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Si loin, si près (roman en cours)

En guise de prologue

 

Il en est des petits secrets de village comme des plus grandes découvertes scientifiques, seul un œil exercé peut les percevoir et en comprendre la portée. Le visiteur bienveillant, dès qu'il se risque en dehors du bourg coquet, sa place fleurie et ses abords bien entretenus, est vite saisi par le contraste avec les chemins vicinaux qui relient les villages ; cette appellation peut sembler excessive, mais ce nom qu'ont pris les hameaux dans cette campagne-là en dit long sur l'équilibre centre-périphérie qui s'y est joué. Terre de bocage, elle ne se livre pas si vite ; la vue y est courte ; des haies entourent toujours les champs, moins remembrés qu'ailleurs ; aucune rivière ne ponctue le paysage, juste des sentiers argileux qui ont l'air de ruisseaux plusieurs mois de l'année. Les chemins creux charrient encore le sang de guerres de religion qui ont tracé ici un sillon tenace ; les creux-de-maison décrits par l'écrivain local[1], prix Goncourt qu'il a récemment découvert, reconditionnés en ces pimpantes demeures au confort moderne donnent à quelques pavillons uniformes plantés au hasard cet air fourbe de fossoyeurs qui lorgnent vers les ruines qu'ils auraient épargnées.

 

Mais, passées ses premières observations historico-géographiques, notre visiteur entrevoit une configuration particulière de ces terres qu'il traverse, une qualité de fierté inattendue chez ces habitants. C'est la campagne, après tout, se dit-il, elle a son lot de banalités et de particularités. Il poursuit sa route, s'extasiant sur la verdeur des prairies et l'épaisseur des frondaisons, il cherche au moins un château, qu'il ne trouve pas. Ni sa carte, ni son Gps n'en indique sur cette commune ; ou paroisse, tout dépend du bord où on se situe. Car il en entend parler, au café où il s'arrête, de ceux de l'autre bord, sans savoir situer la ligne. Il visite l'église, fraichement rénovée, en plein milieu du bourg. Mais s'il y a une chose qu'il a comprise dans ses lectures, c'est que les réponses qu'il cherche ne sont pas là, dans une église pareille à tant d'autres. Il pousse jusqu'au gros village qu'on lui a indiqué, à côté, avec ses usines, l'une florissante, l'autre victime des délocalisations, ici aussi. Au fond du village, une sorte de temple, de grosse chapelle, fermée, il rebrousse chemin. En revenant au bourg, il découvre le cimetière, un peu en retrait, il avait dû passer devant sans le voir ; il entre, et sent bien que l'ordonnancement des tombes autour de l'allée centrale a quelque chose à lui dire. Mais il est seul. Et même s'il abordait cette voisine venue s'occuper des fleurs, elle ne lui parlerait probablement que de la pluie encore annoncée.

 

Pour les secrets, il reviendra. Il pressent ce qu'il y a de profondément intime dans ces positionnements qu'un œil extérieur comme le sien qualifie trop vite d'ésotériques ; les présomptions sectaires qu'il supposait cadrent mal avec cette dissidence affichée sans prosélytisme, loin des marqueurs sociaux de l'intégrisme ; il n'a pas connaissance que ces villageois tranquilles aient affrété de cars pour aller défiler contre des reconfigurations familiales qu'ils critiquent peut-être, en privé, mais ne combattent pas publiquement, des batailles il y en a eu assez, dans le passé ; et le passé, ici, on n'y est accroché que sur un socle d'égalité ; des seigneurs et des puissants, on n'en veut pas ; Dieu oui, mais le seul maitre que l'on vénère, c'est le maitre d'école. Le voici à sa dernière étape avant de quitter la commune, l'ancienne école des champs transformée en musée[2] et chargée des souvenirs de ces enfants des villages qui se formaient à la laïcité, à l'écart de l'école du bourg. Il n'est jamais question de religion dans ce conservatoire de l'écriture à la plume, des sarraus gris et des galoches, mais la séparation n'est jamais loin ; ceux de "l'autre côté" ne la fréquentaient pas, ils allaient chez les sœurs ; alors, dans l'école  de campagne se retrouvaient les autres, dissidents, protestants, formés, par force, aux valeurs de la République plutôt qu'à celles de la calotte. D'un mal peut-il naitre un bien ? À ce qu'il lit, ces enfants élevés à l'école publique en ont perdu leur patois, mais trouvé les germes d'un progrès social et d'un ancrage politique indéfectible, ils n'avaient pas besoin de curé ni de seigneur pour savoir pour qui voter !

 

Il ne sent encore que confusément la portée de ses petites découvertes, de ces dédales dans lesquels il vient de s'engager. Il ne pourra plus faire marche arrière. C'est un endroit qu'il cherchait, qu'il pensait comprendre, qu'il n'a qu'effleuré. Si loin, si près, ses lectures n'y suffiront pas. Il ne peut faire plus, seul. Il repart.

 

 

[1] Ernest Pérochon, Les-creux-de-maison, 1913, d'abord publié en feuilleton dans l'Humanité, puis à ses frais, Nêne, 1920, publié à ses frais (Prix Goncourt).

[2] Musée-école de la Tour Nivelle ( http://www.tournivelle.fr)

 

 

Si loin, si près. 1

 

 

Les cloches s'époumonent à y laisser leur salut. Le grand bourdon prend son temps pour égrener ses trois fois trois coups, un supplément de gravité qui ajoute encore à la solennité. Des litanies aussi peu audibles et compréhensibles que les chants leur parviennent de l'intérieur. Adossés au mur près de la grande porte, ils regardent trois jeunes qui débouchent du bout de la rue en vociférant et s'apostrophant, jusqu'à ce que la fourgonnette noire garée sur le côté les rappelle au  minimum de respect de circonstance.

-       Tu ne veux toujours pas rentrer ? On serait quand même mieux assis à l'intérieur.

-       Non, non et non, pas question que je remette les pieds là-dedans ! Tu m'avais promis…

-       OK, je n'insiste pas. Même si j'ai du mal à comprendre. Tu avais pourtant l'air d'aimer les abbayes et les églises pendant notre weekend en Bourgogne, il ne fallait pas en rater une, même moi, je calais.

-       Des églises, oui ! Mais ici, c'est trop chargé, et c'est pas une église, c'est une chapelle, même si ça ressemble.

-       Que veux-tu que j'en sache, je n'y suis jamais entré ? Et apparemment ce n'est pas demain la veille. Avoue quand même que j'ai de quoi m'étonner, tu m'emmènes avec toi à l'enterrement de ton oncle, et tu me fais rester dehors.

-       Ils vont sortir bientôt, on ira au cimetière, c'est le plus important, non ? Désolée, je sais que c'est bizarre. Mais, depuis que mes parents sont morts tous les deux, je me dis que la roue tourne, mes derniers oncles et tantes vont emporter le passé avec eux, alors je m'accroche à quelques dernières bribes.

-       Eh oui, la roue tourne, et ce n'est pas en restant à la porte que tu vas te mettre en paix avec tes vieux démons.

-       Chut…

 

Le cercueil, porté par quatre hommes, des cousins, des voisins, ses souvenirs sont flous, franchit la porte, suivi par la famille jusqu'au corbillard. Ils rejoignent la foule des fidèles. Sans s'y fondre, ce serait difficile, tout les distingue ; ou presque rien, mais on sait qu'ils ne sont pas de là. Lui surtout. Elle, on finit par lui trouver un air, mais oui c'est la fille de…, tu crois ? alors c'est une nièce ? tu l'as vue à la messe, toi ?

Elle sourit, légèrement, pour garder un air grave ; être reconnue sans reconnaitre, ça vous met toujours mal à l'aise, mais c'est le prix à payer pour tant d'années d'éloignement. Le cortège s'épaissit aux abords du cimetière, d'autres se seraient-ils dispensés de la messe ? La famille se rassemble autour de la terre fraichement creusée pour les derniers rituels, ils suivent, son cousin qui l'a prévenue du décès l'embrasse, les autres l'imitent, elle fait les présentations, à voix basse, avant d'aller saluer les derniers représentants âgés de la famille encore valides. Ils sont contents de la voir, ils le disent, elle n'avait revu personne depuis les enterrements de ses parents, son père d'abord, sa mère plus tard, dans l'ordre des statistiques.

La famille avait été parfaite, s'occupant de tout le religieux selon le souhait indiscutable de ses parents que ni elle ni son frère n'auraient su satisfaire. Elle avait suivi leurs recommandations sans la moindre velléité de critique. Ils avaient fait comme s'il ne s'était jamais rien passé, elle rentrait dans le rang, dans l'ordre d'où ils n'avaient même jamais imaginé qu'elle puisse sortir. Aujourd'hui, ils ont un peu vieilli, tous, mais elle aussi, au même rythme, même si les signes sont moins patents. Ils l'embrassent, la félicitent pour son compagnon, il a l'air gentil, un bon gars on dirait, même pas un mot désobligeant pour le précédent. Ce qu'elle avait pu en entendre pourtant, rapporté par sa mère, qu'il s'y croyait, on voyait bien que c'était pas un gars de chez nous.

Mais l'heure n'est plus aux reproches. Puisqu'elle est là, c'est qu'elle est revenue, comme si elle n'était jamais partie. "Excuse-moi, ça doit être hyper compliqué pour toi, je t'expliquerai, plus tard…" Elle a accepté de l'emmener, lui, à cet enterrement où il ne doit rien comprendre, il écoute, observe, emmagasine, elle aura droit aux questions après. Le cimetière commence à se vider, ils partent, tous, les plus lointains d'abord, puis les proches, au revoir, faudra revenir, personne ne leur propose autre chose, un verre, un casse-croute, ils en ont fait de la route pourtant, qu'ils doivent refaire maintenant. C'est comme ça, on va aux cérémonies, on revient, on reprend sa vie, chacun la sienne, on se mêle pas de ce que font les autres, ça c'était avant. C'est un endroit qu'elle n'a jamais quitté, en vérité, quoi qu'elle en pense.

 

-       Tu dois me maudire, dans quelle galère je t'ai entrainé !

-       Province profonde, ça ne manque pas de charme, dommage que j'aie pas fait socio !

-       J'avais besoin de toi, toute seule je n'aurais jamais pu les affronter, tous.

-       Affronter, tu y vas fort, je les ai trouvés plutôt gentils.

-       Vite dit. Bon, tu dois avoir faim, vu l'heure, on se trouve un petit restau ?

-       Ça existe dans le coin ?

-       Ça devrait, un truc simple, plat du jour…

-       Et j'aurai peut-être droit à quelques révélations ?

-       Va savoir…

 

Le contrat est rempli, salle à manger pimpante dans un ensemble bar-restaurant-tabac-journaux, un ancien corps de ferme réaménagé pour retrouver les poutres et les pierres apparentes. On est loin de la salle sombre avec bar en formica des années soixante qu'elle avait entrevue dans son enfance ; on n'allait pas au restaurant ; mais une fois elle était entrée au café avec son père, elle ne sait plus pourquoi, et le jukebox qu'elle découvrait associerait à vie le pschitt orange à Boby Lapointe, "avanille et framboise…". Les nouveaux patrons, des jeunes, il a dû en passer depuis le temps, sont avenants, la blanquette est délicieuse, ils ont bien fait de s'arrêter.

-       Te décrire l'intérieur, c'est compliqué. Je t'expliquerai, un jour, cette drôle de religion qui  m'a nourrie. Là, je crois pas que je sois encore prête. L'intérieur de la chapelle, ça oui, ça m'a marquée. On disait "la chapelle", même si c'est grand comme une église, avec des saints partout, des sortes de retables, mais pas d'autel. Des bancs de chaque côté d'une grande allée centrale. Quand on avait mettons sept-huit ans, on commençait à aller devant, dans les premiers rangs, l'honneur de ceux qui commençaient à préparer leur communion. Les filles à gauche en regardant le chœur, les garçons à droite. Un dimanche, je m'en souviendrai tout le temps, j'ai eu la honte de ma vie. J'avais dû m'habiller un peu vite, j'étais assise au premier rang, la chance ! Tout à coup je regarde mes pieds, un soulier marron, un soulier noir. Mes yeux qui n'arrêtaient pas de pointer cette aberration. J'aurais dû regarder ailleurs. Impossible. Tout le monde devait avait avoir les yeux rivés sur mes pieds. Jusque-là, mes voisines n'avaient rien vu, occupées à chanter en suivant leur livre de messe. Devant j'étais protégée, c'est la sortie qui serait difficile, je ne pourrais plus échapper aux regards. En attendant je cachais mes pieds comme je pouvais sous mon banc. les joues en feu, le dos brulant. Une frayeur de gosse, tu vois…

-       À la mesure de l'importance que vous deviez accorder à la sortie dominicale ! Et ça s'est terminé comment ?

-       Aucune idée, je suppose que ma honte est restée très intérieure. Sortie dominicale, tu dis, si encore ça s'était limité aux dimanches !

-       Mais ça aussi c'est pour plus tard, quand Madame sera dans de bonnes dispositions, je suppose…

-       Eh oui, grand curieux. Et franchement, c'est sans intérêt pour toi.

-       Pourquoi tu m'as emmené là, alors ? Et pour un enterrement en plus, y a plus gai pour faire un tour à la campagne !

-       D'abord, tu ne t'es pas fait prier, c'est même toi qui m'as proposé de m'accompagner, tu avais très envie de voir d'où je viens. Et, sans enterrement, pas d'occasion, tu ne verras rien qu'un village bien calme, et portes closes à la chapelle.

-       Pour ce que j'en ai vu !

-       Bon, pour aujourd'hui j'en ai déjà beaucoup fait. Je te propose autre chose, j'irais bien voir notre voisine, elle a perdu son mari il y a quelques mois, je l'ai su tard, je l'aimais beaucoup quand j'étais petite. Et ça te permettra de voir notre maison, de loin, sans trop nous approcher, elle est habitée.

-       À vos ordres, Madame.

 

 

Entrer par l'arrière lui fait toujours bizarre. L'arrière pour elle, puisque pour la famille c'est l'entrée principale depuis longtemps. Mais de chez elle, jamais on ne faisait le tour du bâtiment, on prenait l'entrée "de devant", par la grande pièce qui a peu changé. Cuisine, pièce à vivre, la maison comme on l'appelait partout pour la distinguer de la chambre. Plus tard, il y aurait "des" chambres, une salle à manger, mais la "maison" resterait toujours le centre de la vie familiale. Cette grande pièce, elle l'a bien connue quand, dans le hameau, c'était la seule ligne téléphonique ; une ligne partagée avec ses parents qui était chez Eugénie ; on dirait plus tard, quand elle vieillirait et que le téléphone aurait été installé partout, chez Marcel et Claude, la belle-fille qu'ils viennent voir aujourd'hui. La pièce est à son image, claire, propre, ordonnée, presque rien n'a changé, les meubles donnent l'impression d'avoir toujours été là, ou dans n'importe quelle maison du coin ; peut-être que la cheminée a été refaite, plus moderne, et le téléphone est posé sur une tablette, ce n'est plus l'antique téléphone mural qu'elle a connu enfant. Claude est tellement contente de la voir, de les voir.

-       Oh, Constance, viens que je t'embrasse, ça fait un bout de temps, tu changes pas, toi ! C'est ton nouveau mari, ta mère m'avait dit, la pauvre…

-       On n'est pas mariés, mais oui, c'est Paul. Toi non plus tu ne changes pas, Claude, j'ai l'impression d'être venue hier.

-       Paul, j'en ai connu des Paul. Viens là que je t'embrasse aussi, je te tutoie, hein ? Moi, tu sais, les manières, et puis à mon âge…

-       Évidemment que vous pouvez me tutoyer, mais moi, je ne sais pas si je vais y arriver si vite.

-       T'inquiète, ça viendra. Allez, racontez-moi, qu'est-ce que tu deviens ma belle ? Tu travailles toujours ?

-       Oui, oui, mais toi d'abord, Claude, dis-moi, comment ça va ? J'ai su trop tard pour Marcel, sinon je serais venue. La fin a été dure ?

 

Claude leur raconte, par le détail, toutes ces dernières années, les allers retours à l'hôpital, les maladies qui se succèdent, comment elle a signé une décharge, à la fin, pour qu'il termine ses jours chez lui, son souhait depuis toujours, ne pas finir à l'hôpital. Elle parle des enfants. La dépression du fils après que sa femme était partie brutalement, lui laissant les petits ; Constance comprend mieux, tout à coup, pourquoi Claude a toujours été distante avec la cousine, sa nièce, qui en avait fait autant, bien avant ; maintenant ça va, il a refait sa vie, une nouvelle femme, toute jeune, bien gentille et dévouée. La fille ainée, celle de son âge, toujours dans la région parisienne, dans les assurances ; une bonne fille, proche de sa mère, et elle a gardé sa religion, elle dit toujours sa messe même si elle est loin et peut rarement venir le dimanche. Marcel a été enterré à la petite chapelle, pas la grande, il y a une espèce de scission, à la grande ils se sont fait embobiner, un truc bizarre, une histoire de croix, heureusement ça s'est arrêté à temps, mais il y a des séquelles, on n'oublie pas comme ça. Depuis, la petite chapelle est toujours pleine le dimanche, il y a des chants, c'est superbe. À la ferme, c'est dur, même si elle suit de loin maintenant, les vaches, ils ont dû abandonner, les laitières c'était devenu trop compliqué, et les récoltes, c'est selon les années. Enfin, elle, maintenant, sa petite retraite lui suffit, c'est plus pour les enfants qu'elle se tracasse, sa fille plus jeune qui est au bourg avec son mari, si jamais l'usine ferme, c'est la catastrophe.

 

-       Mais je parle, je parle, et je vous ai rien offert ! Un café, ou un petit verre, je crois que j'ai une bouteille au frigo, que j'ai ouverte hier soir avec les enfants, ça vous dit…

-       Oh, tu sais, on n'a besoin de rien… Ce que tu as, un petit verre alors, ça te dit, Paul ? Mais léger, tu sais, on reprend la route après…

-       C'est du rosé, ça vous va ? Et je dois bien avoir un paquet de biscuits… Et toi, raconte, tu sais, tes parents, ils me manquent, depuis que ta mère est partie, j'ai moins de nouvelles.

 

C'est plus compliqué pour elle, Constance sent bien à la fois la proximité avec celle qu'elle connaissait mieux que ses tantes, quand elle était petite, et cet éloignement de vies qui se sont construites sur des codes différents. Que pourrait bien comprendre Claude à ce qu'ils font, leurs métiers "dans les livres", leurs soucis qui paraitraient bien dérisoires ici ? Elle parle plutôt de ses enfants, bien partis dans la vie, avec leur père ça se passe bien, même depuis le divorce, son fils est à l'étranger, depuis deux ans, c'est comme ça maintenant les jeunes ; sa fille attend un bébé, elle est encore jeune, mais elle ne voulait pas attendre, elle continuera sa carrière, ils parlent aussi de partir à l'étranger, ce sera moins bien pour le bébé, mais c'est la vie, elle ira les voir de temps en temps. Maintenant il va falloir qu'ils s'en aillent ; elle est vraiment contente d'être passée, d'avoir eu des nouvelles, de l'avoir vue, elle, Claude, en forme, mais ils ont de la route à faire, ils ne peuvent pas trop s'attarder. Paul remercie pour l'accueil, pour le verre. Ils reviendront, avec plaisir, il a tant à découvrir.

 

-       Quelle journée ! Il vaut mieux que tu me laisses conduire, toi, repose-toi un peu. Si tu me guides pour repartir d'ici, ça devrait aller, je devrais trouver la route après.

-       Je veux bien que tu conduises, quant à dormir pendant le trajet, je ne crois pas, avec le lot d'émotions d'aujourd'hui, je suis un peu énervée. Enfin, on ne sait jamais, la fatigue aidant je pourrais bien m'écrouler.

 

 

 

Si loin, si près. 2

 

 

Quelle brute ! Me jeter ainsi sans prévenir. Droit dans le pilier en béton. "Dégage, crevure ! Sors de ma lumière !" J'ai beau dévaler, dévaler, j'en ai le tournis, jamais je n'arriverai en bas à temps. Une sortie, s'il vous plait, une porte, une fenêtre, n'importe quoi, je vais sauter. Pas d'issue de secours, j'y croyais, pourtant, cette tache claire, là-haut, blanche, crème, de légers rais de lumière ; je m'y voyais, un paradis rose bonbon. Et hop, la déglingue, d'un coup. Quelle bête je fais ! Continuer, continuer, j'ai pas le choix ! Mon genou me fait mal, il a dû y aller fort, ma cheville flanche, boum, une volée d'escalier en moins, me relever, vite, trouver la sortie, une sortie, je suis en nage, j'ai froid, j'étouffe, je tremble, mon corps m'échappe…

 

 

-       Ça va, là ? Tu m'as fait peur ! Tu hurlais…

-       Quoi ? quoi ?

-       Un cauchemar, encore ? Là, là, du calme, tout va bien.

-       Quoi… Qu'est-ce que je disais ?

-       Oh, confus, tu parlais de brute, de sortie…

-       Je suis trempée, une fois de plus, j'en peux plus, toutes les nuits, ça revient…

-       Qu'est-ce qui revient ? Si tu vidais ton sac…

-       Incapable… Je me réveille trempée de sueur et crevée, comme si j'avais couru le marathon, et le vide total dans ma tête. J'en ai marre.

-       Tu veux dire que tu as tout oublié, déjà…

-       J'ai des bribes, des trucs, mais rien de précis, je sais, tu vas encore me dire que je devrais voir quelqu'un…

-       C'est toi qui l'as dit.

-       Voir quelqu'un, t'en as de bonnes, ma vie en est remplie de quelques-uns, toute la journée je parle !

-       Ça, pour parler, tu parles… Bon, pour l'instant, rendors-toi, la nuit est juste commencée…

-       Oui, au moins, d'habitude je me rendors comme un bébé…

-       Profites-en, avec un peu de chance t'auras un ticket pour un deuxième cauchemar !

-       Si tu le dis… quelle chance…

 

 

Les crachotements du café se font insistants, couvrant progressivement le jet de la douche qui s'estompe ; les tartines giclent du grille-pain, une va encore se plaquer derrière, là où c'est dur de les attraper. Le ciel peine à s'extirper d'une nuit humide et nuageuse, hantée par quelles latences oniriques que la radio recouvre de nouvelles en vrac. Sur la table de la cuisine attendent beurre, yaourts fermiers, et deux pots de confiture, pêche de vigne et rhubarbe, parmi celles que Constance a le mieux réussies la saison dernière. Un journal déplié couvre presque tout l'espace libre, concédant juste aux assiettes et aux tasses les quelques centimètres carrés indispensables.

 

-       Toujours du café, ou tu t'es remise au thé ?

-       Non, non, café, j'en ai bien besoin ce matin !

-       Alors, Madame Birotteau, la fin de la nuit a été bonne ?

 

Elle le fixe, de son œil des nuits funestes, consternée. Alors qu'elle est encore en robe de chambre, les cheveux mouillés, à moitié maquillée, Paul est déjà prêt, chemise bleu ciel à fines rayures et pantalon noir impeccable, cheveux bruns frisotant d'humidité, des plus classique ce matin, et les rendez-vous bien calés de sa journée n'atteignent pas son sens de l'humour.

 

-       Madame Birotteau ? C'est dans ton journal ? Un peu plus j'aurais droit à Madame Irma…

-       Non, je plaisante mais c'est sérieux, tu ne te souviens pas du début de César Birotteau ?

-       Là, au réveil, j'avoue que non, je cale… Tu as fait des études de lettres, toi, première nouvelle !

-       Études de lettres, non, mais César Birotteau, c'est la genèse de l'économie moderne, j'avais un prof en éco-droit qui ne jurait que par ce roman, des citations à chaque cours… Ensuite j'ai un peu oublié Balzac, mais avec le principe que les souvenirs les plus anciens reviennent, j'ai de l'espoir.

-       …

-       Oui, le début, c'est Madame Birotteau qui se réveille en sursaut, elle vient de faire un rêve atroce, elle s'est vue en haillons en train de se faire l'aumône à la porte de sa propre boutique, un dédoublement prémonitoire… Au fait, j'y pense, j'avais jamais fait le lien, tu sais qu'elle s'appelle comme toi ?

-       Comme moi, comment ça ?

-       Oui, Constance, tu ne savais pas ?

-       Eh bien, pour tout te dire, je ne suis pas sure d'avoir lu César Birotteau, sinon le prénom m'aurait marquée. Cette histoire ne me dit rien. Quant au rêve, j'espère que le mien ne l'était pas, prémonitoire…

-       Je croyais que tu ne t'en souvenais jamais…

-       Si, là, ça me revient, pendant que tu parles… L'histoire de dédoublement surement, je suis un homme, je me fais jeter par une brute, pour quelle raison ?… aucun souvenir, il me fracasse le genou, et je dévale un escalier, je cherche la sortie, je hurle…

 

Le café est trop chaud, Paul qui a renoncé dernièrement à y mettre du lait n'a pas d'autre choix que de souffler dessus, au risque d'agacer Constance sensible sur ce sujet depuis qu'elle a, elle, arrêté le sucre, signe probablement d'un rapport ambigu à l'amertume. Son habitude de boire son café brulant avec une très légère moue, ce dégout à peine esquissé, ne la rend pas moins intransigeante envers toute émanation ou borborygme durant son petit-déjeuner. Mais ce matin, aucune réaction, elle regarde son bol qu'elle tient en l'entourant des deux mains, et continue à dévider la pelote de son cauchemar sous les yeux de son compagnon, médusé.

 

-       Eh bien, quand tu t'y mets ! Jamais tu ne parles de tes rêves, mais là, chapeau ! Toi qui as plutôt le réveil mutique, d'habitude…

-       Tu vois bien que je n'ai pas besoin de voir quelqu'un… Oh là, là, je vais être en retard, il faut que je m'habille. Tu pars à quelle heure ?

-       Là, maintenant, je range et je me sauve, j'ai des rendez-vous toute la journée. Ce soir, ne m'attends pas trop tôt !

-       T'inquiète, je finis plus tôt, mais je dois passer à la bibliothèque, j'en profiterai pour prendre mon temps cette fois, quand j'y vais d'habitude, c'est toujours en coup de vent.

-       Super, et profites-en pour prendre César Birotteau, ce serait bien un comble qu'ils ne l'aient pas, ça ne doit pas sortir si souvent.

-       Ah ah ah…

-       Allez, bonne journée, j'y vais.

 

 

Si loin, si près. 3

 

 

Un couple entre dans l'agence, timide. Lui, tempes légèrement grisonnantes sous une allure sportivement jeune ; elle, cheveux blonds sagement ramassés en chignon, une tenue sportswear qui aurait dû faire décontracté si elle ne paraissait un peu guindée. Ou peut-être cette apparente rigidité lui vient-elle d'une sorte d'embarras, d'un sentiment de gêne, de n'être pas à sa place. Ils ont pris le temps de regarder les annonces en vitrine avant d'ouvrir la porte, le carillon fait légèrement sursauter la femme qui se raccroche vite au bras de son compagnon et aux larges affiches de paysages de rêve qui tapissent le bureau. Ils s'avancent, s'arrêtent aux fauteuils du petit salon d'attente, comme s'ils en avaient déjà assez fait, et que leur chemin pourrait s'arrêter là. Aller directement à un guichet, sans hésiter, demande une aisance et une assurance hors de leur portée. Le regard de l'homme s'échappe sur la rue où vient de se former un embouteillage, les voitures sont encore nombreuses à passer outre les incitations à ne plus circuler en ville ; probablement seront-ils allés au parking du Centre, pour plus de facilité, ce qui ne les empêchera pas de critiquer l'étroitesse des places et l'ergonomie des rampes d'accès ; mais c'est tout près, et l'implantation de l'agence dans cette rue a bien sûr à voir avec cette proximité.

 

-       Bonjour Madame, bonjour Monsieur. En quoi puis-je vous aider ?

 

La femme est la première à s'apercevoir qu'on leur adresse la parole. Plutôt que de répondre directement, elle se tourne vers son mari occupé à observer la rue, et qui n'a visiblement rien entendu. Un regard anxieux le ramène à l'intérieur, il s'avance vers un des guichets, au hasard, guidé par l'empreinte de la voix plus que par les mots. Sa femme le suit, pâle.

 

-       Asseyez-vous, je vous prie. Vous cherchez des renseignements ?...

-       Nous… nous aimerions faire un voyage…

-       Quelle bonne idée ! Et soyez assurés que vous avez fait le bon choix en venant chez nous. Vous ne pouviez pas choisir meilleure adresse.

 

Ils se regardent, légèrement inquiets, elle en fait peut-être beaucoup, ce discours commercial destiné à les mettre en confiance pourrait bien avoir sur eux l'effet inverse. Elle s'en aperçoit. En professionnelle aguerrie, elle adapte son discours ; certains ont besoin qu'on fonce droit au but pour ne pas perdre de temps, ceux-là semblent plutôt être du style chemins de traverse.

 

-       Avez-vous déjà réfléchi à ce qui pourrait vous attirer ? Avez-vous une idée, ou voulez-vous que je vous guide dans votre projet ?

-       Si vous pouvez, nous, on n'a pas trop l'habitude de partir… risque la femme.

 

Le mari la dévisage, visiblement mécontent d'être ainsi mis en position d'infériorité. Le danger est perceptible, il faut rattraper la situation très vite, sinon ils vont prendre la tangente et sortir de l'agence avec une mauvaise impression qu'ils ne manqueront pas de distiller à l'extérieur.

 

-       Je ne me suis pas présentée, Constance, Constance Ligner.

-       Bonjour Madame Ligner, Michel Dubois, et mon épouse Jacqueline. Enchantés.

-       Monsieur et Madame Dubois, je suis contente de vous rencontrer, nous allons essayer de faire connaissance pour que je puisse vous proposer un voyage qui vous fasse vraiment plaisir. Je suis bien sure que nous allons trouver ce qu'il vous faut…

 

Pas facile. La femme ne dit plus un mot depuis qu'elle s'est fait toiser. Le mari se tortille sur sa chaise, les yeux sur les affiches qui tapissent les murs sans pouvoir en fixer aucune.

 

-       Je trouve qu'il fait chaud. Est-ce que je peux vous offrir un jus d'orange, ou un verre d'eau ?… Venez dans le coin salon, nous serons plus à l'aise pour bavarder.

-       Oh, merci…

 

C'était la bonne décision. Des fauteuils pour un dos moins raide, un verre à la main pour la contenance, l'atmosphère se détend, le mari a perdu des couleurs, sa femme en a repris. Les images du catalogue qu'ils feuillètent feraient craquer les plus rétifs qu'ils sont de moins en moins. Les yeux du couple réunis par le papier glacé pétillent d'un éclat insoupçonnable quelques minutes plus tôt. Laisser faire, prudence, ne pas intervenir tout de suite, toute précipitation se paie, jeter un œil sans en avoir l'air aux pages cornées, patienter, puis reprendre la main, la parole, doucement, juste ce qu'il faut.

 

-       Du soleil, vous avez envie de soleil, je crois…

-       C'est beau !

-       Du soleil, c'est sûr, mais pas trop chaud quand même.

-       Oh, écoute, avec la pluie qu'on a eue, on peut avoir du soleil maintenant…

-       Oui, oui, toujours aussi frileuse, toi ; mais moi, tu sais bien que j'étouffe quand il fait trop chaud.

-       On n'a pas dit trop chaud, on a dit du soleil…

-       Ne vous inquiétez pas, nous allons bien trouver une solution, des endroits ensoleillés sans être trop chauds, c'est possible !

-       Oui, mais à quel tarif ?

-       C'est ce que j'allais vous demander, il faudrait d'abord que nous établissions un budget.

 

Les yeux de la femme perdent soudain leur pétillement ensoleillé, elle ne doit pas tenir les cordons de la bourse, la dernière allusion l'aura renvoyée à une infériorité qu'elle ne semble pas près de renier. En tenir compte, ne pas priver le mari de sa superbe sans l'y enfermer, tâche délicate, Constance ouvre un classeur, en sort une fiche, commencer par pas trop cher pour ne pas perdre la main…

 

-       Qu'est-ce que vous en diriez ?

-       Combien ça fait ? Ah oui, quand même… C'est tout compris ?

-       Vous avez plusieurs formules : tout compris avec pension complète et toutes les excursions, ou certaines excursions en plus, ou demi-pension, et vous choisissez les excursions que vous voulez faire sur place, nous sommes très flexibles, nous voulons surtout que vous soyez bien et que vous trouviez exactement ce qui vous convient en nous adaptant à votre bourse.

 

La femme suit la conversation attentivement sans y prendre part, ses yeux clignent vers les photos, elle scrute son mari comme si la décision ne dépendait que de lui.

 

-       Et les boissons, mon voisin m'a dit de demander pour les boissons…

-       Pas les boissons alcoolisées, c'est une charte des agences que nous avons adoptée pour ne pas favoriser l'alcoolisme.

-       Même pas un peu de vin à table ?

-       Normalement non. Et en plus, vous savez, dans les pays que vous regardez, l'accès aux boissons alcoolisées est contrôlé, nous devons faire avec.

-       Je comprends, je comprends, c'était juste pour savoir… Mais alors, ça veut dire… ces pays…

 

Il se tortille à nouveau, dans son fauteuil cette fois. Qu'a-t-elle dit qui le mette si mal à l'aise tout à coup ? La question du budget n'avait pas l'air de l'arrêter, ni celle des alcools. Constance sert à nouveau du jus d'orange à la femme dont le verre est vide, à défaut de parler, elle sirote et observe. S'en faire une alliée, un impératif !

 

-       Ces pays, regardez, Madame, ces paysages, ces couleurs ; et ces enfants, regardez comme ils sont beaux !

-       J'aime beaucoup ces petits, là, avec leurs habits de toutes les couleurs.

-       Oui, ils osent plus que chez nous. Mais c'est vrai que le soleil y fait…

-       Mhhh…

-       Mais, ces pays, ça veut dire… heum…

-       Oui regardez comme c'est beau, Monsieur, votre femme semble conquise !

-       Je vois bien, mais je crois pas que ça va être possible…

-       Mais pourquoi, Michel ? Enfin, ça fait tellement longtemps qu'on en parle, de ce voyage…

-       Tu sais bien, Jacqueline, tu sais bien…

-       Oh écoute, je croyais que ça passerait, avec le temps…

 

Constance les regarde, médusée. La femme, dont le sursaut aura été de courte durée, se réfugie dans son fauteuil et son verre de jus d'orange. Lui, nerveux, tente de desserrer son col comme s'il avait une cravate qu'il pourrait dénouer pour se soulager. Les veines de son cou ont gonflé. Un rouge soutenu gagne son visage, étendant sur ses joues à la barbe renaissante des taches violacées qu'un regard persiffleur pourrait prendre pour des cartes en réduction de ce continent aux surfaces si anxiogènes. Intervenir avant qu'un drame se produise, et surtout garder son sérieux.

 

-       Que se passe-t-il, Monsieur Dubois, vous avez l'air inquiet tout à coup ? Ces destinations vous posent un problème ? Dites-moi ce qui se passe.

-       C'est que… c'est que… oh, et puis, dis-le, toi…

-       C'est que… mon mari… comment dire ? Il a peur de monter dans un avion. Faut dire qu'il a eu une mauvaise expérience, aussi, ça marque.

-       Cela fait longtemps, cette mauvaise expérience ?

-       Oh oui, c'est quand il était à l'armée, dans un coucou, il a eu la peur de sa vie, alors depuis…

-       Et vous, Madame Dubois, vous avez déjà pris l'avion ?

-       Non. J'aimerais bien, je crois pas que j'aurais peur, mais toute seule…

-       Ne vous inquiétez pas. Voyez-vous, Monsieur Dubois, dans mon métier, on en voit souvent, des gens qui ont peur de l'avion. Nous avons l'habitude. Je voyais que quelque chose vous inquiétait, j'aurais dû deviner, où avais-je la tête ? Moi-même, voyez-vous, j'ai eu un problème du même genre.

-       Avec l'avion ?

-       Non, avec la voiture. C'est à la fois plus simple et pire. Parce que l'avion, vous pouvez éviter, la voiture, vous en avez besoin tous les jours.

-       Qu'est-ce qui vous est arrivé ? Un accident ?

-       Oui, enfin pas très grave, une Golf qui m'est rentrée dedans, elle a valsé à plusieurs centaines de mètres. Encore heureux, c'étaient deux voitures solides, elles ont eu du mal, mais ni l'autre conducteur, ni moi. J'ai juste été sonnée, et terrorisée. Dans les mois qui ont suivi, dès qu'une voiture s'approchait de celle dans laquelle j'étais, l'angoisse montait, j'étais persuadée qu'elle allait nous écraser, je vivais en continu ces films, vous savez, où les voitures se rentrent dedans…

-       Et comment vous avez fait ?

-       Peu à peu, ça a passé. Je me suis rassurée, réhabituée. Mais là, pour vous, Monsieur Dubois, nous n'allons pas bruler les étapes. Ce voyage est important pour vous, ne le gâchons pas. Rien ne vous oblige à prendre l'avion.

-       Mais ces pays… le soleil… ma femme, c'est ce qu'elle veut… je veux lui faire plaisir, aussi…

 

Ils se penchent vers une nouvelle série de fiches que Constance vient d'extraire d'un dossier. Des plages aux eaux turquoise, des criques escarpées, des monuments séculaires, des villages au charme traditionnel. Du soleil, mais qu'une végétation verdoyante tempère. Ils fixent les photos.

 

-       C'est où ça ? Comment on y va ?

-       Dites-moi, vous n'êtes pas pressés, vous pouvez prendre le temps d'un voyage plus calme ?

-       Oh, vous savez, nous, on est en retraite…

-       Et c'est ce que nous voulons fêter, là, depuis le temps que je dis à mon mari, à la retraite on fera un voyage, alors, c'est vrai, on a du temps…

-       Alors, pourquoi iriez-vous prendre l'avion ? Pas la peine d'ajouter un stress supplémentaire, le voyage, c'est pour vous faire plaisir, pas pour souffrir, non ?

-       Mhhh…

-       Vous voyez ce que je vous propose, c'est pas mal, hein ? Voyez ces paysages, et un temps doux en première arrière-saison, avec des tarifs intéressants puisque vous êtes hors période de vacances, voilà l'avantage de la retraite. Assez loin pour vous dépayser vraiment, mais pas trop pour pouvoir y aller en car. Nous avons des formules dix jours, quinze jours, ou même plus si vous le souhaitez.

-       Mais c'est où, pour y aller en car, en Espagne ?

-       Non, Monsieur Dubois, en Espagne c'est un peu près, et vous auriez du mal à trouver rassemblées toutes ces merveilles. C'est un peu plus loin, mais raisonnable, c'est la Croatie.

-       La Croatie ? Mais il y a la guerre, là-bas ?

-       Écoute, Jacqueline, la guerre, ça fait longtemps qu'elle est terminée en Croatie. Ça me plait, moi, cette idée d'y aller en car, et ces paysages, si c'est aussi beau en vrai, Madame, je prends…

-       Et vous, madame Dubois, qu'en pensez-vous ?

-       Ça me plait beaucoup aussi, et si en plus on n'a pas à prendre l'avion, c'est plus simple, sinon, mon mari, je sens que ça va le stresser, et on ne s'en sortira pas.

-       Écoutez, madame et monsieur Dubois, l'avion ce sera pour une prochaine fois. Là, c'est une sage décision. Vous allez revenir à mon bureau, je vais vous chiffrer plusieurs propositions depuis mon ordinateur, vous rentrez chez vous, vous réfléchissez tranquillement et vous me rappelez. Mais sans trop attendre, après les tarifs risqueraient de monter. Disons, vous me rappelez mardi matin, ou, encore mieux, vous revenez, nous prenons un rendez-vous, vous avez toute la fin de semaine pour réfléchir. Et mardi nous fixons tout. D'accord ?

 

Le couple sort de l'agence, le regard plus assuré qu'à son arrivée. Elle, redresse la tête avec ce pétillement dans les yeux qui en dit long. Lui, a retrouvé un teint clair. Il vérifie d'une main que ses clés sont bien dans sa poche, de l'autre, il entoure les épaules de sa femme d'un geste qui ne semble pas si familier. Constance vérifie l'heure sur son ordinateur. Sa journée se termine. Elle avait prévenu qu'elle partirait un peu plus tôt. Et, avec cette promesse de vente bien engagée, elle l'a gagnée, sa journée. Et mis de côté ses rêves de la nuit dernière. Paul rentre tard, elle va pouvoir prendre son temps à la bibliothèque. César Birotteau, un sourire se dessine sur son visage. "Puisque j'ai le temps…"

 

 

 

Si loin, si près. 4

 

 

-       Une croix géante !

-       Quoi ?

-       Une croix géante. À côté de chez ma grand-mère.

-       Géante comment ?

-       Géante plus haute que les maisons…

-       Oui, mais c'est la cambrousse là-bas, les maisons sont basses…

-       Non, non, c'est des maisons bien vieilles, elles ont toutes un étage, au moins.

-       Oui, ben, qu'est-ce que ça peut faire une croix, c'est pas la mort !

-       Ben, au début, personne ne disait rien. Puis, peu à peu, la croix s'est mise à clignoter la nuit, des fois, pas toutes les nuits, puis de plus en plus souvent. Alors, ils se demandent, ils voudraient savoir ce que ça peut être…

-       Et c'est pour ça que tu nous as emmenés ici ?

 

 

Le petit groupe qui a investi le minuscule coin salon à l'entrée ne s'est pas aperçu tout de suite qu'elle les écoutait. Pas fréquent, ni facile, de se retrouver dans une bibliothèque à un âge où l'on préfère l'ambiance sonore d'un café ou les commodités informatiques de la chambre de l'un ou de l'autre. Deux garçons, deux filles, simples copains ou plus, impossible à dire ; les deux filles, l'une enveloppée dans un châle bariolé, l'autre attifée en gothique, font face aux deux garçons en uniforme jean  ti-shirt ; le blond, silencieux, se met à la fixer quand il la voit les écouter. Les autres suivent son regard.

 

-       Madame, madame, vous pouvez nous aider ?

-       Vous aider ? mais à quoi ?

-       Vous nous avez entendus, non ?

-       Un peu, mais je ne vois pas en quoi je pourrais vous être utile. Je n'y connais rien en croix géantes ; et je ne sais pas ce que vous pouvez trouver ici, …

 

Peut-elle les détromper brutalement ? Peu coutumiers du lieu, ils doivent la prendre pour une bibliothécaire. Si elle y va trop vite, ils risquent de se braquer. Et sa curiosité n'aura plus qu'à aller se rhabiller.

 

-       Les livres, on sait pas bien chercher, mais sur internet, on doit pouvoir trouver quelque chose.

-       Sur internet, et vous venez à la médiathèque pour chercher sur internet ? Vous n'avez pas regardé, déjà ?

-       Ben, en fait je ne sais pas bien quoi chercher ; et puis toute seule, ça fait peur ; je préfèrerais avec vous, Madame, si vous voulez bien, et avec mes copains.

-       Bon, alors allons-y, il y a des ordinateurs là-bas, j'en vois de libres, installez-vous, on verra ce que je peux faire.

 

Depuis un moment, les méandres de Google leur crachent en vrac des informations aussi disparates que fourmillantes ; le tri n'est pas facile, et même si leur exploration se fait un peu plus habile, les conseils ne sont pas superflus. Debout derrière le groupe, Constance disparait derrière les statures juvéniles sans commune mesure avec la sienne, même chez les filles. Une coupe châtain courte tente d'adoucir l'ovale de son visage mature, quelques sillons se creusent, témoins des caprices de la vie autant que des années. La robe au-dessus du genou, les collants opaques, le foulard noué nonchalamment lui confèrent cette french touch, élégance à la française d'une génération "sans âge". L'espace autour de l'ordinateur qu'ils ont investi est aéré et en retrait, cela leur évite de se faire rappeler à l'ordre même s'ils dépassent un peu le niveau sonore coutumier de ce type de lieu. Le grand blond s'est attribué le clavier, entouré des deux filles, l'épaule gauche couverte par les longs cheveux raides et noirs de la plus mince alors que sa copine rive ses yeux verts sur l'écran au point de l'exploser. L'autre garçon, au physique anguleux imprévisible mais intéressant, les observe légèrement railleur, de l'air de celui qui se damnerait d'y prêter attention alors que ses yeux se trouvent eux aussi rituellement happés par l'écran. Encouragé par les propositions des trois autres, le pianoteur poursuit ses recherches, il ouvre un site, puis un autre, visiblement un peu au petit bonheur la chance. Ils sont touchants dans la conviction qu'ils mettent à explorer un sujet bien peu avouable à leur âge, à moins que ce soit pour tourner une vidéo de fantasy. Constance les laisse faire, soucieuse de ne pas les braquer dans leurs démarches avec des airs de Madame-je-sais-tout. Ils sauront bien lui dire s'ils ont besoin. Déjà qu'elle a dû déployer ses talents de négociatrice avec ses derniers clients de l'après-midi pour leur éviter la phobie aérienne, maintenant que rien ne l'oblige, elle s'amuse à les laisser fouiller, eux dont les pratiques courantes semblent plus communautaires qu'informatives. Elle qui s'ennuie dans ces pseudo-échanges sur les différents réseaux où elle s'est inscrite par effets de mode perçoit, là, le décalage de génération. Ils doivent avoir un peu de mal avec leurs profs. Et avec leurs révisions du bac, à vue de nez, c'est la tranche d'âge, ou pas loin.

 

-       Madame, madame, regardez ce qu'on a trouvé. Vous croyez que c'est bon ? On continue, là ? Vous, vous devez avoir l'habitude, de chercher des infos comme ça.

-       Euhhh, en fait, pas vraiment…

-       Comment ça, dans votre métier…

-       Mon métier… Ah non, désolée…

 

Elle tente de se retenir de rire, elle s'y attendait, pourtant, à leurs regards interloqués, elle se doutait bien qu'ils allaient la prendre pour une bibliothécaire. À laisser son esprit vagabonder, elle a réussi à se faire prendre au dépourvu. Retrouver son calme, impératif, leur répondre sans les affoler.

 

-       Ah non, désolée, je ne suis pas bibliothécaire.

-       Mais alors, vous devez nous prendre pour des tarés de vous avoir demandé ça…

-       Non, non, ne vous inquiétez pas, je veux bien vous aider, si je peux, puisque j'ai le temps…

-       Oh c'est trop gentil, madame, et puis c'est pas souvent qu'une personne comme vous nous dise qu'elle a du temps pour des jeunes comme nous.

 

Son visage garde la trace de la bonne humeur qu'a fait naitre cette confusion prévisible, et prévue. Ils sont touchants, ces jeunes, comme elle dit la petite, à être si polis avec elle. Pas sûr que leur langage entre eux, au tous les jours, soit aussi châtié…

 

-       Mais Madame, venez voir, dans ce que j'ai trouvé, y a à boire et à manger, comme dirait ma grand-mère…

-       Pour sûr, c'est à cause d'elle qu'on se tape ce taff !

-       Taff, taff, si ça te saoule, tu t'arraches, t'as pas le fil à la patte…

-       Oh ça ca, ça va…

-       Eh, on va où là ? C'est quoi cette crise de ouf ?

 

Trop vite. Elle a pensé trop vite. Si elle leur laisse la bride sur le cou, ils creusent leur veine de vocabulaire djeun et dans cinq minutes ils la basculent du côté des centenaires. Va savoir s'ils ne le font pas exprès, histoire de la cliver, ou de ne pas montrer leur malaise, seconde hypothèse peut-être plus juste. Reprendre la main, vite, ou les laisser se débrouiller seuls.

 

-       Bon, d'accord, vous quatre, si vous me montriez plutôt où en sont vos recherches…

-       Oh oui, madame, excusez-nous, on voulait pas vous embrouiller. Avancez voir. En fait c'est toujours la même histoire qui revient. Par contre j'ai vu un autre truc, là, pour après…

 

L'écran est envahi par une grande croix blanche sur fond de ciel chargé irisé par un arc-en-ciel que des cartouches de texte entourent. D'autres fenêtres ont été ouvertes en bas, qu'elle survole. Ils n'en ont pas trouvé des pages, mais quand même…

 

-       D'abord, regardez les adresses de ce que vous avez ouvert, cela vous donnera des indications sur les sources, et la fiabilité ; par exemple, là vous voyez page perso, là une association, là trinité, là secte. Après vous pouvez lire, mais c'est mieux de faire attention à la source pour savoir dans quelle direction on veut vous emmener.

-       Alors, page perso, c'est mieux que secte…

-       Ah bon, pourquoi ?

-       Eh bien, page perso c'est quelqu'un qui écrit, qui s'est renseigné, c'est comme une association, c'est pour défendre des gens… alors que secte, ça fait peur…

-       Pas sûr que vous soyez dans la bonne voie. Page perso, association, ça peut être n'importe qui qui écrit n'importe quoi. Secte, regardez mieux, c'est www. prevensectes, et juste après vous voyez un tout petit peu de texte : "Page d'informations et de mise en garde".

-       Alors c'est pour nous dire de nous méfier ! Comment vous faites pour savoir tout ça ?

-       Privilège de l'âge !

-       Oui, mais nous on a toujours eu internet, plus hyperconnecté que nous tu meurs !

-       Digital natives ! Suffit pas d'être connecté, il faut aussi savoir quoi en faire. Vous n'apprenez pas ça au lycée ?

-       Pas trop, en fait…

-       Bon, on s'y met. Il faudrait quand même les lire, ces pages, la photo de la croix est très bien, mais si vous voulez en savoir plus… Comment voulez-vous procéder ? Quelqu'un lit et résume ? Ou lit tout haut ?

 

Une des filles, celle aux cheveux plus clairs et au châle coloré, s'est rapprochée de l'écran. Avec une autorité concédée par sa position – c'est elle qui a parlé de la croix près de chez sa grand-mère – elle commence à lire une des versions de cette histoire reprise sur chacun des sites, d'après ce que Constance a pu voir en survolant les pages ouvertes sur l'écran.

 

Dans un petit village de 1309 habitants, à Dozulé, chef-lieu de canton du Calvados, situé à mi-chemin entre Caen et Pont-l'évêque, une mère de famille de cinq enfants, Madeleine Aumont (née en 1924) aurait eu des apparitions et des révélations. Entre le 28 mars 1972 et le 6 octobre 1978, Madeleine aurait bénéficié de 49 interventions miraculeuses : apparitions d'une grande croix lumineuse, apparitions du Christ, apparitions de l'Hostie et de l'Archange St Michel. Ces apparitions étaient assorties ou non de communications orales qui constituent l'essentiel du message. Le Christ apparait 38 fois à Madeleine pour annoncer : "le cataclysme de cette génération et le temps de son retour dans la gloire. Pour le moment, c'est le temps du suprême effort du mal contre le Christ, c'est l'heure de Satan qui dirige le monde. Délié de sa prison, il occupe la face entière de la terre et va entrainer le monde dans une catastrophe telle qu'il n'y en a pas eu depuis le déluge et cela avant la fin du siècle. La grande tribulation est proche... des jours de détresse et de calamité vont s'abattre sur le monde entier... mais Dozulé, la ville bénie, sera épargnée et seuls seront sauvés ceux qui seront venus se repentir au pied de la Croix Glorieuse et se laver au bassin de purification. Après ces jours de détresse, apparaitra dans le ciel le Fils de l'Homme, lui-même, avec une grande majesté et une grande puissance ". (12ème, 14ème, 21ème apparitions) Puis le Christ donne l'ordre à Madeleine de transmettre à son Curé, à son évêque et finalement au Pape, sa demande de construire une croix glorieuse, un sanctuaire et un bassin de purification : "Dites au Prêtre de faire élever à cet endroit la Croix Glorieuse et au pied un sanctuaire. Faites creuser à 100 mètres un bassin et de l'eau en sortira. Allez dire à l'évêché toutes les paroles que je vous ai dites. Cette lettre sera remise au Pape en mains propres ..." et avec une précision et une minutie dignes d'un ingénieur ou d'un architecte, le Christ donne ses instructions pour la construction de la croix et du bassin : "Chaque bras de la Croix Glorieuse doit mesurer  123 mètres et sa hauteur six fois plus (= 738 mètres). Faites creuser un bassin de 2 mètres sur 1m50 et 1m de profondeur. Que la Croix Glorieuse et le 
Sanctuaire soient élevés pour la fin de la Sainte Année. " (15ème et 17ème apparitions)

 

-       Ouahhh… Quel plan ! J'y crois pas…

-       Et la croix à côté de chez ta grand-mère, elle est grande comme ça ?

-       Non, non, attendez la suite.

-       De toute façon, c'est pas possible de faire une croix de cette hauteur, tu te rends compte, c'est plus de deux fois la tour Eiffel, ils sont complètement barrés…

-       Tu continues ?

 

L'évêque de Bayeux, dès le départ, s'est toujours refusé à reconnaitre le message de Dozulé. Le 1er aout 1977, il change de poste le Curé de Dozulé qui soutenait la "voyante". Le 18 décembre 1982 dans le bulletin officiel de l'église de Bayeux il "désavoue ceux qui, sans aucun mandat de l'église, voudraient faire de Dozulé un  lieu de pèlerinage et de rassemblement". Au terme d'une commission diocésaine d'enquête, l'évêque de Bayeux publie une Ordonnance (le 24 juin 1985) et une Déclaration (le 8 décembre 1985).  Le 25 octobre 1985, par une lettre du Vatican adressée à l'évêque de Bayeux, le Cardinal Ratzinger, président de la Sacrée Congrégation de la Doctrine de la Foi, "approuve la procédure suivie et les dispositions de l'Ordonnance".

 

-       Alors, c'est fini, ça s'arrête là ?

-       Non, attends la suite, ça commence juste.

 

Un professeur de Yoga, dans la région picarde, apprend, en 1980, en lisant la revue "Atlantis", que des apparitions ont eu lieu à Dozulé. Il rencontre la voyante, Madeleine Aumont ; puis, de 1980 à 1982, se rend, à chaque weekend, à Dozulé, avec un petit groupe de ses élèves, pour étudier et transcrire les cahiers et les cassettes sur lesquelles sont consignés les récits des apparitions, en vue de rédiger et publier  le message de Dozulé". Le 2 avril 1982 est fondée l'association "Les Amis de la Croix Glorieuse de Dozulé", association loi 1901, qui a pour objet "d'annoncer au monde le message unique, définitif et ultime de Dozulé ; de réunir tous les moyens pour faire  élever la Croix Glorieuse, le Sanctuaire et réaliser le bassin de purification ; promouvoir toutes études indispensables à ces réalisations, et aussi tous autres bâtiments annexes et voies d'accès destinés aux pèlerinages". La communauté se soude, dans une soumission aveugle aux théories et pratiques de son maitre à penser, qui prophétise, à son tour, pour décembre 1982, la guerre civile et la famine, suivies d'une guerre mondiale, classique d'abord, puis nucléaire. Paris, Lyon, Marseille et Saint-Quentin seront détruits... mais la Bretagne sera protégée. Plusieurs adeptes quittent leur profession, leur famille, le département pour se réfugier en Loire-Atlantique, où il ont loué des maisons et stocké des provisions. En 1985, une petite armée devrait libérer la France et le vrai Roi, quitter sa terre d'exil pour se rendre à Dozulé, au sanctuaire, à l'ombre de la Croix Glorieuse, où il sera accueilli par le Fils de l'Homme en son second avènement. La secte a pris corps. Dès la fin de décembre 1982, grâce au courage d'une famille et à une campagne de presse pour dénoncer la secte naissante, une action efficace s'organise pour libérer les victimes de la secte. Fin 1985, tous les adeptes, sauf une jeune femme et un couple, quittent la secte ; certains accepteront de témoigner dans divers procès. Cette association : " Les Amis de la Croix Glorieuse de Dozulé" a été classée comme "secte" par le Rapport parlementaire sur "Les Sectes en France". Rapidement certaines personnes qui avaient travaillé au départ avec la secte picarde ont pris conscience de ses dérives sectaires et des dangers qu'elle faisait courir à la cause de Dozulé. Une première association, possédant le manuscrit élaboré par la secte, va se créer. Il suffira de retirer la préface pour publier intégralement le texte, le diffuser largement et organiser les premiers pèlerinages. Il faut croire que Dozulé représentait un intéressant fond de commerce à en juger par le nombre important d'associations concurrentes qui vont voir le jour et constituer cette impressionnante nébuleuse dozuléenne.

 

-       Je vous passe le nom de toutes les associations. Écoutez la fin.

 

Toutes ces associations sont-elles de bonne foi lorsqu'elles entrainent leurs fidèles vers un sanctuaire qui ne sera jamais édifié ? Le Maire de Dozulé a prévenu les présidents de ces associations, par lettre, le 20 novembre 1995, que le site de la Haute Butte choisi pour l'édification d'une croix monumentale est un site protégé, l'un des plus importants de la région, tant sur le plan scientifique que patrimonial et qu'aucune construction ne sera autorisée. C'est pourquoi, pour faire contre mauvaise fortune bon cœur, le mot d'ordre a été donné de construire, partout où on le peut, des modèles réduits, de petites croix lumineuses de 7m38. Des associations pour la construction de ces petites croix ont été créées, pendant que des familles constituaient des associations pour lutter contre l'implantation de ces croix, exemple : "L'Association contre l'implantation  de la Croix de Dozulé".[3]

 

-       C'est donc de ces croix lumineuses qu'il y a près de chez ta grand-mère ? La hauteur, 7m38, tu crois que ça colle ?

-       Oui, à vue de nez.

-       Complètement jetés ! Mais y avait peut-être pas de quoi avoir les jetons, franchement. Qu'est-ce que vous en pensez, vous, Madame ?

 

Constance les observe depuis un moment, attentifs à cette histoire, même si l'une d'eux a bien vu l'une de ces croix, ils sont perplexes. Elle a joué son rôle, ils ont lu une version correcte, la dérive sectaire ne semble pas les guetter sur ce sujet.

 

-       Moi, je dois dire que cela me fait réfléchir, par rapport à une autre histoire que j'ai entendue.

-       Ah bon, dites…

-       Non, je dois d'abord me renseigner, c'est trop vague. Je vais devoir vous quitter, je dois partir bientôt, et j'ai encore des livres à chercher.

-       Oui, c'est vrai, excusez-nous, nous ne voudrions pas abuser. Moi je vais rester encore un peu, j'ai vu un truc tout à l'heure, que je veux regarder. Maintenant que vous nous avez appris à chercher, je vais m'en servir.

-       Qu'est-ce que c'est ? Je suis curieuse…

-       Un truc qui s'appelle les illuminati.

-       Les illuminati ? Jamais entendu parler. Bonnes recherches. Faites attention à ce que vous lisez, surtout.

-       Merci pour le cours, Madame. C'est mieux qu'au lycée.

-       Oh oui, merci Madame. À une prochaine fois, j'espère !

-       Peut-être. Bonne chance, les jeunes.

 

 

Si loin, si près. 5

 

Les marronniers du parc s'agitent sous le vent, leurs feuilles palmées verdissent sous la lumière de cette fin de journée qui s'étire, leurs fleurs en pyramide se teintent de rose. Ces arbres majestueux de l'allée en face de chez elle, trop sombres à d'autres saisons, montrent là une opulence avec laquelle il est difficile de rivaliser, leur frondaison en impose. Même les chênes sont battus, ils se rattraperont plus tard quand les marronniers souffriront de l'été alors qu'eux iront puiser loin pour se sustenter. Mais, pendant la floraison, aucune comparaison n'est possible. Le soir, depuis cette semaine, la pousse des marronniers la fascine ; jusqu'où iront-ils ? Et le parfum de leurs fleurs intrigantes a le même effet hypnotique sur elle que sur les abeilles qui bourdonnent autour. En d'autres périodes, elle préfère les chênes. Mais maintenant, non. Ce parc a été l'élément déterminant dans leur choix ; vivre dans un appartement après avoir eu pendant des années une maison avec jardin, pourquoi pas, elle y voyait l'avantage d'une vie plus rassemblée, mais se passer de nature, de champs, d'arbres, là, elle ne pouvait pas. Ils ont visité différents quartiers, en fonction de leur budget, des commodités, elle n'était pas contre, mais rien ne la séduisait vraiment. Jusqu'à ce qu'ils trouvent ce trois-pièces en face du parc. Elle a beaucoup hésité, un peu petit pour une famille recomposée, mais ses enfants sont grands maintenant, ils ne comptent pas revenir vivre avec elle, quant à celui de Paul, il a quitté le nid bien tôt, agacé par les disputes entre ses parents, et voit peu son père. Il n'y a guère que pendant les vacances que les enfants pourraient venir, mais dans ce cas ils n'auraient qu'à louer une grande maison à la campagne, ce serait beaucoup mieux pour tout le monde. Désormais, à défaut d'un grand appartement, elle a ce parc, immuable, dont elle ne se lasse d'observer jour après jour les changements intangibles qui en soulignent la permanence. Elle peut s'y promener, s'y assoir, sans avoir à l'entretenir ni à tondre le gazon. Certains jours de pluie, elle préfèrerait avoir un horizon plus dégagé, mais dans sa région c'est comme en Bretagne, il fait beau plusieurs fois par jour !

 

Quelle journée ! Chiffonnée après son activité onirique nocturne, elle a laissé sa matinée s'étioler dans de menues tâches insignifiantes et fastidieuses, mais qui, mises bout à bout, ont fini par libérer son bureau autant que son esprit. L'après-midi a été plus amusante, les efforts qu'elle a dû faire pour oublier sa fatigue ont payé, le couple au mari phobique ne s'est aperçu de rien, elle ne doute pas de les voir revenir en début de semaine pour signer leur réservation de voyage ; quant aux jeunes à la médiathèque, ils l'ont tout de suite mise sur un piédestal qui lui donnait de l'avance. Elle les revoit l'un après l'autre, leurs visages se superposent puis se dissocient, un comportement de groupe dont l'étrangeté lui fait prendre conscience de son âge, des individualités bien trempées qu'elle distingue tour à tour par un trait physique, puis un autre. Cette histoire de croix l'a troublée, elle ne peut pas ignorer qu'elle n'a pas tendu l'oreille par hasard. Mais tout ce charabia reste flou, un vague écho à ce que lui a raconté Claude, la voisine de son enfance. Mais un écho si vague…

 

-       Constance… Constance…

 

Les appels peinent à la tirer de sa rêverie. Paul est dans la pièce avant qu'elle ait réussi à répondre.

 

-       Ah, tu es là ! Je ne voyais pas de lumière…

-       Oui, c'est vrai qu'il fait sombre, je t'ai fait peur ?

-       Un peu, je me demandais… Ça ne va pas mieux ? Tu as l'air toute chose…

-       Si, si, ça va, je rêvassais…

-       Tiens, je te présente François, un collègue de passage…

-       Bonsoir, je ne voudrais pas vous importuner, si vous êtes fatiguée…

-       Oh, bonsoir, non, désolée pour l'accueil, bonsoir François, soyez le bienvenu. Paul, si tu veux bien allumer. Vous allez prendre un verre, je vais voir ce qu'il y a à la cuisine.

-       Merci, mais ne vous dérangez pas pour moi, Madame...

-       Mais, vous ne me dérangez pas. Et vous me dérangerez encore moins si vous m'appelez Constance.

 

Paul tient trois verres dans la main gauche, en revenant d'allumer l'interrupteur, il s'est arrêté au buffet du séjour où ils rangent leur vaisselle pas ordinaire – dans son enfance on disait "des dimanches" – celle qu'on sort quand il y a des invités, tous les jours la vaisselle de la cuisine fait l'affaire. Ou alors, si, de temps en temps, quand ils ouvrent une bonne bouteille, les verres du salon sont mieux.

 

-       Je les pose là ? Quand vous aurez fini votre assaut de politesses, vous pourrez peut-être me dire ce que vous voulez boire ?

-       Là, tu as mis des verres à vin, tu orientes un peu, non, peut-être que François préfère autre chose, un whisky…

-       Non, non, Constance, un verre de vin, c'est parfait pour moi.

-       Eh oui, je le connais, le François, je ne prenais pas beaucoup de risques. Je vais nous chercher quelque chose que tu aimes, mon cher !

-       Alors super, je ne bouge pas. Mais peux-tu apporter un plateau en même temps, j'ai peur pour la table ?

-       OK, tu nous cherches des trucs à grignoter ? je suis crevé, et à midi, pas le temps, j'ai avalé une bricole en vitesse.

 

Quand elle revient de la cuisine, ils sont en pleine conversation. Ils ont déjà entamé la bouteille que Paul a ouverte, en s'excusant de ne pas l'attendre. Elle connait bien ce Mennetou-Salon, un blanc minéral légèrement âcre au palais, le plateau qu'elle porte est couvert de ce qu'elle a pu trouver, tomates cerises, fruits secs, amandes, olives… Elle a du mal à suivre. Elle se laisse porter par la fraicheur du vin qui s'insinue dans sa gorge et le rythme de leurs voix dont elle cherche de moins en moins à dégager des mots, des significations. Une légère torpeur la gagne, l'éloigne de leurs considérations sur l'évolution du marché, l'économie du secteur du bâtiment. Elle a assez donné aujourd'hui, question écoute des autres et adaptation à leurs besoins.

 

-       Qu'est-ce que tu en dis, Constance ?

-       Quoi, quoi ???

-       Tu as l'air perdue, encore dans tes rêves ? Décidément notre conversation ne te passionne pas…

-       Désolée, je suis out, ce soir.

-       Vous avez eu une journée difficile ? Cela arrive…

-       Pourtant tu avais dit que tu sortais plus tôt… Tu es allée à la bibliothèque ?

-       Oui, justement…

-       Tu as trouvé César Birotteau ? Désolé, François, private joke !

-       Oui, mais pas que…

 

À ces mots, son visage reprend quelque roseur. Ses yeux se perdent toujours dans les lumières lointaines, une diffraction de myriades multicolores réservée habituellement à la vision myope. Ils ne trouvent pas à s'y éclairer, mais le reste de ses traits se réveille, son front, son nez, ses pommettes, jusqu'à sa bouche qui reste légèrement entrouverte alors que son dos se redresse, légèrement, mais assez pour que ses compagnons le remarquent.

 

-       Eh bien, dis donc, il y en a dans ce "mais pas que"… c'est du vécu, du solide…

-       Tu ne crois pas si bien dire !

-       Alors raconte, nous frémissons d'impatience !

-       Oh là, tu charries, en plus devant François, un peu gênant, non ?

-       Pas pour moi, en tout cas, Constance. Vous savez, Paul m'a tellement parlé de vous que j'avais déjà l'impression de vous connaitre avant de vous rencontrer.

-       Pas trop déçu, alors, vieux frère ?

-       Eh non, pour une fois le réel est conforme au virtuel !

-       Je croyais que vous étiez de passage… Quand avez-vous le temps de vous parler de moi ? Vous pourriez avoir des sujets plus intéressants…

-       Pour la première question, je travaille régulièrement ici, plusieurs fois par semaine par périodes, je fais l'aller-retour dans la journée. Je reste rarement le soir. Pour la seconde, nous parlons de beaucoup de choses, mais vous n'êtes pas parmi les sujets les moins intéressants, loin de là.

-       Flatteur en plus…

-       Flagorneur, dirait Paul…

-       Bon, ça y est ? La passe d'armes est terminée. Je vois que vous vous complétez bien… Je n'ai plus qu'à compter les points. Si tu nous racontais plutôt ton histoire de bibliothèque…

 

Que peut-elle bien raconter ? Que pourraient-ils comprendre ? Des jeunes qui cherchent des infos, banal. Sur un sujet bizarre, des croix géantes, pas banal, mais les jeunes aiment bien ce genre d'histoires un peu tordues. C'est un de leurs sujets d'amusement, quand ils sont tous les deux, parcourir les sites de séries pour railler les nouveaux sujets, comment peut-on s'inquiéter d'une croix géante quand on passe des heures avec les morts-vivants ? Elle raconte à demi-mots, s'arrêtant plus sur ce groupe de jeunes, leur façon d'être si démunis devant des recherches pourtant simples, les relations qui se sont nouées avec elle, comment ils l'ont prise pour une bibliothécaire, et ce discours double qui l'a bien amusée, très policés avec elle, se lâchant entre eux quand les questions devenaient cruciales. Elle termine sur cette histoire abracadabrante qu'ils ont découverte, ce village de Dozulé dont elle n'avait jamais tant entendu parler, devenu tristement célèbre à cause d'un groupe d'illuminés qui ne capitule pas malgré les rappels à l'ordre officiels. C'est vrai qu'on n'est pas loin de Lisieux, les visions seraient-elles géographiquement sélectives ? Elle a beau essayer de plaisanter, ils se rendent bien compte que c'est une façade. Derrière, ça craquèle. Elle est plus touchée qu'elle ne voudrait le dire, et son corps tout entier exprime ce que ses mots taisent. Son trouble les gagne. Ils ne peuvent l'interrompre. Elle a tout dit, ne trouve plus rien à dire, mais ne peut s'arrêter, des mots sortent, malgré tout, il le faut, qu'il n'y ait pas de vide, les mots ne servent pas toujours à parler, ou pas seulement. Ils comblent, s'étalent, se plantent. Et s'arrêtent. Brusquement. Plus rien. Son dos s'affaisse, son corps mou comme une poupée de chiffon se laisse glisser au sol, vaguement appuyé au fauteuil qu'il vient de quitter. Si elle pouvait penser, elle dirait que c'est gênant.

 

-       Je vous ressers un verre !

 

Indispensable. Impérieux. Un peu de vin pour que chacun tente d'échapper à ce séisme dans lequel elle les entrainait deux minutes plus tôt. Moins dans ce qu'elle a dit, pas le genre de révélation à les bousculer dans leurs certitudes, que dans ce qu'elle n'a pas dit, ne peut dire à personne, même à elle-même, ce qui la remue au creux de l'estomac, elle, la mécréante, ex-croyante repentie depuis si longtemps. Pour une histoire de croix, là vraiment, tu exagères, ma vieille. Reprends-toi un peu. Tu ne vois pas qu'ils vont te prendre pour une midinette, ces deux mecs, c'est ça l'image de la femme que tu veux leur donner ? Des histoires de religion, tu ouvres un journal et tu en trouves à la pelle, et pas seulement dans les rubriques de faits divers, hélas !

 

-       Ça me dit quelque chose, moi, cette histoire de croix géante. Je ne sais pas quoi, mais ça me dit quelque chose. Il faut que je trouve…

-       Ah non, François, si tu t'y mets toi aussi !

-       Si, si, ça me dit quelque chose, je trouverai… En attendant, on n'avait pas dit qu'on sortait diner après ? C'est moi qui vous invite, comme prévu…

-       Là, franchement, tu exagères, nous sommes deux, quand même, ce serait plutôt à nous de t'inviter. Et puis, je ne sais pas ce que tu vas dire, Constance, je n'ai pas eu le temps de te prévenir que j'ai proposé à François de l'héberger, pour ce soir.

-       Désolé, j'ai l'impression de m'imposer. Pour le diner, comment dire, ce qui est sûr c'est que que cela me ferait très plaisir si vous veniez tous les deux.

-       Oui, je suis partante, de toute façon je crois que nous n'avons rien ici, et vu mon état, ça me fera du bien de sortir. Et pour la chambre d'étudiant, évidemment que vous êtes le bienvenu.

-       Bon, alors super. Tu avais une idée, François, ou c'est moi qui choisis ?

-       Vas-y, tu connais mieux la ville. Tu es chez toi ! Qu'est-ce que tu proposes ?

-       Laisse-moi réfléchir… Mais, maintenant que j'y pense, moi aussi ça me dit quelque chose…

-       Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ?

-       Moi aussi, ça me dit quelque chose, cette histoire, il faut que je trouve…

-       Alors, là, le restau, si je comprends bien, c'est dans le lac !

-       Non, non,  j'ai tout mon temps. Dis, Constance, qu'est-ce que tu penses de ce nouveau restau qui fait beaucoup parler, ce jeune chef avec une cuisine ouverte ?

-       On en dit du bien… Mais c'est petit…

-       Tendance, à ce que je vois…

-       Oui, petit… j'appelle, c'est plus prudent.

 

 

Si loin, si près. 6

 

Elle attend, seule à la table du restaurant, après ces jours bien chargés, elle rentrerait bien dormir, maintenant. François est parti payer à la caisse, il a tellement insisté pour les inviter, sous prétexte qu'ils vont l'héberger cette nuit, Paul a suivi, direction le sous-sol. Durant le diner, elle a réussi à ne pas reparler de sa fin de journée, histoire de ne pas réactiver la séquence souvenirs : "Oui, je suis sûr que ça me dit quelque chose…". Elle a réussi à se fondre dans la conversation banale autour des différentes options économiques possibles, puis s'est tue vers le milieu du repas et les a laissé parler tous les deux, entre collègues, entre hommes… Mais là, à attendre (quelle idée aussi de faire payer à la caisse dans ce restaurant), d'autres souvenirs remontent, elle va puiser si loin, cette histoire éculée de secte à quat' sous. La petite fille qu'elle n'a cessé d'être dans son regard intime l'emporte dans son sillage. Si François ne revient pas vite de payer, et Paul des toilettes, ils devront la porter jusqu'à la voiture, comme un enfant qui s'endort au restaurant…

 

            Ça sent bon… Odeurs de poussière, de bois ciré, de grande toilette… Ça sent bizarre mais ça sent bon, ça sent l'habitude, le dimanche, les vieilles tantes en chapeau qu'il va falloir embrasser à la sortie sans les reconnaitre, les vieux tontons qui garderont leurs relents de tabac pour eux plutôt que de les partager avec leurs nièces gênées de ne voir fixées clairement les limites de la décence. Odeurs de cierges, tenaces, atténuées par la distance et pourtant persistantes. La chance aujourd'hui, c'est un dimanche important, Pâques ? Pentecôte ? Le bas est plein, il a fallu aller à la tribune, au premier rang, ma place préférée, cette position de surplomb, pour voir, entendre, mais surtout chanter. Cantiques en latin, à l'unisson de voix pas plus justes que la mienne, embrouillaminis que personne ne comprend. Oubli de soi dans l'inintelligible, la fusion communautaire au-delà des mots, les ruraux sont des taiseux. Jouissance de l'incompréhensible, du partage de mots qui n'en sont pas, ou pas pour eux. Méfiance de mots qui  masqueraient l'ineffable.

 

 

            Des effluves de café et des timbres de voix graves la tirent des limbes, bribes d'une conversation animée qu'elle ne saisit pas et qui se met en pause quand elle ouvre la porte du couloir. La cuisine est bien trop éclairée, elle a toujours du mal avec la lumière forte le matin.

-       Tiens, c’est toi… Réveillée ? Du café ? Il est tout chaud…

-       Bonjour Constance, comment allez-vous ce matin ? Bien dormi ?

-       Bonjour… Du café, oui, en urgence… Dormi, oui, comme une masse… Me souviens de rien… Mais, François, on ne se tutoyait pas hier soir ?

-       D'accord, d'accord, mon éducation bourgeoise a repris le dessus…

 

Elle tient sa tasse haute à pleines mains, le café chauffe ses mains autant qu'il lui brule l'estomac.

-       Pas de cauchemar, alors, cette nuit ? Je ne t'ai pas entendue, en tout cas…

-       Cauchemar non, un rêve, récurrent, persistant, que j'ai du mal à cerner, ça reviendra peut-être avec le café…

-       Et que tu pourrais bien avoir commencé au restaurant, hier soir, tu te rappelles ? Il a fallu te réveiller pour te ramener, et juste arrivée tu as plongé sous les draps.

-       C'est pour ça que j'ai cette tête, même pas démaquillée… De quoi vous parliez, au fait, avant que j'entre ?

-       Rien de spécial, le boulot !

 

Assez réveillée maintenant pour percevoir des détails qui lui auraient échappé un peu plus tôt, elle les observe. Des regards furtifs à sa question, de la spontanéité à lui répondre une banalité, bizarre mais elle laisse filer, pas envie de se prendre la tête si tôt. Si c'est important, elle le saura bien assez vite.

 

-       Tu as vu ce truc, dans le journal, encore ?

-       Comment j'aurais déjà vu le journal ? Quel truc ?

-       Un avis de recherche, cette vieille rumeur qu'ils ressortent, va savoir pourquoi...

 

D'hier à aujourd'hui

 

ORLÉANS – 5 juin 1969

Disparition d'une jeune fille dans un magasin de prêt-à-porter.

La jeune Huguette Thiers, 18 ans, 1,65m, cheveux blonds longs, visage allongé, robe rouge, veste bleu marine, souliers plats, entrée dans un magasin de prêt-à-porter de la rue de Bourgogne, n'en a pas été vu ressortir. On soupçonne d'autres enlèvements similaires de femmes. Adresser toute information susceptible d'aider la police qui transmettra à la famille.

 

 

-       Ah oui, quand même… Je suppose qu'il y a quelque chose autour…

-       Apparemment, mais là, franchement, je laisse tomber. Si tu as le temps de lire, surtout ne te prive pas, tu me raconteras…

-       Cette rue de Bourgogne, je la connais depuis longtemps. Philippe avait une tante qui y habitait, pas du côté des Galeries Lafayette, de l'autre côté, la rue est longue. Elle me parlait régulièrement de ces histoires qui ont bouleversé la ville. Je croyais vraiment que c'était enterré, il faut croire que non… qu’ils prennent plaisir à replonger dans ce passé. C’est sinistre. Quand même, cette Huguette Thiers, je voudrais bien savoir ce qu'elle est devenue. J’aurais pu la connaitre, peut-être est-ce que je l’ai rencontrée, fréquentée, presque connue sans le savoir. J’aimerais bien avoir le nom du magasin, il n’existe probablement plus...

-       Écoute, lis l'article… Je vois que tu as l'air moins pressée que nous, il faut qu’on se sauve, François, je t’explique en route.

-       Au revoir Constance, vraiment je suis ravi de notre rencontre !

-       Le plaisir est partagé, François, à bientôt j'espère ! Paul, tu te souviens que nous sortons ce soir ?

-       Ah oui, c’est vrai, je fais le maximum… Bonne journée.

 

Dossier fourni. Cette rumeur d'Orléans lui était sortie de la tête, elle était encore jeune à l'époque, plus jeune que cette Huguette Thiers. Elle avait dû en entendre parler plus tard, peut-être par la famille de Philippe, son ex, une affaire de cette envergure avait forcément laissé des échardes profondes dans l'imaginaire de la ville. D'après l'article, la bourgeoisie locale n'avait pas vraiment apprécié les analyses qui avaient suivi ce délire collectif, pas vraiment apprécié l'obscur antisémitisme dont elle était taxée, un sociologue, Edgar Morin, en avait même fait un livre, là, vraiment, c'était trop. Un nom courant, Thiers, dans cette région. Elle en avait connu, des Thiers, voisins de ses beaux-parents. Elle aurait du mal, maintenant, à leur demander des renseignements, même si elle était restée globalement en bons termes avec la famille. Mais de là à aller se renseigner sur leurs voisins ! Ils avaient bien des enfants, au moins une fille, peut-être plusieurs ; l'une d'elle s'appelait peut-être Huguette, si elle y réfléchissait bien… Elle pouvait avoir changé de nom, s'être mariée… mais Huguette, pour une femme née au début des années cinquante, ce n'est pas si courant, ce prénom l'aura alertée, il sera resté dans un coin de sa mémoire… elle aura côtoyé la "disparue" sans le savoir, une vieille histoire, effacée, ou presque, dont on parle par derrière… et elle, la pièce rapportée, était bien la dernière à qui on allait la raconter… elle aura entendu le prénom, des murmures feutrés de bout de couloir… la maison bourgeoise de ses beaux-parents en regorgeait, de couloirs, comme celle des Thiers… elle y était allée une fois, quand un des enfants était né, présentations d'usage… c'était avant que la naphtaline de ces conventions lui explose au nez, non qu'elles aient provoqué la faillite de son couple, les motifs étaient autres, mais dire qu'elle les avait regrettées serait exagéré !!! Et puis, des conventions, elle en avait assez soupé pendant son enfance… Qu'avait-elle eu besoin, à peine écartée son éducation religieuse,  d'aller se fourrer dans cet imbroglio ? À croire qu'elle ne pouvait pas s'en passer !

 

Bon, le petit-déjeuner avait assez duré, elle n'allait pas passer sa journée avec Huguette Thiers. Ou alors, elle n'aurait qu'à faire des recherches sur internet au bureau. Si elle n'avait pas changé de nom, si les Thiers habitaient toujours rue de Bourgogne, si, si, si… Ouahhh, il allait falloir faire vite, en espérant que les clients ne seraient pas trop matinaux !

 

 

L'agence est calme depuis son arrivée, à l'évidence son léger retard n'a pas eu de conséquences, même la circulation semble engourdie. Un bus s'arrête, sans bruit, ces nouveaux moteurs hybrides probablement, deux voyageurs en descendent, leurs mouvements ouatés les dirigent vers l'autre trottoir, la femme allait glisser, les semelles trop lisses et les talons biseautés n'aiment pas pavages humides, l'homme la retient, de justesse, êtres irréels à la lisière… Elle entre dans l'immeuble en face, le visage serein et joyeux de celle qui l'a échappé belle, ses talons claquant sur le sol de l'entrée contrastent avec l'atmosphère cotonneuse, son compagnon a continué son chemin jusque chez la fleuriste du coin de la rue, quelques roses et elle aurait oublié sa glissade. À moins que ce ne soit pour offrir, ce couple doit être en visite. Constance connait bien cet immeuble, qu'elle couve attentivement chaque jour depuis qu'elle travaille là, les allées et venues, les habitants qu'elle finit par reconnaitre, par saluer pour les plus amènes. Voilà le vieux monsieur du cinquième, fidèle à ses habitudes, une sortie dans la matinée, pour quelques courses, une autre l'après-midi avec son épouse, petite souris fragile aux pas lents et comptés. Son chapeau soulevé par le vent découvre un visage inquiet, son regard se perdant jusqu'à la vitrine de l'agence, comme vide et transparente, il ne salue pas Constance comme à son habitude, ne semble pas la voir, il faudrait qu'elle s'informe, des soucis de santé peut-être, à leur âge… Deux femmes, la soixantaine, longent l'immeuble, s'arrêtent devant les plaques, le numéro, hésitent, puis regardent en face, se seraient-elles trompées de trottoir ? Des clientes en perspective ? Pas sûr. Elle peut reprendre ses classements en souffrance, ses grilles d'objectifs, ses supports de communication. Et s'il lui reste un peu de temps elle ira surfer sur internet, entre les recherches de ses gamins de la bibliothèque et son "inconnue" du journal, elle a de quoi faire.

 

-       Bonjour Madame… Excusez-nous… Vous avez du travail… Nous ne voulions pas vous déranger…

-       Oh, non, pas vous déranger…

 

Deux silhouettes sont plantées dans l'entrée, obscurcies par le contrejour. Entrées en silence. Constance frémit en les découvrant. Elle aurait dû les saluer immédiatement, n'en fait rien, elle risque de s'éloigner de ce ton enjoué dont ne se départissent jamais les bons professionnels, et qu'elle perd dès que la situation devient critique. Ou qu'elle se croit prise en défaut. Comment ont-elles pu entrer sans qu'elle les entende ? Si la porte brille, ce n'est pas par son insonorisation. Et comment ont-elles pu traverser la rue si vite, c'étaient bien elles qui scrutaient l'immeuble d'en face il y a un instant. Il faut pourtant bien qu'elle leur réponde, sinon elles vont rester plantées un moment. Deux femmes plutôt petites, même pour leur génération, la soixantaine, peut-être plus, toutes les deux habillées d'un pantalon de toile foncé et d'une parka, aux pieds des souliers confortables à la semelle moulée, les mêmes cheveux courts, grisonnants pour l'une, châtain pour l'autre qui doit plus surveiller son apparence, soin discret confirmé par le foulard aux tons doux glissant négligemment de son cou. Elles fixent le sol devant elles, comme pour tenter de refermer la brèche ouverte par leur entrée importune dans un ordre aussi immuable que la numérotation de la rue qui les a fait ouvrir cette porte.

 

-       Bonjour Mesdames, désolée, j'avais le nez dans mon dossier. Avancez, je vous prie…

-       Heum…

-       Je suis ravie de vous accueillir dans notre agence. Que puis-je pour vous ?

-       Heum…

 

Décidément, elle fait tout de travers. Contraire à toute déontologie. Elle voudrait les faire fuir qu'elle ne s'y prendrait pas autrement. Ce ton hautain, faussement aimable…

 

-       Allons plutôt nous assoir ici. Vous prendrez bien quelque chose, un café, un thé…

-       Oh, un verre d'eau, s'il vous plait, juste un peu d'eau, j'ai la gorge sèche.

-       Et vous, madame ? Un jus de fruit, un verre d'eau ?

-       Heu… je prendrais bien un café, sans vous déranger…

-       Rien de plus facile. Une minute. Installez-vous dans les fauteuils, j'arrive.

 

Elles avaient eu du mal à entrer, pas l'habitude. Elles n'étaient jamais beaucoup parties, la vie, le travail, mais maintenant, avec la retraite, elles se disent que c'est le moment. Le soulèvement des printemps arabes les a émues, elles veulent découvrir, voir si elles peuvent aider, elles aimeraient bien la Tunisie, l'Égypte peut-être, mais ça leur fait un peu peur, elles voudraient savoir si l'agence organise des voyages équitables, elles en ont entendu parler sans savoir exactement ce que c'est. Elles aimeraient voyager, c'est vrai, mais pas pour rien, pas seulement pour visiter, il faudrait qu'il y ait un but, qu'elles puissent servir à quelque chose, toute leur vie elles ont été au service des autres, dans l'administration, maintenant elles voudraient continuer, autrement, pour ne pas avoir l'impression que leur argent s'envole, après l'avoir économisé mois par mois. Peut-être que ce n'est pas une bonne idée, les pays arabes, elles ne savent pas bien. Elles ont lu des choses sur des associations qui cherchent des bénévoles pour des pays d'Afrique noire, mais ça leur fait encore plus peur, c'est tellement différent.

Constance ne peut plus les arrêter. Si elle avait pu se douter, après leur entrée furtive, que ce serait si facile. Elles parlent de concert, quand l'une s'arrête l'autre continue la phrase sans pause, un seul flot de discours longuement prémédité. Dire qu'elles lui avaient presque fait peur à leur arrivée ! Elle sourit maintenant sans arrière-pensée, au diable le professionnalisme.

 

-       Nous allons vous ouvrir un dossier, dans lequel nous classerons les différentes propositions, ce sera plus facile ensuite. Pouvez-vous me donner vos noms, s'il vous plait, pour le dossier ?

-       Janine Thibault.

-       Merci Madame Thibault, et vous, madame…

-       Huguette Thiers. 

 

 

Si loin, si près. 7

 

Soudain, il pleut. Pas de ces pluies fines glorieusement baptisées crachin qui agrémentent le quotidien breton, et finissent par vous mouiller sans en avoir l'air. Pas de ces draches qui vous trempent comme une soupe dont on comprend que les Belges aient fait une spécialité nationale, bien chaude, par contraste. Mais une averse soudaine, giboulée hors saison, vous n'aviez prévu ni parapluie ni imperméable, cinq minutes plus tôt vous n'y auriez pas pensé, et là le trottoir regorge, les caniveaux ne fournissent plus ; une voiture malencontreusement engagée dans la rue barrée à cent mètres ralentit, sans repères ; un groupe de passants se réfugie dans l'entrée de l'immeuble d'en face. La vitrine de l'agence dégouline, on se croirait le soir, éclairage en moins ; Constance se laisse envahir par le phénomène climatique qui embrume sa pensée et l'éloigne de réaliser ce qu'elle vient d'entendre. Une sonnerie de téléphone, brutale, l'oblige à se lever, elle en profite pour allumer la lampe de son bureau.

 

-      Allo, oui, oui, c'est moi, oh François… C'est gentil à toi d'appeler pour me remercier, il ne fallait pas te donner cette peine… Ah, ma conversation d'hier t'a rappelé des choses…  Désolée, j'ai des clientes, je ne vais pas pouvoir parler longtemps… D'accord, retrouvons-nous pour déjeuner... À tout à l'heure.

 

Définitivement sortie de son état atonique, elle observe ses deux clientes en allumant les appliques latérales qui redonnent aussitôt à la pièce une ambiance plus chaleureuse. De plus en plus jumelles dans leur apparence, elles se sont fondues dans leurs fauteuils, on les dirait avachies si elles ne conservaient un maintien de distinction. Elles n'ont pas dit un mot depuis que leur conversation a été interrompue par cette pluie violente dont elles ne cessent de fixer les ravages au dehors, elles ont juste un peu pâli, difficile de secourir la misère du monde quand une giboulée vous atterre.

 

-      Je vous prépare une autre boisson chaude ? Puisque les plombs n'ont pas sauté.

-      Oh, oui, je veux bien, vous auriez du thé, s'il vous plait ?

-      Oui, moi aussi, du thé…

-      Sans problème, du thé pour tout le monde. Une minute, le temps que l'eau chauffe.

 

Pendant qu'elle prépare un plateau avec tout le nécessaire, elles bavardent à voix basse, une agitation latente transparait derrière les mots étouffés.

 

-      Excusez-moi, Madame, je ne voudrais pas être impolie, mais c'est bizarre comme vous avez sursauté quand j'ai dit mon nom…

-      Comment ?... Ah oui, c'était avant la giboulée…

-      Comme si mon nom vous disait quelque chose…

-      Oui, comme si son nom vous disait quelque chose… Elle ne voulait pas me croire, pas vous le dire, mais sursauter ainsi pour un nom, c'est rare…

-      Huguette Thiers, oui, votre nom me dit quelque chose, mais c'est surement un homonyme.

-      Jamais entendu dire que j'avais une homonyme, peut-être que nous nous sommes déjà rencontrées, je ne suis pas physionomiste mais je me souviens des noms, question de métier… Si vous me dites le vôtre, peut-être que quelque chose me reviendra.

-      Constance Ligner, mais c'est mon nom de jeune fille, si vous m'aviez connue, ce serait plutôt sous le nom de mon premier mari, Rousseau. Vous êtes bien originaire d'Orléans ?

-      Oui, et j'en suis partie depuis longtemps, heureusement. Rousseau, Rousseau, c'étaient des voisins de mes parents… Vous vous êtes mariée il y a combien de temps ?

-      Vingt-cinq ans…

-      Alors peu de chance que nous nous soyons vues. J'avais déserté, mes passages étaient rares et brefs, certains souvenirs sont lourds à porter. La preuve, quarante-cinq ans après, ils me rattrapent. Encore ce matin dans le journal…

-      Oui, c'est ce que j'ai lu… Ça m'a ramenée à Orléans… Et je me suis fait du cinéma…

-      D'où le sursaut quand vous avez entendu mon nom. Bon, affaire classée, je n'en parle jamais. Si nous revenions à notre projet de voyage.

-      Vous avez raison, venez à mon bureau, je vais vous chiffrer quelques propositions, maintenant que me voici rassurée, et vous aussi…

 

Elles se sont ragaillardies, pas de doute, plus rien à voir avec les silhouettes furtives d'avant la tempête. Certains organismes trouveront un effet vivifiant dans la pluie, puisant dans le déchainement des éléments une énergie trop rare en temps normal. Constance s'est plongée dans son écran, leurs yeux avides la prient de leur trouver ce qui leur conviendrait, ce qu'elles cherchent, sans savoir vraiment quoi. Pour aller dans une agence de voyages il faut, de nos jours, de vraies raisons. Le concurrent internet, plébiscité désormais à tous les âges pour sa facilité et son apparente confidentialité, ne laisse plus aux professionnels qui ont pignon sur rue qu'une petite niche, un créneau qu'il faut savoir occuper et justifier par des qualités humaines particulières. De ce qu'elle a appris dans ses études, un peu lointaines maintenant, ce sont certes ce que l'on qualifierait d'humanités qui lui sert le plus, pas seulement ses bases de psycho et de socio, mais tous ces domaines culturels pourtant jugés un peu futiles par Philippe, son ex, fonctionnaire zélé plus attentif au devoir accompli et à la régularité de son salaire qu'aux relations humaines. Cette divergence de vues, accentuée avec les années, avait pesé dans leur séparation. Elle prospectait déjà pour changer de métier, en trouver un qui lui permette des contacts et de la diversité, qui la sorte de son bureau gris où elle avait l'impression d'être une comptable, elle pour qui les chiffres avaient toujours été secondaires, au service de... Même si elle n'est malgré tout pas devenue totalement indépendante –   l'agence dont elle s'occupe appartient à un groupe, elle a toujours des horaires et des tâches administratives, mais aussi des objectifs, des comptes à rendre, des défis – elle peut mettre du jeu dans un destin un peu moins tracé d'avance. Et sa rencontre avec Paul, économiste qui brille dans les affaires, l'a confortée dans ce choix d'une vie laissant un petit peu plus de place au risque. À moins que leur rencontre n'ait rien dû au hasard.

 

Les envoyer au Maroc, par prudence, vu ce qu'elles avaient dit vouloir, le sud de la Méditerranée… Difficile de proposer l'Égypte, l'Algérie ou la Libye en ce moment, surtout à des femmes, même si elles étaient moins craintives. Le Maroc, pas très original, mais il y a de la ressource ; des séjours équitables, elle en a vu passer, elle devrait remettre la main dessus. Comment leur faire comprendre sans les brusquer que leur idée de bénévolat, c'est bien, mais pas tout de suite, d'abord voyager un peu, connaitre les contextes, sinon elles risquent de faire plus de mal que de bien, aux autres et à elles-mêmes. L'idée les séduit, à première vue, le Maroc, pourquoi pas, qu'est-ce que tu en dis, toi, il faudrait qu'on se renseigne plus sur le pays, ce qu'on en sait, c'est surement pas la réalité, le Maroc, oui, peut-être, mais ça dépend des conditions, pas dans un de ces voyages organisés comme on voit dans les émissions, vous avez autre chose, peut-être, de moins…, de plus… La brochure sur laquelle elles se penchent, finalement retrouvée et imprimée, fait sérieux, différentes options sont proposées, une découverte des grands lieux touristiques, évidemment, mais aussi un séjour méditation, bien pour se ressourcer, mais ce n'est peut-être pas vraiment ce qu'elles cherchent ; celui-ci nous irait mieux, qu'en dis-tu, une semaine dans un village du désert, pour savoir si nous pourrions nous investir dans une action avec ces populations. Ou s'il vaut mieux aller voir ailleurs. Elles sont conquises, leurs yeux pétillent, oubliées la pluie et leurs hésitations de tout à l'heure. Il faut quand même voir le budget, nous sommes prêtes à faire des efforts si ça nous plait, c'est sur, mais nous ne pouvons quand même pas nous permettre un budget au-dessus de nos moyens. Constance leur propose de chiffrer les différentes options proposées, en fonction de la période. Elle leur imprime le document, elles n'auront qu'à regarder tranquillement, le mieux est de prendre rendez-vous dans quelques jours, en milieu de semaine prochaine, disons mercredi si cela vous convient, parfait.

 

-      Eh bien, Mesdames, je suis vraiment ravie d'avoir pu vous proposer quelque chose qui vous convienne.

-      Et nous, donc…

-      Et ravie de vous avoir rencontrées… Madame Thiers, souvenez-vous, si la mémoire vous revient, pensez à moi, je serai ravie de vous écouter.

-      Oh, vous exagérez !

-      Je plaisante, bien entendu. Au revoir, Mesdames, à mercredi, disons onze heures, c'est bon pour vous ?

-      D'accord, mercredi onze heures.

-      À mercredi… merci de nous avoir conseillées avec autant de patience…

 

La pluie s'en va, le soleil brutalement ressuscité d'entre les trombes d'eau d'une violence bien rare en cette région mouille l'atmosphère d'une lumière haute et vibrante. Réchauffement, dérèglement, bouleversement climatique, les titres grandiloquents ne vont pas manquer dans les journaux locaux. En attendant, il est plus facile de traverser la rue. Les deux clientes sont déjà sur l'autre trottoir, surveillant où elles mettent les pieds, un œil avisé les trouverait néanmoins plus assurées qu'une heure plus tôt. Elles regardent du côté de l'immeuble dont sortent des voix fortes, peut-être des dégâts des eaux auxquels il faut remédier vite, ou une simple dispute… Elles continuent vers la station de bus, les horaires clignotent, déréglés par l'humidité.

 

 

-      Oh, désolé, je suis en retard, pas moyen de m'échapper plus tôt…

 

Constance, installée à une des tables près de la vitre, sursaute. Depuis combien de temps est-elle là, à dévisager les passants sans les voir, perdue dans un kaléidoscope de gouttelettes et d'étoiles ? Le bistrot où elle avait proposé qu'ils se retrouvent est vraiment tout près de l'agence, elle y va de temps de temps quand elle ne se contente pas d'une boite plastique apportée de la maison, ce qui lui permet de faire quelques courses à l'heure de la pause-déjeuner. François s'assied en face d'elle, balayant au passage, par mégarde, la carte qui atterrit au sol. Elle éclate de rire quand elle le voit se contorsionner pour la récupérer.

 

-      D'habitude, c'est à moi que ça arrive… Ce serait bien que nous commandions tout de suite, je vois qu'il y a du monde, et je dois tenir l'horaire.

-      D'accord, et je pourrai alors faire tomber la carte sans craindre le pire.

 

Il entretient la bonne humeur en lui résumant sa matinée, le gros client qu'il devait rencontrer et lui a envoyé son homme de main, un insignifiant qui ne comprend pas les enjeux du dossier ; la responsable des relations humaines qui semble lui vouer un culte particulier et profite de la moindre occasion pour lui rappeler une amitié dont il se passerait bien. Il éclate de rire, encore plus fort qu'elle tout à l'heure : dans un geste peu mesuré Constance vient de balayer son verre, vide heureusement, avec la carte ; le verre a la bonté de limiter les dégâts en s'arrêtant sur la table, la carte atterrit une nouvelle fois au sol, François se penche à nouveau pour la ramasser. Leurs plats arrivent, le serveur redresse le verre, remet un peu d'ordre sur la table, et récupère la carte en souriant, jamais deux sans trois, mieux vaut arrêter les frais.

 

-      Bon, ne me dis pas que tu m'as proposé ce déjeuner pour me raconter tes histoires de bureau…

-      Non, non, bien sûr. C'est par rapport à ce dont tu as parlé hier, ces histoires religieuses…

-      C'est bien ce que je me disais, j'aurais mieux fait de me taire, avec toutes ces fariboles…

-      Fariboles, eh bien, voilà qui ne se dit plus guère !

-      C'est pourtant le mot qui me vient pour ce que j'ai raconté hier soir.

-      Non, ce n'est pas ce qui m'intéresse. C'est autre chose… que Paul a juste esquissé… il me dit qu'il n'y connait pas grand chose… que tu l'as emmené à un enterrement qui l'a surpris… que tu lui en parles peu…

-      Oh, c'est mon enfance, c'est bien loin, j'ai fait une croix dessus depuis longtemps, je préfère oublier…

-      Une croix dessus… cette histoire de croix géante, je n'en avais pas entendu parler, j'aimerais bien creuser… mais c'est plutôt le reste qui m'a interpelé… ces rites… avant de faire HEC, j'ai fait histoire en fac, j'avais commencé des recherches, je suis allé me promener il y a quelque temps, histoire de renouer avec mes vieux démons…

 

 

 

Si loin, si près. 8

  

À cette heure de grande affluence, le bruit ne cesse dans le restaurant désormais bondé que pour de brefs instants ; les conversations reprennent aussitôt, moins feutrées à mesure que la température monte et que les cafés sont servis. Au milieu de ce point d'orgue qui, dans la cacophonie méridienne compensatoire, se rencontre vers une heure et demie, Constance fixe, pour retrouver ses esprits, cet escalier si souvent descendu par les unes pour se refaire une beauté, remonté à la hâte par les autres une fois soulagés et rafraichis. Elle a beau s'arcbouter sur la voix de François, le sens de ses paroles lui échappe, une vision terrifiante la submerge. Elle s'est vue double, elle s'est apparue dévalant un escalier de béton, poussée par une brute borgne, tout en étant assise devant sa tarte aux pommes intacte. Elle se raccrochait à la rampe de l'escalier, mais un groupe volubile lui barrait le passage, le même groupe qui sort maintenant du restaurant après avoir partagé la note en quatre sans barguigner, et qui ne semble même pas l'avoir remarquée. Elle étouffe, sa langue est sèche, son dos en sueur adhère au dossier de la chaise, aucun son ne sort de sa gorge quand elle tente de répondre au serveur qui s'enquiert des cafés. Jusque-là François ne s'était aperçu de rien, il s'alarme, que se passe-t-il, doit-il appeler quelqu'un…? Il faut dire aussi qu'il fait chaud, avec le soleil qui donne sur les vitres et les fourneaux de la cuisine ouverte…

-       Si tu veux, nous sortons, allons prendre le café ailleurs, tu respireras mieux en terrasse, il fait encore doux.

 

La honte ! Pourquoi faut-il que ça la reprenne juste quand la conversation commençait à être intéressante ? Ce cauchemar autour de l'escalier, récurrent, était jusque-là nocturne. Si maintenant il la poursuit en plein jour…

-       J'ai bien peur que tu n'aies pas vraiment suivi ce que je te disais… Cela t'arrive souvent ? Un peu plus et tu me faisais peur… rien de grave, j'espère…

-       Non, désolée François, tout va bien maintenant, un peu de fatigue je crois.

-       Tu devrais voir un médecin, peut-être ?

-       Oh, ça va aller, rien de bien grave.

-       Tu crois, vraiment ?

-       Juste des problèmes de sommeil par moments, ou plutôt de cauchemars…

-       Mhhh!

-       J'espère que tu n'espérais pas de révélations fracassantes... Déjà que j'ai raté la moitié de ce que tu as dit. Bon, là, il va falloir que j'y aille, c'est l'heure.

-       Alors, pour les révélations, rendez-vous à mon prochain passage.

-       Ça marche. Tu me fais signe.

 

Comme beaucoup des anciennes maisons du centre ville, celle où est installée l'agence est dotée d'au moins un étage de caves dont l'accès, obturé, n'est plus possible que depuis un immeuble voisin, personne n'y va jamais. Et d'un étage de greniers mansardés, aux lucarnes étroites, suffisamment sains et secs pour permettre divers entreposages. Constance y monte plus souvent qu'à son gout, pour déposer ou consulter des archives. Évidemment il n'y a pas d'ascenseur, l'escalier est sombre et étroit, difficile de transporter beaucoup de dossiers à la fois, à cause du poids, mais surtout de l'incommodité. Cet escalier est peu fréquenté, mais à coup sûr, le jour où elle décide de se charger de sa corvée, un des habitants du deuxième ou du troisième, ou même le propriétaire, est aussi pris d'un soudain besoin d'aller "là-haut". Et autant se croiser sur le palier du grenier – étonnamment large par rapport à l'étroitesse des compartiments alloués aux différents locataires – est facile et propice aux échanges de circonstance sur le temps qu'il fait, les impôts qui augmentent, les travaux dans la rue, les mouvements dans l'immeuble d'en face, autant se croiser dans l'escalier est fastidieux. Voire risqué si vous avez les bras chargés, l'avalanche de courtoisie ajoutant à l'exigüité la peur de lâcher votre charge pour répondre décemment aux civilités. Mieux vaut s'organiser pour monter quand on est à peu près sûr qu'il n'y aura personne, et éviter la tentation de repousser ses rangements aux calendes grecques sous peine de surcharge. Ne vous laissez jamais dépasser, toujours sur le pont, l'avait prévenue sa prédécesseure !

 

Mais là, Constance choisit le grenier, délibérément. Son hésitation – aller aux archives en milieu de journée, quand des clients peuvent arriver… – ne dure pas. Elle a besoin du grenier, besoin de cet escalier étriqué et ténébreux, besoin du palier aux poutres de chêne poussiéreuses, besoin de la vue sur l'horizon et sur les toits depuis la lucarne profonde située côté est. Pour un coin de grenier, aujourd'hui, elle peut affronter la pire rencontre dans l'escalier, même le petit vieux du second nord dont elle fuit d'habitude les jérémiades racistes et l'œil lubrique. Son pas léger sur la première volée, encore bien éclairée par la fenêtre de façade, s'appesantit à la seconde, ses deux dossiers pèsent nettement moins que sa tête lestée de réminiscences qui se déchainent dans une effroyable confusion. Cette histoire de croix géante l'a scotchée, gravement ; ces jeunes, finalement, ils cherchent quoi ? Bizarre, à cet âge, de s'intéresser à une croix, et aujourd'hui, quand on pense jeunes et religion, c'est rarement la catho qui vient spontanément à l'esprit. Elle devrait les revoir, il y a probablement à creuser, ils ne peuvent pas être sourds aux dérapages religieux actuels ; qu'est-ce que ça leur dit, tous ces jeunes de leur âge qui se mettent à croire et à se sacrifier pour un hypothétique djihad. Le besoin d'idéal a bon dos ! Elle, de l'idéal, elle en a eu son saoul, dans son enfance. Drôle d'idéal à la réflexion, qui a laissé la porte béante, l'athéisme n'avait plus qu'à s'insinuer, doucement. Une raison de plus à son divorce, comment vivre avec quelqu'un qui ne peut même pas concevoir l'absence de foi, qui vous serine que les religions, certes, on  peut s'en méfier, mais Dieu, quand même… Au final, les enfants en ont souffert, tiraillés entre des discours de plus en plus inconciliables. L'arrivée de Paul dans sa vie a heureusement calmé les choses, il a su trouver les mots qui ont remis de l'ordre et redonné leur juste place au père croyant et à la mère athée. Et il a su ne pas s'imposer, ne pas questionner, laisser ce douloureux passé religieux dans l'ombre, dans l'attente du jour où elle serait prête. Ce jour est arrivé sans qu'elle y prenne garde, quand elle n'a pas eu envie d'aller seule à l'enterrement, qu'il l'a accompagnée et qu'elle l'a lâchement laissé sans réponse à des questions qu'il ne posait même pas. Pourquoi a-t-il fallu qu'elle y retourne, après tant d'années, elle avait bien eu d'autres occasions qu'elle avait laissé passer, et là, l'idée s'était immiscée, puis imposée, il fallait qu'elle y aille… et qu'elle l'emmène… Guère plus maline que ces jeunes avec leur croix géante. De quels détours va-t-elle encore agrémenter sa montée ? Ou sa descente…

 

La porte en haut du troisième étage est fermée, heureusement elle cède sous la poussée, il n'aurait plus manqué qu'elle ait besoin de redescendre chercher la clé, où est-elle d'ailleurs, cette clé, la porte est toujours ouverte, d'habitude… Ça bringuebale, ça se balade, quel bazar ! Un vase renversé, sec, des fleurs en plastique à côté, des bouquins tombés d'une caisse laissés en vrac, de vieux rideaux délavés roulés en boule, quelle vision, son grenier... Une soupente est entrouverte,  un espace jonché de coussins, une bouteille d'eau vide dans l'entrée, elle continue jusqu'à son réduit, elle fait les chiffres du cadenas, les rayonnages sont propres, soignés, elle vérifie les sachets pour les souris sous la première étagère, il ne manquerait plus que les dossiers soient rongés, elle inspecte le toit, comme à chaque passage, pour détecter une gouttière naissante. Tout est normal, elle referme, s'arrête devant le vasistas, le soleil est encore haut, une douce détente s'installe, elle devrait monter un fauteuil au grenier pour ses jours de morosité, dix minutes et elle serait remise sur rails. Les coussins… elle n'avait jamais vu cette soupente ouverte… c'est à peine propre… il ne manquerait plus que ça attire les souris… il faut qu'elle en parle au propriétaire… Bizarre, cette bouteille vide, les gens laissent bien n'importe quoi, le règlement est pourtant strict, les espaces du grenier sont réservés à des rangements secs et ordonnés. La porte de l'escalier claque, elle l'aura mal fermée. Dix minutes déjà, grand temps de redescendre.

 

-       Alors, ma petite, encore du rangement…

Cette voix dans l'ombre, juste dans le coude le plus noir, entre le troisième et le grenier, là où, à la construction, l'on n'a probablement pas jugé bon de percer une fenêtre ; elle sursaute, une seule personne, pourtant, peut encore l'appeler ma petite à son âge, la petite mémé du troisième, mais qu'est-ce qu'elle peut bien faire dans les étages, à son âge, déjà monter et descendre pour sa promenade quotidienne, ses courses elle les fait livrer, comme son déjeuner…

-       Oui, je vous ai entendu monter, pas deux pas comme le vôtre dans cet immeuble, je me disais bien que vous ne seriez pas longue à redescendre, avec tout ce que vous avez à faire en bas…

-       Puisque vous le dites… Il faut que j'y aille… Dix minutes déjà que j'ai fermé… Il ne s'agit pas que je perde des clients…

-       Des clients… Oui, surveillez bien, des clients ou pas des clients… Ça passe…

-       Comment ? Qu'est-ce que vous dites ?

-       Oui, ça passe, je ne sais pas comment, mais ça passe…

-       Où ça, ça passe ?

-       Ça se voit bien que vous n'êtes pas là le soir, et pas juste en dessous… Ça monte, ça bouge, doucement, des pas…

-       Dans le grenier ?

-       Oui, dans le grenier, j'en ai déjà parlé au propriétaire, il me dit que je suis folle, ce n'est quand même pas moi qui vais monter au grenier pour voir ce qui se passe.

-       Oh non, surtout pas, ne prenez pas de risques. Je vais lui en parler, moi, au propriétaire. Restez tranquille, surtout, et soignez-vous bien. Bonne journée.

-       Bonne journée à vous, surtout, ma petite, pour moi, vous savez, toutes les journées sont pareilles.

 

 

Si loin, si près. 9

 

Ça passe. La phrase tourne dans sa tête. Ça passe. On ne peut pas dire, pourtant, que la petite grand-mère du troisième soit du genre à radoter, plutôt discrète, facile à vivre, jamais de ronchonnements ni de plaintes, le sourire, bonjour, bonsoir, le pas alerte pour monter et descendre ses trois étages deux fois par jour. Ça monte, ça bouge, doucement, des pas… Il faut parler au propriétaire, cette inquiétude inhabituelle, Constance ne voudrait pas s'en mordre les doigts. Et puis, l'état de la soupente, ouverte, bizarre, pas envie de cafter, mais, quand même, jamais elle ne l'avait vue dans cet état, mal rangée pour sûr, mais là, c'est plus…

 

Justement, Mamie Moreau, comme on l'appelle dans le quartier, traverse la rue, son cabas à la main, pas très prudemment, en dehors des bandes blanches, qu'elle n'a jamais appris à voir ni à respecter, elle traverse un peu au hasard, cherchant les clous dont le souvenir n'est plus qu'un mot vide. Heureusement que peu de voitures viennent jusque-là, en général elles ont tourné avant pour aller au parking souterrain. Le bus qui vient de tourner dans la rue ralentit, la conductrice, habituée au quartier à cette heure, connait le danger, Mamie Moreau n'est pas la seule à être fâchée avec les passages piétons. Deux jeunes femmes qui marchaient en parlant fort et en riant sur le trottoir devant l'agence s'arrêtent et hèlent le bus, arrêté en pleine rue, le croient arrivé à l'arrêt, n'ont pas vu la grand-mère avec son cabas, crient en voyant le bus repartir sans que la porte ait été ouverte, se mettent à courir, l'une sur le trottoir, l'autre sur la rue, une Clio bleue qui suivait le bus de très près fait une embardée pour l'éviter. Son amie hurle au chauffeur :

-       Espèce de chauffard, ça va pas, non ? Vous avez failli tuer ma copine…

-       Désolé, si je vous ai fait peur, vraiment désolé ; mais aussi, qu'est-ce qu'elle fait, à courir sur la rue, votre copine ?

-       Et les voitures, elles ont tous les droits, alors ?

-       Bon, ça va, y a pas de mal, laisse-le tranquille, il s'est excusé, c'est de ma faute aussi…

-       De ta faute, comme tu y vas…

-       Ho, laisse tomber, sinon on va rater le bus.

 

Mamie Moreau a posé son cabas à côté d'elle pour se rincer l'œil, elle est au théâtre, bien peu de distractions dans sa vie très quotidienne, alors elle ne va pas rater une occasion comme celle-ci, le spectacle qui vient à elle, elle ne va pas refuser. Même que si elle pouvait le provoquer… Avec son habitude de traverser n'importe où, comme si cette rue lui appartenait, depuis le temps, les autres n'ont qu'à faire attention, elle était là avant… même réaction que ces campagnards qui acceptent mal les plaintes des nouveaux venus contre leurs coqs, chiens, ânes, ils étaient là avant eux, les animaux, alors… Sauf qu'il y a quelques années, elle ne devait pas traverser aussi facilement, Mamie Moreau, avant que la circulation de la rue ait été réduite par des moyens drastiques. Elle se venge, c'est sûr, elle se venge de ces années à attendre que les voitures veuillent bien s'arrêter, maintenant avec le bus c'est facile, la conductrice attitrée la connait, ses jours de congé elle prévient ses collègues de remplacement, Constance a toujours vu le bus ralentir devant l'agence, et les quelques voitures qui osent encore passer n'ont qu'à bien se tenir.

 

Et si cette histoire de pas, là-haut, c'était pareil, un remue-ménage un peu exagéré pour les besoins de la cause, besoin de distraction, de parler, de faire parler, besoin d'attention, cette petite grand-mère l'a toujours attendrie, elle le sait, quelle meilleure ambassadrice pourrait-elle trouver pour médiatiser ses petits tracas du quotidien, broutilles qui ne deviennent tracas que par la magie du bourdonnement de quelques âmes compatissantes. Moule dans lequel Constance sait se glisser en reine. Même si elle s'en veut. Restes d'éducation morale, religieuse, on ne se refait pas.

 

-       Allo, oui, Monsieur Vautrier, excusez-moi de vous déranger, ici c'est Constance Ligner, de Touragence… Non, rien de bien grave, le plafond ne m'est pas tombé sur la tête, la chaudière n'a pas explosé, rassurez-vous… Non, une bricole, enfin j'espère… Je suis montée au grenier, tout à l'heure… Oh pas longtemps, difficile de fermer l'agence plus de dix minutes pour me prélasser là-haut comme vous dites, juste pour mes archives… Au sec, oui, encore heureux… C'est plutôt la soupente à l'entrée qui m'a paru bizarre, des choses renversées, du bazar, des coussins en vrac, une bouteille d'eau… Je n'irais pas jusque-là, difficile de savoir, je ne suis là que le jour… Mais Madame Moreau dit qu'elle entend des pas… C'est vrai aussi, c'est une dame âgée, mais, sauf le respect que je vous dois, vous exagérez là, elle a toute sa tête, j'aimerais bien être comme elle à son âge, j'ai du mal à croire que ces pas sont le fruit de son imagination… Oui, prenez quand même la peine d'aller voir au grenier, je vous en prie… Au revoir, Monsieur Vautrier, merci, je ne manquerai pas de la saluer de votre part, et de la rassurer au passage.

 

Éducation morale, religieuse, ça a du bon, ce n'est pas Mamie Moreau qui dira le contraire. Une affaire classée. Elle peut reprendre ses dossiers, les derniers en cours, ce couple qu'elle doit rappeler pour leur voyage en Croatie, en car, pas d'avion surtout, ces deux femmes, Huguette Thiers et sa copine, pour leur voyage équitable, le Maroc, à chiffrer… Décidément, c'est calme en ce moment. La crise. À part les séniors, personne ne franchit la porte, les plus jeunes se débrouillent peut-être tout seuls par internet, possible, elle ne veut pas trop y penser, les agences de voyage pourraient bien souffrir, et elle avec, son groupe ne fera pas de détails, si le chiffre n'est pas là pour payer le loyer, le salaire, il faut qu'elle fasse la différence, qu'elle montre que la boutique est rentable. Sur l'année elle l'est, pas de doute ; elle l'est encore, mais jusqu'à quand, chaque période creuse lui noue  l'estomac, elle en profite pour classer, anticiper, se mettre à jour sur les nouveaux produits, mais tous ces faux-semblants ont du mal à la tranquilliser, elle sait bien ce qui la guette, si elle s'était attendue à cette pression en se réorientant dans cette branche.

 

L'écran clignote, les jingles s'exaspèrent, rageant de n'avoir pas été reconnus dès leur premier signal, quand il était encore temps de les faire taire calmement, habitués à régner en seigneurs de l'information. Des alertes, pratiques lui a dit le chargé de marketing, les informations lui arrivent automatiquement, sur les nouveaux produits, les orientations du groupe, les objectifs, les chiffres, les statistiques. Pas vraiment ce dont elle a besoin, ou envie, en ce moment. Un peu de recul lui ferait du bien. Les vacances sont encore loin. Une escapade de weekend, peut-être, pas sûr, Paul semble avoir un programme chargé, ou alors elle part seule. Mais où ? Jingle, son plus strident, un pavé s'affiche dans le coin de son écran, un dossier à ouvrir, "à partir de vos dernières recherches", ne jamais ouvrir un dossier inconnu lui a asséné l'informaticien, vigilance, même si son ordinateur ne stocke pas de données protégées. Le jingle insiste, elle jette un coup d'œil au titre qui s'affiche, illuminati, encore cette histoire, décidément, une drôle de fenêtre sur un monde qu'elle n'a pas cherché à connaitre. Elle ouvre malgré elle, "L'ordre des Illuminati. Maitres du monde et ésotérisme", elle referme aussitôt. C'est bon, cette semaine elle a eu son compte avec les bizarreries religieuses ; les rites de l'enterrement auxquels Paul n'a rien compris, et elle ne l'a pas vraiment aidé ; la croix de Dozulé avec les quatre jeunes qui l'ont bien amusée, finalement, elle aurait dû insister pour garder leurs coordonnées, l'un d'eux lui a vaguement demandé son nom et son adresse mél, sans rien noter, probablement plus par politesse… Elle classe le dossier sans le rouvrir, plus tard, peut-être, ou jamais, poubelle.

 

Mamie Moreau rentre avec son cabas, gestes lents pour ouvrir la porte d'entrée, vérifier son courrier avant de se diriger vers l'escalier. Constance l'a déjà vu faire, elle bloque la porte pour éviter une fermeture trop rapide, va jusqu'aux boites aux lettres, prend le temps de regarder la propagande comme elle dit avant de la jeter dans la poubelle de l'entrée, reprend son cabas derrière la porte, qu'elle ne vérifie pas, plusieurs fois Constance l'a trouvée entrouverte, comment une femme aussi circonspecte peut-elle laisser échapper de menus détails somme toute plus dangereux que beaucoup de ses sujets de plainte ? Elle le lui rappelle régulièrement, vous avez bien pensé à fermer la porte, Madame Moreau, mais pas question d'en parler au propriétaire, il serait bien capable d'en profiter pour essayer de la mettre dehors, histoire d'augmenter le loyer et de remonter le niveau de standing de son immeuble. Elle ira voir dans un moment, si elle y pense, mais de toute façon il est encore tôt, les autres locataires vont rentrer dans un moment et ils la fermeront, la porte.

 

Jingle discret, un mel qui s'affiche, un nom inconnu, comme souvent, mais pas à l'adresse de l'agence, à son adresse à elle. Tiens, plus attentifs qu'elle n'aurait cru, c'est le groupe des quatre qui lui souhaite le bonjour, ils aimeraient bien la revoir, ils l'ont trouvée vraiment sympa, elle les a bien aidés, si elle a le temps de prendre un café, ou de les retrouver à la bibliothèque, comme elle préfère. "Bonjour à tous, contente que vous m'ayez contactée, d'accord pour un café, 18h Café du centre, à tout à l'heure, Constance". Si elle aurait cru, il y a quelques jours, qu'elle finirait ses journées avec un groupe de jeunes, à parler de sujets improbables. Et finalement, elle est à jour dans ses dossiers, pas de clients à l'horizon, elle peut bien reprendre le dossier Illuminati, un sujet de conversation en perspective, c'était un des jeunes qui avait abordé le sujet, à moins qu'ils ne soient déjà passés à autre chose.

 

Des pas dans l'escalier, discrets. Absorbée par sa lecture elle n'a pas entendu la porte s'ouvrir, un des locataires sera rentré plus tôt, il doit avoir de la compagnie, ils sont plusieurs à monter, sans bruit, mais c'est sûr qu'ils sont plusieurs. Probablement le locataire du deuxième, au-dessous de Mamie Moreau, un beau brun, la petite quarantaine, il n'est pas là depuis longtemps, mais elle l'a déjà vu avec plusieurs femmes, pas causant avec les voisins, mais dragueur, visiblement. La porte s'ouvre à nouveau, claque, des voix dans l'entrée, les pas dans l'escalier se taisent, elle replonge dans ses illuminés, finalement plus passionnants que les ragots de concierge.

 

 

Quelle histoire ! Ces descendants de la Fraternité du Serpent, l'élite de l'élite, se croyant missionnés pour fonder un nouvel ordre du monde. Elle n'avait jamais remarqué cette pyramide sur les billets de un dollar, "dont le sommet, l'Élite, est éclairé par l'œil de la conscience, et domine une base aveugle, faite de briques identiques, la population"[1]. Elle éclate de rire à ce texte, le premier du dossier, si tout est de cet acabit… Quoi que, à la réflexion, ça lui fait plutôt froid dans le dos. Si ses quatre jeunes sont tombés là dessus, il y a de quoi s'inquiéter.

 

Encore la théorie du complot, décidément, ils ont donc tous tellement besoin de se créer des explications parallèles, de l'irrationnel, comme si les religions n'y suffisaient pas. S'ils avaient eu son éducation ! Et dire que ce n'est que le premier texte du dossier… Suffisant pour lui donner une idée… Mais qui le lui a envoyé ? Elle n'y connait pas grand chose en informatique, un dossier ne peut pas se trouver sur son ordi tout seul, il faut bien qu'il vienne de quelque part. Ça la dépasse. Autant tout éteindre. L'heure tourne. Quelques derniers classements et il sera temps de rejoindre le Café du centre. Rideau !

[1] Organisations des Maitres du Monde. Les Illuminati. http://www.syti.net/Organisations/Illuminati.html consulté le 24/06/2015

 

 

Si loin, si près. 10

 

 

-       Z'avez vu l'autre boloss comme i's'la pète…

-       La swag, carrément hallucinant…

-       Ouèche ouèche…

 

Elle était sure de les trouver attablés, elle l'espérait. Elle a beau être à l'heure, ou presque, arriver la première et devoir les attendre dans ce bistrot à la fréquentation inégale, elle n'y tenait pas. Au Café du centre, la clientèle du matin – les habitués du quartier pour leur café et un peu de bavardage routinier – laisse la place, à partir du milieu de l'après-midi, aux jeunes à la sortie de cours, par groupes plus ou moins nombreux, garçons et filles, et à des hommes seuls certes plus intéressés par les jeunettes que par elle, mais dont le regard lourd lui pèse. Pourquoi spécialement au Café du centre, et pas dans les autres cafés de la place, difficile à dire, mais seule ou avec une copine, elle préfère le Paris ou l'Excelsior, où elle n'a pas à subir ce voyeurisme à peine dissimulé. Ils ne l'ont pas vu arriver, pris dans leur conversation. Elle essaie de se faire discrète, histoire de les écouter un peu. Raté.

 

-       Oh, Madame, venez, venez, on a de la place, là.

-       Bonjour, Madame.

-       Bonjour, bonjour. Moi, c'est Constance, et vous, je ne connais pas vos prénoms, nous ne nous sommes pas présentés l'autre jour.

-       Constance, c'est joli comme nom, jamais j'ai connu de Constance. Moi, c'est Kevin.

-       Merci, et vous, c'est quoi vos noms ?

-       Manon.

-       Dylan.

-       Lisa.

-       Évidemment ça fait un peu plus moderne que Constance…

-       Mais moi, j'aime bien les prénoms un peu anciens, on a une prof, elle s'appelle Janine, faut le faire, Janine, mais elle est super, total respect.

-       Janine, oui, y a pire… J'avais une copine qui s'appelait Janice…

-       Y'a aussi Suzette, Bernadette… mes tantes, j'arrête pas de les chambrer, avec des noms pareils !

 

Bon, le coup des prénoms… elle s'est tout de suite positionnée, différence d'âge, de statut, elle aurait bien du mal à suivre leurs conversations de jeunes si elle en juge par ce qu'elle a entendu à leur insu. Les prénoms, Kevin, Dylan, Janine, Suzette, question d'époque, elle est plutôt entre les deux… Et question de lien, pas facile de leur demander de but en blanc où ils en sont, s’ils ont laissé tombé ou continué leurs recherches, s’ils ont avancé…

 

-       Un peu, un peu…

 

Cette obstination lui plait. Les filles restent en retrait, peu assurées, pas leur tour, ou leur rôle, de parler. Kevin observe, toujours son air railleur derrière son visage coupé au couteau, un air de Laurent Terzieff qui ne manque pas de charme, pas vraiment beau, mais les filles doivent craquer. Lisa la première. Difficile de savoir s’ils sont en couples, ou simplement quatre copains, si Constance devait constituer les couples, elle les mettrait ensemble, ces deux-là. Et les longs cheveux raides et la taille élancée de Manon iraient bien avec la tignasse blonde de Kevin. Il continue à parler, comme délégué par le groupe. C’est lui qui avait les honneurs du clavier à la médiathèque. C’est lui aussi qui avait lancé l’idée de ces recherches grâce à sa grand-mère. Sur la croix de Dozulé, il est désormais imbattable ; Constance qui n’en avait jamais entendu parler avant ces derniers jours se régale ; il devrait faire un exposé en classe, il aurait une bonne note, c’est sûr. Il n’hésite pas une seconde sur les lieux et les dates – joli morceau de sociologie paysanne des années soixante-dix en Basse Normandie – ni  sur la hauteur des croix en réduction à dupliquer, 7,38 m, elle en sourit encore. Mais il ne s’arrête pas là, les autres lui font signe de continuer.

 

-       On a aussi cherché, comme vous nous avez dit de le faire, on est tombés sur une liste des sectes en France, impressionnant de voir tout ce qu'il y a, les "Amis de la croix glorieuse de Dozulé" y sont, dans les mouvements sectaires de 50 à 500 adeptes, ça veut dire qu'ils ont trouvé assez de fous pour les suivre dans leur délire…

-       Délire, tu l'as dit, franchement, croire à ces histoires de croix et de voix…

-       Oh, tu sais, y en a qui croient à des trucs pires, au moins eux i font de mal à personne, i se prennent pas pour des fous de dieu…

-       Même s'ils le sont bien un peu, fous, et de dieu, c'est sûr…

-       Oh, vous savez, les fous sectaires sont légion, dans tous les domaines, la religion n'est souvent qu'un prétexte, et encore bien lointain, dans beaucoup de cas, je dirais plutôt une excuse. Je ne sais pas si vous avez entendu parler de cette histoire, vous êtes probablement un peu jeunes, mais on en a reparlé récemment, en Aquitaine, à Monflanquin si je me souviens bien, toute une famille qui a vécu recluse pendant dix ans.

 

Constance leur raconte de mémoire ce fait divers qui l'a fascinée quand il a été révélé, la manipulation mentale hors pair d'une famille d'aristocrates, éduqués, cultivés, que rien ne semblait prédisposer à se laisser embrigader et enfermer de la sorte. Et qui pourtant sont restés dix ans réduits en esclavage jusqu'à ce qu'une des femmes s'évade et dénonce la supercherie. Et découvrent alors, grâce au procès, le filet machiavélique que le manipulateur avait déroulé autour d'eux, pendant trois ans, avant de les ferrer, apprenant tout sur eux, leurs défauts, leurs qualités, séduisant une des sœurs pour mieux s'introduire dans la famille et les asservir pendant si longtemps sans qu'ils arrivent à réagir.

 

-       Mais c'est dingue, cette histoire… J'arrive pas à y croire… Comment vous l'avez su, Constance, ils en ont parlé ?

-       Oh oui, abondamment, partout, dans les journaux, à la télé, c'est une affaire qui a fait du bruit, quand elle a été découverte, et après, avec le procès, il y a deux ans environ[1].

-       Oui, mais vous êtes drôlement au courant, deux ans ça fait un bail, vous vous en souvenez drôlement bien.

-       C'est vrai, ces histoires de sectes et de manipulation mentale, ça me fascine, va savoir pourquoi…

 

La place s'anime, la fin de journée ramène les étudiants après leurs cours, les familles sont presque toutes rentrées, quelques enfants se poursuivent encore en criant, les parents les rassemblent, se disent au revoir. Une table, au bout de la terrasse, étudie attentivement le programme du festival où ils vont bientôt, les critiques qu'ils ont lues, les spectacles qu'il ne faut pas rater, parce qu'on en dit du bien, parce qu'ils connaissent quelqu'un qui connait un des comédiens, ou le metteur en scène, parce que le sujet les interpelle. Portée par cette litanie, Constance décroche insensiblement de la conversation de ses quatre compagnons, qui continuent sur les sectes et bondieuseries.

 

-       Oui, j'étais avec ma mère dans la voiture, elle écoute toujours France Inter, tu vois le genre, impossible de la faire changer…

-       La mienne, c'est pas mieux, c'est RTL, elle en démord pas, la galère…

-       Du coup, c'était une émission, l'après-midi, avec des gens qui voyagent dans différents coins de France. Et là c'était Axel Kahn, vous le connaissez, notre prof de SVT nous en a parlé…

 

Le couple près du bar sort d'une dispute, l'homme baisse le nez dans son verre, la femme renifle, éreintée des éclats de voix qui ont alerté Constance. Une fenêtre ouverte sur l'intérieur, vision décalée qu'elle n'avait jamais remarquée, elle retrouve cette impression des maisons du nord où, de la rue, vous entrez dans l'univers intime des familles qui s'exposent dans leurs plus belles dentelles. Ou l'impression des maisons de son enfance, maisons de bocage étroites, fermées, où les fenêtres rarement ouvertes laissaient filtrer, dans les quelques semaines de beaux jours, ni trop froids, ni trop chauds, des bribes de vies qui n'avaient pas l'habitude de se montrer. Des taiseux, les gens de son enfance, elle a toujours pensé que ce mot aurait bien pu venir de chez elle. Habitués à se débrouiller par eux-mêmes, aussi entreprenants dans leurs métiers que peu bavards sur la réalité de leur réussite, la fortune, on ne sait pas ce que c'est, et les autres n'ont pas besoin de le savoir non plus.

 

-       Axel Kahn, le généticien ?

 

Isolée dans sa rêverie, Constance en oublie presque que cette question lui a échappé et tient le groupe en suspens. Quatre paires d'yeux ronds l'observent, inquiets, sa voix blanche les a réduits au silence, elle sort peu à peu de sa léthargie.

 

-       Oui, oui, je crois…, bredouille Lisa.

-       Excusez-moi, j’étais partie dans mes pensées, je n’ai pas bien saisi… Pourquoi vous parliez d’Axel Kahn ?

-       Du coup, je leur disais que ma mère elle écoute France Inter dans la voiture, et que l’autre jour, oh ça a été très court, mais comme on est dans ces histoires de religion j’ai écouté, oui, il a parlé d’un endroit dans les Deux-Sèvres, vers Bressuire, je connais pas, mais je crois que c’est ce qu’il a dit, ma mère avait l’air de connaitre ce nom de ville, donc il y aurait une sorte de petite église, j’ai pas bien tout compris, quelque chose de spécial, il a parlé de la Révolution, qu’ils sont pas d’accord avec les catholiques, ils vont pas dans les mêmes écoles, qu’ils votent à gauche.

-       Dis donc, t’en as retenu des choses, pour un truc très court que tu dis, c’est la prof d’histoire qui serait contente si tu l’écoutais pareil en cours !

-       Oh, ça va Dylan, t’arrêtes de me chambrer !

-       Oui, c’est vrai ça, vous lui avez reproché de pas assez s’intéresser, et là, elle apporte des éléments et vlan…

-       Oh Manon, on rigole… Solidarité féminine, je comprends, mais on peut quand même rigoler !

 

Le nez dans son guignolet, comme s’il allait communiquer un peu de couleur à son visage soudain décoloré comme s’il était passé en accéléré à un programme « blanc », Constance les écoute les yeux dans le vague, elle ôte sa veste, elle étouffe malgré une fin de journée un peu fraiche, le groupe l’entoure toujours, elle n’est plus là. Le café s’est animé, les apéritifs vont bon train, leurs voisins parlent du match de ce soir, elle n’a jamais été bonne dans ce domaine, là elle devient carrément nulle, elle ne comprend même pas de quelles équipes ils parlent, ni si c’est du foot ou du rugby.

 

-       Constance, Constance, ça va pas, vous êtes malade ?

-       Non, non, un coup de chaud, ça va passer. Il est temps que je rentre.

-       Mais qu’est-ce qui se passe ? C’est cette histoire qu’a racontée Lisa qui vous a chiffonnée ? La solidarité féminine ne va quand même pas jusque là ?

-       Peut-être… peut-être…

-       Peut-être la solidarité féminine, ou l’histoire ?

-       Je vous raconterai plus tard, là je ne pourrais pas, je suis trop remuée.

-       Plus tard, d’accord, parce que là, du coup, on n’a pas parlé. Si j’avais su que ça vous mettrait dans un état pareil, j’aurais rien dit !

-       Oh ? rassure-toi, Lisa, tu n’y es pour rien. Une accumulation, ces derniers jours, je dois finir par saturer. Mais je ne vous perds pas de vue, j’ai bien l’intention de vous suivre, de vous revoir, et très vite. Vous avez toujours mon mél, je vous donne aussi mon téléphone, là, sur ce bout de papier.

-       Oui, d’accord, nous les textos, c’est mieux. Ça va aller, pour rentrer ? On se revoit, alors?

-       Oui, oui, très vite. Je vous recontacte, cette fois, ah oui, donnez-moi aussi vos téléphones, ce sera plus facile.

-       OK, c’est fait.

 

Son téléphone vibre, un premier texto, numéro avec le nom de Kevin, les autres suivent.

 

-       Comme ça, vous n’avez plus qu’à les enregistrer.

-       Merci, je vois que la technique, pour vous, ça va ! Bon, à plus, désolée pour ce soir…

-       Oui, vous n’êtes pas dans votre assiette, ça se voit…

-       Comme dirait ta grand-mère !

-       Eh oui…

-       Au revoir, Constance !

 

Quatre paires d’yeux enjoués la suivent, elle laisse un billet sur la table et fait très attention en se levant et en sortant, étourdie comme elle est ce soir, elle est bien capable de renverser quelque chose ou de se prendre les pieds, pas dans le tapis, mais dans n’importe quoi à sa portée.

Si loin, si près. 11

 

Enfouie sous la mousse, Constance somnole. Tache noire au-dessus des flocons blancs, ses cheveux rassemblés à la hâte au sommet du crâne par une grosse pince en écaille émergent à peine. La salle de bain sature d’humidité, les miroirs ne reflètent plus rien, recouverts d’une épaisse buée uniforme. Quelle journée ! Elle avait le choix en rentrant entre un whisky bien tassé et un bain brulant, bon choix, certainement meilleur pour sa santé, même si le le résultat sur son esprit est à peu près semblable, l’oubli rapide, ou plutôt l’abandon, l’effacement de ces traces intérieures qui ne manquent pas de la mettre dans un état d’énervement, d’excitation précurseur d’insomnie. Paul a dit qu’il rentrerait tard.

Les conversations des jeunes tournent en boucle… C’est bien la première fois que je me mets dans un état pareil pour ces histoires qui remontent à si loin… Je cumule, ces jours… Depuis quand, depuis l’enterrement ? Mais quel rapport avec leurs croix ? Ils m’ont bien amusée d’abord… Et là, ce soir il faut que je craque pour quelques mots de rien… Déjà, cet après-midi, cette cache sous les toits m’avait secouée, pas très concerné le propriétaire, pas venu en fin d’après-midi, et Mamie Moreau qui va encore me demander demain matin, mine de rien, comme si je pouvais faire quelque chose… Quelqu’un qui se planquerait là-haut ? Mais qui ? Et comment ?

 

-       J’arrive, j’arrive…

 

À tâtons, elle sort de son étuve, saisit un peignoir, enfile ses claquettes, l’atmosphère plus sèche du couloir exacerbe la stridence de la sonnerie qu’elle met quelques secondes à identifier plus précisément.

 

-       C’est toi, Paul ?

-       Oui.

-       Tu n’as pas ta clé ?

-       Oh si, mais visiblement tu as laissé la tienne à l’intérieur ; ça fait cinq minutes que je sonne, j’ai eu peur, où étais-tu ?

-       Mince, c’est vrai, j’ai laissé la clé, je prenais un bain, crevée ce soir, et tu sais, quand je suis sous la mousse, je n’entends jamais sonner. Tu es rentré plus tôt que prévu, rien de grave ?

-       Oui, finalement nous avons terminé, les résultats sont bons, nous reprendrons demain à tête reposée. Qu’est-ce qui t’arrive alors, tu dis que tu es crevée…

-       Oh, je vais te raconter, laisse-moi d’abord aérer la salle de bain sinon c’est tout l’appartement qui va être une étuve dans dix minutes.

-       Je te sers quelque chose, pour te remettre ?

-       Oh, j’ai failli craquer sur un whisky en arrivant ; là, je prendrais bientôt plutôt un verre de vin.

-       Je vois ce que nous avons en réserve, vos désirs sont des ordres, Madame !

 

Le sourire revenu sur son visage – décidément Paul sait y faire – Constance s’installe dans son fauteuil préféré devant un verre de Chasse-Spleen, et ces petits biscuits à apéritif qu’elle adore, sésame et piment d’Espelette, le croquant et le piquant, juste ce qu’il lui faut ce soir. La fenêtre ouverte, nécessité impérieuse pour sortir de l’atmosphère de sauna, reflète des effluves d’arbres fleuris rafraichis par l’humidité vespérale. Elle a commencé par l’agence – après avoir simplement mentionné le déjeuner avec François, elle ne sait pas quoi en dire pour l’instant, ne comprend pas bien de quoi il voulait lui parler – et par cette cache qu’elle a découverte sous les toits, l’inquiétude de Mamie Moreau, une certaine indifférence du propriétaire, mais qui peut bien entrer ainsi, elle est de plus en plus persuadée que quelqu’un squatte, peut-être depuis quelque temps déjà, et elle ne s’en était pas aperçue, en même temps la crise est dure, les gens qui cherchent un bout de toit pour ne pas dormir dehors, ça ne doit pas manquer. Mais comment peut-il entrer dans cet immeuble fermé et qu’elle pensait sécurisé, une complicité en interne ? Paul l’engage à être vigilante sans dramatiser, rien ne dit qu’il s’agit de quelqu’un de dangereux, probablement plutôt un pauvre bougre, peut-être même qui travaille mais n’a pas les moyens de se loger, c’est fréquent maintenant, ou un migrant en situation illégale, qui vit de petits boulots et ne peut pas trop s’exposer, il faut bien aussi leur donner leur chance, si le système était moins hypocrite, ils auraient une vie plus décente.

 

-       Mais, dis-moi, c’est pas, cette histoire qui t’a mise dans un état pareil, franchement… ?

-       Non, non, ça m’a perturbée, c’est vrai, mais pas à ce point…

 

Comment lui parler de la scène au café ? Elle tourne autour, les quatre jeunes de la bibliothèque qui avaient eu envie de la revoir, à moins que ce ne soit elle, elle ne sait plus. C’est vrai que la journée avait commencé fort avec ce retour de la rumeur d’Orléans, émotions de son ancienne vie, cette cliente du matin, une homonyme, ou pas, jamais elle n’a vraiment raconté à Paul cette pression belle-familiale qu’elle a fuie peut-être encore plus que son ex-mari...

Et ces quatre gamins, aux noms de séries télé, c’est l’époque, marqueurs sociaux dirait son ancienne amie de lycée devenue sociologue, ou quelque chose dans le genre. Cette histoire de croix dont ils n’ont presque plus parlé, élargie à la question des sectes, de la manipulation mentale, cette affaire de Monflanquin qu’elle leur a racontée…

Aller jusqu’à la conversation de Lisa… Impossible… jamais… je ne peux pas… Paul va me chambrer, pourquoi je ne voulais pas lui en dire plus l’autre jour… et là je remets ça sur le tapis… il va me cuisiner, chercher à en savoir plus… je délire, je suis allée trop loin, peux pas continuer… revenir à des choses simples, une vie tranquille… qu’est-ce que j’ai besoin de me fourrer là-dedans…

 

-       Et puis, tu sais, Lisa, une des deux filles, la plus petite, elle a sorti un de ces trucs qu’elle a entendu à la radio quand elle était en voiture avec sa mère, Axel Kahn – d’ailleurs ils le connaissaient de nom, par leur prof au lycée – qui parlait de Bressuire, de la petite église, dans des termes plutôt sympas, ouverts…

-       À la radio ? Quelle radio ?

-       France Inter…

-       Du sérieux alors, du lourd ! Et si Axel Kahn en parle, c’est qu’elle n’est pas si insignifiante ta petite église… toi qui ne voulais rien dire… mais rassure-toi, je ne vais pas t’embêter ce soir, je me demandais ce qui t’avais mise dans cet état, pas besoin de chercher plus loin !

 

Je rêve, comment j’ai pu, pas question d’en parler, je croyais, et c’est sorti, comme ça, je me fais peur, si je ne sais plus me contrôler, et lui qui fait dans le soft, n’en rajoute pas, voit que je suis mal, très mal, que ça m’atteint, pourquoi… qu’est-ce qui a changé pour que tout ressorte… depuis quand… la mort de mon oncle… passé lointain… depuis que mes parents sont morts tous les deux je dois avoir besoin de me retrouver des aïeux… même si c’est un oncle ou une tante que je connaissais mal, ne voyais jamais…

 

-       Hola, Constance, reviens parmi nous, je ne sais pas où tu es ce soir, ne me dis pas que ton bain était shooté, tout de même…

-       Oh, pardon…

-       Non, là je refuse ! tu ne vas pas en plus tomber dans le pardon ! Si tu goutais plutôt ce Chasse-Spleen, tu y as à peine trempé les lèvres, ça c’est du solide. Et franchement, tes histoires de religion, je veux bien, mais de là à demander pardon, faut pas exagérer !

-       C’est vrai, j’avais oublié, l’athée ne comprend pas le pardon, et d’ailleurs, à part cette formule automatique, j’ai aussi oublié ce qu’est le pardon, athée ou impie, ça se discute…

-       Je vois que tu retrouves la faculté de raisonner, tout n’est pas perdu !

-       Mhhh… Bien, ce vin, très bien même, juste ce qu’il me fallait ce soir. Décidément tu sais y faire.

 

Si loin, si près… La cour de la maison de ma grand-mère, je n’en ai eu qu’une, ou connu qu’une, et encore peu connu, souvenirs vagues, une femme gentille, douce, nous étions les plus loin, pas si loin pourtant, juste les quelques kilomètres qui vous faisaient franchir la frontière de l’immédiate proximité. Si j’y repassais aujourd’hui, je trouverais que c’est juste à côté, mais mes cousins et cousines habitaient là, nous c’était plus loin, mes parents travaillaient beaucoup, nous y allions, de temps en temps, le dimanche, le château à côté m’impressionnait, je ne comprenais pas les histoires qui se racontaient, un autre monde. Nous aussi nous étions d’un autre monde avec nos quelques kilomètres de distance, mais pas le même.

 

-       Tu me parlais de ces jeunes que tu as revus, de leurs noms, mais tu ne me les as pas dits, ça m’intéresse, je suis toujours fasciné par ces choix des parents, ou pseudo choix !

-       Ah oui, c’est vrai, j’ai été un peu évasive, donc tu as deux filles, Manon et Lisa…

-       Jusque-là assez classique…

-       Oui, et deux garçons, Kevin et Dylan…

-       Alors, là, évidemment, total respect ! Tu te rends compte du cadeau empoisonné. Les parents ont regardé les séries du moment, ont cru faire moderne en s’éloignant de ces prénoms ringards de leur génération…

-       Oh oui, leurs tantes, les Suzette, Bernadette…

-       Et maintenant, ces jeunes, il faut qu’ils les portent, leurs noms ! Tant qu’ils sont entre eux, ça va, ils sont tous logés à la même enseigne, ou presque. Mais dès qu’ils sortent de leur cercle, là, le presque prend de l’importance, la question de milieu ressort, quand ils cherchent du boulot, s’ils doivent entrer dans certains milieux, réseauter. J’en recevais deux, l’autre jour, qui m’en parlaient, difficile de changer de nom, ils ont toujours vécu avec, et les surnoms, c’est souvent pire, mais ils me disaient, quand tu t’appelles Brian, ou Jason, avec une prononciation vaguement américaine qui a perdu l’étymologie antique, difficile de dire que tu sors des beaux quartiers.

-       C’est un peu ce qu’ils disent, mes jeunes, ils ont bien aimé « Constance », et ils adorent une de leurs profs qui s’appelle « Janine ».

-       Ça va un peu mieux ? Tu crois que tu vas surnager ?

-       Le Chasse-Spleen a l’air de faire son effet… Tant qu’il ne m’endort pas totalement. Et toi, ta journée ?

-       Correct, rien de bien marquant, la routine…

 

Constance, rassurée par la voix de Paul autant que par les banalités sur lesquelles il maintient volontairement son discours, se cale dans son fauteuil, fait provision de biscuits, pose par prudence son verre sur la tablette et fixe les premières lumières de la nuit tombante. Une bourrasque inattendue secoue les marronniers du parc, la météo n’a pourtant pas annoncé d’orage, pourvu que leurs dernières fleurs ne soient pas saccagées. Une gorgée, elle termine son verre sans s’en apercevoir, c’est bon de se sentir légèrement grisée, Paul lui propose de la resservir, elle devrait refuser, pourtant… Elle parle de François, de leur déjeuner qui a tourné court, il voulait lui parler, de quoi, elle ne sait pas, ils ont été un peu dérangés, elle avait du mal à fixer son attention, il n’a pas réussi à en dire plus, il faudra qu’ils se revoient. Elle revient aux jeunes, ils lui plaisent bien, la changent de ses clients beaucoup plus âgés, elle a envie de les revoir, là aussi une rencontre un peu ratée. Comme avec François, elle était un peu ailleurs, décrochant de leur conversation au moindre bourdonnement, jusqu’à ce que Lisa la fasse réagir, presque brutalement. Oui, elle sent qu’elle a du mal avec ces histoires de religion qu’elle avait enfouies jusque là, vaccinée depuis son divorce, passer d’un culte confidentiel et méconnu à un prosélytisme reconnu somme toute plus conformiste l’avait éloignée de toute conviction sacrée et, le croyait-elle, de toute ferveur. Question d’âge, milieu de vie comme disent les psys, les bulles de son enfance remontent. Cet enterrement auquel elle l’a emmené, les recherches des jeunes sur les croix géantes dont elle s’est mêlée, et maintenant cette bribe d’émission de Lisa, elle voit bien que quelque chose la travaille, elle ne pourra pas toujours faire comme si c’était du passé et que le passé, il suffirait de mettre son mouchoir dessus…

 

-       Je t’ai connue moins mélancolique…

-       Oui, c’est la vie ! Ou l’enfance… On croit toujours que c’est l’âge d’or, l’enfance, mais les enfants sont mélancoliques aussi, par moments ; moi, je l’étais, quand je ne riais pas…

-       Donc, tu n’as pas changé ! François, tu sais, je crois bien que c’est aussi de ça qu’il voulait te parler, il ne m’a rien dit, juste quelques mots…

-       De ma mélancolie ?

-       Non, de ta religion ?

-       Mais comment il saurait ? Et je n’en ai plus de religion…

-       Façon de parler… J’ai dû lui raconter brièvement notre sortie, l’enterrement, il n’a rien dit, mais j’ai bien senti qu’il m’écoutait attentivement. Pourquoi, mystère. À toi de poursuivre.

-       Bon, pour ce soir, je crois que ça suffit.

-       D’accord Madame ! Tu n’as pas faim, tu sais s’il y a quelque chose dans le congélateur ?

-       Oh, regarde, probablement. Et, au fait, ton fils a appelé quand je rentrais, il voulait te parler, c’est assez rare pour que je m’en souvienne. Désolée de ne pas te l’avoir dit plus tôt.

-       Je vais le rappeler, mais y a pas le feu, vu que son intérêt est en général intéressé, il peut attendre un peu.

 

 

Si loin, si près. 12

 

-       Non Madame, je n’ai besoin ni d’assurance, ni de machine à laver, ni de fil à couper le beurre !... Désolée de m’emporter, je sais que vous faites votre travail, mais nous en avons vraiment assez d’être importunés au téléphone pour des démarchages qui ne nous intéressent vraiment pas. Merci Madame, je ne vous dis pas au revoir.

-       Eh bien dis donc, Constance, tu éconduis dignement et avec sophistication !

-       Ah, bonsoir François, oh tu sais je n’en fais pas toujours autant, c’est souvent un merci poli. Paul t’a ouvert ? je ne t’ai pas entendu arriver…

 

Paul se dirige vers la cuisine, les bras chargés. Une minuterie se met à sonner, de plus en plus stridente, entrainant avec elle un parfum indéfinissable d’épices mêlées.

-       Paul, la prochaine fois que tu diras à François d’apporter quelque chose pour le diner, précise-lui qu’il ne fasse pas une razzia, nous avons de quoi tenir un siège !

-       Ça tombe bien, je comptais revenir demain, comme c’est dimanche… Non, je blague, bien sûr ! Pour continuer dans le militaire, je ne suis pas revenu si vite pour semer la zizanie, mais bien pour le job.

-       Rien de grave ?

-       Quelques précisions et vérifications ; j’ai pris une chambre quelques jours en débordant sur le weekend, et je suis bien content d’avoir l’occasion de revenir chez vous, si ce n’est abuser !

 

Elle répond par un sourire. Installés l’un sur le canapé, l’autre sur une chaise, les deux hommes s’attaquent au plateau de charcuterie que Paul a posé sur la table basse et parlent. Ils en sont aux alcools forts, whisky et bourbon. Constance, à l’autre bout de la pièce en train de regarder ses messages sur son mobile, les écoute distraitement. Derrière la façade débonnaire et sereine de son compagnon, elle sent à nouveau cette inquiétude de se sentir observé et jugé. Avec un peu de parano, il est bien capable d’attribuer à son collègue un rôle secret, non plus d’un collaborateur mais de celui qui tire les ficelles, qui contrôle… Le retour si rapide de François l’a surpris. Même s’ils ne travaillent pas exactement sur le même secteur, ils partagent un certain nombre d’observations et de conclusions, et, à son départ, François semblait avoir tous les éléments en main. Ce besoin de revenir deux jours après… Un jingle la réveille, message…

 

-       Tu nous rejoins, Constance ?

-       Oui, j’arrive, je ne voulais pas vous déranger dans vos palabres professionnels.

-       Palabres, palabres, comme tu y vas !

 

Son mobile à la main, elle s’assoit sur le canapé à côté de François, son message clignote, elle se sert un fond de bourbon, le porte à ses lèvres et tourne la tête pour lire discrètement. Absorbés dans une conversation sur laquelle aucun des deux ne veut rien lâcher, ils ne la regardent pas. Elle pianote nerveusement, avale une gorgée, guette une réponse, tape insensiblement du pied droit, avale une autre gorgée, jingle. « Bjr, Kevin a 1 pb, on peut vs voir ? » « Pas trop grave ? »  « On C pa… Qd vs Et libre ? » « Ce soir pas possible demain d’accord » « Dm1 qd ? » « Vous dis plus tard ». Paul et François se sont tus. Amusés, ils la regardent aux prises avec son clavier minuscule.

-       Quelle activité frénétique, ma chérie ! Rien de grave, j’espère…

-       Non, non…

 

François a posé son verre et l’observe, elle se sent auscultée, traversée d’un regard qui l’avait déjà un peu gênée au restaurant, sans savoir pourquoi…

-       Alors, François, tu as réussi à faire ce que tu voulais, tu n’es pas revenu pour rien ?

-       Ça va, ça va…

-       Pas bavard sur tes activités, avec moi…

-       Désolée d’être peut-être impoli, mais c’est plutôt toi qui n’es pas bavarde…

-       À cause des textos ?

-       Non, ça c’est normal, mais pas bavarde non plus sur toi…

-       Eh, on se connait depuis quatre jours ! Même si j’avais voulu, je n’aurais pas vraiment eu le temps de te raconter ma vie…

-       Au restau, peut-être, je croyais…

-       Au restau ?...

-       Paul m’a vaguement parlé de ton enfance, de votre virée de l’autre jour…

-       Ah oui ?

 

Elle s’enfonce dans le canapé, avale une autre gorgée de bourbon, longtemps qu’elle n’en avait pas bu, juste ce qu’il lui faut ce soir. Paul est allé jeter un coup d’œil dans la cuisine, la minuterie a bien joué son rôle, il lui confirme que le plat est bien dans la position « maintien au chaud », des effluves d’épices leur parviennent à nouveau, il en profite pour rapporter des olives et un saucisson sur une planchette.

 

Je veux bien vous raconter ma vie, mais il ne m’est pas arrivé grand-chose[1]. Des parents simples, pauvres comme on pouvait l’être à la campagne, une pauvreté ordinaire dont le quotidien nous montrait des strates, avec ce sentiment que nous nous donnaient nos parents plutôt ouverts, par quelques détails de notre mode de vie, que nous étions un peu au-dessus. Une enfance à la campagne, enfance ordinaire tant que vous ne connaissez rien d’autre. L’école de campagne où nous allions à pied et nous étions si bien, peu nombreux, entre nous. Les autres allaient dans d’autres écoles, que nous ne connaissions pas. La sortie du dimanche, la messe, puis les vêpres les grands jours, la prière quotidienne, la famille réunie, de ces petits rassemblements qui vous paraissent banals et évidents puisque c’est votre vie et que la télé n’a pas encore envahi vos soirées. Le collège, le lycée, la chance pour les plus doués, un autre monde qui s’ouvre, d’autres vies, d’autres habitudes, des lectures, des idées qui changent, une vie de jeune qui s’oppose, normal. La possibilité offerte d’études supérieures, mes parents auraient fait l’effort, et la rencontre, le grand amour, peut-être, en tout cas celui qui allait me sortir de mon milieu.

L’éblouissement d’un milieu différent, riche, qui me paraissait tellement riche à côté du mien, le gout des belles choses, des belles maisons. Des catholiques fervents, cette religion qui me paraissait différente de la mienne, que je voulais fuir. Mes parents ont pleuré, ce que j’ai pu les faire souffrir. Mais je me suis laissé prendre. Grand mariage. Une nouvelle famille qui faisait tout pour me faire oublier la banalité de la mienne, mes os, mon sang éprouvaient peu à peu l’opposition entre le noble et l’ignoble. Je m’y faisais, une vie facile, un mari attentif à défaut d’être attentionné, deux enfants que l’entourage familial faisait tout pour qualifier sans problèmes. Une vie ordinaire, un petit travail de secrétariat pour occuper mon temps et m’éviter de trop penser, les affaires de mon mari pourvoyant largement aux besoins, une maison bourgeoise que j’ai toujours eu du mal à considérer comme la mienne, les vacances dans l’énorme propriété familiale, avec mes beaux-parents pour superviser toute leur smala plus ou moins au complet selon les périodes. Nos enfants aimaient bien retrouver leurs cousins et cousines, tous adorables.

Ma fille, l’ainée des petits-enfants, était particulièrement proche de son « jumeau », de quelques jours son cadet, un garçon étonnant, versatile, des talents de comédien à nous faire rire aux larmes, une profondeur de réflexion qui lui donnait dix ans de plus, et parfois une gravité inquiétante. Aurélie s’en tracassait, régulièrement, ne comprenait pas pourquoi il devenait si grave par moments, pourquoi il lui parlait de trucs bizarres, les zombies, déjà populaires à cette époque, n’étaient guère entrés dans leur milieu protégé. Je l’écoutais, la rassurais, je savais qu’elle n’en parlait qu’à moi, son père esquivait dès qu’elle abordait le sujet. Les cousins grandissaient, leurs grands-parents avaient décidé de fêter leurs treize ans pendant les vacances, Aurélie était déjà une très jolie jeune fille, son cousin faisait beaucoup plus gamin, comme souvent les garçons à cet âge. La fête a été une réussite, toute la famille était là, les enfants avaient préparé de petits spectacles. Le soir, nous rangions, et j’ai eu besoin d’aller entreposer des vases dans la partie de la maison occupée par mon beau-frère.

Je repensais au sourire des héros de la fête quand j’ai été surprise par des pleurs, des éclats de voix cinglants que je ne comprenais pas, je me suis avancée, ai poussé légèrement la porte et, cachée dans l’ombre, j’ai vu le père frapper son fils, lui cogner la tête et le frapper de manière acharnée, des coups calculés qui ne laissent pas de traces. J’ai crié, un des vases que j’ai lâché s’est brisé au sol, mon beau-frère m’a fixé de ses yeux haineux et m’a claqué la porte au nez. Je me suis éloignée, éberluée, laissant sur place l’autre vase qui en avait réchappé. À mon retour, la pièce principale était vide, chaque famille avait rejoint ses appartements. Je suis aussi rentrée ; mes enfants faisaient un jeu de société comme souvent avant de se coucher, mon mari s’est étonné de ma pâleur. J’ai tenté de lui raconter ce que j’avais vu, il ne voulait pas me croire, ce n’était pas possible, pas son frère, en qui il avait totale confiance, une grande intelligence et dévoué à ses enfants, je devais avoir rêvé, j’étais fatiguée de cette longue journée qui m’avait demandé beaucoup d’énergie. Il est sorti pour parler avec son frère, il voulait en avoir le cœur net.

Et à ce moment-là, j’ai senti que ma vie basculait, que tout s’enclenchait. En quelques minutes j’étais devenue une menteuse. Difficile de parler avec ma fille pour savoir si elle se doutait de quelque chose, si elle avait déjà entendu parler de coups. Mon mari est revenu avec la confirmation de ce qu’il pensait, son frère n’avait jamais touché son fils, j’avais beaucoup d’imagination, j’avais toujours voulu briser sa famille, il en avait maintenant la preuve. Le lendemain, un conseil de famille a eu lieu, j’ai dit ce que j’avais vu, mon beau-frère a nié en bloc, les enfants n’ont pas été invités, mon sort était scellé, j’étais l’affabulatrice. Quand j’avais sondé Aurélie le matin, elle m’avait écoutée sans rien dire, je voyais bien que ce que je lui disais, en atténuant très fortement la vérité, l’affectait. Mais après le conseil de famille, c’était clair, elle ne parlerait pas.

Je ne pouvais pas en rester là, ce garçon je l’aimais comme mon fils, je savais que dans la famille il serait toujours le sacrifié aux coups invisibles de son père. J’ai décidé de déposer plainte. Vous pouvez imaginer la réaction de la famille. Tout le monde a nié en bloc. Je suis devenue la paria, l’indésirable, j’ai sombré dans la dépression, laissant le champ libre à mon mari et au reste de la famille pour monter mes enfants contre moi. Puis un jour, je devais revoir le médecin, de famille bien sûr, mais il était en congé et avait un remplaçant, à qui je dois ma survie. Il m’a mise devant ma réalité, et m’a encouragée à partir, à quitter cet univers qui me détruisait. Mon mari avait montré la mesure de son amour pour moi, quant à mes enfants, quand ils grandiraient, ils se rendraient peut-être compte, pour le moment il n’y avait rien à faire. Il m’a changé mon traitement, m’a donné une adresse de foyer où je pouvais m’adresser si je n’avais personne pour m’accueillir, et m’a dit de faire vite. Je n’ai pas trainé, je suis repassée à la maison prendre mes papiers essentiels, quelques photos, une valise, et je suis partie. Sans regrets. Pas douée pour le chagrin. Je n’ai revu mon mari que pour la procédure de divorce. Et j’ai repris peu à peu ma vie en main, grâce à mes parents, la banalité a du bon, et elle ne juge pas.

 

-       Mais je n’y crois pas, jamais tu ne m’avais raconté les raisons de ton départ. J’ai toujours cru qu’il s’agissait d’une banale affaire de couple, tu disais régulièrement que la belle-famille était pesante, mais là, j’avoue que je suis sidéré.

-       Et moi qui attendais des révélations, je suis servi.

-       Oui, pas facile, cette histoire. Ce que je sais, et qui m’a largement consolée, c’est le cousin n’a plus été battu. Après des années, Aurélie m’en a reparlé, de ce qu’elle savait, de la pression qu’ils avaient exercée sur elle pour qu’elle s’éloigne de moi. Mais elle me sera toujours reconnaissante d’avoir sauvé son cousin. Et c’est une des raisons pour lesquelles, après des années, elle a renoué avec moi. Pas facile d’être éloigné de ses enfants ! Cette sensation d’impuissance… Il fallait du temps, il en faudra encore.

 

[1] Régis JAUFFRET, Microfictions, 2007 : PAS DOUÉ POUR LE CHAGRIN (p. 695 NRF)

 

 

à suivre...

 

 

 

 

 

 


 



30/11/2014

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