvertures pour ne pas paraître indiscrète. Je n’ose pas encore l’interroger sur ce qu’elle fait ici, au milieu de son ordinateur et de ses livres, dans ce château suranné. Je lui soupçonne des vies parallèles, je ne sais pas pourquoi, des idées comme ça en la voyant. Elle a juste évoqué, en me raccompagnant, d’autres activités, autour de la littérature, ou de l’enseignement, je n’ai pas bien compris. Il va falloir que j’essaie d’en savoir un peu plus.

En attendant, ma voiture de location va arriver, il faut que je me prépare. Je vais pouvoir commencer à explorer les environs.

Je te donne des nouvelles ce soir de ma première journée complète, bye,

Bill

 

 

 

 

De : 'John Crosby' [mailto:john.crosby@gmail.com]
Envoyé : samedi 5 avril 2008 13:32
À : Bill Williams [mailto:bill.williams@aol.com]

Objet : re.bibliotheque

 

Mon cher Bill,

Heureux que tu commences à t’adapter : est-ce la paresse de chercher ailleurs ? Tu vas bien voir quand tu auras exploré un peu les environs si ton choix ne s’avère pas trop difficile à vivre. Tu sembles aussi t’intéresser à la propriétaire, peut-être une motivation supplémentaire pour rester ! Je ne sais toujours pas son nom, ni dans quelle ville tu te trouves. Si jamais tu as un moment pour me donner ces informations essentielles pour je suive ta trace…

 


De : Bill Williams [mailto:bill.williams@aol.com]
Envoyé : samedi 5 avril 2008 23:14
À : 'John Crosby' [mailto:john.crosby@gmail.com]
Objet : fourbu !

 

 

Mon cher John,

C’est bien pour ne pas te décevoir que je reprends mon clavier ce soir avant de me coucher. Si je ne t’avais pas promis tout à l’heure des nouvelles de cette journée de découverte, je serais allé me coucher immédiatement en rentrant.

La voiture m’a fait un peu peur au départ, toutes ces vitesses ; je n’avais pas pensé à préciser de me donner une boite automatique, nous avons complètement perdu l’habitude, aux States, de ces boites de vitesse archaïques ; je n’en vois pas bien l’intérêt, mais ils ne connaissent que cela, ici ; si tu parles de boite automatique, ils te classent immédiatement dans une des catégories handicapé ou peu doué pour la conduite.

J’ai donc commencé à rouler très doucement, je t’ai déjà dit que leurs routes de campagne sont très étroites, sur certaines tu ne peux même pas croiser quelqu’un ; et bien, figure-toi que ça ne les empêche pas de rouler comme des fous ; cela leur ferait du bien de venir en stage chez nous ! J’ai circulé dans les environs, la campagne ensoleillée m’a beaucoup plu, et tu ne fais pas 10 kilomètres sans découvrir un château, une église, un monument quelconque ; c’est impressionnant toutes ces vieilles pierres auxquelles ils ont l’air de tant tenir. Tu te souviens de ces quelques illuminés qui ont tout fait, il y a quelques années, pour sauver quelques immeubles de la fin du 19ème au centre d’Atlanta : ils seraient heureux ici en voyant combien ces Français sont attachés à leur patrimoine. Cela ne les empêche pas de construire de toutes petites maisons un peu partout, une véritable anarchie, tous ces jetons de lego déposés au hasard par des enfants peu soucieux de l’harmonie générale.

J’ai terminé mon excursion par Poitiers, la ville dont j’avais oublié de te donner le nom. Construite toute en hauteur, je n’aimerais pas y venir en vélo, mais charmante au premier contact. Pas très grande, quoi que je me méfie, aucune rue n’est droite, tu débouches d’une rue sur une place, puis une autre place, enfin, je crois que je vais m’en sortir. J’ai fini par trouver le restaurant que m’avait conseillé la propriétaire. Je me suis peu attardé sur le menu, les méandres de la gastronomie française attendront un peu, pour l’instant j’ai surtout besoin de me nourrir ; le steak n’était pas trop mal, un peu petit, mais leurs frites françaises étaient bonnes, et le gâteau au chocolat digne de Starbuck’s. Le tout servi dans une vraie vaisselle, c’est le genre de détails auxquels je suis sensible, tu sais combien je fulmine contre la vaisselle jetable dans tous nos restaurants, si tu n’y mets pas le prix tu n’as plus droit qu’à du carton et du plastique. Mais, malgré la réputation culinaire française, je vais y aller doucement, pas essayer trop vite leurs plats aux noms bizarres, déjà j’ai goûté un vin blanc plutôt acide, mon estomac n’a pas trop aimé, j’espère que ça va s’arranger, je ne voudrais pas avoir à chercher des remèdes ici, avoir à me débrouiller dans une pharmacie risque de me laisser perplexe.

Malgré mes craintes, j’ai retrouvé ma route pour rentrer sans trop de difficultés. Et me voici grimpé dans mon donjon pour une deuxième nuit. Je n’ai personne pour me bercer, mais je t’avoue que ce soir je n’en ai pas besoin.

Bonne nuit, ou bonjour, je ne sais plus où tu en es,

Bill

 


De : Bill Williams [mailto:bill.williams@aol.com]
Envoyé : dimanche 6 avril 2008 12:22
À : 'John Crosby' [mailto:john.crosby@gmail.com]
Objet : marché

 

Réveil inhabituel, à 9h20 la cloche de l’église m’a tiré de mon dernier rêve ; qu’étais-je en train d’échafauder, le souvenir m’en échappe, mais pas de ma résolution matinale : je voulais en savoir un peu plus sur ce qui se tramait en ces lieux. Je décidai de prendre mon temps, d’observer, d’écouter. Après tout, je n’étais pas pressé d’explorer la région, le tourisme n’a jamais été mon fort. Et, tout en déjeunant tranquillement, je me suis rappelé que la propriétaire, Venissia, m’avait parlé d’un marché tout à fait typique dans la campagne environnante, et qu’elle m’avait même proposé de m’y emmener puisqu’elle y allait. Bonne occasion de passer un moment en sa compagnie, et d’ouvrir l’œil, puisque c’était mon projet matinal.

 

Tu ne peux pas imaginer ce que les Français appellent marché ; rien à voir avec nos supermarchés, qui sont fermés le dimanche ici, sauf cas exceptionnels, ce qui fait couler beaucoup d’encre d’après ce que Venissia vient de dire ; c’est un peu difficile à comprendre pour moi, je m’aperçois que le contexte m’échappe, et qu’au-delà des mots un halo diffus d’informations me reste inaccessible. Nous voilà donc partis vers le marché, par une nouvelle petite route sillonnant entre vert cru et jaune safran. En arrivant, je m’aperçois qu’en ce dimanche matin, non seulement le supermarché est bondé, mais que tous les magasins du village sont ouverts : un bon exemple de l’exception française, je suppose. Après nous être chargés de paniers, nous débouchons sur une place en plein air. Et là, tu vois se cotoyer les stands les plus variés : chapeaux, fleurs, chaussures, huile artisanale, mercerie, vins régionaux, paniers, thé et café ; et des bancs de fruits, de légumes, de fromages de chèvre des environs ; tout est en vrac, tu demandes ce que tu veux, on te le pèse, et tu repars avec ton panier plein ! Le vin bien sûr m’attire tout de suite, cabernets, sauvignons, gamays, j’aurai besoin d’un peu de temps pour m’y retrouver.

Un producteur en casquette m’interpelle, je comprends peu à peu qu’il me propose de goûter, comment résister ? Je porte à mes lèvres le petit verre qu’il me tend, et, surprise, ce n’est pas du vin, à la fois plus fort et plus doux, un peu comme un sherry mais en moins épais : pineau des charentes, m’explique l’homme à la casquette ; il m’en propose un autre petit verre, de couleur un peu plus sombre, une saveur de fruits confits m’inonde le palais, l’âge lui donne du corps apparemment, je suis séduit et repars avec un carton ; ou plutôt je repasserai le prendre après mon tour de marché.

 

Cette dégustation matinale m’a rapidement égayé, et m’a permis d’aborder avec moins d’effroi le marché au poisson. Même si je l’aime bien dans mon assiette, j’ai toujours été effaré de voir ces bancs pleins de poissons de toutes tailles, aux peaux et écailles luisantes qui vous donnent l’impression que vous ne pourrez jamais les attraper. Dès que nous sommes entrés sous les halles couvertes, l’odeur m’a suffoqué, comme si la marée du matin s’était concentrée dans ces quelques mètres carrés. Et, au bout de quelques pas, fasciné, mon regard a été totalement capté par les bancs d’huitres : des paniers alignés regorgeaient de ces mollusques aux coquilles biscornues et grisatres ; après en avoir choisi quelques douzaines, Venissia s’est dirigée vers des mètres et des mètres de fromages de toutes sortes ; quelle odeur ! et elle s’est mise à choisir parmi les plus secs, de toutes formes, longs, ronds, ce que j’ai compris être des fromages de chèvre. Je ne sais pas si je vais oser gouter, mais enfin, je suis là pour prendre des risques.

 

Après avoir rempli ses paniers de légumes et fruits de saison, Venissia m’a entrainé vers une dernière originalité ; j’ai eu du mal à comprendre, je ne savais même pas ce que cela pouvait être ; et j’ai fini, après moult explications, à saisir qu’il s’agissait d’anguilles, tu sais ces longs poissons visqueux et gluants, qui ressemblent un peu à des serpents ; c’est visiblement une spécialité de ce marché de les vendre grillées sur place et enroulées dans du papier journal ; là c’est vraiment trop pour moi, j’ai hâte de rentrer, sans oublier mon carton de bouteilles !

 

A peine rentrés, Venissia et son mari m’ont proposé de déjeuner avec eux. J’acceptai, même si j’étais inquiet de ce que j’allais trouver sur la table, vu nos emplettes, mais à condition de prendre le temps de me changer pour leur faire honneur et j’en profite pour t’écrire ces quelques lignes.

 

J’espère aussi avoir de tes nouvelles bientôt,

Bien à toi,

Bill

 

 

 

De : Bill Williams [mailto:bill.williams@aol.com]
Envoyé : lundi 7 avril 2008 10:07

À : 'John Crosby' [mailto:john.crosby@gmail.com]
Objet : marmite française

 

 

Et bien voila, cher John, que je n’ai pas vu passer la journée de dimanche, et que, la nuit tombée, je n’ai pas eu le courage d’allumer mon ordinateur. Je ne t’ai d’ailleurs pas beaucoup manqué, visiblement, aucun message ne s’affiche ce matin !

 

Après un marché déjà fort riche en émotions, j’ai eu l’impression, hier après-midi,  de plonger dans la marmite française. Le déjeuner, simple mais savoureux, nous a aidés à briser la glace. Les huitres, ma première appréhension passée, se sont révélées délicieuses, leur fraicheur d’eau de mer élaborant patiemment une synergie veloutée avec le pain complet truffé de multiples graines craquantes et moelleuses et le Muscadet sur lie, petit vin blanc local un peu vert, qui a largement contribué à délier les langues. Poisson grillé et légumes croquants m’ont fait percevoir un souci diététique qui ne fait encore que nous effleurer aux States, quelques semaines de ce régime et j’aurai changé de silhouette !

 

Mais c’est à la farandole des fromages que la conversation a pris corps. Malgré les hésitations linguistiques, nous nous sommes jetés à corps perdu dans les comparaisons de rigueur dès que des habitants de pays différents se rencontrent. Et je peux te dire que si nous avons une piètre idée de la France, je crois bien que les Français nous battent sur le plan des stéréotypes ! Autant beaucoup de nos congénères auraient du mal à vraiment localiser une ville française, voire la France tout court, autant Venissia et son mari Armand possèdent leur géographie, et s’ils ont le moindre doute, ils foncent sur dictionnaires et atlas pour mettre à jour leurs connaissances !

 

Ce qui n’empêche pas les poncifs ! Les Américains semblent se diviser pour eux en deux catégories, les intellectuels style Woody Allen et les ploucs incultes style Bush ; autant te dire que la 2ème catégorie est infiniment plus nombreuse dans leur esprit que la 1ère. Comment arriver à leur expliquer que j’ai bien du mal à me, à nous reconnaître dans l’une ou l’autre ? L’exception culturelle dont ils sont si fiers leur monte à la tête, comme s’ils étaient les seuls capables de penser… Leur critique du cinéma hollywoodien est amusante, je n’arrive pas à y discerner la part d’envie, d’admiration,  de dépit et de rancœur.  Le cinéma français est certainement intéressant, fier d’un « certain regard » mais nous le connaissons peu, il faut qu’il fasse des efforts de traduction ; le film qui a eu l’Oscar cette année, sur cette chanteuse de l’après-guerre, Edith Piaf, m’a bien plu ; mais à part lui, j’aurais du mal à citer des films français. Clint Eastwood est beaucoup plus connu ici que même Catherine Deneuve chez nous. Enfin, je n’ai pas trop voulu les fâcher dès notre premier déjeuner !

 

Après le café, les propriétaires m’ont proposé une visite des environs, nous sommes partis en voiture et après un labyrinthe de petites routes qui nous ont fait traverser d’incroyables villages où j’aurais peu de chances d’aller seul, nous nous sommes arrêtés au bord d’une rivière verdoyante. Au rythme de la marche, la conversation a continué à rouler sur la comparaison des paysages, les détours de chemins prenant rapidement le pas sur les grands espaces américains…

 

Fourbu de découvertes et de conversation, je me suis effondré dès mon retour dans un sommeil abyssal auquel beaucoup de mères n’oseraient même plus rêver, ni pour elles ni pour leurs enfants ! Et me voici ce matin, frais et dispos, prêt à affronter ton prochain message qui ne va pas tarder, j’espère !

 

Bill



05/12/2009

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