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Peut-être (écriture en cours)

Peut-être - 1

 

-       Allo, c’est Franck, comment vas-tu ?

-       Franck ?

-       Oui, mais dis donc, tu m’as oublié, t’exagères, tu sais plus qui je suis…

-       Pas vraiment, tu peux me rafraichir la mémoire ?

-       Tu déconnes, là ?

-       Franck ? Non, comme ça, ça me dit rien…

-       Ben ça fait plaisir, tu m’as oublié… T’es en train de manger, y a comme un bruit de mâchoires ?

-       Oui… On s’est connus quand ?

-       Franchement j’y crois pas, t’as oublié… au début de l’année, on a fait l’amour, on a passé des weekends ensemble, t’avais un voyage…

-       Alors en février ? Tu peux m’envoyer une photo, je dois avoir un problème de mémoire…

-       Non, mais vas-y, t’as pas quatre-vingts ans, tu te souviens pas des mecs avec qui t’as couché, moi je me souviens de toutes les femmes… J’me souviens bien de toi, t’as des lunettes…

-       Ah tu sais, il en est passé, mais en vrai, tu sais je me souviens de tout, par contre ton nom, rien… tu peux m’envoyer une photo ?

-       J’t’avais envoyé des photos, tu m’en as jamais envoyé, pourquoi ?

-       Comment j’pourrais t’le dire puisque je ne sais plus qui tu es, mais envoie-moi une photo…

 

Pas de Franck dans les numéros enregistrés, pas plus que dans sa mémoire. Et un appel en numéro masqué qui n’a pas pu renvoyer à une fiche de contact qui n’existe pas. Pas de photo. D’habitude elle ne décroche pas un numéro masqué, mais elle est à table, une légère dinette solitaire, en lisant, vigilance au repos… Le coup des lunettes, facile, il suffit d’avoir vu une photo sur n’importe quel réseau, ou même, une chance sur une et demie à son âge ! Et le coup du voyage, vague, idem… 

 

-       J’t’ai déjà envoyé des photos, tu m’en as pas envoyé, c’était à toi de m’en envoyer…

 

Passons sur le numéro masqué qui ne permettrait pas de lui en envoyer, des photos, pas la peine de se montrer soupçonneuse, lui laisser le dessus…

 

-       Mais au fait, on s’est connus où ?

-       Ben sur le site…

-       Quel site ?

-       Ah parce que t’es sur plusieurs… ça craint… Adopt…

 

Lancé comme ça, c’est facile, déjà sur Adopt  elle tombe à deux pieds dedans, sinon… Mais en même temps c’est le site le plus utilisé par les femmes…

 

-       Et on a fait l’amour où ? ça m’aidera à me souvenir…

-       Ben chez moi…

-       Ah bon !

-       Oui, ou à l’hôtel, je sais plus…

-       Ça m’étonnerait, je ne vais jamais chez un mec ni à l’hôtel !

-       Et tu couches où, alors, dehors ?

-       Non, chez moi…

 

Numéro masqué démasqué. Raccroché au nez. Quel micmac. Encore une arnaque, d’un nouveau genre, te culpabiliser, te déstabiliser, pour te soutirer quoi ? Si t’es pas un peu vigilante, tu fonces à pieds joints. Des Franck il y en a certainement pas mal, question de génération, mais pas dans son carnet d’adresses, où pourtant les mêmes prénoms reviennent plusieurs fois. Obligée de mettre un signe distinctif, ou un nom de famille, pour ne pas confondre. Dire qu’elle se souvient de tout en continu, certainement pas, mais un signe, un élément même ténu et elle peut dévider les détails de l’histoire écoutée, entendue, sollicitée, c’est fou ce que tous ces hommes ont à raconter. Alors un prénom peut rester flou, mais associé à ce petit signe qui le relie, il laisse dérouler tout le récit.

 

Des paquets de vies qui s’amoncellent, se succèdent, s’entrelacent. Des paquets de solitudes qui s’agglutinent, essaient de faire corps. C’est bien là la question, faire corps. Chercher cet autre qui va combler ta solitude, trouver ces autres qui vont faire chair, faire corps, pour oublier leur solitude. Comme si c’était possible. À part se noyer dans un flot discontinu, il n’y a pas grand chose à faire, la solitude, elle est là, première, et dernière, et quand tu as compris ça, tu vois les choses un peu différemment, avec un peu plus de recul. Tu peux fréquenter les réseaux, les sites, tu dragues le dessus du panier, pas les fonds de tiroir de grâce, tu t’amuses, tu te laisses embarquer, l’espoir… tu maitrises.. les arnaques, tu les renifles, les tritures, les pousses à leur terme, jusqu’à faire cracher le morceau, minable ou énorme, c’est selon, mais avec toi c’est souvent énorme, tu as du répondant. 

 

Tu commences par un tour sur ton IPhone, un peu accro à tous ces espoirs de rencontres. Mais pas que des espoirs… Sonnerie.

 

-       J’ai pas tout envoyé balader pour vivre au ralenti !

-       Oui, mais fais gaffe quand même, tu sais que les ruptures te mettent à plat, et si tu les cumules…

-       Justement, c’est le contraire, si tu les cumules, elles s’évaporent… Question de logiciel, de choix de vie !

-       Choix de vie, tu me fais rire, un couple c’est un couple !

-       Peut-être pas… choix de vie…

 

La bonne copine qui projette sa vie sur la tienne. Ou pire, la tienne sur la sienne, pleine de brèches, de vides, de ces interstices qu’elle aimerait bien remplir, mais elle a trop peur. Alors la morale, c’est toujours ça, histoire de se mettre en surplomb de la vie des autres. Et là, c’est la tienne.

 

Et toujours en été, rengaine sirupeuse, le temps dure longtemps. Ça tourne en boucle, à t’inonder de mièvrerie. Nino Ferrer a fait mieux, un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre… on dit c’est le destin… Et toujours en été… Couper le son, retrouver le silence. L’été… version mi-aout, début septembre, jours effilochés, matins frais qui te remettent la tête d’aplomb après les nuits torrides. L’été que tu habites. Que tu refuses de quitter, nonobstant la pression ambiante qui voudrait t’expédier si vite en automne. 

 

Monte-en-l’air de sa maison à la campagne. Pas maison de campagne. Maison à la campagne, au calme. 

Son foyer, question pas si simple, qui suppose par le mot même un homme, un couple, une famille. Fantasme pas si archaïque de la femme au foyer, un foyer qui ne serait pas à elle. Régnant sur un quotidien dont elle ne serait jamais vraiment propriétaire. 

Elle, sa grande maison, elle y vit, elle y tient à son foyer de solitude. Elle y a ses livres, son espace, son travail. Le travail à distance, boom du confinement, elle avait adopté depuis longtemps ! Disons plutôt le travail chez soi. En sécurité, sans bruit, sortir juste ce qu’il faut pour les réunions, les rencontres nécessaires, recevoir dans son bureau si besoin. Maitresse de son temps, un peu… 

Bon, monte-en-l’air, c’est hors propos. Auto-cambriolage ? Plutôt carambolage d’idées, de désirs, portés par ces escaliers montés et remontés. Cabrioles sans fin qui font des nœuds dans la tête et dans le corps.

 

-       Tu me fais doucement rigoler, Emma, avec ton choix de vie, franchement, tu crois que tu vas vraiment pouvoir vivre sans compagnie, sans homme, seule dans ton trou perdu !

-       Pas si seule, et pas si perdue… Bon, je te laisse ma douce, j’ai du taf. On se rappelle. Bisous bisous.

 

Bon, si elle associe homme à compagnie, elle a tout faux. 

Il y a des compagnies, de la compagnie, pour celles et ceux qui craignent la solitude. Qui peuvent être des hommes, ou des femmes, histoire de passer le temps, d’avoir quelqu’un à qui parler, ce qui se résume souvent à écouter, tant la compagnie a besoin de parler, c’est ancré, profond, elle te laisse quelques minutes, secondes de parole pour aussitôt rebondir sur elle-même. Alors mieux vaut le silence. Et écouter quand elle le décide. 

Et il y a les hommes. C’est autre chose. La puissance du corps. Une autre attente que celle d’une compagnie. Quand le corps de l’autre n’est plus que compagnie, il se désexualise. Perdu le jeu de la séduction, les pas en avant, de côté, qui préparent la rencontre. Perdue la montée en puissance érotique de la découverte d’un corps, d’un autre, de la fusion brutale et éphémère. Peut-être certaines arrivent-elles à maintenir, avec le même homme, quelque chose de ressemblant, loin de la simple compagnie. Peut-être certaines décident-elles que la compagnie vaut mieux, et se persuadent-elles qu’elles n’ont plus besoin d’autre chose, que la tendresse leur suffit. 

 

La compagnie, très peu pour Emma. Et toujours en été… Plus hasardeux, le jeu de la séduction. Excitant, déroutant, grisant, décevant. Il t’y faut une belle force de caractère. Le prix à payer pour écouter des histoires et t’embarquer dans des moments de plénitude. 

 

Textos, WhatsApp, en instantané, à jet continu quand ça démarre. Obligée de calmer le jeu au bout d’un moment, sinon elle y passe la journée. Quand même prendre le temps de les lire vraiment, ces instantanés, les survols rapides dévastateurs peuvent te bousiller une situation bien amorcée en une paire de secondes. Denis revient à la charge, tous les jours, on ne peut pas lui enlever sa constance. Toujours une pensée pour toiJe t’attends. Yannick envoie un avatar de temps en temps sur Messenger, rappelle qu’il attend. Éric se fait plus discret. Plus juste aussi. Un coucou, une allusion à la Bovary, Emma, elle lui ai expliqué, il est fier de citer Flaubert – qu’il n’a pas lu. Tout en finesse. D’anciens numéros bipent. Demandent quelques nouvelles. Répondre, plus tard. 

 

Là, c’est le téléphone qui sonne, plus rare ! Un nom s’affiche, Guillaume. Occupée. Ne peut pas décrocher. Tu regardes à qui renvoie ce nom, une histoire qui se reconstitue. À peine amorcée, des échanges, téléphone, textos. Terminée sur des éclats, des mots qui blessent. T’excuses de n’avoir pas pu répondre, Bonjour j’étais en visioconférence. Mais je n’en suis pas moins surprise de ton appel. – Je ne peux pas t’oublier, soyons sérieux. Deux nouvelles tentatives, personne au bout du fil. Un texto, – Bizarre, des appels, personne au bout. Resonnerie, et cette fois c’est bon. Surpris de ce texto, jamais il n’aurait raccroché, les personnes qu’il aime, il fait pas ça. Tu tempères, problème de téléphone, le tien peut-être. Tu écoutes, il parle comme s’il n’y avait pas eu ces éclats, tu fais l’impasse, pas la peine de raviver les rancœurs, il est surpris que tu te souviennes des détails de sa vie, tout est gravé, là dans un coin de ta tête, ses séjours prolongés à l’étranger, l’activité alternative qu’il y a installée pour aider un peu la population, ce titre de docteur dont la répétition te surprend, mais auquel il s’accroche comme à une justification intellectuelle de son parcours de vie, ses maisons, celle de campagne où les travaux commencent à lui peser, celle de vie, si grande pour lui… D’elle, il sait peu, tant il parle, sans questionner, sans écouter, les autres ne l’intéressent pas en bon anthropologue qu’il se dit, c’était cette remarque d’inattention qui avait suscité la brouille… Il sait peu, il saura toujours peu sur elle, quelques bribes sur lesquelles il projette sa propre vie, c’est si courant. Elle marche le téléphone à la main, a le temps d’arracher quelques herbes dans les allées, redresser des arbustes qui penchent, cueillir quelques mûres et framboises, il continue à parler, elle écoute, lui renvoie quelques mots de temps en temps, il en tirera toujours quelque chose. La dernière fois, il y a deux ou trois mois, lui faire remarquer qu’il n’écoutait pas a valu ce renvoi cinglant, la vieille, le comble de l’élégance quand on a juste quelques années de moins. Il continue à mouliner, au bout d’une demi-heure le flot se tarit, nous nous verrons bien un jour, question d’échelle, 400, 4000, 10000 kilomètres… La distance, l’âge ne sont jamais des obstacles, virtuellement. En pratique c’est autre chose ! Enfin, la distance surtout, l’âge non, pas vraiment, jamais en fait, ou presque…

 

Celui-là, sur un site, va savoir lequel, deux ou trois ans de moins qu’elle, son prénom, oublié… Pas de distance géographique, facile, échanges ordinaires, sympas, un mot glissé, tu sais la différence d’âge me gêne pas, mufle, elle pourrait tricher, elle est honnête, les échanges continuent, les choses de la vie, l’éventualité d’une rencontre, dans un café, pour sortir du virtuel, toujours claire là-dessus, tant que je n’ai pas vu je ne me prononce pas, j’ai besoin du corps, de l’allure, des yeux… Conversation en boucle, on va fixer une date… Et il remet ça, tu sais ça me gêne pas que tu sois plus vieille que moi. Réponse cinglante, immédiate, – Arrête    ton cirque, tu as quoi, deux ans, trois ans de moins que moi, c’est d’une élégance ! pour que tu saches, j’ai des amants beaucoup plus jeunes que toi, vraiment jeunes, eux ! Et vlan, un de moins… Prénoms, visages, oubliés, mais pas les histoires, les mots, récits qui bringuebalent, s’emmêlent, se tracent. 

 

Les sites de rencontre, elle a en fait commencé tard, avant d’y devenir experte. Avant, rien ne lui aurait fait franchir cette porte. Pour les paumés, ceux qui ne rencontrent personne dans la vraie vie. Qu’elle disait, ou aurait dit si elle y avait même pensé. Les réseaux, oui, réseaux officiels, Twitter, Facebook, pratique quotidienne, pour suivre les nouvelles professionnelles, les amis… Skype, pour les appels lointains, et un jour tu reçois des demandes, des hommes que tu ne connais pas, tu rejettes… sur Skype, c’est vraiment ringard. Et puis des messages Twitter, des Messenger de Facebook, promus espaces de sollicitation. Aucune méfiance au début, ces messages que tu ne regardes pas toujours, qui peuvent être importants, des journalistes, des demandes professionnelles, et puis ça commence. Elle surveille, repère, amusée, pour les arnaques. Aguerrie, les tenir en haleine, jusqu’à ce qu’ils se découvrent. Stratagèmes de haute volée, rien à voir avec les bagatelles qui circulent dans les journaux.

 

Elle a eu son heure de gloire, de grande gloire dans ces stratagèmes ! Période troublée, juste rabibochée après une rupture avec un amoureux au long cours. Je fréquente encore peu les sites. Quelques essais, un début de stratégie, bingo, un amoureux, et il est resté, un certain temps. Jusqu’à la prise de conscience, le désespoir de midinette, la foi en la bonté humaine chevillée au corps, le réalisme malgré tout. L’automne, elle a du temps chez elle seule, sans déplacements, travail qui la retient à la maison, temps d’ennui, de latence. Un tour sur Twitter, quotidien. Bizarre, un message, pas si fréquent, pas vraiment le lieu sur ce réseau. Un nom, une photo, bel homme, jeune, un message d’accroche, et elle se laisse embarquer. Flatterie. Mots doux. Une incursion sur le profil Twitter, récent, uniquement des femmes, plutôt installées, pas des jeunettes. Dès le début ça sent l’arnaque, mais ça l’amuse. Envie de voir jusqu’où ça ira. 

 

Pas manqué, il demande vite de poursuivre sur Messenger, plus facile pour échanger. Là c’est une autre photo. Un autre ton, ça devient plus accrocheur, plus sérieux. Des questions. Des réponses beaucoup plus longues. Une vie inventée, cohérente. Une régularité, soutenue, ne pas lâcher le poisson qui a été ferré. Bizarre cette adresse Messenger sans profil Facebook associé, tu ne savais même pas que c’était possible. Elle parle d’elle, un peu, sans trop en dire, juste assez pour maintenir la confiance sans se livrer. Surprise par la longueur des messages, leur teneur, un français courant, ni ampoulé ni relâché, une orthographe correcte. Surprise par les questions, sur la religion, la fidélité… La question des revenus est peu abordée. Presque éludée. Son histoire se tient, ou pourrait se tenir, il est riche, a hérité de son père, il a deux sœurs qui elles n’ont rien hérité, mère morte à sa naissance, il habite Calais où il a suivi son ex-femme, avant il était d’Annecy. Divorcé, sa femme n’en voulait qu’à son argent, et maintenant elle continue à lui faire des problèmes. Il aide ses sœurs, sa seule famille. Entrepreneur, conducteur de chantiers, vendeur de voitures de luxe et de collection. Bizarre, son nom n’apparait pas sur Google, comme le profil Facebook inexistant. 

Elle continue à se confier superficiellement, et demande une rencontre. Besoin du réel, du regard, l’échange virtuel ne me suffit pas, elle insiste… laïus commun, mais qu’il faut bien réactiver à chaque fois. Première date proposée, à Paris, mi-chemin. Il n’est pas libre. Il continue son blabla. Elle opte pour la froideur. Reparle de rencontre, il viendra pour ne pas la fatiguer, va réserver un hôtel, propose une date, pas possible pour elle, elle lui propose le lendemain. Ses messages s’allongent. Il viendra passer une semaine. Nouvelle froideur, elle est occupée, pas une semaine à lui consacrer. Il continue. Flou sur son arrivée. La date approche, il donnera des précisions le lendemain. Et là, le lendemain, message d’une page, il se dévoile enfin. Éclat de rire. 

Une histoire rocambolesque. Compte en banque bloqué par son divorce, son ex-femme lui cherche des noises. Il a tout essayé, il annonce des sommes pour débloquer. Pour réserver son hôtel, il a besoin de sa carte. Jusque-là il semblait se déplacer sans problèmes, et là, tout à coup, ce n’est plus possible. Et elle attend le bas de la page pour éclater de rire en lisant le chiffre. Mesquin il aurait pu demander de lui prêter le prix d’un hôtel, d’un voyage, même en étant large il pouvait aller de cinq cents à deux-mille euros, jouable. Raisonnable, il aurait pu demander un prêt un peu plus important pour débloquer sa carte bancaire, dix mille euros. Ça restait dans le plausible, même si elle n’aurait envoyé aucune somme. Mais là, attention, Emma est dans mon heure de gloire, parce que je le vaux bien ! Il se la joue grand seigneur, c’est de cent mille euros qu’il a besoin, qu’il remboursera cent-dix mille à son arrivée, bien entendu ! Nous voici donc arrivés au bout de l’arnaque. Amusée d’avoir contrôlé jusqu’au bout. Elle répond, quelque temps. Et elle a droit à tout, les reproches, les tentatives de séduction, elle laisse glisser, prolonge les échanges pendant deux ou trois semaines, histoire de voir comment l’histoire se déroule, avoir un peu de matière, jusqu’à bloquer définitivement.

 

Bon, avec le recul, Emma, à relire les échanges, tu aurais pu mieux percevoir les changements de ton, l’adaptation du discours à tes réponses, l’allongement progressif en cas de besoin. Tu sens vite l’arnaque, pas compliqué, tu t’amuses à la voir se profiler, s’échafauder, tu attends les étapes, mais avec du recul tu te laisses malgré tout un peu flatter, pas vraiment embobiner, tu restes lucide. Mais cette flatterie, presque flagorneuse, fait toujours de l’effet. Elle interroge, éclaire sur ce besoin d’attention, d’intérêt, d’amour qui en fait tomber tant à pieds joints, envoyer des sommes, recommencer. Évidemment, le coup des cent mille euros bloquait vite le processus. Erreur fatale dans leur calcul. Tu as ri de bon cœur. À moi on ne me demande pas mille euros, que je n’aurais jamais envoyés, ou six mille comme à cette femme très modeste, trop heureuse d’être aimée d’un bel hidalgo argentin, qu’elle ne verra jamais, ni son délestement qui la plombe pour un moment. Avec moi, on met la barre haut, et j’en suis fière. Orgueil mal placé. Une autre fois, la flatterie pourrait fonctionner, un jour de déprime, de besoin affectif. Elle se répète cette histoire, pour conjurer. Elle la raconte autour d’elle, fait deviner la somme demandée, même les plus audacieux ne trouvent pas. Elle la répète à un autre arnaqueur, quelques mois plus tard, en audio, sur WhatsApp probablement. 

 

Celui-là, il la repère sur Adopt, en plein confinement, c’est plutôt rare, un peu de distraction… elle répond… son profil lui a tapé dans l’œil… il n’est pas le seul, mais période creuse, faut bien s’amuser… Le grand amour, prêt à tout quitter pour elle, acheter une maison à proximité, combien ça coute une maison, trois-quatre cent mille euros, une bagatelle. Entrepreneur, traite de gros chantiers de construction, chantier bloqué à l’ile Maurice, il devrait y aller vite, pas d’avion. Appels, il fait beau, ça lui passe le temps au soleil avec ses écouteurs. La bombarde de photos. Dans sa voiture, on voit surtout une ado, sa fille, il envoie une vidéo, elle chante. Drôle de technique de drague, rassurer… Sa maison, piscine, transats, surprise, il habite à cent cinquante kilomètres, il fait beau, mais on est en avril… des palmiers, elle s’étonne, tu sais, des palmiers en pots, c’est facile… Follement amoureux, il a arrêté le site, personne d’autre… Son histoire des cent mille euros, elle la répète, test, lui il a beaucoup d’argent – encore un – alors il aime bien aider des femmes qui ont besoin, il a déjà envoyé de belles sommes, cent mille non, mais quand même… Elle S’intéresse à sa vie, sa fille, comment elle fait en son absence, il part loin, souvent…  Il a une nounou pour elle, bizarre, ce terme, à cet âge, elle ne relève pas, il reparle de son chantier, à la Réunion, ah tiens, je croyais que c’était l’ile Maurice, il balaie, il s’est trompé… elle le balade… il commence à l’agacer, ça tourne en rond… et toi, qu’est-ce que tu fais, là… mon copain va arriver, la phrase qui tue… la colère, le coup de la jalousie… bon débarras. 

 

Le coup de la jalousie, courant, peut-être pas un arnaqueur cette fois, seulement dragueur, va savoir. Bel homme, quarante ans environ, habite loin, la distance ne lui fait pas peur. Se voit déjà près d’elle, s’imagine son corps, se projette. Propositions de plus en plus soutenues, pas vraiment osées, soutenues. Les échanges se prolongent. Bientôt il va annoncer sa venue, bigre… Puis la crise… elle a échangé avec d’autres hommes sur le site, il l’a vu, ne demandez pas comment, ça a l’air simple… crise… comment elle peut échanger avec d’autres hommes en même temps que lui, il ne partage pas. Terminé. Exit. Elle s’amuse, de la jalousie envers une femme qu’il n’a pas vue… trop fort. Disparu du site, lui aussi. Finalement le dragueur jaloux, un arnaqueur en puissance ? mêmes symptômes, pas encore dévoilés… Une arme, la jalousie, qui rassure par un climat, une tension, faire croire à l’autre qu’il est essentiel, de quoi flatter les besoins affectifs. 

Finalement, tu cherches un partenaire, sexuel, amoureux, et tu cumules les arnaqueurs, bavards, jaloux… Excessif, peut-être. Souvenirs hétéroclites, ramassés en un fil, la mémoire aime les analogies. Tirés du chapeau, certains peuvent même cocher deux ou trois cases. Du haut du chapeau, qui submergent au-dessus de tant de rencontres plus complexes. 

 

 

 

 

2

 

Vivre seule, peut-être Emma l’a-t-elle choisi ? Peut-être la seule option possible… Vivre seule !

D’un physique agréable, elle a la chance de pouvoir affirmer et revendiquer sa soixantaine bien sonnée. Mince, sportive, Emma ne compense sa taille moyenne par aucun surhaussement exagéré. Autrefois, oui, elle a aimé les fins talons qui donnent cette allure élégante ! Elle n’en a plus besoin pour qu’on la dise distinguée, une silhouette, une aura. Ses cheveux blonds, que sa coiffeuse éclaircit et entretient régulièrement, lui donnent cet air léger, presque vaporeux, qui l’éloigne des blagues habituelles sur les blondes. 

Personne ne dit d’elle, si, tu sais bien, la blonde… On la dit souvent charmante, élégante, on la dit parfois hautaine, une fierté naturelle qui fait autorité, renforcée par son aisance intellectuelle et culturelle. Les envieux sont partout. Sa blondeur avait commencé à se dissiper avec les années, à se ternir, il fallait réagir, mais pas question de passer au blanc, qui fait basculer une femme de l’autre côté, sauf exceptions rares d’une coupe résolument chic. Elle est plutôt revenue au blond de son enfance, qu’elle assume totalement, avec le côté juvénile que lui donnent ses cheveux bouclés mi-longs, aux épaules. 

Juvénile, certes exagéré, mais Emma veut décider de sa vie, de ne pas se laisser dicter sa conduite par les conformismes ambiants. Sa pratique sportive et son alimentation équilibrée – elle évite de céder aux excès ou à ces dictats contemporains qui virent à une phobie nutritionnelle individualiste – lui ont redonné l’allure svelte de sa jeunesse ; l’activité intellectuelle intense liée à son travail lui conserve une acuité de jugement qui lui sert d’antidote à l’immobilisme de la bienpensance. 

Son travail, elle n’a pas l’intention de le lâcher de si tôt. Rempart contre l’inutilité oisive, il la prémunit de tout désir de retraite vers laquelle ses congénères voudraient la pousser, avec la somme de pseudo activités y afférentes. 

Son travail, c’est sa liberté. 

Financière. S’acheter ce dont elle a envie, voyager. Oui, ça c’était avant.

Morale. S’autoriser à prendre la parole, s’exprimer publiquement sur ses domaines de compétences. 

Existentielle, quoi ! 

Puisqu’elle a choisi de vivre seule. Enfin, choisi… pas d’autre option possible. Surtout maintenant.

 

Et seule, façon de parler. Après ses deux échecs, plus moyen de croire au couple. Alors elle se reconvertit dans les relations épisodiques, les amants de passage, qui restent un peu, ou non. Son premier, un divorce, l’a dévastée, son second, elle avait déjà l’expérience, l’a meurtrie et lui a fait se promettre d’éviter, dorénavant, la vie de couple. Son premier, elle était mariée, a ravagé sa sexualité, sa confiance en elle, comme un éteignoir posé sur ses désirs. Son second l’a ravivée, réveillée, le désir en éveil, en attente. Les deux se sont terminés sur cette supériorité masculine à imposer ses oukases sexuels, ses pulsions, ou leur absence. Alors terminé, basta, elle n’en veut plus de cette soi-disant supériorité qui est surtout signe, à partir d’un certain âge, d’incapacités sinon d’impuissances, dont les femmes ne souffrent pas, elles, si elles sont capables d’écouter leur corps. Elle aura mis le temps, une vie, l’avantage de l’âge qui sait dire ce qu’il veut, et d’abord qu’il n’a plus de temps à perdre.

 

Le soleil est doux en cette saison, il a perdu la violence de l’été qui ferme les volets, il garde ses forces, épargne pour les mois de disette. Le bureau est baigné d’une lumière ambrée que la nuit de plus en plus précoce ne va pas tarder à effacer. Le silence s’embarrasse encore, pour une bonne heure, de quelques traces lointaines de circulation. La pensée se perd… Pause, assez travaillé pour aujourd’hui… La solitude, forcée. Même si elle ne l’avait pas choisie, elle l’aurait… Djingle… ça sonne… du mal à s’y retrouver dans ces petites musiques… les WhatsApp, Zoom fleurissent, on peut se voir, le téléphone perd du terrain. 

 

Tiens, non, c’est Skype, rare… ça ne sonne plus… encore un admirateur lointain… si lointain. 

Un coup d’œil sur l’appli. Le même, alterne entre des appels, toujours manqués, elle ne va pas décrocher Skype comme ça sans savoir… et des messages écrits, un nouvel usage, une messagerie de plus, Jean-Jacques Gembert, évidemment il ne va pas choisir un nom à consonance étrangère… Qu’est-ce qu’il raconte, là ? Un bon Français, de Lille, qui est au Maroc pour son travail, ouais… C’est drôle comme ces arna-dragueurs ont besoin de se situer dans le nord de la France, un autre était de Calais, ou quelque chose comme ça, le plus loin possible des rives de la Méditerranée, et des pays du sud d’où ils officient. Et qu’est-ce qu’il cherche, ce Jean-Jacques, veuf, bien sûr, ça inspire confiance, des enfants, qui ne vivent pas avec lui, il ne dit pas où, là aussi camper un portrait plausible. Rassurer. Comme à son habitude, elle entretient un peu la conversation, pour l’amener à se livrer. 

Il ne met pas longtemps, ce qu’il cherche est tellement facile, une femme gentille, simple, naturelle, sincère, honnête, respectueuse, sensuelle et fidèle et c’est le cœur qui compte… rien que ça ! Parce qu’il est un homme simple facile à vivre sans problèmes qui cherche aussi une femme simple !!!!!!!!! Eh bien, voyons ! Et qu’est-ce que c’est qu’une femme simple, au cas où sa définition aurait un peu de consistance… une femme qui résigne aux choses, qui accepte les choses telles qu'elles arrivent, une femme moins capricieuse, moins jalouse et qui aime sincèrement et non passionnellement. C'est ma définition selon moi. Évidemment, définition tellement classique et tellement évidente, qui pourrait attendre autre chose ? Et un homme simple, alors… Un homme simple selon moi c'est un homme qui prend des décisions, un homme qui fait face à toutes les réalités de la vie, c'est celui qui affronte les réalités sur le terrain, c'est un homme qui travaille dur pour gagner sa vie et qui a qu'un seul cœur pour une seule femme bien sûr. Pouvait-elle attendre autre chose ? La conversation, elle l’a laissé trainer un peu, quelques jours, pour voir, jusqu’à quelle profondeur peuvent s’ancrer les clichés. Il y en a encore avec qui ce type de discours fonctionne ? Probablement, sinon ils n’essaieraient pas. 

 

Quelques étirements pour changer de position. Occuper l’espace par temps de confinement, cet espace qui finirait par se réduire à un écran, un ordi, une tablette, un téléphone, peau de chagrin. Faire le tour de la maison pour redonner à chaque pièce son sens, son rôle, même par temps de solitude forcée.

 

-       Allo… pour une surprise… franchement… je croyais que tu m’avais oubliée… depuis longtemps… non, j’ai du travail… malgré le confinement, oui, le monde ne s’arrête pas… et puis, pas vraiment envie de te parler… c’est avant qu’il fallait y penser, j’ai attendu assez longtemps… et au fait, tu m’appelles juste pour parler, la solitude te pèse, maintenant… salut… je vais réfléchir…

 

Emma repose son portable. Le regard fixe sur la campagne qui s’étire. Le silence que ses yeux voient, épais. Elle sait pourquoi elle ne préfère pas le téléphone. La sonnerie qui s’impose. À un moment où tu as autre chose à penser. À faire. Pas dispo. Ça sonne. Tu peux, par un effort immense de volonté laisser sonner, ne pas décrocher. Mais qui, honnêtement, est capable de faire ça. Ça sonne. Et finalement tu décroches. Tout le monde n’est pas Bartleby, « I would prefer not to ». Elle ne préfère pas le téléphone. 

 

Surtout que là, qu’est-ce qui lui prend ? Il ne téléphonait jamais, avant. Des textos, courts. Elle répondait, plus long. Elle l’appelait, de temps en temps, quand elle arrivait à le faire décrocher. Bizarre cette manière qu’ont certains d’utiliser les textos comme seul moyen de communication, quelques mots, jamais de pensée construite, des messages ultra courts en cascade, un bon moyen de ne pas s’engager, maintenir le lien – elle a appris de son ex, le second, cette tactique de pression, douce en surface – ne pas lâcher l’autre tout en gardant sa distance. Les harceleurs doivent la mettre à profit, en faire une stratégie de cette si courante recette de bas étage ! En vrai, elle s’aperçoit que, avec les SMS elle, ne connait pratiquement que cette communication-là, si elle y réfléchit, est-ce qu’elle connait quelqu’un d’autre qu’elle qui prend le temps de rédiger, de faire des phrases, de pousser au-delà de deux lignes, comme si la mémoire du portable sans clavier était restée enkystée dans les cerveaux qui n’arrivent pas à la dépasser pour s’exprimer correctement !

 

Mais là, c’est vrai, qu’est-ce qui lui prend d’appeler ? Elle n’a pas de nouvelles depuis quand, elle ne sait plus, ne compte plus… au début, ça l’a énervée, on n’est pas des chiens, il pourrait répondre quand même, qu’est-ce qu’il fabrique, derrière ses beaux discours, nous c’est différent, on est au-dessus de tout ça, on reste amis, l’amitié c’est bien plus important. Et l’amitié, ça pourrait être justement de prendre des nouvelles, de s’inquiéter de l’autre. Mais la vie passe par là… D’autres activités, d’autres rencontres, d’autres divertissements… et les solitudes s’éloignent, se repositionnent. « Restez chez vous » est devenu « Restons prudents » sur les écrans des chaines publiques. Restons prudents, restons à distance, les solitudes s’éloignent, se choisissent, et tu n’es pas dedans. Tu as la tienne, de solitude, et tu t’en satisfais. Et il appelle, comme si de rien n’était. Comme s’il avait l’habitude de l’appeler, régulièrement, pour avoir des nouvelles, parler, continuer leurs longues conversations qu’une amitié aime conserver. Elle se dit alors, Emma, qu’il doit y avoir le feu au lac pour qu’il appelle comme ça. Et elle n’a pas vraiment envie de faire comme si. Bon, finalement, c’était mieux qu’il ne l’appelle pas, elle a eu un peu de mal à accepter sa défaite, il lui fallait le silence pour oublier, il lui fallait ces mots qu’elle jetait sur le papier, sur l’écran, ces phrases qui ne faisaient pas texte, mais qui la libéraient. 

 

Et là, elle n’a pas bien compris dans son appel ce qui le motivait, ce qu’il cherchait. Une vraie sollicitude, savoir comment elle va dans cette période de distanciation physique qui confine à la distanciation sociale. L’écouter… Ou reprendre contact, pour lui, pour parler, dire son désarroi, son inquiétude, sa solitude, à nouveau, après une énième tentative. C’est drôle comme il y a peu de gens qui vous appellent seulement pour savoir comment vous allez, quelques vrais amis. La plupart du temps, c’est plus pour se répandre. Des malheurs en rafale, Emma a toujours envie de leur dire de faire comme sa plus vieille amie qui, toute jeune, allait régulièrement à « l’hôpital de vieux » pour se remonter le moral, toucher de près la déchéance physique lui faisait apprécier sa vie avec ses petits bobos. 

 

Bon, elle exagère, encore. Le cœur qui s’emballe. La chaleur qui lui monte en-dedans. L’hyper vigilance dans la tête qui va encore lui couper le sommeil. Cette colère, avec ses effets dévastateurs. Tout ça pour quoi. Un de ces emportements démesurés qui la mettent hors d’elle. Qu’elle regrette, vite, une impatience de plus. Ce refus de la frustration généré par toutes ces messageries instantanées. Si on en revenait au courrier, accepter le flux des jours, la lenteur, la patience, les aléas de la poste… 

 

Emma secoue sa colère et endosse son manteau de bienveillance. Elle va le rappeler, balayer sa mauvaise humeur. Cliquer sur le dernier numéro. Son nom et sa photo à côté. La première fois que ce numéro s’était affiché, c’était sans nom, début d’une histoire bancale.

 

 

 

 

3

 

 

-       Bonne journée Emma…

-       Désolée mais je n’ai pas enregistré ce numéro, merci de me dire…

-       Je suis Patrick. On avait échangé, on avait bien accroché ensemble.

 

Ce SMS reçu avant le premier confinement, d’un numéro bloqué quelques mois plus tôt, sans autre trace que deux lettres, Qa, avait ouvert la quête d’un souvenir inaccessible. Un numéro resté sur son téléphone, sans nom, et sans la mémoire d’aucun échange. Elle l’avait bloqué. Elle ne bloque pas un numéro s’il n’y a rien. Qu’avait-elle effacé ? Il lui reste juste une date, une époque où elle était très occupée, et préoccupée par des soucis matériels, elle n’avait pas la tête à lier connaissance avec un inconnu. 

Et maintenant, ce SMS où il lui dit la connaitre, « on avait bien accroché ensemble », il lui faudrait au moins une bribe de cette accroche, mais rien. 

Elle bloque les numéros des raseurs, des nuls qui pourraient bien devenir harceleurs, elle ne bloque pas quelqu’un qui lui écrit une seule fois deux lettres, Qa, un abrégé sms de quoi probablement, c’est elle qui aurait dû demander quoi ? 

Pour qu’elle bloque, il lui en faut un peu plus. C’est ce qu’elle se dira après, quand elle y repensera, quand elle se demandera pourquoi elle a répondu. Elle n’est pas si bête pour répondre sans vérifier à qui correspond un numéro sur son téléphone, c’est l’avantage du texto ; si quelqu’un t’appelle, tu dois jongler avec ton clavier pour vérifier pendant qu’il parle, à l’écrit tu as un peu plus de latitude.

Mais elle a répondu. Accepté un rendez-vous. Dans un café, neutre, un endroit où elle n’est pas connue. Histoire de voir. Puis ils ont marché. Parlé, beaucoup parlé. Conquise. Bel homme, nettement mieux que sur la photo qu’il lui a envoyée, soi-disant pour lui rafraichir la mémoire. Plus tard il sera Roland, pas Patrick, un nom qu’il s’était donné, pseudo. Roland, c’est plus rare, ça fait Roncevaux. Cultivé, pas forcément dans ses centres d’intérêt à elle, il est plutôt musique, histoire, mais c’est mieux que ceux qui ne s’intéressent qu’à la moto ou à leurs chiens. Pour une fois, aurait-elle affaire à un intello ? Pas courant sur le marché… Ils ont parlé de se revoir, un ciné, une sortie dans la campagne… Les textos continuent… Elle l’invite chez elle, assez vite, pas le premier soir, mais pas loin. Une rencontre.

 

Fulgurante. Il découvre sa maison avec surprise, intérêt limité, elle s’en étonne, n’en dit rien. Il se laisse guider dans le dédale des pièces, comme à l’aveugle, se perd un peu, se pose dans le séjour, sur le canapé, rassuré. C’est elle qui l’intéresse, pas sa maison, ou plutôt ce qu’il pourra faire avec elle. Et il n’attend pas, l’enlace, la renverse, elle aime cette première approche, le guide dans sa chambre, vers son lit, fulgurance de deux corps qui se reconnaissent, se comprennent, se complètent. Empreinte indélébile dans leurs parcours de vie. Ils restent dans la pénombre, il n’aime pas plus qu’elle la lumière forte, ils se touchent, se parlent, se sentent… ils pourraient rester là sans limites. Il en met une, de limite. Il part. Ils n’en sont pas encore à dormir ensemble. Dormir, c’est autre chose, c’est intime. Il y faut un peu d’apprivoisement. Un sms pour dire qu’il est bien rentré, lui souhaiter une bonne nuit. 

-       Quel beau moment !

-       Fatigant lol

-       Ah oui, c’est vrai, mais quelle fatigue !

-       T’as joui comme 4 !

-       J’ai la tête un peu en vrac ! Tu sais particulièrement bien me faire jouir, je vais être accro…

Elle attend demain. S’endort comme pelotonnée dans ses bras. Un rêve. Le bonheur. Elle y croit. A envie de l’annoncer à la terre entière. Se retient un peu, c’est la nuit, elle attendra demain, elle dort.

 

-       Bonjour, belle journée ensoleillée. Je finis ce que je suis en train d’écrire et pourrai souffler. Je pense à des bouquins à te faire découvrir. Heureuse de te retrouver ce soir. Bisous doux.

-       Coucou toi, je préfère te dire que j’ai autre chose en tête. 

Un contrat de boulot imprévu, un déplacement. 

Et quelqu’un d’autre. Ça n’ira pas plus loin que l’amitié. Je préfère te le dire.

-       Ah, bizarre… pourquoi tu ne m’as rien dit avant ? J’aurais évité d’y croire. Quel revirement depuis hier soir ! Je suis déçue de m’être livrée ainsi. 

Tant pis, je me suis encore plantée…

Je suis blessée, je préfère aussi te le dire, et après j’arrête là. Je suis blessée parce que je ne comprends pas pourquoi tu m’as raconté tout ça pendant deux jours, et les propositions de ciné, de pique-nique, tout en sachant que c’étaient des salades pour m’appâter. Finalement tu es comme tant d’hommes, si prévisible. Et je me suis fait avoir. Je me demande toujours pourquoi j’avais effacé tes traces, il ne me restait qu’un numéro, c’était probablement déjà quelque chose de pas net. J’aurai une histoire de plus à mon actif. Je ne regrette pas la soirée d’hier mais elle me laisse un goût amer, comme un objet qu’on convoite, attrape puis jette, société de consommation... J’avais seulement envisagé une relation amoureuse et sexuelle avec toi, pas une vie de couple. Mais « ça n’ira pas plus loin que l’amitié » c’est la formule qui tue.

 

Il n’y a bien qu’elle pour écrire des sms aussi longs. Si nécessaire. Signe de désarroi.

Et là, vlan, il y a désarroi, le demain n’a rien à voir avec son rêve. Encore heureux qu’elle n’ait pas ameuté la terre entière. 

Elle s’en remettra. La déception laisse une trace, ça pique à l’intérieur, une douleur sourde qui creuse un vide. Combler, ce vide. Reprendre les échanges. Depuis un mois ou deux, elle teste deux ou trois sites de rencontre, s’est fixée sur Adopt, elle y retourne. Des messages, des espoirs de rencontres. 

Éphémères. La maladie s’avance à grands pas, elle n’a pas encore de nom, juste coronavirus, pas encore de statut de pandémie. Les contacts commencent à inquiéter, puis sont interdits, confinement, « Restez chez vous ». Peur des autres. Peur de la solitude. 

Elle s’impose un rythme quotidien, des activités rituelles, pour ne pas perdre pied. Marche, jardinage, sport en ligne, mots fléchés, lecture, films et séries, rien d’original. Son travail à distance est mis en pause, le court terme est bloqué, des recherches à faire pour le long terme, période d’incertitude et d’angoisse, elle diffère. 

Elle lit, beaucoup, toujours, un rempart contre la vacuité intérieure et son déferlement d’idées noires. Elle retrouve son héroïne éponyme, comme un roman fondateur depuis qu’elle a décidé de quitter le cocon conformiste de sa vie conjugale. Finalement son Roland n’est pas loin du pétillant et méprisant Rodolphe, un feu de paille vite consumé. À y réfléchir, il aurait bien aussi un peu du cousin d’Eugénie Grandet, perdue, la pauvre, dans l’attente vaine d’un signe, d’une lettre ! 

 

Les semaines passent, le confinement installe sa lenteur. Et sa solitude. Le téléphone, avec les rencontres épisodiques de la boulangère et de l’épicière, reste le seul contact hors de sa bulle. Ne plus voir personne, si elle s’était imaginé ça un jour !

 

-       Coucou Emma... j'espère que ça va...notre soirée tous les deux.... J'y repense et je te demande de m'excuser...j'aimerais poursuivre notre belle relation...

Je pense à toi c'est plus fort que moi...

 

Alors là, si elle était assise, elle tomberait de sa chaise ! Son téléphone lui glisse presque des mains. Plus d’un mois après. 

 

-       Bonjour, Roland et non Patrick ? Bizarre ta réaction l'autre jour, qui m'a blessée, quelqu'un d'autre dans la tête alors que tu étais venu la veille. J'avais flashé sur toi pourtant. Que s'est-il passé pour toi pour que tu réagisses ainsi ? Emma

-       Bah j'ai eu un petit coup de foudre pour toi...j'ai eu un peu peur et puis je me suis dit fonce et recontacte-la…

-       Ouais, j'espère... le problème c'est que c’est le confinement maintenant… moins facile pour se voir… tu as laissé passer ta chance…

-       Écoute, on peut continuer notre relation par texto, pour commencer… même si je viendrais bien te voir, je peux trouver un prétexte pour la police. 

-       Je préfère attendre un peu. On peut continuer par texto pour que je comprenne mieux. J’ai besoin de savoir où je mets les pieds après ton premier plantage en beauté !

-       On va reparler de tout ça. On avait un très beau potentiel tous les deux. Je pense qu’on l’a toujours.

-       Reparler… de tout ça… beau potentiel… je crois, j’avais eu un coup de cœur, j’avais failli ameuter la terre entière. La chute fut rude !

-       Reparler… installer une relation une confiance mutuelle

-       Et reprendre sur des bases plus claires !

 

Elle chausse ses baskets et part marcher, des kilomètres dans les jambes pour faire le point, dans sa campagne elle ne craint pas de trouver un gendarme dans ses chemins de terre au milieu des champs. Confinement à plusieurs degrés, selon que vous serez urbain ou bouseux… 

 

Bizarre ce mec. L’impression d’avoir pris un coup sur la tête. Pour qui il se prend, l’Apollon chéri de ces dames ? Son cœur bat fort, et ce n’est pas la marche, même rapide, qui l’affole. Il la prend pour une quiche… 

 

Ou tout simplement le confinement l’a cueilli dans son élan, de retour au bercail, il s’ennuie, le pauvre…

 

Elle n’a pas très bien compris ce qu’il fait, ce contrat, dans la culture, des déplacements, sur des plateaux techniques, évidemment, tout est à l’arrêt, premier secteur touché, et pas près de redémarrer. Un milieu où les contrats tombent au dernier moment, pas trop le temps de réfléchir ni de tergiverser, tu dois réagir vite, sinon ça te passe sous le nez. Plausible. Peut-être qu’il ne savait rien la veille, quand il était avec elle. Ou qu’il avait une vague idée, un espoir auquel il ne croyait pas et préférait écarter pour ne pas être déçu. 

 

Et qu’il avait vraiment cru en leur histoire, un beau début, mais qui ne faisait pas le poids avec un contrat dont il ne pouvait pas se passer. Alors il avait préféré couper net, pour qu’elle ne se fasse pas d’illusions.

 

Mais pourquoi lui dire qu’il avait quelqu’un d’autre ? Si c’était vrai , à quoi il jouait avec elle ? Les mots lui reviennent, il avait parlé de relation libre, sans jalousie. Évidemment. C’est ce qu’elle cherche aussi. Mais de là à lui balancer qu’il a quelqu’un d’autre… S’il croyait être le seul… Elle a aussi ses soupirants zélés. Ce qu’elle lui avait fait comprendre. Sans la bassesse de lui asséner qu’elle avait quelqu’un d’autre en tête. Goujat.

 

Décidément, ce confinement met les têtes à l’envers. La sienne d’abord. Elle ne va pas encore repartir dans des élucubrations sans fin pour un mec qu’elle ne connait pas, ou si peu… Voir venir… le laisser se dévoiler… montrer ce qu’il a dans le bide, dans le crâne… Non, Emma, tu ne vas pas encore te faire avoir. Tu sais bien que c’est pas le moment, restez chez vouslimitez les contacts…

 

 

 

 

 

4

 

Les jours passent, identiques. Rythme régulier, rituels programmés, ne pas perdre pied. Téléphone, vidéo, ne pas perdre contact. Solitude, pesante. Emma n’envie pas, depuis sa grande maison, ceux qui vivent dans un petit appartement, elle se console de leurs promenades sportives limitées à un kilomètre, elle ne se console pas de sa solitude bien peu dérangée, sinon par ses propres efforts quotidiens pour briser l’isolement. 

 

Le pays se terre dans ses débats autour de la pandémie. Le gouvernement s’enferre dans un discours anti-masques, personne n’y croit, il ferait mieux de dire qu’il y a eu des erreurs d’anticipation et de stockage. Cette pandémie prend le monde entier de court, les scientifiques tâtonnent, travaillent d’arrache-pied, il faut faire vite ; ils font vite, hésitent, découvrent peu à peu, entretenant à leurs dépens les pires théories, des brailleurs se fixent sur un état de découverte à un moment donné et n’en bougent plus, les chercheurs continuent à avancer, ont du mal à faire admettre que l’état des connaissances évolue sans cesse, les théories pseudo-scientifiques déchirent le pays, le monde, les chiffres-mêmes sont contestés… 

 

Peu à peu des voix s’élèvent pour demander une inflexion du discours sanitaire, qu’on ne parle plus de distanciation sociale mais de la distanciation physique, plus exacte.

Elle n’aime ni l’une ni l’autre, Emma. Distanciation sociale, plus de sorties, spectacles, théâtre, cinéma, boutiques, plus de ces rencontres et discussions, impromptues, plus de restaurants, de bars, plus de ces conversations happées au vol, le sel de la vie fondu par le soleil du printemps. Distanciation physique, s’éloigner au maximum des quelques rares personnes encore rencontrées, gestes barrière, distance à respecter. Et que fait-elle de son besoin de frôler, toucher, être touchée, sa sensualité tactile à fleur de peau doit-elle aussi être engloutie par ce printemps naissant ? Le gel charnel à la saison du dégel, le monde cul par-dessus tête…

 

-       Comment vas-tu ma belle ? Tu m’as déjà oublié ?

-       Aucun risque… 

-       Tu m’en veux toujours ? 

Je ne serai jamais excusé ?

-       On t’en voudrait à moins… des excuses, facile…

-       J’implore ton pardon !

-       La solitude te pèse tant que ça… tu es vraiment en manque…

-       De toi, oui ! Envie de caresser tes jambes, de te manger… te sentir, remonter le long de tes cuisses

-       Tentant… la solitude me pèse aussi… et le sexe me manque…

-       J’arrive

-       Non, pas si vite. Confinement.

-       M’est égal, je le brave pour toi

-       Pas si simple. Je veux des garanties sanitaires. 

-        ???

-       On laisse un peu de temps

-       Mais ça fait des jours déjà…

-       Oui, mais la durée réglementaire c’est 14 jours, on attend encore, et tu m’assures que tu ne vois personne

-       Isolement total, un moine.

-       Alors continue, quand ça fera le temps depuis ton retour de contrat, je t’attends.

-       T’es dure…

-       Ça entretient le désir, tu m’en seras reconnaissant.

 

L’attente traine en longueur. Ils s’écrivent. Des messages, toujours très courts pour lui, en rafale, de plus en plus appuyés, de plus en plus sexuels, au-delà de l’érotique. Il lui demande des photos, intimes, elle refuse, protège son e-réputation, ne pas laisser de traces nocives, elle privilégie le contact direct. Justement, le contact direct n’est pas possible, l’attente...  Vivre l’attente, laisser monter le désir, elle aussi elle a du mal. La semaine qui restait s’écoule lentement.

 

Il arrive avec un petit sac, puisqu’il a légèrement enfreint la loi et pris des risques avec la maréchaussée, autant rester quelques jours si tout va bien. Confinement partagé. Il pose ses affaires, les range dans la chambre qu’elle lui a réservée, qu’elle lui montre, petite salle d’eau, ne pas s’encombrer alors qu’ils se connaissent si peu, garder de la distance. Elle l’y aurait conduit un peu plus tard, plus pressée par un rapprochement sensoriel que par cette organisation matérielle. Lui non, visiblement, besoin de sécurité, de marquer son territoire. Ce préambule – installation rapide – posé, il revient vers elle, l’enlace, leurs corps s’accordent, la fougue retenue pendant des semaines les emporte, plaisir, jouissance renouvelée. Pour elle. Lui, elle ne sait pas, il théorise. 

C’est différent pour l’homme. La nature. Encore un domaine où la femme a plus de possibilités. Pas ce que la morale bourgeoise a prétendu. La femme contenue, muselée, l’homme avec des besoins primaires à satisfaire, normal qu’il ait des maitresses, la femme rangée chez les hystériques au premier gémissement. Son Roland ne tombe pas dans ces caricatures, il croit au plaisir féminin, il le sublime, le convoite, le déploie avec toute sa panoplie. Il la caresse, l’écoute, la regarde. Il ne se lâche pas totalement, ne se laisse pas déborder. 

Elle, plus, impossible de feindre, elle est emportée, il a du répondant ; elle revient, se surprend à qualifier ses performances, si vite… Lucidité rationnelle, elle devrait se méfier.

Se laisser aller, rompre les digues, il y faut la puissance et la profondeur du désir, un désir de surface n’y suffit pas, il comble un manque, mais pas le vide essentiel que seul le désir enfoui, viscéral peut emplir. 

 

Ils apprennent à passer le temps, ensemble. 

Elle découvre son rythme alimentaire, un de ces régimes dissociés, croisé d’aberrations diététiques accentuées par un décalage horaire, histoire de faire artiste, ou ado attardé. Elle se retient de pouffer, elle s’en amuse, ne va pas trop loin, ne pas l’offusquer dès le premier jour… Après des excès protéiques et lipidiques, fromage, viande en quantité, il garde le sucré pour un gouter en toute fin de journée, à l’heure où le stockage du sucre en graisse est le plus élevé… pourquoi pas, c’est son affaire, s’il ne jugeait pas d’un mauvais œil diététique le verre de vin qu’elle aime prendre le soir, qu’il refuse, trop de calories… Elle ne va pas argumenter dès le premier jour, l’irrationnel ne se discute pas. Elle va conserver son régime plutôt frugal, avec ses quelques écarts qu’elle ne cherche à justifier que par le plaisir. Ils trouvent quelques terrains d’entente alimentaire, le repas ne sera pas un élément central de leur relation. Dommage, c’est un bon ciment. Quoique dangereux. 

Ils occupent la soirée, regardent un film, une comédie, qu’il choisit, elle tente plusieurs propositions, il n’aime pas, elle n’insiste pas, elle est bon public, capable de faire des concessions pour une bonne comédie classique, elle rit aussi facilement qu’elle pleure. Leur première soirée est douce, il caresse doucement son bras pendant le film, puis une mèche blonde de ses cheveux qu’il enroule autour d’un doigt. Leur première nuit est troublée, ils refont l’amour doucement, un temps de pause complice avant le sommeil, elle ne dort pas. Dormir avec quelqu’un, c’est intime, l’apprivoisement n’est pas immédiat. Ça tourne dans sa tête, les idées, les images… Roland ne bouge plus, a-t-il sombré, retrouvé Roncevaux… parti. Elle se tourne, cherche le sommeil qui se refuse, avec obstination. Un cri. Il se redresse. Suffoque. 

-       Je vais étouffer. J’ai de la fièvre. J’ai pas dormi.

Bizarre, il dormait bien, ne pas dormir, elle sait ce que c’est. Elle se tourne vers lui, lui met la main sur le front, geste maternel qu’elle n’a pas oublié, tiédeur normale, mais on ne sait jamais, il ne manquerait plus que ça, avec cette maladie et ses symptômes bizarres, fièvre, difficulté à respirer, elle va chercher un thermomètre, verdict, 37,2, elle se retient d’éclater de rire.

-       Oui mais 37,2 pour moi c’est beaucoup, ça dépend des gens…

Elle ne discute pas, l’irrationnel encore, elle dit tranquillement que la fièvre, ça commence à 37,8. C’est bon pour un film, 37,2 le matin, mais en pleine nuit, c’est pas loin d’être une température tout à fait normale. Il se calme, retrouve son humour, il a voulu lui jouer un tour, il n’y a jamais cru à cette histoire de fièvre. Tiens donc ! Rien que ça… Mais c’est à cause de son matelas, pas assez dur pour lui. Un Epeda prestige confort équilibre ! Elle s’en souviendra de cette première nuit, elle aura du mal à le sortir de sa zone de confort… 

 

Premier petit-déjeuner, elle s’adapte à ses habitudes, elle garde les siennes, moment particulier, le petit-déjeuner, aussi intime que la nuit partagée… Conversation banale, le café trop ceci ou trop cela, le journal du jour, des nouvelles de la grande maladie, maintenant appelée pandémie, la radio, éclairages de scientifiques, prises de position politiques, le début des petites failles ordinaires qui cimentent les incompréhensions. Sur lesquelles ils passent, ils rient, ils découvrent cette première journée à passer ensemble, de nouvelles habitudes à trouver pour occuper ce temps confiné. Il est peu tourné vers l’extérieur, qu’il ne regarde pas, a toujours habité un appartement. Elle ne peut pas vivre sans sortir, surtout en ce printemps confiné ensoleillé. Il se lance à arracher des herbes, elle a beaucoup donné depuis quelque temps, s’est arrêtée quelques jours pour protéger son dos, elle profite de cette belle matinée pour remettre le jardin en place, des pots à replacer, des herbes à tailler. Il se lasse vite, laisse tout en plan, le sac, la binette, le jardinier en herbe a des efforts à faire pour passer la rampe !

Elle le retrouve assis sur le canapé, qu’il quittera peu, son portable au bout des doigts. 

 

Il dit vouloir regarder des vidéos, son portable se bloque. Il s’énerve, un peu, autant que sa nature flegmatique le lui permet. Un portable neuf, qu’il vient d’acheter, juste avant le confinement. Pas possible. Elle ne connait rien à ce modèle. Elle regarde. Ne sait rien. Lui dit de tenter une procédure qu’elle a déjà utilisée sur son Iphone, elle n’aime pas dire ça, les GAFAM l’énervent, mais l’assistance est toujours top, sur tous ses appareils. Il essaie, ça fonctionne. Sauvé. Elle lui conseille de faire la mise à jour qu’il a refusée. Ça roule. Il fait défiler des vidéos. Pas vraiment pour l’image. Pour la musique. Si on peut dire. Comment il peut écouter de la musique sur un crincrin pareil, un son à déchirer les oreilles, la musique c’est plus son domaine à lui, pourtant. Elle lui propose de se brancher sur son enceinte. Il le fait une fois. Puis il oublie. Elle s’éloigne, le grésillement l’assourdit.

 

Il repart, retourne à ses habitudes. Elle retrouve ses lectures, ses promenades dans la campagne, ses films. Les jours passent. Un pincement s’installe dans sa poitrine. L’envie de le revoir, qu’il la serre dans ses bras, qu’ils fassent l’amour, un bon amant, elle ne peut pas nier. Le désir monte avec l’absence. 

 

Il revient, le jour prévu, annonce la durée de son séjour. Leurs corps se retrouvent. Est-ce de l’amour ? Certainement pas, pas plus pour l’un que pour l’autre. Ils ne se mentent pas. Mais bon, le temps passé ensemble pourrait faire naitre de l’affection. Ils ne se le cachent pas. Ils deviennent complices, rient beaucoup. Il révèle une autre facette, plus sportive, il a emporté des chaussures pour marcher, il découvre un vélo, un ballon, il a envie de se dépenser, le confinement est rude pour les corps. Elle s’en réjouit, la léthargie, pas son truc à elle. Il rentre dans la maison vanné, retrouve le canapé, le doigt sur le portable. Qui marche, maintenant, oui, t’es trop forte. Ah non, moins de vidéos. Des tchats maintenant, en continu. 

-       J’ai une requête, trésor…

-       Oui, quoi ?

-       Puis-je répondre à mes textos ce soir ?

-       Je crois que c’est déjà ce que tu fais, non ?

-       Là, pas vraiment, je suis sur des sites, je cherche, je mate…

-       Ah ben dis donc, on peut dire que tu perds pas de temps… Quels textos alors, pourquoi tu me demandes ?

-       Des textos de Valérie… elle insiste… 

-       Tu fais comme tu veux, on n’est pas mariés, on ne s’est pas juré fidélité. Mais là, tu es avec moi, et confiné…

-       Oui, mon ange, mais je voudrais avoir deux liaisons, l’acceptes-tu ?

-       Vlan, comme ça, sans prévenir !

-       J’te préviens…

-       Ça a au moins le mérite d’être clair, sans dissimulation. Mais comme on vient de commencer ensemble, j’ai simplement besoin de savoir quelle place je tiens pour toi. Et de toute façon tu ne vas pas la voir de si tôt.

-       Disons que je prépare l’après-confinement !

-       Eh bien, je vais en faire autant…

 

 

5

 

Le cerisier est en fleurs. Des images lui éclatent au visage de printemps japonais. Qu’elle n’a jamais vus, ou plutôt jamais sentis, les photos, c’est facile, mais le parfum qui vous enveloppe, vous submerge, elle n’a que son imagination… Et ce voyage dont elle rêve, elle n’est pas près de le faire, pas ce printemps, ni le prochain probablement. Fichue pandémie. Emma fait trois fois le tour du jardin, repasse devant le cerisier, hume tant qu’elle peut, redresse une branche, s’accroupit pour regarder de près les violettes, pour les respirer vraiment il en faudrait un tapis. Elle tourne. L’air doux et suave lui remet la tête en ordre. Elle se disait déjà qu’il était spécial, le Roland, les effets du confinement peut-être, mais là elle le mettrait bien du côté des tordus. Quoi que, après tout, si elle y réfléchit, elle aime mieux qu’il lui dise ce qu’il a dans le crâne plutôt que d’édulcorer la réalité, trop fréquent, ou se terrer dans le silence, elle a déjà vécu, et c’est pire. Bon, ils ne sont qu’une rencontre de passage. Ils ne sont pas amoureux, rassemblés passagèrement par le besoin de compagnie et de sexe, dans une période hors de tout. Connaissance de façade. Un petit pincement, une légère fierté, elle ne s’en cache pas dans ses coups de fil à ses amis. Jusqu’où ça ira ? Difficile de savoir. Et puis, elle non plus n’a pas désactivé son compte Adopt, ni effacé les messages sur son portable ni sur Messenger. Ça l’amuse de continuer, de jouer avec toutes ses possibilités de rencontre. Qu’est-ce qui la gêne ? Ces relations virtuelles multiples, elle les entretient avec gourmandise, le confinement les rend encore plus lointaines, évoquées plus qu’idéalisées. Elle aime cette atmosphère de séduction, plaire, séduire, être séduite. Ces mots doux auxquels elle répond, ces demandes plus appuyées qu’elle rejette vite, pas de photos intimes, elle sait trop bien ce que les hommes en font, les seules fois où elle a cédé, elle l’a beaucoup regretté. Non, ce qui la gêne c’est autre chose. C’est l’expression double liaison. Malsaine. Comme calquée sur une vie conjugale ordinaire, comme s’il avait besoin de croire en cette lubie pour se donner l’illusion d’être hors norme. Mais c’est justement lui qui rétablit la norme. Elle ne lui demande rien, seulement d’être avec elle quand il est avec elle, ne pas vivre dans la projection d’une soi-disant relation double ou triple. 

 

-       Tiens, qu’est-ce que tu regardes ?

La télé est allumée quand elle rentre. Il ne regarde plus son portable que d’un œil, le regard rivé sur le grand écran.

-       Sacrée image, que tu as. 

-       Bah, tu sais, ce qui m’intéresse, c’est plus le film que l’image…

-       Oui, oui… mais ça me fascine… Là, c’est une émission sur la vie dans les années 50, la campagne, les ouvriers…

-       Passionnant ! Bon, je te laisse regarder, je vais lire un peu.

-       Tu te moques…

Elle fait le tour des journaux du jour. Moins assidue ces jours où il est là. Moins seule aussi. Pourtant, vite, sa lecture quotidienne de la presse lui manque, moyen de prendre du recul par rapport au flux d’infos déversées quotidiennement par les chaines en continu, qu’elle regarde peu, mais quand même, le soir, le point du directeur général de la santé, difficile d’y couper.

 

-       Tu veux du thé ?

Corbeille de fruits, chocolat, biscuits, fruits secs, le gouter de Roland est avancé ! Emma préfère son thé vert de fin d’après-midi.

-       Merci, non, j’ai de l’eau.

-       Je repensais… tu la connais déjà, cette Valérie, ou c’est une rencontre virtuelle ?

-       Ah, nous y voilà, jalousie, quand tu nous tiens…

-       Je dirais pas ça…c’est ton expression…double liaison…ça fait bizarre…

-       T’es vraiment trop bourgeoise…

-       Je dirais pas ça…et tu le penses pas…

-       C’est plus qu’elle a presque mon âge…

-       Oui, et ?

-       Et rien, c’est comme ça.

-       C’est un fait, mon âge. Qu’est-ce qui te gêne ? Si c’est le covid, OK, je n’ai aucun signe de comorbidité...

-       Le covid, je m’en fous.

-       C’est bien ce qui me semblait. Alors, c’est parce que t’es plus jeune que moi, t’as quoi, un peu plus de dix ans de moins. Et si une nana a dix ans de moins que toi, ça te gêne ?

-       Tu sais que j’aime pas les plus jeunes. Mais si je veux penser à une relation stable…

-       C’est nouveau, ça ! tu nous joues quoi, là ?

Elle enlace ses épaules, au-dessus du dossier de sa chaise, se laisse couler contre lui, glisse sa jambe contre la sienne, remonte sur la partie de sa cuisse qui sort de son short, se love contre son flanc, soupire d’aise :

-       Tu crois qu’elle a la peau aussi douce, ta Valérie ? tu crois que c’est une question d’âge, cette douceur de peau ?

-       Non, j’avoue, on dirait de la soie, comment tu fais… hmmm…

Elle se frotte lentement, généreusement, ferme les yeux…

-       Bon, je te laisse à ton gouter. Pas d’écarts à ton régime !

-       Allumeuse, va !

-       Ah ah ah !!! Au fait, c’était bien, ton émission ? Toujours dans le passé…

-       Trop facile, tu bottes en touche, mais ça te tracasse, tu veux pas l’avouer.

-       Tracasse, c’est peut-être bien le mot. J’ai du mal à comprendre.

-       Y a rien à comprendre, bébé. Juste que si c’est pas possible pour toi, je m’en vais, on reste amis.

-       Facile, tu bottes en touche, toi aussi.

-       Elle va m’appeler ce soir, je vais être obligé de décrocher, sinon elle continuera. 

-       Et tu lui diras où tu es, et avec qui…

-       T’exagères…

-       Non. Je ferai comme toi, ou plutôt mieux, à trois ou quatre contre une. Les hommes ne manquent pas, sache que ça se bouscule au portillon, et de tout âge. 

-       Super, ça me plait, ce défi. Et pour ça, je te fais confiance, faut dire que c’est plus facile pour une femme. 

-       Ah bon, c’est nouveau, ça !

 

Lire quelques messages, faire du tri sur son écran d’ordi, un tour dans son bureau – son refuge, qu’elle fréquente moins pendant qu’il est là, ne pas l’abandonner trop longtemps dans cette maison où il n’est pas chez lui… 

Elle fait tout pour le mettre à l’aise, défaut bien féminin, ou qualité, c’est selon. Il lui a fait partager ce qu’il aime, hormis le sport à la télé, elle est prête à découvrir un peu tout. 

Il s’est fermé quand elle lui a parlé des romans qu’elle aime, de théâtre contemporain. Mais bon, affaire de gouts, d’habitudes… 

Bon, il pourrait s’ouvrir un peu à ce qu’il ne connait pas, quand même ! Qu’est-ce qu’elle y peut ?

 

Les jours allongent sérieusement. On n’est qu’au mois d’avril, mais la température fait presque penser à l’été. Ce confinement a au moins ça de bon, cette ambiance de presque vacances. Elle s’étire, va se servir un verre d’eau fraiche et repasse dans le salon où il regarde la télé. 

Décidément, il y est bien. Elle s’assoit. Et a un haut-le-cœur. CNews. La lie des chaines info. Elle s’est déjà largement étendue sur le sujet. Elle ne va pas s’y remettre. S’attarde un peu, écoute, après tout, mieux vaut connaitre ce qu’on critique. Ça blablate. Comme d’habitude. Aucun argument solide. De quoi alimenter les amateurs de simplification. Tenants d’une pensée construite, allez voir ailleurs. Puis la parole vient au pape de la chaine, son précieux capteur d’audimat et contempteur de tout ce qui pense aujourd’hui. Sidérée, elle ne peut même plus retrouver son nom. 

Se lève brutalement et quitte la pièce. Là c’est trop. Il la regarde partir, amusé, se moquera de son dogmatisme, c’est celui qui dit qui l’est, un pas est franchi.

 

Elle se réfugie dans la cuisine, se sert un verre de vin blanc, pour oublier. S’appuie contre la fenêtre. Les prés sont vert cru, les colzas se mettront bientôt au jaune d’or, tout est en avance. Réchauffement climatique, ou un coup du bon dieu pour adoucir cette période inédite où le monde s’est figé. Il s’approche d’elle, ne l’enlace pas, il n’a pas l’ordinaire tactile comme elle, ses yeux penauds gardent un fond narquois. Elle se tait. Ne va pas lui expliquer une deuxième fois que CNews c’est la chaine dont tous les journalistes ont démissionné après une longue grève, qu’elle fait son fonds de commerce de quelques polémiqueurs. Que si la vedette dont le nom lui écorcherait la bouche est poursuivi pour racisme et xénophobie, c’est certainement parce qu’il est victime de harceleurs ! Même de grands annonceurs lâchent la chaine.

-       Ça m’amuse, c’est tout.

-       Moi non.

-       Oh, rigole un peu.

-       Non, c’est du buzz facile, et dangereux.

 

Un téléphone sonne, celui de Roland. Elle n’a pas eu le temps de lui proposer un verre. Elle boit seule. Il s’éloigne. Probablement l’appel qu’il craignait. Ou attendait. Pas sûr que ce soit elle qui le harcèle. Qu’est-ce qu’il lui a raconté ? Qu’est-ce qu’il lui fait espérer ?

 

-       Alors, les nouvelles sont bonnes ?

-       Hmmm… Elle s’accroche. Elle veut jouer au jeu des questions.

-       Qu’est-ce que c’est que ça ?

-       Tu poses des questions par sms. L’autre répond. Je vais le faire avec elle, elle sera contente.

-       Mais c’est nul, comme jeu ! Et tu lui as dit où tu es, avec qui ?

-       Non, tu rigoles, elle coupe tout de suite si je fais ça.

-       Ah bon, moi je dois accepter et pas elle… On a fixé des règles. Franchise et transparence. Moi, c’est ce que je fais avec les mecs avec qui je discute.

-       Mais c’est pas pareil, t’as pas une femme qui accepte ça, les femmes il faut du temps, parler, mettre en confiance…

-       Et moi, je ne suis pas une femme.

-       Mais toi, t’es pas pareille, t’es au-dessus ! Rien à voir.

Il passe derrière elle, s’approche, l’embrasse dans le cou… 

 

 

 

 

 

 

6

 

Le jingle de WhatsApp. Une série de photos débarque sur son téléphone. Son amoureux transi des iles, Maurice ou Réunion, encore une photo dans sa voiture avec sa pseudo fille en train de chanter, de sa piscine dans sa maison à une centaine de kilomètres, le palmier qui tue, il devra réviser sa géographie. Il l’appelle, elle ne répond pas. Elle veut bien s’amuser, mais il y a des limites. Elle est seule depuis le matin. Roland est rentré chez lui, comme prévu dans son programme rigide, elle n’a jamais compris pourquoi, mais il est ainsi. Sa télé en continu, comme toile de fond de ses rangement, bricolage, cuisine, lessive : son appartement est petit, lui a-t-il dit, le tour en est vite fait, et les activités réduites. Des textos, connais-tu Laforgue, Lautréamont ? Il aime quelques poètes, pas seulement en L. Oui… Et Saint-Simon, qui c’est ? Il change de registre… Elle lui résume, penseur de l’époque postrévolutionnaire, précurseur du socialisme… Admiratif. Pas de gloire. Un bagage universitaire conforté par ses lectures. Il l’envie. 

 

Baskets aux pieds, elle retrouve ses chemins de campagne. Les jours se ressemblent tellement en ces temps immobiles. Secouer un peu le joug. 6, 7, 8 km, elle dépasse l’heure réglementaire, un de ses accommodements raisonnables en période de confinement, la marche – aucun risque de se faire prendre, les gendarmes ont mieux à faire qu’aller la chercher au bout de nulle part – et le sexe – sécurisé et limité à un partenaire sain. Respirer, fatiguer ses jambes. Un des trois pieds du tripode qui la tient debout : activités sportive, intellectuelle, sexuelle ; les deux premières absolument quotidiennes, pour la troisième elle tolère des espacements. Sa marche lui donne aussi ce recul nécessaire à sa pensée. 

Dans quelle affaire s’est-elle encore mise avec Roland ? Elle marche sans lui, il n’a jamais vraiment voulu découvrir sa campagne, après une tentative malheureuse, elle a renoncé. Il ira marcher ailleurs, plus tard, quand il ne sera plus limité au kilomètre autour de son appartement, pour perdre le poids accumulé par son glandage, facile d’incriminer la fermeture de sa salle de sport. 

Elle sait bien que cette histoire avec lui est sans avenir. Pas dupe. Elle commence à s’attacher, malgré tout. La suite, sans lui faire peur, la trouble légèrement. Que vont-ils faire de ces périodes passées ensemble, les ranger au rayon des souvenirs et tourner la page ? les prendre comme base d’une relation plus lâche, comme prévu quand ils se sont rencontrés ? Elle n’est pas sûre de vraiment comprendre ce qu’il cherche. Et le sait-il lui-même ? Confusion intérieure, due au confinement, ou plus profonde ? Elle ne sait pas grand-chose de lui, finalement, juste ce qu’elle a perçu, ce qu’il lui a dit. Ressent-il comme elle ce petit truc qui donne envie de continuer, d’aller plus loin ? Calmos, tu vas encore nous faire un coup de fleur bleue, ma fille, et après…tu seras à ramasser à la petite cuiller…t’as vu son approche avec l’autre nana…un moyen de te larguer vite fait, dès que ça l’arrangera…tu te crois la plus forte…il t’a dit des choses sympas, c’est vrai, et t’es pas non plus dans un trip fidélité-exclusivité…vous avez parlé de libertinage, de relations à plusieurs, avec des hommes, les femmes, c’est pas ton truc, tu ne vois pas l’intérêt, tu comprends bien qu’un homme rêve plus de plusieurs femmes qui s’occupent de lui, mais elles, qu’est-ce qu’elles en tirent, un homme, c’est quand même très limité…et avec le confinement, juste en rêve !

 

Diner seule, elle retrouve son régime frugal et son verre de vin. Elle a décidé que le confinement est déjà assez pénible, elle doit absolument se garder quelques petits plaisirs pour tenir le coup, les sucreries c’est pas trop son truc, un peu de vin, oui. 

-       Tu regardes un film, ce soir ?

-       Oui, pas encore choisi, envie d’un classique, et toi ?

-       Je regarde, je te dis… Moi, je serais plutôt comédie… Ou un Lellouch… 

-       Classique, classique, tous vus, non… 

-       Je sais pas…

-       Ah si, il y a ce dernier, qu’il a tourné avec son Iphone, pas si mal à ce qu’il parait…

 

Ces échanges textos pour partager les soirées à distance, effet confinement ? non, effet distance. Qu’est-ce qui serait différent, s’ils n’étaient pas confinés ? Elle se prépare à l’idée, on commence à parler de déconfinement, progressif, elle ne saisit pas bien les répercussions pour elle. Son rythme de vie, ses rituels, ses perspectives de boulot…

 

Les jours, les semaines ont filé. Identiques. Une vie immobile, ralentie. Un pays à l’arrêt qui rêve de bondir dès que les rênes seront lâchées. Emma n’est pas sure d’avoir envie de bondir. Franchir cette barrière de protection. Secouer cet écran qui tient le monde à distance.

 

C’est annoncé. Déconfinement programmé, par étapes. La première la plonge dans la déprime. Son rythme, son organisation volent en éclats. Elle arrête le sport en ligne, son tripode est bancal. Mal à l’épaule, au cou, au dos, conséquence rapide du mal-être, et du manque de sport. Roland est parti. Sans même attendre la date fixée du confinement, a prétexté le soutien familial, un vague cousin du côté de Millau. Un coin qui ne la fait pas rêver, pas tant le côté Massif central, rustique, que ce viaduc qui la terrorise. Elle ne l’a jamais vu en vrai, et n’ira certainement jamais. Elle a eu du mal, il y longtemps, à dépasser sa phobie des ponts, après un léger froissement qui aurait pu être un beau carambolage. Des mois, des années, à se remettre peu à peu à négocier de petits pas jusqu’à vraiment franchir un fleuve. Si elle est obligée, sur un pont raisonnable, elle se concentre et se lance, mais un viaduc comme celui de Millau, il faudrait la payer cher.

 

Il ne l’appelle pas. Elle s’en doutait. Sentiment très fort qu’il cherchait un prétexte, partir en douceur, sans rien dire. Elle n’appelle pas. Elle verra bien. Laisse passer les jours. Le blues. Plus envie de rien. Ou si, de pleurer, pour rien. On déconfine, disent-ils, mais pour elle, pas de perspective. Le monde du loisir est à l’arrêt. Avant qu’elle retrouve des projets à bâtir, des contrats à négocier ! il y faudrait une reprise d’une autre envergure. Une autre étape est annoncée, peut-être alors. La morosité continue. Son épaule et son dos la font affreusement souffrir. Elle essaie de marcher un peu, se lasse. S’allonge et lit, s’enfile des romans, plus que pendant le confinement, fuir, reconstituer ses réserves d’histoires, de mots. Il l’appelle, va rentrer. Il vient la voir dans quelques jours, quand il peut. Il remonte avec son cousin.

 

Pas envie de faire d’efforts. Il arrive dans la soirée, après diner. Ils parlent un peu, le quotidien. Elle ne sait pas s’il a prévu de rester. Elle pensera ensuite que non. Il reste pour la nuit, il partira avant le petit-déjeuner, il doit emmener son cousin à un vague rendez-vous, une femme qu’il a rencontrée sur internet, avec qui il échange, une belle femme alors que lui est plutôt moche, une histoire bancale, il ne peut pas le laisser y aller seul. Ils font l’amour, elle sans conviction, son désir émoussé. Effet du déconfinement, du blues, horizon bouché ? Il s’éloigne. 

 

Encore une étape de franchie. La règle des 100 km est levée pour tous, elle mesure l’écart du déplacement à Millau, sans mauvaise conscience… Elle mesure l’écart avec les 10 km pour venir la voir – un monde ! un océan de jérémiades administratives ! Les masques arrivent, pas encore obligatoires, fortement recommandés – il les refuse, après avoir tant pesté contre la pénurie… Elle mesure l’écart, clivant, entre les suiveurs de réseaux-chaines d’info, et les lecteurs de journaux, certes numériques – un gouffre se creuse, une idéologie autoproclamée rassure plus que la continuelle incertitude scientifique. 

 

Côté travail, Emma raccroche peu à peu, quelques frémissements dans l’univers du loisir à l’approche de l’été, des contacts, des appels, un projet à monter, puis deux… Les salles de sport rouvrent. Sa déprime décroit, et ses douleurs de circonstance. Elle prend des nouvelles de Roland, pour savoir. Arrêter tout, continuer, comment, elle veut savoir où il en est, elle n’est toujours pas amoureuse, mais ce petit pincement est toujours là, au fond. Il lui promet un weekend, elle a envie de côte, d’océan, l’Atlantique n’est pas loin, ça leur fera du bien.

 

Les restaurants ont rouvert. Ils se retrouvent pour déjeuner, savourer le plaisir de se revoir à l’extérieur, de parler dans un lieu neutre, jusque-là tellement reclus dans sa maison hors leur première rencontre. Il retrouve sa liberté, aller et venir, tient à elle, elle est une belle personne, il est comme ça, pas fiable, pas prêt à s’engager, toujours fuyant vers d’autres possibles. Elle s’est lassée de ses inconséquences, lui raconte, le déconfinement fait vibrer son téléphone et ses sms, plusieurs jeunes amants sont revenus, et après le confinement tout le monde est clean, c’est le moment… Elle reste attachée à lui, ce petit pincement intérieur quand elle l’évoque. Elle s’y fera. Il reparle de libertinage, coquiner à plusieurs, son fantasme réitéré, il lui a dit ses expériences, elle aussi, elle redit ses limites, ses choix, la femme dispose… Il a peu d’espoirs pour son travail dans l’immédiat, secteur de la culture mis à mal par le virus, il a de quoi bien vivre, mais peu de contrats en vue, de petits trucs peut-être, il ne sait pas encore. Ils quittent ce restaurant où elle a ses habitudes, blague avec les serveurs, vont prendre un café en face, au soleil, elle parle d’aller au cinéma bientôt, dès la réouverture, il ne sait pas. Font un bout de rue ensemble, s’arrêtent pour regarder une façade, tranquillement. Le serveur leur fait signe, il a couru pour les rattraper, ont oublié de payer le café. Elle revient, confuse :

-       Eh bien, dites donc, si vous vouliez truander, fallait partir plus vite !

Les deux dames de la table voisine sont hilares, elle rit avec elles de grand cœur, le laisse plus loin dans la rue, repart à ses boutiques désertées depuis si longtemps.

 

Ils vont quand même se le faire ce weekend. La date est fixée, elle s’est libérée de toute obligation. Rien de réservé. Elle aimerait vraiment l’océan. Attend le dernier moment, on ne sait jamais. Et il y a de la disponibilité, pas besoin de s’inquiéter. Commence à se renseigner, repère quelques endroits sympas, des chambres face à la mer, avec de grandes balades à faire autour. Elle lui envoie des photos. Il trouve sympa. Ne peut pas encore se prononcer. Aimerait mieux la troisième, plus sauvage. Doit attendre, un projet, vague.

-       Mais tu m’as promis…

-       Oui tkt c’est rien

-       Tu me réponds vite

-       Oui Bb promis

-       Avant que ça nous passe sous le nez

-        ♥ ♥ ♥

 

Les jours passent. Ça sent le plantage. Tant pis. De toute façon la météo est nulle. La nouvelle arrive. 

-       Pris le dimanche. Un contrat. Peux pas laisser passer. Le premier. 

-       D’accord. 

-       Libre le samedi. On peut aller faire un tour. Un pique-nique sur la route. 

-       Si le temps le permet. 

-       On improvise. 

-       J’irais bien à F. voir ce musée, de l’art contemporain, mais pas seulement.

-       Ça me dit pas trop. Un peu loin. Le château de C. tu connais ?

-       Oui, pas terrible. Franchement.

Il insiste. Elle accepte. De mauvaise grâce. Au moins ils passeront le samedi ensemble. 

-       Tu viens dormir vendredi soir, on part après ?

-       Non, je dois préparer pour dimanche. 

Je viens samedi matin.

 

Elle l’attend le samedi matin. Le temps s’est remis un peu, elle prépare quelques trucs pour le pique-nique. Il arrive à près de midi. Ils mélangent leurs provisions. Prennent la route. S’arrêtent sur un chemin pas trop humide. Ça commence comme un pétard mouillé, leur weekend raccourci. 

Lui annonce que le contrat du dimanche est annulé. Trop tard pour partir sur la côte, et puis, vu la météo… 

Pique-nique de fortune, rapide, l’atmosphère un peu plus sèche se maintient, mais pour combien de temps… 

Arrivée à C., direction le château, la pluie reprend, visite de l’intérieur. Nul. Des reconstitutions en carton même pas bien imitées. Un parcours indigne, ils auraient mieux fait de demander à une école de faire un vrai travail. Quelques belles pierres, quelques portes sculptées heureusement sauvegardées, quelques vues sur la vallée qui vaudraient le détour si elle n’était si bouchée par la bruine. 

-       Minable…

-       C’est pas comme si je t’avais pas prévenu.

-       Triomphe facile…

La pluie leur permet tout juste de courir prendre un café. Puis retour à la voiture. 

-       Qu’est-ce qu’on fait ? On va à F. ?

-       Ah, c’est maintenant que tu te décides… Trop tard, le musée sera fermé.

-       Bah, on peut juste y aller pour voir des gens.

-       Tu parles, en ce moment, où tu vas aller voir des gens ? Les sorties sont encore au compte-goutte.

-       On regarde.

Et les voilà assis dans la voiture. Portable. Il active ses réseaux, navigue sur des sites. Elle s’endort un peu. Sa nuit inquiète a laissé des traces. Combien de temps, elle ne sait pas, sursaute, se voit réfugiée dans cette voiture, lui à côté en train de pianoter. Quelle sortie ! Fou rire, impossible de s’arrêter, ses yeux pleurent, cherche un kleenex. 

 

-       Réveillée ?

Eh bien dis donc, ça t’a mise en joie !

Tu veux faire quoi, là ?

Sécher ses yeux, calmer le flux, elle pouffe une dernière fois.

-       « Le ridicule ne tue pas », encore heureux, sinon on y passait tous les deux.

Bon, on rentre.

 

 

Chant du cygne, elle s’habille un peu pour l’émoustiller, dentelles et compagnie. Il retrouve sa fougue pour une nuit mémorable, la dernière, elle le pressent, va savoir pourquoi. Dimanche libéré, Contrat annulé, elle essaie de le retenir, proposition de promenade, de vélo, il part, une dulcinée à voir, encore une, encore un vent en perspective. Quand est-ce qu’il comprendra, qu’il en aura marre de se prendre des vents ? Elle ne sait pas, mais sait bien qu’elle ne le retiendra pas. Lui envoie un texto, lui demande de la rappeler. Il lui a redit en partant le projet de soirée libertine, dans deux jours, comme si de rien n’était. Elle ne sait plus si elle a envie, tout ce tintamarre pour qu’il passe son dimanche à regarder une autre jouer au tennis. Il l’appelle, s’excuse vaguement, elle ne pourra pas le retenir. 

 

-       Toujours d’accord pour mardi soir ? 

-       Sais pas, on en parle avant 

Il l’appelle, explique, un groupe de mecs très connu dans le milieu, ils viennent à plus ou moins nombreux, entre hommes ou avec des femmes, au choix, là ils seraient quatre mecs, si ça lui dit, ce serait une super soirée. Ils sont hyper respectueux, cleans et précautionneux. Oui, il sera là, mais plutôt en recul. Elle accepte. Après tout, un beau chant du cygne, dont elle gardera longtemps un souvenir radieux. Il part juste après pour une nouvelle conquête, il lui a dit pour elle, a promis de tout arrêter, elle encaisse. Lui conseille de s’assagir, arrêter de naviguer sur les sites, être fidèle. Il revient à la charge peu après, se verrait bien dans cette fameuse double liaison – cachée à sa chérie – elle refuse. Terminé. Un petit pincement intérieur. Ils n’étaient pas un couple. N’ont pas fait couple.

 

 

7

 

« Faire couple », elle l’a fait deux fois. Un vécu qui marque, l’invite à la prudence, Emma. 

Le couple, l’engagement, la vie quotidienne, le partage, la complémentarité, la fidélité à un cadre établi. 

Vivre seule, désormais, peut-être Emma l’a-t-elle choisi ? Peut-être la seule option possible, actuellement…

Finalement, la vie se résumerait à cela, des solitudes partagées, côte à côte.

L’histoire avec Roland, une tentative de synergie, des mots, double liaison, libertinage, des souvenirs plus anciens qui résonnent.

 

Libertins, ce mot a longtemps évoqué pour Emma les Valmont et Casanova du 18ème siècle, figures de séducteurs ambigus, qui fondent leur triomphe sur l’asservissement de leurs partenaires à leurs plaisirs, et narguent du même coup les bonnes mœurs et la bienséance. Une sorte de philosophie libertaire qu’elle se plaisait à associer à l’avènement des Lumières. Et, du coup, à vider de leur versant trop érotisé qu’elle avait minimisé. 

 

Elle avait connaissance de pratiques qu’elle avait lues, entendues, elle n’avait pas imaginé un univers structuré, avec des lieux attitrés, des sites dédiés, des personnes qui s’en revendiquent. 

Elle en avait découvert et pratiqué la réalité avant de l’associer au mot, qu’elle prononce maintenant. Avec certains hommes qu’elle rencontre. Pour voir. La rupture avec Roland – constat plus que cause – et du confinement ouvre les possibles. Les réseaux s’affolent, les téléphones vibrent, les messageries s’envolent. Des rencontres, des amants, ou non, elle évoque le mot, une brève esquisse.

-       Ah oui, pourquoi pas, avec une autre femme, si t’as une copine, avec un autre homme, je le sens pas.

Cette réponse, elle l’a plusieurs fois. L’un qu’elle ne reverra pas, amant d’une nuit, qui n’a certainement rien d’un libertin. Un autre, amant plus durable, qui ensuite lui repose la question, visiblement tenté, que pressent-il ?

 

-       J’avais deviné que tu étais libertine. Tu ne sais pas le libertin discret que je suis.

Celui-là, surprenant, rencontré plusieurs fois, sans que ça aille plus loin, comme un copain, relation asexuée, il la recontacte régulièrement, fou amoureux à distance, elle ne sait pas ce qu’il entend par libertin, peut-être aussi une simple définition littéraire.

 

-       Ah oui, je suis partant, quand je reviendrai, après ma saison, si tu as une opportunité. De toute façon, vous les femmes, vous avez nettement plus de possibilités que nous.

Après sa saison, reconfinement, projet différé. Le seul qui savait ce dont il parlait, capable de faire 250 km, une après-midi de sexe, et repartir. Capable de revenir et de faire ce qu’il dit.

 

La réalité, Emma en a parlé avant le mot. Retour sur des pratiques anciennes. Avec Julius. Assez vite, ils avaient remémoré leurs expériences. Pas conjugales, encore un peu taboues. Les autres. 

 

Surtout elle, qui parlait plus facilement. Julius, lui, était resté sur le bord, vague rappel de situations vécues, légèrement hors normes, des situations plus que du ressenti, le ressenti il le disait peu, se fermait vite. 

 

Emma aime se raconter, en confiance. Elle aime écouter, retient des détails, un halo général. 

 

Elle hésite à dire ces moments, qui l’ont marquée, il y faudrait de rares interlocuteurs, capables de comprendre sans juger. 

 

Les a-t-elle dits avant Julius ? « Même pas en rêve ! » Réplique stéréotypée, celle qui lui vient, brutalement, qui dit le hors normes. La sensation de franchir une ligne. 

 

Avec Julius, la fulgurance de la rencontre, c’est l’au-delà de la pudeur, l’indicible révélé. Emma s’autorise, les mots au-delà de ses lèvres. 

-       C’était y a longtemps, j’avais quoi, la première fois, même pas trente ans. Des vacances communautaires, style libertaires.

-       Ah oui, j’ai connu ça, au Cap d’Agde.

-       Non, strictement rien à voir avec Agde. Là c’est plutôt genre tu y vas pour le cul. Moi c’était autre chose. Libertaire, mais communautaire. 

-       C’est quoi ? Encore un truc de gaucho.

-       Exactement ! la mouvance post-soixante-huit, des psys, des mouvements de recherche, plus tard on appellera ça développement personnel…

-       Mais dans le développement personnel y a pas de sexe, c’est très prude.

-       C’est pour ça que c’était différent… une vie communautaire, partage des tâches… repousser les limites, découvrir son corps, faire des expériences…

-       Sexuelles…

-       Oui, mais pas que… t’en as qu’avaient moins de sollicitations que d’autres, t’en as que ça n’intéressait pas…

-       Mais y avait quoi, partouzes, échangisme…

-       Ça c’est des mots catho-bourgeois. On faisait des trucs, c’est tout.

-       Comme ?

-       Je ne peux parler que pour moi. Souvenir ému d’un jacuzzi à plusieurs, une espèce de vicelard que j’aurais pas regardé ailleurs, des plaisirs inconnus jusque-là. Sinon, des partenaires ordinaires, rien de bien marquant, baise classique.

-       Oui, quand même… t’étais mariée…

-       C’était le contrat. Pas vraiment de conséquences dans la vie normale. Tu revenais dans ton quotidien familial.

 

Il l’observe. Sa « petite-bourgeoise » se lâche, par les mots. Son regard narquois attendait ce moment. Il laisse filer les phrases…

-       Et la deuxième fois ? Tu as parlé d’une première…

-       Je vois que tu suis…

-       Domaine qui m’intéresse ! 

-       Oui…je remarque ! quelques années après, d’autres vacances…même genre…une autre communauté, plus conviviale… je débarque…les hommes me tombent dessus comme des mouches. 

-       Connaisseurs !

-       Heumm… Y avait des activités, plein, pas forcément orientées sexe, et puis ce qu’on appelait des tas, je sais plus combien on était, souvenir de plusieurs hommes après moi, et moi après eux, plaisirs nouveaux. Ça, t’oublies pas. 

-       Et t’as recommencé ?

-       Pas vraiment d’occasion. Et puis, une belle histoire qui a commencé. Plus qu’un amour de vacances. Ça a failli faire tout déraper. J’étais radieuse, même un collègue plus âgé m’avait sollicitée, tant je devais respirer l’amour.

-       Le sexe, tu veux dire…

-       Certainement… même si j’avais encore beaucoup à découvrir, d’autres, plus tard… eh puis toi…

-       Des étapes… et ta belle histoire ?

-       Elle a duré, un temps, des parenthèses, puis c’est rentré dans l’ordre. Il y en a eu d’autres, des parenthèses. Rien qui remette en cause ma famille. Je ne voulais pas.

-       Comme si c’était une question de volonté…

-       Un peu, quand même, des priorités que tu te fixes…tu bazardes pas tout pour des histoires de cul !

-       Mais alors, avec ton ex, t’as bien tout bazardé, là…

-       C’était plus tard, autre chose, la vie avait changé…une autre fois…

Elle se love dans ses bras. Longtemps qu’un homme ne lui a pas fait autant d’effet. Question de peau peut-être. 

 

Ou question de moment, de nécessité. Sa théorie souvent répétée quand elle en avait besoin lui revient. Tu ne tombes pas amoureuse par hasard, tu es en attente, en recherche, et quelqu’un te correspond ; s’il était passé à un autre moment, rien ne se serait passé. Deux ans après, elle mesure la justesse de sa théorie, envolé Julius, un amour profond ne s’envolerait pas, résisterait aux premiers soubresauts d’une vie de couple qui s’installe. Même un désir profond résiste à l’épreuve du temps, ce qu’elle mesure avec cet autre homme beaucoup plus jeune qu’elle, qui l’a connue adolescent, fantasmait sur ses jambes, l’a retrouvée il y a quelques années, et continue à vouloir la séduire. 

 

Pour Julius, le désir s’est effrité, étiolé, sans qu’elle comprenne pourquoi. Le vide. Dos tourné. Silence. Il l’avait fait parler de ses expériences. Il ne parlerait pas de sa perte du désir, il ne se l’avouerait pas, alors lui avouer à elle, une autre affaire. Pause-séparation. Pour réfléchir, pour voir. Mutisme. Puis il lui proposerait quelques allers-retours, des scénarios pour rallumer sa flamme. Elle accepte.

 

Elle espère, un avenir, qui ne sera pas. Premier retour, soirée de diablesse, amant secret par la porte dérobée. Il promet, un weekend, pour se retrouver. Elle vient le samedi, comme convenu. Personne. Elle appelle. Personne. Elle envoie des textos. Déjeune seule. Finit la journée au cinéma. Il ne rappelle pas. S’excuse en fin de journée par texto, parti aider un copain. Peut-être, elle le croit, veut le croire. Il y reste pour le weekend, aide le lendemain. Tout par textos. Qu’il utilisera le dimanche pour faire monter la pression entre eux. Il ne l’appellera plus. Tout par textos. Et ne répondra plus au téléphone. Comme si la parole directe, orale, était rompue. Le fil brisé. Maitriser, mettre à distance, ne pas se laisser déborder par la situation, par l’autre. 

 

 

Elle, sa flamme est toujours là, ils se revoient pour de nouveaux scénarios, il dit ses fantasmes, seuls d’abord, chez elle, puis chez lui, il invite un jeune homme, puis un autre, des expériences ponctuelles sur lesquelles elle ne met pas de mots. Du plaisir, simplement. Son corps apprend d’autres jouissances. Pour les mots, libertins, elle les posera plus tard.

 

Un autre début de théorie s’élabore, qu’elle confortera avec Roland, c’est la fin de la relation qui se dessine, sans retour possible. Rien à faire. Un homme qui ne supporte pas de ne pas se sentir au top.  De ne pas maitriser, dominer, ne pas être le maitre, le dominant. Il préfère lâcher l’affaire et disparaitre. S’effacer. Au propre ou au figuré. 

 

L’amour est aveugle. De l’amour ? à ce niveau-là, c’est de la bêtise puissance mille. De l’aveuglement, à l’état pur. Avec le recul, elle n’y croit pas. Ne se reconnait pas. Ce que la nuit dispute au jour. Ribambelle de phares au loin, croisement de lumières rouges et blanches. Ce que le jour ne veut pas voir.

 

 

 

 

8

 

Belle journée de printemps. Le soleil fait tomber les vestes. Le parc a pris ses quartiers d’été. Emma hésite entre les deux cafés qui se font face, une terrasse à l’ombre, avec fauteuils profonds style transat, l’autre avec des tables et chaises colorées, ensoleillée. Elle choisit le côté soleil, repli à l’ombre possible, pour le décor, très formica années soixante, une tendance forte, plus vraiment nouvelle, mais qui l’enchante toujours, lui rappelle une maison qu’elle a habitée, une grande cuisine au formica jaune, le soleil à portée de casseroles. La douceur exceptionnelle lui donne des fourmis dans les jambes. Elle aurait pu se plonger dans la campagne pour une longue balade. 

 

Mais c’est son quotidien, la campagne. Et ce climat émoustillant lui donne envie de le secouer, son quotidien, d’aller en ville, là où il se passe des choses, où elle peut regarder les gens, faire des rencontres, peut-être… 

En ville, elle tergiverse… un peu de verdure quand même… le parc, une bonne idée, un bon entre-deux... Elle s’installe sur sa chaise moyennement confortable, bon, le formica…, commande un Perrier et sort son livre de son sac. 

Elle a toujours aimé lire dans un lieu public, s’absorber tout en étant présente à ce qui se passe autour, à l’affut sans que ça se voie. Plongée dans Fief, ce roman dont on parle, elle écarte le jingle de son iPhone, l’histoire de la dictée entre lascars la fascine et l’éblouit, ce maniement du langage, on s’y croirait dans cette zone improbable entre banlieue parisienne et campagne paumée ! 

 

Nouveau jingle. Coup d’œil à son portable, un message. 

 

Elle finit son chapitre. « Pour la première fois, un n’etre umain s’unteresset a moi … ce métè t’as ma plasse a moi. »[1] Bienveillance extrême de Lahuiss et du narrateur, Ixe exulte.

 

Retour vers son téléphone. Le message. 

-       Je viens de rentrer, je vous rejoins avec plaisir, si vous voulez bien. Où ?

 

Un certain Julius, jeu de devinette sur un site, elle a trouvé, haut la main, ils détonnent tous les deux sur ce site un peu ringard, il lui a écrit, elle a pris son temps.

Elle s’est mise en recherche, dans ses débuts, à des moments où elle était occupée, devait s’absenter, moyen de mettre de la distance, de ne pas s’impliquer trop vite, elle s’en amuse a posteriori. 

Elle a rencontré quelques types. Pas de quoi se relever la nuit. Ça pourrait faire des copains. Pas une rencontre. 

Le jeu de devinette l’a amusée, une photo qui lui plait, elle accepte l’échange. Quelques sms. Elle propose de le rencontrer. Le parc.

-       Où ?

-       Au parc, café au formica.

-       ???

-       Vous ne pouvez pas vous tromper.

-       J’arrive, le temps de me préparer.

 

Emma reprend son bouquin, sirote une gorgée de Perrier, ouvre sur une page déjà lue, univers de petits dealeurs, le narrateur qui achète pour son père, revendeur attitré, pas le même que le sien, réflexion sur le manque, « Tant qu’on en a on clame à qui veut l’entendre qu’on pourrait très bien s’en passer, et puis quand on n’en a plus, c’est autre chose. Ça donne envie de harceler[2]. » Le manque. Drôle qu’elle ait perdu sa page. Qu’elle soit retombée sur ce passage. Retrouve son chapitre, reprend le fil normal, une maison plutôt bourgeoise, le narrateur y retrouve son amante… Toujours une question de manque ?

 

Elle lève les yeux, il est là, timide.

-       Oh, excusez-moi, je lisais.

-       Joli spectacle, je vous regardais. Impressionné.

-       Vous êtes là depuis longtemps ?

-       Non, non…

-       Vous avez trouvé, finalement ?

-       Pas difficile, en effet, le formica…

Elle rit, ce que son visage offre de plus attirant.

-       Je peux m’assoir ?

-       Bien sûr, oh, désolée…

 

Ils s’observent, elle le regard légèrement baissé, qu’a-t-elle besoin de cette attitude vaguement soumise quand elle rencontre un homme. Elle se donnerait des claques. Elle se dit vaguement… Elle observe. Mieux rebondir, ou bondir, les yeux fiers, la parole affutée. Laisser à l’autre l’avantage de l’ouverture, voir comment les choses se mettent en place. Un soir, comme ça, invitée à diner par un inconnu, elle l’a laissé parler, elle sait tout de sa vie, la soirée entière à la dérouler, satisfait, il lui a à peine demandé qui elle était, à peine attentif, tout à son histoire, peu originale, une légère gloire locale passée. Ils avaient proposé de se revoir, pourquoi pas, elle a prétexté un malaise passager, terminé. 

 

Là, elle sent autre chose, une voix, la douceur d’un visage, la présence d’un corps, elle pourrait s’y abandonner. Elle retarde. Le laisse parler un peu. Pas trop loquace, pour l’instant. Il prend son temps, des mots calmes, posés, des questions, il veut la connaitre. Elle prend le relai, se décide, ne va pas le laisser s’empêtrer dans le silence d’une première fois, pose des phrases, de sa voix chaude. Il l’écoute, fasciné. Immobile. Se décide. Il parle, les mots, d’abord épars, s’enchainent. Sa voix grave, légèrement rauque, l’entraine, les forêts enneigées, campagne russe où le givre éteint les sons, le silence des branches engluées de neige, le bout du monde.

 

-       On ne peut pas dire que ces chaises sont confortables…

-       On ne peut pas le dire…

Elle se surprend à sortir de sa torpeur, blanche. Le soleil a tourné, il brûle la table.

-       Le formica va fondre !

-       J’habite à côté, vous voulez venir prendre un verre, à l’ombre.

-       Mhhh… si je ne crains rien…

-       Aucun risque, je ne vais pas vous sauter dessus.

Qu’est-ce qui lui prend ? Elle vient d’accepter d’aller chez un inconnu. Juste après quelques phrases. Sur la foi d’une voix, de la force d’un corps. Besoin de croire en la vie. D’être rassurée. Écoutée. Considérée. Aimée peut-être.

 

Un petit garçon jette son ballon devant lui, pas encore l’âge d’avoir appris à le lancer. Il tombe violemment au milieu de l’allée du parc, coupe le passage au couple qui s’avance vers la sortie, elle éclate de rire, saisit le ballon et le fait rouler… « fais attention avec ton ballon, t’as pas vu les monsieur-dame »… clin d’œil, l’enfant lui sourit, de cette insouciance qu’aucune gronderie maternelle n’alerterait. « Il est mignon ! ». Son rire l’accompagne, lui ourle les yeux, il l’observe, surpris, lui dit-il, de sa gentillesse avec ce gamin inconnu qui se croit tout permis, il aurait pu la faire tomber. « Y a pas mort d’homme ! et puis l’attrait de l’inconnu… »

 

Il lui a proposé le canapé, elle s’assoit sur un côté, ce modèle un peu ferme lui évite de s’enfoncer, le dos droit, en alerte. 

-       Joli appartement !

-       Merci, je l’aime bien, c’est vrai, la vue surtout, et la tranquillité…

-       Oui, en centre ville surtout…

-       Il a des inconvénients, pas très grand, ça va pour l’instant, et puis, la salle de bains avec les toilettes tout au bout, il faut passer par la chambre.

-       Bof, défaut mineur…

-       C’est surtout si j’ai quelqu’un qui vient, mais c’est pas si souvent.

 

Il revient avec un verre d’eau fraiche pour elle, un café pour lui, s’assoit sur le fauteuil à côté d’elle. La conversation piétine, le charme est rompu. Ou remplacé par un autre. Elle se sent un peu tendue, elle le sent circonspect, dans l’expectative. Elle n’arrive pas à sortir des banalités, l’heure tourne, elle doit rentrer, un rendez-vous en fin de journée, il prend sa main, elle ne la retire pas, ils promettent de se revoir, il a quelques jours de vacances, elle ne sait pas quand. Le lendemain aussi, normalement, elle a un rendez-vous, elle va voir, il ne va pas jusqu’à l’embrasser. 

 

Emma rentre chez elle, sonnée, sa tête fourmille, sa poitrine explose, la chaleur monte le long de ses reins, rien pour la tempérer, ni la fraicheur du soir qui tombe, ni les murs de sa maison qui n’ont pas encore vu le soleil. Son rendez-vous va arriver, elle doit s’assoir pour se reprendre, ses jambes ne la portent plus, sa gorge sèche la fait tousser. On sonne. Sa voix rauque ne passe pas. Elle voudrait dire qu’elle arrive, qu’elle va ouvrir, elle se met debout, presque droite, deuxième sonnette, elle essaie de se dépêcher, prononce un Entrez !faible en tournant la clé, essaie d’ouvrir la porte, s’y reprend à deux fois. Elle doit se ressaisir, pose sa voix, Suivez-moi, vous n’êtes jamais venu, je crois… Elle installe son rendez-vous dans son bureau, un commercial d’une petite trentaine, Excusez-moi, je reviens, et passe dans la salle de bains pour se rafraichir.

-       Vous n’avez pas l’air très bien, nous pouvons reporter…

-       Non, ça va mieux, un léger malaise, ça va maintenant.

 

Elle ne se souvient pas de la dernière fois où elle a vécu ça. Ce sentiment d’être ailleurs, dépossédée d’elle-même, elle flotte, ne s’appartient plus. Elle vit son rendez-vous dans un état second, accorde une remise que son interlocuteur n’aurait jamais espérée, le raccompagne en souriant, comme si elle était contente de provoquer sa propre faillite, à terme, avec un tel tarif. 

-       Dites-vous que c’est votre jour de chance, ça ne se reproduira pas, sinon je devrai changer d’activité.

 

Ils rient ensemble, se serrent chaleureusement la main.

Elle rentre, pose son nuage à côté du verre d’eau fraiche qu’elle est allée se chercher dans la cuisine. 

Non, mais, ma grande, tu ne vas quand même pas te faire le coup du grand amour, l’eau fraiche c’est bien, mais pas franchement fun. Tu vas pas y croire, comme ça, un mec que tu vois deux heures, il s’est rien passé, il t’a même pas embrassée, tu vas pas te mettre à gamberger. Garde ça pour les midinettes. Tu nous fais du Harlequin, là. La nana qui se la joue distante, rencontre un mec, et ça y est, elle part à fond la caisse, c’est pas pour toi, c’est pas de ton âge, calmos.

 

La nuit porte conseil, elle rêve, une plage, déserte, le soleil doux lui réchauffe les épaules, des chants d’oiseaux, un homme est là, il s’approche, furtif, un corps de rêve, elle ne voit pas le visage, une odeur charnelle, elle s’éveille, personne. 

 

Le matin conserve cette image, cette sensation, elle ne flotte plus, elle est là, son rêve la porte jusqu’à la douche. 

Jingle, des messages arrivent, en cascade, des méls, elle regardera après, un sms, son rendez-vous de mi-journée est ajourné, on conviendra d’une autre date, très vite. Elle aura le temps de se reprendre, ne pas risquer sa survie financière avec un autre contrat bradé. Et puis Julius, bonjour, ça va ce matin ? ne lui propose rien d’autre, elle avait dit son rendez-vous, mais quand même… Il aurait pu. Peut-être que finalement, non, il ne cherche pas plus, une rencontre furtive, il ne veut pas aller plus loin. Il s’échappe. Oui, mais il lui envoie un mot, quand même.

-       Bonjour, oui ça va, et vous ?

-       Ça va…

-       Bon, mon rendez-vous est annulé… Si vous avez envie que nous nous revoyions…

-       Avec plaisir ! Pour déjeuner ?

-       D’accord, profitez-en, en cette période, je n’ai pas souvent de jours disponibles, le loisir, c’est saisonnier !

-       Je vous invite, vous choisissez le restaurant, dans mon quartier…

-       Mhhh…, l’Amphitryon, c’est bien, il y a une terrasse intérieure…

-       12h30, c’est bon ?

-       Parfait, j’y serai…

 

 

 

 

 

 

 

 

9

 

La terrasse s’est vidée, les serveurs plient les nappes, poliment, le standard du restaurant les empêche de faire remarquer qu’il est tard, qu’il n’y a plus personne ni dans la salle ni dehors, qu’ils aimeraient bien terminer leur service. Leurs mains se frôlent, elle retient son geste, pose sa main sur celle de Julius, elle rit, la disproportion l’amuse, cette grosse main sous la sienne, solide, tranquille. Leur insouciance efface le monde autour d’eux.

-       Oui, Emma, des mains de manuel…

-       …manuel…

Ses yeux pétillent, rivés sur ceux de Julius, elle sourit, l’évocation de ces mains de géant ouvre la boite de Pandore, ses désirs enfouis bafouillent, sa bouche s’est tarie, son côté midinette ne va pas tarder à refaire surface. 

-       Emma, je crois qu’il faudrait que nous partions, les serveurs pourraient donner des signes d’impatience…

Mmmh, cultivé, elle n’aurait pas mieux dit, si elle avait fait attention à ce qui les entoure…

-       Je vais régler, c’est comme ça, un reste de galanterie, dans un monde où elle se perd.

-       Ça me gêne… Merci…

-       Avec plaisir.

 

Elle ne se souviendra pas du chemin entre le restaurant et l’appartement, l’aura-t-il portée, tenue par le cou, par la main… elle ne sait plus. Elle sait seulement, Emma, qu’elle s’assoit sur le canapé, pas pour longtemps, que ses vêtements volent.

-       Quand je t’ai vue partir, hier, avec ton pantalon clair et ta chemisette blanche, j’avais tellement envie que tu restes, que tu ailles plus loin que ce baiser timide.

Il l’entraine dans la chambre, les volets entrebâillés tamisent les ardeurs du soleil, ses mains larges se font douces, séductrices, cajoleuses. Il l’explore, lui révèle son propre corps, la ramène vers les voies du plaisir. Il la regarde, la guide, la comble de jouissance. Emma s’accroche à ses épaules, imprime son empreinte dans ce corps massif et solide que son propre corps n’oubliera pas. Des heures de plaisir. La fenêtre s’obscurcit, même les jours sans fin du printemps en ont une. Ils ont faim, l’amour…et l’eau fraiche ne suffisent pas à les rassasier. Ils sortent avaler une pizza, un verre de vin, et retrouvent le lit, elle est insatiable, il l’accompagne. Elle a du mal à dormir, trop d’émotions, et pas évident de dormir avec quelqu’un pour la première fois, dormir c’est intime, et l’intimité commence à peine. Elle se réveille aux légers bruits du matin, elle a dormi plus tard, il est sorti chercher de quoi déjeuner, il la sert, une vraie princesse. Il a gagné son premier flocon, le Julius ! Ils parlent, apprennent à se connaitre, un peu, quelques détails. Il range à peine, elle comprendra plus tard ce que ce à peine a d’exceptionnel, la rejoint dans le lit, ils continuent à explorer leurs corps, il y faut des heures, ils les prennent. Elle doit partir l’après-midi, une obligation. Vingt-quatre heures se sont déroulées depuis qu’elle est entrée dans son appartement la veille. Julius la voit partir, nettement moins timide et effarouchée que la veille. De vingt-quatre heures en vingt-quatre heures, l’amour s’apprête.

 

De retour chez elle, sa réunion terminée, elle se pose. Ou elle essaie. Son corps vibre. Ses nerfs tressaillent, papillotent, la moindre étincelle la ferait voler en éclats. Éclats de rire, éclats de larmes, elle se fait couler un bain, exception dans son rituel de douches, besoin de calmer ce corps qui s’emballe. De le cajoler. L’appétit l’a quittée. Il ne lui reste que l’eau brulante, la mousse, elle plonge, voudrait s’y noyer, conserver la trace dans son corps de cette chaleur qui l’envahit. Julius. Ses mains. Son cœur palpite, l’eau est trop chaude, elle n’en peut plus, sort et prend une douche froide, ramener son corps à une respiration simple, normale, elle cherche au fond d’elle-même ces techniques de sophrologie qu’elle a apprises, autrefois. Mais la relaxation n’est plus à sa portée. Elle a sommeil. Sa nuit trop brève lui pèse sur les yeux, ses paupières sont douloureuses, son front se plisse. Elle sait que si elle se couche elle ne dormira pas, son corps en alerte ne lui laissera pas ce répit. Elle se blottit dans un fauteuil, reprend son roman, Fief, les lignes sautent, ses yeux clignotent, se ferment, quelques secondes, puis se fixent, lentement, sa lecture reprend, un automatisme qui l’enracine, sa lecture avance seule, son corps suit, s’adapte, s’apaise. Le roman est presque terminé. Elle se lève, va chercher un verre d’eau, une pomme – amour, quand tu nous tiens – revient à ses dernières pages. Terminé. 

-       Ça va ? Bonne soirée. Bisous. À demain ?

-       À demain… Fatiguée, je vais dormir… bisous bisous

Dormir, pas si simple qu’un sms, son corps est toujours tendu, en éveil. Elle cherche dans sa pharmacie une pilule magique. Se tourne dans son lit. Un temps qui lui parait si long. Puis s’endort, de ce sommeil sans rêve, le jour s’en est chargé, de ses rêves…

 

La journée se passe, confuse, du travail en retard, beaucoup, elle rattrape, classe, répond, élabore une proposition, des chiffres à préciser, des arguments à développer, des heures pour qu’ils deviennent percutants, comme elle les aime, à client exigeant, exigeante et demie… Un texto, moins dérangeant que le téléphone, elle le regarde quand elle veut, en fait, elle n’attend jamais, difficile de résister au message instantané, Julius l’invite à revenir en fin de journée, elle préfère qu’il vienne, découvre sa maison, partage équitable des lieux, il sera là à 18h, elle lui envoie l’adresse.

 

Difficile de s’y remettre, maintenant, déconcentrée, son corps se réveille, sa peau réclame cette autre peau, ces mains, elle s’est toujours sue tactile, sa sensualité prend le dessus, la déborde. Elle a un dossier en cours, elle doit le terminer, se lève, va à la cuisine se faire un thé, se rassoit devant son ordi, il faut qu’elle le finisse, le boucle, ce foutu dossier, elle lève le nez, y revient, encore quelques phrases, et de toute façon, il n’est pas 18h, il lui reste de la marge. Terminé. Elle passe à la salle de bain, vérifie son maquillage, naturel, mais indispensable, un peu de parfum, le doux fleuri, celui qu’elle aime bien pour la journée. Elle fait le tour de la maison, ramasse les trucs qui trainent, remet les fauteuils en place, tente de se cacher sa fébrilité, peine perdue !

 

Il sonne, 18h pile, il a dû attendre dans la rue, arriver plus tôt pour ne pas être en retard, une rose rouge à la main, un peu gêné, un homme qui se trouve bête dans ce rôle du soupirant, classique, elle sourit, puis éclate de rire, excuse-moi, je n’arrive pas à me retenir, la situation est trop drôle, entre, non, je ne veux pas me moquer, rassure-toi, tu es trop mignon. Elle se tend vers lui, l’embrasse, le gout de ses lèvres, de sa bouche, elle s’abandonne. Se serre contre lui. Un long moment.

-       Oups, tu vas pas rester sur le pas de la porte…

-       Si tu veux bien me laisser entrer…

-       Je ne sais pas…

Nouvel éclat de rire. Elle n’avait pas ri autant depuis longtemps. Il ne sait pas. Ne sait encore rien de sa vie profonde, quelques bribes échappées du récit de sa vie de surface. Il sourit, ce rire, probablement, communicatif.

-       Prêt pour la visite ?

-       C’est un peu plus grand que chez moi…

-       Alors, si je ne veux pas te perdre trop vite…

-       J’ai un bon sens de l’orientation…

-       C’est ce qu’on dit…

Ils font le tour des pièces, séjour-salon, cuisine, bureau, les chambres, des traces de vie, des espaces vastes, d’autres biscornus, une maison ancienne, richesses et aléas.

-       Il y a plus d’escaliers que chez moi…

-       Vu sous cet angle…

Cette voix grave, l’aridité chaude de ce désert saharien qu’elle aspire à retrouver, englué à jamais dans les méandres d’une Histoire qui s’écrit à rebours. Il l’enlace, à son tour, lui fait lâcher la rose qu’elle tient toujours à la main, qu’elle pose au hasard sur un guéridon, elle trouvera un vase plus tard. Leurs corps continuent à se découvrir, le canapé est proche.

 

Les premières roseurs du soir sont là, jours de printemps qui s’allongent, la nuit retarde son entrée. Elle sort une bouteille, deux beaux verres, c’est fête, quelques victuailles du frigo qu’elle pose sur la table basse. Il prend le tirebouchon – travail d’homme, sourit-il – si tu veux, mais je ne t’ai pas attendu pour boire du vin – emplit les verres, enfin non, façon de parler, ils sont grands.  

-       Mmmh, il est bon, frais, qu’est-ce que c’est… Pic-Saint-Loup, une valeur sure…

-       Oui, ils travaillent bien dans cette région depuis quelques années. Tu connais le Faugères ?

-       Heum, pas vraiment, je connais mal cette région. Ce que je connais plus c’est la Bourgogne…

-       Et le Beaujolais…

-       Qui en fait partie… Mais comment tu t’y connais, comme ça, en vin ?

-       Un de mes petits plaisirs.

Ils grignotent, devisent, il commence à lui expliquer les différentes régions de Bourgogne, il lui fera découvrir, elle ne connait pas, les paysages, mais aussi les vignerons. Elle ne situe pas bien, cherche une carte sur son iPhone, ah oui, d’accord, je vois mieux, pour moi c’est abstrait, je crois bien que je n’y suis jamais allée, passée en train, mais c’est tout. Ah si, il y a longtemps, Besançon, quelques jours, on a alterné entre chaleur caniculaire et pluie battante. Il lui parle de mille lieux, elle aime l’écouter, elle découvre la profondeur d’un timbre, les intonations rocailleuses, elle pourrait se laisser bercer toute la nuit, sans prêter attention à ce qu’il dit, juste la musique.

 

De vingt-quatre heures en vingt-quatre heures, il reste, fait des allers-retours, règle quelques trucs chez lui, revient, emporte quelques affaires, elle pousse les siennes, lui fait de la place, il s’installe, un peu, on verra bien, l’amour prend ses marques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10

 

 

-       Alors, dis-moi, ton nouveau poste, maintenant que les vacances sont finies…

-       Bonne impression pour l’instant, pas bousculé.

-       Bah, il faut que tu prennes tes marques, au début. Normal.

-       Oui, ça va, je vois venir… 

Petit-déjeuner matinal. Elle dort moins depuis qu’il est là. Soirée qui traine, lever aux aurores, son rythme à lui s’impose, doucement. Il s’est vite calqué sur ses habitudes de petit-déjeuner à elle, ce premier moment de partage de la journée, hors du lit, elle se sent au centre d’attentions délicates, elle ne connaissait pas.

-       Et puis, c’est plus près, depuis chez toi, je suis un peu sur la route.

-       C’est vrai, c’est toujours ça de gagné. Alors, tu t’installes…

-       À toi de me dire… pour moi le choix est fait…

-       Mmmh…

-       Je te l’ai dit, déjà, je te le répète, tu es la femme de ma vie, celle avec qui j’ai envie de passer le reste de ma vie.

-       Heum, j’ai toujours eu du mal à m’engager aussi loin, je suis prudente, même quand je me suis mariée je n’ai pas pu dire que c’était pour la vie…

-       Je ne vais pas te demander de m’épouser, vu la situation, mais ça ne change rien…

-       La vie, parfois, c’est pas comme on aurait voulu…

Il s’approche, l’enlace, un baiser profond scelle sa promesse.

-       J’aimerais t’offrir une bague, tu veux ?

-       Tu sais que j’aime les bijoux… enfin pas de luxe…

 

Assise à son bureau, Emma fait un peu de tri. Les dossiers se sont accumulés sur son bureau d’ordi, au bout d’un moment, ça l’énerve, elle a besoin de classer, faire un peu de place pour démarrer du nouveau. Julius. Il commence à être là, sa présence. Son corps tressaille en pensant à lui, ce besoin de sa peau, de son contact, qu’elle a rarement ressenti à ce point. Juste arrivé à son bureau, un texto, court, bien arrivé, je t’aime, elle prend l’habitude de lui répondre. Elle n’a jamais connu cette relation sms, elle s’y met, il crée le fil, le besoin de rester en contact, c’est ce qu’il lui a dit, il l’aime et il a besoin de s’inquiéter pour elle, qu’elle s’inquiète pour lui. 

Pas dans ses habitudes à elle, pas vraiment son genre, ce mode de fusion ; avec sa famille, puis son mari, ses enfants, elle a toujours tenu au respect de l’intime, à une légère distance. Elle expérimente, s’habitue à ce lien qui se crée. Ne fait pas de parallèle avec les threads des réseaux, râle quand elle lit ce mot anglais employé sur Twitter pour qualifier les fils de messages qui s’enchainent. Ne perçoit pas encore le côté toxique de cette habitude qu’elle se crée, s’accroche sans le vouloir, sans pouvoir résister, au jingle de sa messagerie, et même si elle la met en silencieux, ça ne change rien, les alertes visuelles sont là, pas question de la laisser en repos. Mais le veut-elle, être en repos…

 

Cette nouvelle vie, qui s’installe, la transporte. 

Ses amis ne la reconnaissent pas. Elle a emmené Julius à une soirée, l’a plongé sans délai dans son univers, fière de se montrer avec lui, plus jeune d’une dizaine d’années, mais ils paraissent du même âge, une telle harmonie. Il observe, parle peu, taiseux dès qu’il n’est pas avec elle, après il commente, ceux qui l’ont un peu snobé sous prétexte de gentillesse, ceux qui ont été simples, sympas, un bon moment. Il parle de l’amitié, souvent, de ses amis fidèles, deux, trois peut-être, elle aimerait les connaitre, ils sont loin, un jour… Elle invite ses amis, bel homme, belle voix, disponible, serviable à la cuisine, ils s’extasient sur lui. Un vrai couple.

 

Il prend place dans sa vie quotidienne. Il l’aide pour tout. Le jardin, il adore, son corps massif y trouve une occupation saine et solide dans laquelle il excelle. Les bricoles de la maison, qu’il y a toujours à faire, qu’elle a tendance à repousser, mais un jour il faut bien s’y mettre, et là aussi il a de réelles compétences, et besoin de cette vie pratique que son petit appartement ne lui permet pas. Il lui parle de tous les travaux qu’il a réalisés dans le jardin, la maison, qu’il avait totalement aménagés avec la dernière femme avec qui il a vécu. Cet enracinement terrien lui plait, à Emma, elle y trouve ce gout du concret qui l’anime aussi.  

 

Et puis le soir, ils ont leurs discussions, longues, sur tout. Elle comprend vite ses tendances politiques, nationaliste-souverainiste, anti européen évidemment, bon, c’est comme ça, dès qu’elle sort de son univers intellectuel au passé universitaire, c’est fréquent chez les hommes ce conservatisme. Rien d’insurmontable, il s’amuse de ses idées de gauche, ne la critique pas, il lui dit son passé plus extrême, c’est du passé, elle croit profondément que les gens sont susceptibles d’évoluer, et son amour renforce sa bienveillance. 

 

Évidemment, tu es bienveillante, toi… Oui, elle n’avait pas compris que cela pouvait être un reproche. Feutré, mais un reproche qui reste, latent. 

-       Comment tu peux faire confiance aux gens, comme ça ? Il t’arrivera un truc un jour…

-       Je me suis déjà fait voler, par négligence…

-       Oh, là, laisse-moi rire, ma petite bourgeoise, du chapardage…

-       Chapardage qui m’a couté cher, quand même…

-       Oui, rassure-moi, ça n’a pas mis ton budget en déséquilibre !

-       Moqueur !

-       Et qu’est-ce que tu fais depuis, tu as changé tes habitudes, ton discours sur les voleurs ?

-       Je ferme mes portes. À part ça, je vais pas me mettre à haïr le monde entier et à avoir peur de tous les inconnus !

-       Tu vois que tu changes rien… Quand il t’arrivera quelque chose de grave, tu réagiras !

-       Pourquoi veux-tu qu’il m’arrive quelque chose de grave ?

 

Elle s’inquiète de temps en temps de ses réactions. 

Il se ferme quand une situation l’indispose, une inquiétude vis-à-vis des inconnus, elle s’est toujours connue plus accueillante, mais bon, des passés différents probablement, elle ne va pas changer pour autant. 

Ils sont dehors, un groupe de jeunes passe sur le chemin, derrière la maison, sweats à capuche, jeans baggy, rap en trainée derrière eux, elle sourit, il la regarde, atterré, elle leur adresse un salut de la main, provoc ? peut-être… 

Il s’est mis à trier un tas de vieux trucs, entassés là depuis un moment, en attente d’une bonne volonté. Et c’est lui. Elle va lui chercher un verre d’eau, il fait chaud. Et voit, au retour, le bac de tri plein de détritus qui n’ont rien à y faire. Son sang ne fait qu’un tour, elle les sort et jette à terre. Le regard qu’il lui jette. Pas un mot.

-       C’est le tri, et si tu mets ça dedans, ils le prendront pas, laisseront tout, et je te dis pas le boulot, après, pour tout trier, les déchets pourris, j’ai déjà donné.

Pas un mot. Un regard qu’elle n’oubliera pas. L’écologie, il s’en moque, et le mot est faible. Le tri sélectif, foutaise. Elle se calme. Ne pouvait pas laisser passer sans se désavouer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11

 

Leurs discussions les emmènent loin. Il aime l’Histoire, jusqu’à la seconde guerre mondiale il est incollable, enfin, une certaine lecture de l’Histoire. Elle se demandera souvent pourquoi les hommes conservateurs-nationalistes-souverainistes – elle en rencontrera plusieurs, pas assez pour constituer un panel représentatif, mais de quoi éveiller sa vigilance – sont bloqués sur la seconde guerre. Elle l’écoute, toujours contente de réveiller ses souvenirs scolaires lointains, avec une circonspection rieuse. Elle aime la société contemporaine, la littérature, les jeunes auteurs, souvent des autrices, qui pressentent les évolutions du monde. Elle lui lit un extrait d’Arcadie[3], roman déroutant, cette scène, malsaine et troublante, où la jeune fille – hermaphrodite en recherche de son identité – séduit le gourou dans cet univers d’éden utopique. Elle lui a déjà donné à lire, au tout début de leur rencontre, ce dossier de Causette[4] « Une reine du sexe », une analyse féministe de la sexualité féminine, et masculine, il l’a lu avec attention, lui en reparle régulièrement, lui en reparlera encore quand il voudra pimenter leur relation. Il aime l’écouter lire, lui parler de ces romans qu’il ne lira jamais, riches d’un imaginaire qui lui échappe. Elle se lève, une douleur dans la gorge depuis un moment, ça ne doit pas être grave, mais c’est vraiment douloureux, elle craint toujours, une angine de Vincent quand elle était ado, elle n’a pas envie de remettre ça. 

-       Tu parles trop…

-       Plains-toi…

Large sourire.

 

-       Bien arrivé, tiens-moi au courant pour le médecin, je t’aime plus que tout :)

-       Je l’ai vue, un antibiotique pour éviter l’infection. Je lui ai dit pour l’arrêt de l’antidépresseur et pour toi, elle n’en revenait pas, très contente. Gros bisous je t’aime

-       Ravi, mais je ne suis pas remboursé par la sécurité sociale… :) … Mais plus efficace il semble… Je t’aime…tellement :)

-       Heureusement, tu es mon médicament à moi, impartageable 

-       Traitement sans modération et exclusif !!!!!

-       J’ai revu chez le médecin cet article de Causette sur le féminisme…

-       J’accepte et souscris au fait d’être féministe, si cela veut dire être éduqué, avoir des égards, de l’attention, prendre soin de celle que j’aime, y mettre de la bienveillance et ceci sans avoir le sentiment de faire un effort mais simplement parce que je t’aime et que cela va de soi... comme une belle évidence, tu es MON évidence... bisous repose-toi.

 

Le dossier de boulot qu’elle a pris dans son lit – blottie sous antibios – a glissé, elle doit avancer, prendre des décisions, pas le jour, tant pis. L’échéance approche, pas très à l’aise, cette nouvelle percée dans un univers qu’elle ne maitrise pas, elle va devoir s’y mettre, elle a accepté la proposition de cette grosse agence, un beau contrat en perspective. Le Maroc. Elle doit y aller quelques jours, une semaine, à la fois enthousiasmée, une région à découvrir, des liens à tisser, et inquiète, pas tant l’inconnu, tout relatif, mais des craintes pour la communication. Et elle va laisser Julius. Dur. Lui annoncer, elle n’en a pas encore parlé, elle ne sait pas pourquoi. En même temps, le voyage s’est confirmé très récemment. Et puis elle lui parle finalement moins de son travail – très casanier – que lui, une bouffée d’air extérieur qui entre dans sa maison où elle vivrait rapidement en circuit fermé. Le Maroc, donc, le sud, escale à Marrakech, puis Ouarzazate, les portes du désert, le cinéma à ciel ouvert.  

 

-       Ah, super, j’y suis jamais allé, tu feras des photos.

-       Pour sûr !

-       C’est pas mon patron qui m’y enverrait, enfin j’exagère, il est question du Moyen Orient, rien de précis, même pas sûr que ça se fasse. Tu y es déjà allée, au Maroc ?

-       Ça fait très longtemps, ça a dû changer…

-       Moi, je connais que l’Égypte, fascinant, les pyramides… Mais tu vas me manquer…

-       On s’appellera. Justement, ce serait bien que je puisse t’appeler sur une appli, le téléphone, une fois ça m’a coûté un bras, en Afrique. T’as Facetime sur ton Iphone ?

-       Je sais pas comment ça fonctionne, c’est pas activé…

-       WhatsApp alors ?

-       Non, en fait je peux pas mettre d’applis, mon Iphone est vieux, mais tant qu’il marche !

-       Et alors…

-       Ben, on s’appellera…

-       J’ai une option appels en wifi, je vais voir, et les sms entre Iphones ça passe en wifi. C’est dommage quand même.

-       C’est comme ça…  je vais pas changer de téléphone...

 

Marrakech n’a vraiment été qu’une escale, juste le temps de descendre de l’avion et prendre une ligne intérieure. L’agence a bien fait les choses. Le riad est bien situé, les chambres spacieuses, claires, colorées, la sienne lui plait, du rouge et de l’ocre, ça fait vacances. Personnel sympathique, même si elle a du mal avec l’obséquiosité que ce genre d’établissement croit nécessaire de dispenser. Elle se dit que c’est ce qui plait à la clientèle, alors passons. Ses journées sont bien remplies, elle doit visiter tous les lieux du programme dont elle devra rédiger la présentation – en fait surtout les studios de tournage – et il commence à faire chaud. Pas de randonnée chamelière de plusieurs jours, heureusement ! Juste un bout de désert, histoire de replonger dans ses souvenirs, un paysage lunaire sur la route de Agdz, la spectaculaire vallée du Draa, ces gorges qui lui rappellent ces paysages du Sahara algérien où elle avait eu un accident, sans gravité, souvenirs, souvenirs... Mais là, les choses sont bien organisées, des agences locales professionnalisées, rien à craindre pour les touristes qu’on va envoyer ici. La médina est tranquille, les rabatteurs toujours un peu collants, mais nettement moins que ce qu’elle a connu il y a longtemps, et qui l’avait découragée de revenir dans ce pays. Visiblement le gouvernement a mis le holà. Et la Kasbah ! Tout simplement grandiose, phénoménale. Les clients en auront pour leur argent…

 

-       Bon, le Maroc c’est quand même surfait, tu fais bander personne en disant que tu vas en vacances au Maroc…

-       Ça dépend où… dans le sud, les paysages sont quand même grandioses.

-       C’est vrai que tes photos, c’est quelque chose, j’aimerais bien être avec toi… bon, pas que pour les paysages…

-       Toi aussi, tu me manques… tu verrais le lit, dommage d’y être seule…

-       Mmmh…

-       Mais tu sais, je t’ai dit qu’en fait, le principal, ici, c’est le cinéma… une véritable industrie, tu verrais tous les films qui ont été tournés là…

-       C’est bien connu, tous les films de désert sont tournés au Maroc…

-       Les James Bond, Gladiator, et j’en passe… des studios à couper le souffle. J’ai juste commencé, c’est la présentation que je dois rédiger pour le tout, c’est porteur.

-       Certainement plus que le Maroc traditionnel.

-       Oui, nettement. Et toi, ça se passe bien ?

-       Ça coule, ça roule, rien de bien marquant. 
Je te fais plein de bisous. Tu me manques. Je t’aime…

-       Je t’aime aussi tellement ! plus que quelques jours, nous allons réussir à patienter. Plein de gros bisous partout.

 

Allongée sur le lit, Emma regarde la chambre autour d’elle, style oriental un peu exagéré pour elle, mais elle n’est probablement pas la cible de clientèle. Julius lui manque, la puissance de son corps dont elle sent l’empreinte sur elle, en elle, le désir l’emporte, son regard se perd dans celui de Doris Day, l’affiche de L’homme qui en savait trop l’embarque loin en elle, ce plaisir que Julius a su réveiller. Elle l’appelle tous les soirs, plus facile, il avait dit qu’il l’appellerait, mais finalement c’est elle. Il n’est pas du genre inquiet, mais il a créé ce lien, ce besoin qu’elle l’appelle, parler du quotidien, de tout, de rien. S’il ne répond pas, elle s’inquiète, elle rappelle un moment après, rassurée. Première séparation, depuis leur rencontre encore récente, un test… Et s’il avait disparu au retour… Et s’il était parti voir ailleurs… Bon, arrête de te mettre martel en tête, tu fais confiance, point barre, si tu pars dans ce genre de délire, tu te prépares un avenir tordu, ma belle… La semaine d’exploration est bientôt finie, prends tes notes, sois pro, après tu vas avoir tout le boulot de rédaction, et tu ne pourras pas revenir voir sur place. Fais confiance, et basta !

 

 

 

 

12

 

Avec le recul, Emma se dit qu’elle aurait pu repérer quelques prémices d’un léger glissement, quelques mots, à peine tranchés, une fierté, mâle, sourde. Elle perçoit, timidement, se réfrène, la séparation, certainement, le regard est décalé au retour, et puis, elle aussi, elle a apprécié, dormir seule, non, mais dormir à son rythme, peut-être un peu plus longtemps. Et lire, un peu plus, durant le voyage, surtout.

 

-       Je suis tellement contente de te retrouver…

Elle quitte ses bras avec regret, ce moment où sa poitrine s’imprègne dans son corps massif, où son cœur bat un peu plus vite, où la chaleur monte dans son estomac. Il veut lui montrer les quelques rangements et aménagements qu’il a terminés dans le jardin en son absence, depuis le temps qu’elle aurait voulu le faire, ou le faire faire, elle a bien quelqu’un qui vient l’aider, mais c’est irrégulier, alors il y a toujours des urgences. Elle le suit, observe, s’extasie, il est content du résultat, et il a de quoi, elle aurait aimé passer plus de temps dans ses bras, ce sera pour plus tard, il est si heureux de lui montrer ses réalisations, fier. Ils s’assoient sur la terrasse, au soleil couchant, elle a apporté deux verres et une bouteille de rosé frais, du gris plutôt, qu’elle préfère, plus subtil. Ils parlent, le quotidien pour lui, pour elle ses impressions de voyage, les notes qu’elle a pu prendre, les photos pour fixer des éléments à rédiger. Beau moment. Elle le regarde, touche son bras, sa main, elle a besoin de ce toucher, il l’écoute, la regarde. Ils se retrouvent, cet amour qui les unit, à quel moment a-t-elle commencé à se sentir amoureuse, quand il lui a dit je t’aime… quand elle a perçu cette vibration profonde…

 

La vie reprend, avec ses griffures, imperceptibles. Elle rit beaucoup, elle aime rire, s’arrange avec la vie, en général, pour trouver des occasions. Il arrive que la vie lui fasse défaut, pas en ce moment. Il lui parle beaucoup, lui si taiseux en public, il a dû accumuler des années de silence, il parle de sa famille, de son histoire, ses rencontres, ses erreurs. Elle s’habitue au flot de ses paroles, ne réclame rien, le relance par un mot, une question, elle aime écouter les histoires, s’en imprégner. Lui, elle ne l’oubliera pas, son histoire se mêlera à d’autres, qu’elle range dans des cases de sa tête sans toujours mettre une étiquette. Il est des cases qui deviennent juste des noms, qu’elle oublie, lui, non, elle ne l’oubliera pas, elle le sait.

 

-       Je te l’ai dit, tu es la femme de ma vie, celle que j’attendais. Je t’aime, moi…

-       Moi aussi je t’aime… je ne demande pas mieux que tu sois l’homme de ma vie… tu es celui que j’attendais… mais le passé m’a appris à être prudente.

-       Si tu prends les choses comme ça, tu ne t’engages pas.

-       Je m’engage, dans le présent, l’avenir est devant !

 

Son travail la prend beaucoup, faire des recherches à partir de ses notes, de ses photos, avant d’écrire des pages de textes, elle a besoin de tant d’éléments, puis des pages et des pages de brouillons qu’elle va éliminer pour garder quelques phrases, quelques mots, elle sait que c’est dans la précision et la qualité d’écriture qu’elle se démarque des autres rédacteurs, et qu’elle gagne ses contrats. L’écriture comme gagne-pain, si elle avait pensé à cela quand elle était plus jeune, qu’elle a tenté différents métiers, de l’enseignement à la vente-conseil dans des boutiques, des domaines aussi divers que la librairie, le maquillage, la lingerie. Et c’est finalement l’écriture qui la fait vivre maintenant. Elle aime cette liberté qu’elle lui offre, la solitude aussi, qu’elle aime et fuit à la fois. L’arrivée de Julius dans sa vie lui apporte cette présence qui, sans la priver de sa solitude lui permet de vivre des soirées complices, et des diners de weekend avec des amis qui sont toujours plus difficiles à organiser quand vous êtes seule.  

 

Julius prend ses quartiers, il adopte sa maison, elle aime ça, elle lui fait de la place, après son travail il fait des allers-retours à son appartement, relève son courrier, règle des affaires urgentes, puis revient vers elle, ils sont si bien ensemble, des corps aimantés. Son anniversaire arrive, elle l’a compris à mots couverts, il ne semble pas y accorder beaucoup d’importance mais il l’a quand même dit. Elle veut lui faire la surprise, prépare un bon diner, une bonne bouteille, des cadeaux, un gâteau avec des bougies. Ils ont parlé bande dessinée, des classiques qu’ils aiment tous les deux, Corto Maltese, Blueberry, elle lui offre les derniers volumes parus, et deux places pour un spectacle qu’elle a envie de partager avec lui, ils en ont parlé, ont vaguement évoqué l’idée, elle fait un pari sur l’avenir, les places sont chères… Il est comme un gamin, on ne lui a pas fêté son anniversaire depuis longtemps, il s’extasie sur les billets de spectacle, feuillette les bd, souffle les bougies, ils font des photos, un peu de présent qui engage l’avenir.

Les semaines passent, elle invite des amis, ils vont souvent au restaurant, il aime l’inviter et partager ces moments à deux.

Ils parlent beaucoup. Il n’est pas croyant, elle non plus, mais il aime l’histoire des religions, ou plutôt du christianisme, des différents courants, elle a été plongée dans son enfance dans le protestantisme, par la famille d’une copine, elle ne comprenait pas très bien, elle a fait des recherches depuis, elle a visité le musée protestant d’Anduze, le musée du désert, qu’il connait aussi, elle lui parle des dragonnades du Poitou, de la forte implantation de la Réforme de Poitiers à la Rochelle, de la lutte sans merci jusqu’à l’élimination, puis la résurgence à partir du XIXème, elle pourrait en parler pendant des heures, il complète avec ce qu’il sait, elle fait des lectures, des recherches, ils examinent leurs trouvailles. 

Ils parlent de cinéma, elle a cru qu’il était cinéphile, mais en fait il se réfugie dans les grands classiques, une attitude finalement assez courante, elle aime bien, mais suit surtout l’actualité, les films qui sortent, les films d’auteurs, elle a du mal à l’emmener au cinéma, elle revoit avec lui de vieux films, il ne voit pas ceux qu’elle découvre, qu’elle aime. Question de gouts, dit-il. Question de repli sur le passé, commence-t-elle à penser. Pourquoi pas, c’est fréquent, après un certain âge. Il est plus jeune qu’elle, mais ça ne veut rien dire. 

Ils parlent d’Histoire, il est féru de l’époque napoléonienne, décidément c’est à la mode, entre ceux qui font de Napoléon un dictateur, un fasciste – elle rectifie toujours, ces mots n’existaient pas ou n’avaient pas ce sens – et ceux, comme lui, qui le glorifient, voire plus – certes Napoléon a arrêté les excès d’une période qui a donné son nom au trop moderne terrorisme… – mais il  faut toujours replacer les évènements et les hommes dans leur contexte, elle découvre que son prénom est fêté le jour de la « campagne des Quatre-Jours », lien ténu avec l’empereur. Quant au second, Napoléon III, Julius lui répète qu’il a été élu avant de devenir empereur. Autoproclamé, lui répond-elle, trois ans après, empire autoritaire avant d’évoluer vers une forme plus libérale. Pour elle, le mythe napoléonien, c’est surtout celui qui nourrit Fabrice del Dongo, cette ouverture inoubliable de La Chartreuse de Parme. Et les Lumières restent le phare qui éclaire la liberté de pensée, quoi qu’en dise un courant révisionniste que Julius a trop tendance à citer, ce qui énerve prodigieusement Emma. Il est des choses auxquelles on ne peut pas toucher impunément. Elle lit pour sa part Le siècle des dictateurs, une belle somme historique dont elle lui parle, régulièrement, mais de là à faire bouger ses lignes, il y a du champ, il préfère en rester à Onfray, comme tous ceux qui se contentent d’une pseudo philosophie à l’emporte-pièce. Elle complète sa longue lecture historique par La Théorie de la dictature, de Onfray, pour voir, elle en sort horrifiée, qu’y a-t-il de théorie là-dedans, une accumulation de stéréotypes, et une récupération de La Ferme des animaux d’Orwell, sans aucune analyse, une série d’analogies, assénées comme des vérités. Il l’écoute, n’a pas lu ce dernier livre, acquiesce, elle doit avoir raison, ne cherche pas querelle, Onfray n’aurait probablement pas dû écrire ce bouquin, pas ce qu’il aime le plus…

 

Elle a un nouveau voyage en vue. Dans deux mois. Palerme et ses environs. Un repérage pour un nouveau fascicule à rédiger, plutôt historique, pas les aspects de cette région les plus « vendus » par les tours traditionnels. Elle commence à lire un peu. Une page d’histoire étonnante, des monuments à couper le souffle. Doit aller sur place pour visiter, faire des photos, prendre des notes, son travail habituel de prospection. Elle lui propose de venir avec elle, elle aimerait bien partager ce moment. Il ne connait pas la Sicile, pourquoi pas, ça lui plairait bien. Elle lui parle un peu de la présence des Normands, qu’elle aimerait approfondir sur place. C’est d’accord, il peut prendre une semaine de vacances s’il le sait assez tôt.

 

Elle regarde les dates, propose. C’est bon, il pourra se libérer pour la semaine. Ils en parlent. Elle lui dit sa manière habituelle de voyager, quand elle n’est pas prise en charge totalement par une agence, comme au Maroc. Vol économique, horaire adapté au transfert vers l’aéroport, location d’appartement sur place pour plus d’indépendance et de confort. Elle commence les recherches, il est moins habitué à faire ça, et n’a pas le temps. Elle regarde les horaires, les prix, les deux aéroports possibles, il est habitué à conduire, ils peuvent y aller en voiture si nécessaire, seule elle choisit toujours d’aller à l’aéroport en train, mais là c’est différent, elle vérifie les prix, recalcule les horaires de départ, de retour, ça devrait coller, juste après elle a un nouveau déplacement, familial, prévu de longue date, elle aura à peine une journée entre les deux, mais ça ira, elle repartira le dimanche soir, ils auront quand même bien profité d’une semaine entière, et deux weekends. Elle lui textote ce qu’elle a trouvé, lui indique les prix, quand elle voyage à ses frais elle est plus regardante, il reste évasif, les dates lui conviennent, pour le reste…

-       On en reparle ce soir… Bisous 

 

 

 

13

 

Ce couple qu’ils commencent à former, à quoi ça ressemble ? Emma le regarde arriver, cette prestance, ce corps, cette voix, ce regard qu’elle aime, solide, son corps vibre, elle se retient, pourquoi ? Il pose ses affaires, la rejoint sur la terrasse, un baiser intense, violent presque, puis il s’assoit, près d’elle, l’observe, préoccupée, pourquoi. La vie pourrait être si légère. Leurs désirs pourraient se dire. Julius se tait, porte son verre à ses lèvres. 

-       Tu as repensé, pour le voyage…

-       Il faut que je te dise…

-       Moi aussi, il faut que je te dise…

-       Qui parle en premier, toi ou moi…

-       Vas-y, toi d’abord…

Prudente. Diplomate. Emma aime écouter. Toujours laisser l’autre s’exprimer d’abord. Se caler sur ce qu’il dit. Sagesse ou malice… 

-       Je voulais te dire… tu sais… j’ai pas tes moyens… ton train de vie… 

-       Mon train de vie… je roule pas sur l’or…

-       C’est pas ce que je dis, mais tu sais qu’au point de vue boulot, j’ai fait le choix de la tranquillité plutôt que du salaire mirobolant. Une fois les impôts déduits, les frais fixes, et je dois payer des arriérés « oubliés » il y a quelques années…

-       Oui, mais là c’est pas des grosses sommes que je t’annonce, le billet est pas cher, et pour l’appart je le prends en charge…

-       C’est gentil, mais en plus prendre une semaine de vacances… je suis nouveau dans la boite… et ça risque d’être en partie à mes frais. Je crois pas que je vais pouvoir.

-       Pouvoir, ou vouloir ?

-       C’est un peu la même chose, non ? Si j’avais plus de moyens, et de temps, je ne me poserais pas la question. 

-       Bon, tant pis, c’est pas grave. J’irai seule, comme au Maroc, j’ai l’habitude, j’aime plutôt ça voyager seule, c’est juste que j’avais vraiment envie de te faire partager cette page d’Histoire dans les monuments palermois.

-       Tu me feras des photos… et tu me raconteras, j’aime ça quand tu me racontes. 

-       D’accord. Dans ce cas, je vais prendre l’option par Orly, j’irai en train. Et pour le retour, si je reviens le samedi, tu pourrais venir me chercher en voiture, et on se baladerait un peu sur le chemin du retour. 

-       Parfait. Ça me va. 

 

Ce refus d’envisager ce voyage avec elle – prétexte certainement vrai mais excessif – la perturbe un peu. Que craint-il ? Pas une question d’argent, pour une somme comme celle-là, un billet d’avion low-cost… Problèmes de boulot dont il ne veut pas lui parler… Peur de s’engager sur l’avenir, avenir à moyen, presque court terme. Leur vie s’affadit. La faute à qui, à elle, à lui, à la routine… Elle n’aurait jamais dû accepter qu’il s’installe pratiquement chez elle, elle avait souhaité un amant, un complice, pas un nouveau mari, ou un compagnon socialement considéré comme tel. Les conventions sont si fortes… Leur sexualité devient plus calme, trop calme. Leur fougue des premiers temps fraichit. Il lui parle pendant l’amour, quelque chose qui le chiffonne, presque un reproche, elle ne comprend pas, pas bien, comprend autre chose que ce qu’il veut dire, probablement. Il se détourne, vient moins souvent vers elle, puis plus du tout, presque plus, se refuse quand elle va vers lui. Elle s’inquiète, sent qu’il se passe quelque chose, de grave, ou sérieux au moins, il devient plus dur, elle aussi peut-être, sans s’en rendre compte. Leur vie se remplit de quotidien. Elle dort moins bien, puis très mal. La date du voyage approche, encore quelques semaines. 

 

Ils se promènent le weekend. Quand ils trouvent un peu de disponibilité. Elle a beaucoup de travail avec les circuits touristiques à terminer, beaucoup de rédaction, de relectures. Il est quelquefois aussi pris le samedi, de nouveaux projets dans son entreprise, qu’on le charge de superviser. Ils courent les brocantes, les bouquinistes, ils aiment les livres tous les deux, pas les mêmes, mais les livres. Ils repèrent des pépites, chacun dans son genre, lui l’histoire, elle la poésie, ils passent devant les stands, s’arrêtent, partent, reviennent, discutent avec les marchands, repartent avec des lots de livres dans des sacs en tissu qu’elle a toujours avec elle. Leur quotidien se tisse. Leur couple. À quoi ça ressemble ? Pourquoi ? Ils ne pensent pas à se poser la question. Ou s’ils le font, c’est chacun de son côté, ils n’en parlent pas ensemble. Sujet difficile, sensible. Comment évoquer ce qui se construit peu à peu, un avenir commun qu’ils n’ont pas vraiment envisagé, tu es la femme de ma vie, des mots prononcés sans évaluer ce qu’ils impliquent. Ou si, peut-être, un autre quotidien que celui des conventions, libre, pourquoi signifierait-il immédiatement une vie partagée. Le partage peut être ailleurs, dans des moments privilégiés, pas en reformant un couple conventionnel. Mais ils n’ont pas pris le temps de s’arrêter pour se poser la question. Alors, ils continuent, bien qu’ils ne soient plus éblouis, ils continuent, une vie ordinaire, ils la mettent au placard, cette relation sexuelle intense, celle qui les avait réunis. Ils s’oublient. 

 

Peu avant son voyage à Palerme, elle met les bouchées doubles, des projets à boucler, et des recherches pour anticiper ce qu’elle va voir sur place, comprendre le contexte historique. Pour le reste, elle se laissera porter par les monuments, les cartouches explicatifs, les découvertes impromptues. Julius a aussi de plus en plus de travail, son poste commence à prendre forme, et l’accapare plus longtemps, il rentre plus tard. Emma se souvient, ou plutôt son agenda lui rappelle, la date du spectacle pour lequel elle a pris des places, quand elle lui a fêté son anniversaire, ne pas rater le jour. Une opérette d’Offenbach, ils aiment bien tous les deux, il préfère les opérettes comiques, celle qui est donnée est plus grave, Les Contes d’Hoffmann, mais une nouvelle mise en scène, et dans sa version originale les intrigue un peu. Une découverte à faire ensemble. Rien ne les empêchera ensuite de retourner à la Belle Hélène ou La Vie parisienne dont ils répètent souvent les refrains. Elle a pris des places numérotées, ils n’ont pas besoin d’arriver en avance, mais il faut quand même le temps de la route, de se garer, il n’est pas pressé de partir, elle s’énerve presque, le presse. Ils arrivent largement en avance, elle s’est affolée pour rien, il ne fait pas de remarque mais semble un peu ailleurs, détaché, il n’a plus l’empressement de leurs débuts. De légers signes. Qu’elle perçoit. À peine. S’interroge.  Mais non, tu t’inquiètes pour rien. Le spectacle leur plait beaucoup, très belle orchestration, mise en scène originale, inventive, des voix sures, claires, bien posées. L’argument est bien servi. Julius semble emporté comme elle par le spectacle, plus circonspect à l’entracte, pas très à l’aise dans cet univers de théâtre, on n’est pourtant pas à Paris, malgré tout un peu snob, c’est ce qu’il voit, ce qu’il ressent, elle perçoit son malaise, essaie de ne pas gâcher la fête. Il est content à la sortie, lui dit qu’il a aimé, vraiment. Ils reprennent la voiture, ne parlent plus du spectacle, elle est fatiguée, il est tard, il met la musique, fort, des tubes des années soixante-dix, standards internationaux qu’il lui demande de reconnaitre, devient cassant, lui donne les titres, les groupes, s’étonne qu’elle ne connaisse pas, ou ne reconnaisse pas. Lui fait la leçon. Qu’est-ce qu’il cherche ? Elle le rabroue un peu. Tu ne vas pas me donner des cours. On sort d’un spectacle. Laisse-moi savourer la musique. Et je suis fatiguée, je travaille tôt le matin en ce moment.

 

Son départ est proche, elle rassemble ce qu’elle a besoin d’emporter. S’occupe des enregistrements, vérifie pour l’appartement, le moyen de s’y rendre depuis l’aéroport. Finalement elle a convaincu une copine de l’accompagner, elle a juste à payer son billet d’avion, bon marché en dernière minute, elles partageront les frais de repas. Elle quitte à nouveau Julius pour une semaine. Sent un léger soulagement. Respirer un peu. Ces signes d’épuisement réciproque, de lassitude du quotidien. Différent de son départ pour le Maroc. Et là, elle ne sera pas seule, conditions différentes, appartement, copine. Et puis, pas de problèmes de téléphone. C’est dans la communauté européenne, avec la continuité du forfait. Elle a eu une très mauvaise surprise après son séjour au Maroc, plus de deux cents euros de téléphone, ils s’appelaient tous les jours, longtemps, elle pensait que le téléphone passait par le wifi, visiblement non, il lui dit qu’il n’a pas eu de surtaxe, que son forfait à lui couvrait tout, elle ne croit pas, ça n’existe pas, mais en fait, elle réalise que c’est toujours elle qui l’appelait, alors évidemment…

 

 

14

 

Bon, évidemment, cette histoire devait se terminer. Ça n’existe plus, de nos jours, une histoire d’amour qui s’installe en couple durable. Ou alors chez les plus jeunes, peut-être, espoir de fonder une famille, des enfants, une vie à construire. Ou alors chez des insécures de tout âge pour qui l’épanouissement sexuel passe loin derrière la perspective de vivre seul. Parce que, comme tue-l’amour, les servitudes de la vie quotidienne se posent là. Ou plutôt, comme étouffe-libido. L’amour, après tout, qu’est-ce que c’est ? Pas l’amour familial, qui est là – ou pas… – comme un donné, une évidence, indéfectible, sans contrepartie. 

Mais l’amour. Le vrai. Si rare. Qui vous fait courir le sprint, oublier le sel, rêver à contrejour. Si rare. Qui se nourrit de l’accord de deux peaux, la fréquence vibratoire, deux corps qui s’aimantent. Puis s’éloignent. Insensiblement. Chacun sa recherche, ce chemin trouble qu’il ne trouve pas exactement, sortie des voies ordinaires, à explorer, à deux, difficile à dire, avouer, même à soi-même, alors à l’autre, se taire. Il, elle, hésite, n’ose pas, se replie sur des presque tus, presque sus, jamais assez énoncés pour faire réalité. Elle, il, interprète, c’est parce que…, c’est pour…, et c’est tout faux. Rien à voir. C’est ailleurs, au plus profond du désir. Si le désir a une profondeur. Plutôt d’autres facettes que les superficielles, avouées, elles. Des strates enfouies. À déblayer. Lentement. Chacun de son côté. Il y faut du temps.

 

Mais ce sera plus tard. Là, elle vient de rentrer de Palerme.

 

Elle le regarde par la fenêtre, et ce qu’elle voit sur le parking, malgré le soleil – étonnée que le soleil soit encore aussi violent en ce début d’automne – cette masse sombre projetée par sa carrure massive la bouleverse, son corps frémit, d’attirance, mais cette ombre noire… Elle sort pour l’accueillir. Se blottir dans ses bras. Retour inversé. Imprévu familial, il lui a téléphoné la veille de son vol, obligé d’y aller d’urgence, elle prend le train et le taxi pour rentrer de l’aéroport. Il revient le lendemain. Impression bizarre, la première nuit où il n’est pas chez elle depuis leur rencontre. Excepté quelques jours où ils étaient partis ensemble, il n’a jamais quitté sa maison. Elle si, elle a voyagé. Lui est resté là, le gardien de son foyer, elle pouvait partir tranquille. Il s’est dit pressé de rentrer, au téléphone. Il part tôt, il sera là avant l’heure du déjeuner, c’est dimanche, ils auront l’après-midi pour eux.

 

Un verre de blanc, leur plaisir du dimanche midi. Elle lui demande des nouvelles de sa famille, de ses amis, qu’il n’a pas vus depuis qu’il est avec elle, qu’elle ne connait que par ses récits. Elle lui raconte Palerme, Monreale, les mosaïques, l’histoire des Normands, le roi Roger, le Palais Royal, lui montre quelques photos, lui donne les petits souvenirs qu’elle lui a rapportés, marquer d’une pierre blanche les moments importants, elle est sensible à ces rituels, les dates, les objets-mémoires, il aime les recevoir, les garder, n’en donne pas, n’y pense pas, elle n’a rien de lui. Une ombre passe sur son visage, des traces obscures qu’elle ne lui avait jamais vues. La séparation d’une semaine ? Ou le bref séjour avec sa famille et ses amis ? Elle se rapproche, câline, son corps lui a manqué, le lui montre, il s’approche aussi, puis se recule, insensiblement, il veut aller voir le jardin, lui montrer les quelques travaux qu’il a faits en son absence, elle trouve ça bizarre, elle le suit, cette ombre sur son visage, un signe, de quoi… 

 

Elle garde trace sur son corps du soleil sicilien, son visage, ses épaules, ses jambes, il la complimente, la lumière lui va si bien. La soirée est fraiche, ils s’installent devant un film, elle sur un fauteuil, lui sur le tapis, sa position préférée, il lui donne son dos, qu’elle caresse, elle aime le toucher, demain ce sera ton tour, demain peut-être, ou non… 

 

Les jours passent, Emma travaille beaucoup, son fascicule sur Palerme, d’autres projets plus anciens à retoquer, Julius commence à trouver ses marques dans son nouveau poste, il aura fallu du temps, il aura des déplacements, plus tard, pour l’instant il rentre comme d’habitude, visiblement content de la retrouver, juste un peu plus sombre qu’avant, le travail, certainement. Soirées d’automne, la fraicheur tombe vite, leur permet un verre dehors, certains jours, il faut rentrer vite, ils se plaisent à grignoter dans le coin salon, un film quelquefois, souvent des discussions à n’en plus finir, des désaccords, normaux, une limite à ne pas franchir, pour elle, des valeurs de justice et d’égalité profondément ancrées, qu’il malmène, plus ou moins sérieusement, pour la bousculer, mais pas seulement. Un passé politique très marqué, il a mis de l’eau dans son vin, mais il reste des traces. Au début ils en plaisantaient, maintenant il va plus loin. Et elle est tendue, Emma. Ne comprend pas bien ce qui se passe, ce qu’il a, pourquoi il se détourne d’elle, pourquoi ils ne peuvent pas en parler.

-       Mais on est quand même pas obligés tous les jours…

-       Non, mais quand même, là ça fait un moment…

-       En fait c’est un amant que tu cherches ?

-       Ben oui, un peu, même beaucoup !

-       Le boulot, ça devient plus compliqué, je peux pas être au top tout le temps.

-       Je te laisse du répit, tu peux pas dire.

-       Mais plus tu insistes, plus ça me coupe l’envie.

-       Alors, je me tais…

C’est vrai, quand elle est tendue, l’anxiété monte, elle dort mal. Et elle s’énerve, plus vite, cette colère qu’elle connait bien, qu’elle a appris à maitriser, qui sourd tout à coup, la submerge, un coup de poignard dans la poitrine, les nerfs qui l’enserrent dans une gangue de feu. Elle doit à tout prix enrayer la montée. Ou la moindre discussion s’emporte, et des mots cassants peuvent s’envoler, faire des dégâts, durables. 

 

Alors, elle essaie de faire diversion. Les fins de semaine, quelquefois le soir tard en semaine, Julius se plonge dans ses recherches historiques, à tête perdue, quête du passé, d’origines, de lignée. Il lit beaucoup. S’intéresse à la période napoléonienne, aux deux guerres, mais aussi à l’histoire des religions, du christianisme. Méthodique, fait des fiches, classe, commente tout haut pour interpeller Emma, elle opine, veille à ne pas le vexer, le déprécier. Il s’est créé son monde, il a besoin de le lui faire partager. Un weekend, elle lit l’annonce d’une rencontre autour de l’histoire du protestantisme. Ils en ont déjà parlé, il y avait des protestants dans son enfance poitevine, ils connaissent tous les deux le musée du désert d’Anduze. Ils vont à cette manifestation, passionnante, surtout l’exposition qui a été déployée, sur les différentes périodes du protestantisme en France, dans le Poitou, la visite de Calvin à Poitiers en 1534 où il écrit les bases de la Réforme, le développement de la Réforme dans la région, son écrasement sanguinaire par la Ligue, le déplacement de Henri IV pour calmer les esprits, les dragonnades, la résurgence au XIXème après la Révolution, la construction de temples. Un bon moment entre eux, l’impression de partager et d’apprendre ensemble, d’approfondir un pan d’histoire régionale, mais pas seulement. Ils rentrent par les petites routes, se perdent un peu dans la campagne. Il l’a regardée différemment cet après-midi, a lorgné sur sa robe ajustée qui moule ses formes, il retrouve son regard des premiers jours, sa main légère remonte sur la cuisse d’Emma, elle se rapproche, remonte aussi sur sa cuisse à lui, il est bon conducteur mais ça va quand même devenir risqué. Julius prend un petit chemin, s’arrête sous un arbre, devant une haie fournie. Ils sortent de la voiture, à toute vitesse, il commence à la caresser, assez brutalement, n’y met pas vraiment les formes, une urgence violente qu’ils n’ont pas connue depuis un moment, elle commence à s’occuper de son sexe, n’a pas le temps, il la plaque contre le capot de la voiture, ils jouissent violemment, vite, un abime s’ouvre sous leurs pieds. Ils restent collés l’un à l’autre, sur le capot, un moment. Il se redresse, reste silencieux, se rhabille, retourne à la voiture. Elle n’en revient pas. Le rejoint. Partagée entre ce plaisir profond, elle aime l’intensité dans le sexe, une certaine violence, ou force, mais la manière abrupte dont il l’a approchée la laisse pantoise. Avait-il quelque chose à prouver ? Ou un besoin soudain et inextinguible. Elle se tait. Se tasse dans son siège. Il met la radio, le soleil baisse, ils n’ont pas eu le temps de voir les vaches qui s’étaient rapprochées de la haie, dérangées dans la tranquillité de leur pré vert.

 

 

15

 

 

Et voici le clash qui se profile. Après le chant du cygne, retour de la retenue, la distance. Le sombre est revenu sur le visage de Julius. Taciturne. Il retrouve son côté taiseux, qu’il avait brisé durant la période des confidences. Il parlait tant, de lui, de sa vie, de ses choix, la charriait sur ses paradoxes, des idées de gauche dans une vie au demeurant bourgeoise, son apparence élégance chic pour camoufler sa sensualité vibrante toujours au bord de déborder. Qui ne trouve plus de répondant. Elle dort mal, Emma, essaie d’analyser ce qui se passe, qui la dépasse, elle voit mal comment continuer ainsi, il faudrait qu’ils en parlent, il dévie si elle aborde le sujet de leur relation qui souffre. Et puis le clash.

 

Elle est allée au cinéma. Un film qui vient de sortir, qui l’interpelle, l’histoire d’un paysan embarqué malgré lui dans l’industrialisation – et l’endettement – et qui finit par se suicider. Retour sur sa vie, une situation qui lui parle, au plus profond, Emma, ses origines paysannes, des agriculteurs qui sombrent malgré les efforts immenses qu’ils consentent au prix de leur honneur, de leur famille, de leur vie. Elle lui raconte le film, dit son émotion qui passe par tous ses mots. Julius la tacle. D’un revers qu’elle n’aurait jamais pu imaginer. Il s’énerve contre les politiques qui ont mis en place cette agriculture, une colère violente, qu’il reporte sur elle, lui fait porter le chapeau, avec ces idées qu’elle défend, généreuses et bienveillantes, voilà le monde où ça nous mène, c’est vrai qu’il y a des paysans qui se suicident, mais c’est pas mieux chez les ouvriers, les employés, c’est eux qui ont formé les gilets jaunes. Elle est sidérée, comprend mal ce déferlement d’attaques qui mélangent tour, comprend bien que c’est à elle qu’il en veut, pourquoi ça jaillit à ce moment-là, sur ce sujet, où justement elle n’est pas en cause. Mais ça se répand, ça le déborde, littéralement, il est passé de l’autre côté, son regard, il ne reviendra plus, un pas est franchi, ils ne pourront plus en parler, se parler, vraiment. Elle dort peu, mal. Le matin, elle ne se lève pas pour déjeuner avec lui, comme d’habitude, juste pour lui dire au revoir, son visage sombre, fermé, ils ne parlent pas, ils ne parleront plus, de ce qui les lie, les éloigne. Elle lui écrit, un long message pour expliquer, elle n’en peut plus, ne comprend pas. Il part.

Leur histoire se met en pause. Ne savent pas pourquoi. Seules les expériences, la séparation, permettront peut-être plus tard de comprendre, ou pas. 

 

Il installe le silence. Répond un peu, au début, de loin en loin, puis plus rien. Silence total. Téléphone sur répondeur, elle ne risque plus d’avoir des dépassements de forfait comme pendant son voyage au Maroc ! Sms sans réponse. Elle espace. Puis envoie une photo, un signe, pour dire je suis là, je ne t’oublie pas. Sans retour. Julius tient la distance, se tait. 

 

Puis, un jour, combien de temps a pu passer, un mois, plus peut-être, il répond, un sms. Il est loin, chez des amis pour quelque temps, des vacances. La distance lui permet de se rapprocher. Il propose. Une autre sexualité. Plus intense. Moins bridée. Ce qu’attend Emma, qu’elle n’arrivait pas à lui dire. Ils échangent. Des heures interminables par texto. Il ose des mots, des phrases que la réalité lui interdisait. Des scénarios qu’il a dans la tête, qu’il n’avait jamais énoncés, en imagine de nouveaux avec elle, il revient la voir un soir, à son retour, ça fonctionne, ils se retrouvent, une soirée fougueuse, ils envisagent un avenir différent, des moments forts à partager, sans vie commune, ne pas répéter les erreurs. Le weekend, c’est elle qui va venir chez lui, ils pourront profiter un peu, passer du temps ensemble hors de chez elle.

 

Le samedi, comme convenu, elle vient chez lui, personne. Elle appelle. Personne. Sa voiture n’est pas là. Persiennes fermées. Texto. Pas de réponse. Elle se demande ce qui se passe, ce qu’il fait, pourquoi il n’est pas là. Elle va déjeuner, à proximité, nouveau texto pour lui dire où elle est, toujours rien, elle traine un peu, un sms, il est parti chez un copain qui avait besoin de son aide pour les travaux, il va rentrer plus tard, a oublié de la prévenir. Elle va au cinéma, elle voulait voir Seules les bêtes, un film fascinant, des histoires qui se croisent, avec en prime une plongée dans les filières ivoiriennes des sites de rencontre. Un sms à la fin du film, il ne rentrera pas le soir, les travaux durent, le copain veut le garder à coucher, c’est un peu loin. Elle rentre chez elle, weekend raté, le lendemain pendant une pause dans les travaux, il reprend ses sms érotiques, décidément la distance l’inspire. 

 

Il revient. Quelques essais, propose quelques ouvertures libertines, plurielles, de jeunes hommes, Emma n’hésite pas, de nouvelles sources de plaisir, sensuels, sexuels, elle est comblée. Le dit. Ils parlent de cette expérience, qui se répète. Elle va plus loin, au fond d’elle-même, de sa puissance de jouissance, elle attend qu’il plonge en lui-même, qu’il se lâche comme elle. Il est occupé, trop, de manière inhabituelle, il se tait, ne communique que par sms, injoignable au téléphone, le travail, le soir, peut-être, ou non, elle ne sait plus. Sent son désarroi, le mutisme de celui qui se cherche. Hésite. N’ose pas dire, demander. Préfère se retirer dans son silence. L’obscur reprend le dessus. 

 

Elle sent qu’il la néglige, ne vient pas comme promis, se trouve des échappatoires. Négligence ou autre chose d’impalpable, qu’elle ne saisit pas, prête à l’explication rationnelle la plus classique pour étouffer sa souffrance. Il part. Ne revient pas. Se tait. Il part vers d’autres découvertes, elle ne sait pas lesquelles, elle ne sait pas ce qu’il cherche, elle sait que c’est le sexe le problème, elle ne sait pas quoi, exactement.

 

Elle refait le parcours depuis leur rencontre, dans tous les sens. Cette face sombre, pétrie de fantasmes, l’avait-elle perçue au début ? De manière indistincte, probablement, dans les moments de ce silence lourd qui se sont multipliés avec le temps, dans le contrôle qu’il avait besoin de prendre sur les choses, sur elle, qu’elle a refusé. 

 

Serait-ce la voie qu’elle lui a ouverte, qu’il a rejetée violemment, d’une certaine homosexualité, de tendances diverses qui cohabitent en nous, elle il a voulu la pousser dans ses retranchements, lui suggérer des attirances pour des femmes, qu’elle ne ressent pas, mais lui ne voulait pas les entendre pour lui, peut-être qu’alors ç’aurait été les avouer, les accepter presque. Les avait-il déjà ressenties avant qu’elle lui en parle, se voilant la face ? A-t-elle été un révélateur de tensions enfouies, qu’il a pu libérer en partant, qu’il a dû partir pour libérer ? Quand il a invité un jeune homme pour la combler, deux hommes pour elle, elle s’est posé la question, la deuxième fois, il devenait plus hardi, osait, il y avait aussi un besoin nouveau à satisfaire, un désir qu’il commençait à se dire, accepter, à satisfaire par son intermédiaire à elle. Un an plus tard, elle y repensera, ils échangeront à nouveau, quelques jours, jusqu’à ce qu’il retrouve son mutisme confortable. 

 

Ou serait-ce cet univers fantasmatique immergé qu’il a légèrement remonté à la surface ? Les questions qu’il lui posait, comme ces hommes qui veulent absolument que les femmes aient des fantasmes comme eux, c’est différent, ils ont du mal à comprendre. Cette manière, comme chez d’autres hommes, qu’elle sait maintenant reconnaitre de loin sur les sites, mais à ce moment-là pas encore vraiment, de faire monter la pression par des messages en continu, pendant des heures, finissant par demander des photos intimes, elle résiste, n’aime pas ça, finit par céder, promesse de rencontre prochaine, qui n’aura pas lieu. Fuite de la réalité. Vie parallèle. Fantasmes de la face sombre, celle du dessous, du bas, refusés, refoulés. Trop dangereux s’ils émergeaient vraiment ? Non. La transgression est plus jouissive que la réalité, pour qui vit dans le contrôle. Qu’elle a du mal à comprendre. Pour elle le sexe solitaire, compensation des nuits esseulées, n’est ni une transgression, ni vraiment du sexe, juste une satisfaction passagère qui n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’elle ressent avec un homme. Mais elle ne prétend pas que tout le monde soit comme elle. S’il y a bien un univers où les besoins, les attentes, les désirs sont divers, c’est celui-là.

 

Alors, où puise cette face sombre, elle ne le saura jamais. Elle ne comprend pas, si, ce qu’elle comprend c’est qu’elle ne peut qu’émettre des hypothèses, si elles sont juste ou fausses, c’est une autre affaire. Et puisque c’est le sexe le problème, alors elle va s’en donner. S’y adonner. Dès qu’elle aura compris. Qu’il coupe le contact. 

 

Quand il vient une dernière fois – plusieurs faux bonds, cette distance qu’il met, cette fuite – repas partagé, ils parlent de banalités, familles, amis, ne mettent pas de mots sur leur relation, où ils en sont, ce qui leur arrive, ils parlent de l’avenir proche, le weekend, il l’appellera le lendemain midi pour lui dire s’il peut, il repart avec un cadeau, reste des fêtes solitaires, il ne lui en a pas fait, elle s’est habituée, il aurait pu laisser le sien, dire quelque chose, il repart comme si rien n’était. Elle sait, pressent que c’est la dernière fois qu’ils se voient, qu’il n’appellera pas le lendemain comme promis, qu’elle n’aura plus de nouvelles.

 

Le silence s’installe. Il ne répond plus. Jamais. Elle fait quelques tentatives. Des sms pour expliquer, demander. Elle comprend qu’il ne répondra pas. Qu’il refuse. Fermeture totale. Couvercle posé sur une réalité qu’il fuit. Il s’échappe. Et ne lui laisse pas d’alternative. L’attente insoutenable. Elle souffre. Ne veut plus attendre. Mais ne sait pas comment faire. L’attente est là, au fond, qui la taraude, un espoir, un signe, n’importe lequel. Mais rien ne vient. Alors, elle se réfugie dans le travail. Et dans le sexe.

 

 

16

 

 

Le départ est acté. Le silence. Elle ne sait pas qu’il durera un an. Et plus. Elle ne va pas s’y enfermer. Réagir vite. Faire quelque chose pour redresser la tête. Retrouver son énergie. Poser un acte. Fondateur de cette résurgence. Sortie de crise. 

 

Elle change de braquet, Emma. L’attente, ça suffit. Elle va de l’avant. Fouille le web pour trouver un moyen de rencontre rapide, gratuit, à proximité. Son expérience est faible à ce jour. Elle trouve un site, visiblement tout récent, très artisanal, elle ne l’utilisera pas longtemps, deux ou trois semaines tout au plus, jusqu’à ce qu’elle regarde un peu au-delà des premières pages. C’est un site de voisinage, qui cible une distance maxi, sans beaucoup d’autres éléments. C’est très sommaire. Photo, âge, attentes en quelques mots, distance… Elle regarde quelques profils, en choisit un. Ils échangent, il veut lui téléphoner, elle dit demain matin, besoin de repos, moments difficiles. Oui mais il a son bébé le weekend, à part le soir, il n’est pas dispo. Lui propose de venir boire un verre, pour discuter un peu, changer d’air, ça fait toujours du bien. Ça dépend où. 50 km, dans une toute petite ville qu’elle connait plus de nom que vraiment. Elle dit que c’est trop loin. Il lui dit que de toute façon, dans la journée ce sera compliqué, il n’est libre qu’après 21h, qu’elle pourrait rester jusqu’au lendemain matin, son fils serait content de voir du monde, lol. Elle hésite, décide de prendre le risque. Une quarantaine de minutes de route. Ça va. Et puis, il garde son bébé, une sécurité, ça ne peut pas être une brute. Elle se prépare, prend la voiture, 10 h du soir, en plein hiver, elle ne se reconnait pas, mais bon, elle est déterminée. Elle arrive, adresse facile à trouver, en bord de route, elle a son téléphone au cas où. Elle frappe, sans sonner surtout, comme il lui a indiqué. Sympa, physique agréable, à peine 40 ans, il lui offre un verre, lui fait visiter la maison, le bas, parce qu’en haut il y a le bébé, elle voit le babyphone, en fonction. Il lui parle de sa vie, sa séparation, une femme peu préoccupée de son enfant, futile ou puérile, peut-être un peu des deux. Il jongle avec son travail, mais ça va, il s’en sort, elle le prend de temps en temps, mais il n’est jamais tranquille, ne sait jamais ce qui peut se passer. Mais bon, c’est la vie. Elle l’écoute, en sirotant doucement son verre de vin blanc, une histoire à mettre dans sa boite, pas d’autre verre, non. Ils se rapprochent, se laissent tomber sur le large divan qui occupe le centre de la pièce. Elle se laisse emporter loin, très loin. Retrouve sa sensualité, le plaisir des caresses, aime toucher ce corps ferme et musclé, se laisse emporter par la jouissance, une fois, deux fois, encore, elle crie, fort, ne pense plus au bébé, ne t’inquiète pas, quand il dort, rien ne peut le réveiller. Ils restent collés l’un à l’autre, repus. Il lui propose un autre verre. Elle dit non, elle va rentrer, elle préfère. Tu es sûre, ça va aller pour la route. Sans problème. Elle se rhabille, boit un verre d’eau, l’embrasse une dernière fois et repart dans la nuit. Elle arrive chez elle à une heure du matin, il lui a laissé un sms, un merci, peut-être une prochaine fois qui sait, elle le remercie aussi, dit qu’elle est bien rentrée. 

Une semaine plus tard, elle lui réécrit, je m’aperçois que je n’ai pas ton prénom… Il s’amuse, c’est maintenant que tu te poses la question. Ils rient ensemble, à distance.

 

Sortie de crise. Un acte fondateur posé ! Un nouveau départ… de nouveaux choix… La casserole qu’elle se traine est lourde, elle le sait, elle va lui coller aux basques un moment. Alors, de la légèreté, Emma ! Le pathétique, ça suffit. À ton âge ! tu vas pas pleurer toutes les larmes de ton corps pour ce que tu aurais dû considérer dès le début comme une amourette… tu manques d’expérience, peut-être… bon, tu ne comprends pas tout, les subtilités de ce ratage t’échappent, donne-toi le temps de comprendre, ne te force pas à tourner la page trop vite, tu pourras seulement quand tu auras mis les mots justes sur la situation. Patience. 

 

Impatience, plutôt. Pas attendre que les choses lui tombent toutes cuites dans le bec. Brève analyse de la situation. Soit elle passe de bons moments, sans futur, soit elle attend le prince charmant. Bon, le prince charmant, elle a passé l’âge de croire qu’il va débouler, sans crier gare. Passé l’âge de croire qu’il existe. Pour les bons moments, la vox populi dit la même chose, c’est plus de ton âge ! Et pourtant, c’est bien ce qui lui a fait quitter son mari, briser sa famille, alors autant que ça serve à quelque chose… Elle hésite, balbutie sur ce site sur lequel elle a trouvé son premier amant de l’année, en trouve un autre, très jeune, elle le rencontre, pour s’assurer, l’invite, une fois, puis un autre, moins jeune, qui vient plusieurs fois, elle n’est pas convaincue. Soit c’est bien côté sexe mais rien d’autre, soit c’est une relation sympa mais un peu maigre côté sexe. Elle devient exigeante. Et puis les sites qu’elle connait l’énervent, entre le site pour « personnes de plus de 50 ans », des hommes de son âge ou plus, qui font vieux, cherchent à trouver une bobonne pour ne pas finir seuls, et le site pour « voisins solitaires », dont les pages deviennent carrément une exposition de membres en érection, pas de quoi inspirer l’amour, même si ce n’est pas vraiment ce qu’elle cherche.

 

-       Mais, qu’est-ce que tu cherches, alors ? ça va te mener où ?

-       Qui sait où la vie nous mène ?

-       Si tu vas par là, tu dis rien, facile, tu bottes en touche…

-       Bah, moi, pour le moment, quelques jeunes amants, ça me va bien.

-       Ah, je pourrais pas moi. Tu peux coucher avec un mec comme ça…

-       Ben oui… pas vous ?

-       Ah, moi, avant, il me faut tellement de temps, bien le connaitre, être sûre que je vais m’entendre avec lui, qu’on partage les mêmes idées…

-       Alors, évidemment, le mec, il se fatigue, et il te passe sous le nez. Mais alors, au niveau sexe, tu fais comment, ça se fait rare ?

-       Bah, j’ai pas besoin d’un homme pour avoir du sexe, j’ai mon matos, ça compense bien…

-       C’est pas la même chose…

-       Pour moi oui, et au moins je me satisfais comme je veux, et puis, comme tu l’as dit, ça se fait rare…

-       Tu sais que tu me fais rire, avec tes histoires, pas besoin d’allumer la télé, on a tout en direct, je savais pas que ça pouvait exister.

-       Quoi, qui pouvait exister ?

-       Tout ça, une femme de notre âge, ces jeunes mecs…

-       Ça te surprend, te choque ?

-       Non, mais moi, je pourrais pas, je sens plus rien, plus de désir, le sexe, j’ai tourné la page.

-       Ah bon ? Pour moi c’est le contraire. J’ai nettement plus de désir qu’il y a quelques années, de plus en plus, je me libère !

-       C’est ce que je trouve super. Profite, et continue à nous faire rire !

 

Drôle comme ces discussions entre copines, au final assez rares, qu’elle arrive parfois à provoquer, sinon personne n’en parle, la font se sentir différente. Ne comprend pas pourquoi. Des femmes seules, ou mariées. Pour qui la sexualité est secondaire, ou absente. Les hormones ? Un couvercle inconscient mis sur leurs désirs ? Limites de la nature, pour les femmes comme pour les hommes ? Envie de passer à autre chose, à partir d’un certain âge ? Mais qui détermine l’âge ? Et pourquoi certaines comme elles ne sont-elles pas touchées ? 

 

Une des copines raconte une histoire qui lui est arrivée. Elle partait quelques jours à Paris, logerait chez des amis, en profiterait pour se promener, faire les expos – c’était avant la COVID ! – voir des gens… Elle prépare une toute petite valise, et son sac à main, dans lequel elle met son IPad, un cahier, des stylos… la routine. Elle est en avance pour prendre le train, elle part pour la gare, plus d’une heure d’avance, elle habite à un quart d’heure de la gare, mais il peut y avoir un peu de circulation, et puis il faut trouver à se garer, laisser la voiture pour quelques jours sans problèmes. Elle arrive sur une rue où elle a l’habitude de trouver de la place, il faut marcher cinq-dix minutes, mais c’est gratuit, ça en vaut la peine. Elle trouve une place, se gare, trouve que sa voiture est mal mise, recommence, puis sort. Et là ! patatras, elle a oublié sa valise ! Panique. Elle téléphone à son mari, la communication est très mauvaise, elle ne comprend pas ce qu’il lui répond. Elle fonce en retour, arrive chez elle, monte à toute vitesse, et là, plus de valise. Elle ressort, paniquée. Son mari arrive, il a sa valise, il l’a croisée, lui a fait signe, elle ne l’a pas vu, complètement absorbée, il lui avait dit qu’il venait à sa rencontre pour gagner du temps, elle n’avait pas entendu, elle attrape la valise, retourne à la gare, pas de gendarmerie sur la route, heureusement, elle fonce au parking, une place, parfait ! Ouf, elle a son train. Elle avait bien fait de prendre de l’avance !

 

Une autre enchaine. Elle, c’est à l’arrivée qu’elle a eu le même genre d’aventure. Elle sort du train, se dirige vers le métro, prend les couloirs vers sa ligne, marche tranquillement, elle n’est pas en retard pour sa réunion, pas de raison de courir. Elle va arriver au quai quand, elle s’arrête, se regarde, sent quelque chose de bizarre, elle a bien son cabas à la main, mais pas son sac à main. Elle prend souvent un seul grand sac, mais là non, elle en a pris un pour ses dossiers et petites affaires, et un petit sac à main qu’elle porte en bandoulière pour protéger ses papiers et téléphone. Oublié dans le train ! Elle repart en marche arrière, court, retrouve le train, qui est toujours là, court jusqu’à sa voiture, sa place, son sac est toujours là. Chance ! Les nettoyeurs ne sont pas encore passés, ni les menaçants démineurs. Elle calme son pas, et son cœur. Repart, plus tranquillement, la trachée douloureuse d’avoir couru dans l’urgence. Elle va reprendre la pratique de la course, elle avait un peu abandonné, sa forme physique l’a sauvée, l’entretenir ! 

 

Le thé a refroidi, Emma rapporte de l’eau chaude, et des biscuits et macarons qu’elle a cuits la veille. Elle remplit les tasses. Les conversations dérivent sur untel, unetelle, les ragots, plus facile que de parler vraiment de soi, et de ses choix et désirs.

-       Délicieux, tes biscuits, c’est toi qui les as faits ?

-       Évidemment !

-       Une perle… ça devrait plaire aux hommes…

-       Mais, tu sais, j’ai pas vraiment envie de servir de bobonne, c’est quand même largement ce que cherchent les mecs de mon âge ! J’ai donné, basta !  

 

 

 

 

 

 

17

 

Un an déjà. Une année baroque, accumulation d’histoires, d’expériences, des hommes, des amants, qui se succèdent, se croisent, disparaissent, reviennent. Un tournant. Cette Emma Bovary qu’elle a feint d’être en ajoutant un B à son nom. Feinte bien inutile sur les sites de rencontre, pas le niveau de culture littéraire qui brille. Ceux à qui elle explique retiennent ; ou non, les indifférents. 

Et pourtant, elle aurait pu éviter, ce petit point au cœur, toujours là, l’aiguillon de la tentation, faire sa Bovary qui retourne voir Rodolphe. Elle peut la relire, pour savourer les phrases, les mots précis, mais leur sève, la succession des faits sont tellement imprégnés en elle. « Que vais-je dire ? Par quoi vais-je commencer ? […] Elle se retrouvait dans les sensations de sa première tendresse, et son pauvre cœur dilaté se comprimait douloureusement. […] Elle se laissa prendre à ses paroles, plus encore à sa voix et par le spectacle de sa personne ; si bien qu’elle fit semblant de croire, ou crut-elle peut-être, au prétexte de leur rupture… » Probablement ce qu’elle a en tête, un peu, Emma, cet espoir du retour d’un état perdu, de ces sensations qui l’ont nourrie, transportée. Après un an, recontacter Julius, sms, le seul canal de communication possible, lui présenter ses vœux, sure qu’il ne répondra pas. Mais ce sera une résolution tenue, une histoire classée.

Surprise ! comme Rodolphe, Julius répond, met des mots sur ses expériences, un prétexte sur leur rupture, des espoirs de retrouvailles, des propositions érotiques, elle dit sa réalité depuis un an, son évolution, ses choix, sa liberté sexuelle. Mais Emma n’est pas la Bovary, un siècle et demi plus tard, la liberté d’Emma va loin au-delà de celle, déjà scandaleuse, à laquelle pouvait prétendre l’héroïne de Flaubert : « Elle resta perdue de stupeur, et n’ayant plus conscience d’elle-même que par le battement de ses artères, qu’elle croyait entendre s’échapper comme une assourdissante musique qui emplissait la campagne. » 

Pas pour elle le pathétique de la Bovary, Emma comprend peu à peu que si elle dit la réalité, elle, Julius, lui, s’enferme à nouveau dans le fantasme, la fuite. Elle est sonnée, certes, quand elle comprend qu’il l’a encore menée en bateau, qu’elle ne le reverra pas, se dit ma pauvre fille, qu’est-ce que tu avais besoin d’aller te mettre dans une histoire pareille, tu ne pouvais pas rester tranquille, tourner la page. Eh bien non, c’est maintenant, après un an, qu’elle vient de comprendre, valider ses hypothèses. Et qu’elle peut classer l’affaire. Et vivre sa liberté. Se dégager de ses derniers fers intérieurs. Tant pis pour la Bovary ! O tempora, o mores… 

 

-       Alors tu l’as revu ?

-       Non, même pas en rêve…

-       Ah, j’avais cru, tu m’avais dit, t’avais l’air contente, y a eu un problème ?

-       Affaire classée.

-       Tu fais ta forte, pas si sûr, ça te chagrine encore, peut-être… pourquoi tu l’as recontacté, aussi ?

-       Rassure-toi, ça me chagrine pas du tout. Sur le coup oui. Bon, le plantage, j’ai déjà connu avec lui. Mais, là, vois-tu, j’ai compris. Me refoutre dans une relation toxique, pas question.

-       T’y vas pas de main morte !

-       Oui, mais crois-moi j’exagère pas. C’est un cas, ce mec. Moi j’ai donné, je le laisse à d’autres. Et finalement, tu vois, j’ai bien fait de le contacter. Je serais toujours restée avec des questions, un espoir, là c’est bien fini. Basta !

-       Ah, si je m’attendais à ça… 

Et maintenant, que vas-tu faire, 

Et maintenant, que sera ta vie ?

De tous ces gens qui t’indiffèrent

Maintenant que tu es partie…

-       Ah, trop forte avec ton Bécaud, j’avais oublié que tu chantais aussi bien, tu devrais faire karaoké. Oui… quand les bars rouvriront ! Mais ça fait un moment que je suis partie, enfin lui plutôt, un an, alors, tu sais, j’en ai vu d’autres.

-       Je sais bien, c’est pour ça que j’aime te voir, pour que tu me racontes. Moi, ma vie est moins drôle, y a moins de rebondissements… Et cette Bovary que tu t’étais mise en tête… dépassée, non ?

-       Dépassée, tu crois pas si bien te dire, l’élève a dépassé la maitresse… ah ah ah… bon, en fait, c’était surtout mon pseudo sur les sites…

-       Certainement pas un hasard !

-       Non, j’assume. Ça m’a aidée, un moment. Du passé, maintenant…

-       Comment ça, du passé ?

-       J’ai tout arrêté, tout fermé, plus de sites.

-       Mais alors, tu t’es assagie ? Plus d’histoires ?

-       Oh si, plein, mon carnet d’adresses déborde. 

-       Et puis, de toute façon, t’as encore toutes celles de l’an dernier à me raconter, t’as pas été très bavarde sur cette période. 

-       Certes, j’ai de la ressource, y a de quoi faire !

-       Encore heureux qu’il y a eu les confinements pour te ralentir un peu !

-       Tu l’as dit… oui, enfin, pas tant que ça ! Patience, patience, le présent m’encombre, ou le passé récent, ça se mélange…

 

Soirée bizarre. Au-delà de tout ce qu’elle aurait pu imaginer. Même Emma Bovary n’en serait pas revenue. Bilan d’une année de rencontres ? Certainement pas, heureusement ! mais de quoi ébranler plus d’une galante dans ses certitudes les plus ancrées. Une année à chercher, échanger, des discussions, abouties, ou non... Souvent étouffées dans l’œuf, des papotages en ligne, poursuivis sur une messagerie, Messenger, WhatsApp, SMS, Mel quelquefois, au gré du vent, avec des migrations parfois de l’une à l’autre, « ce sont amis que vent emporte » … Des oublieux, des oubliés. Qui disparaissent à jamais. Ou ressurgissent parfois, au gré du temps. C’est le cas de Simon, celui de la soirée bizarre. 

 

-       Comment ça, bizarre ? C’était y a longtemps ? Tu m’as rien dit… Je croyais que tu me racontais toutes tes histoires, tu sais que j’ai besoin de distraction…

-       La soirée, c’est récent… je t’ai pas raconté encore ? t’es sûre ? 

-       Croix de bois, croix de fer…

-       Jure pas trop vite. Y a pas longtemps, mais d’un autre côté…

 

Une histoire commencée tôt. Les débuts d’Emma sur Adopt. Un gentil, ce garçon. Une discussion simple, sans ces agaceries aguicheuses très vite sexe, prévisibles et lassantes ! Rien de tel avec Simon, une galanterie ordinaire, beaucoup plus jeune qu’elle, plus de vingt ans, elle a franchi le cap des jeunes, bien plus jeunes, alors... Ils discutent sur messagerie, se rencontrent, déjeunent dans une zone commerciale, pourquoi pas, facile pour garer sa voiture, histoire de faire connaissance. Physique moyen, de celui qu’on ne retient pas, uniforme jean pull du mec passepartout, chaussures de sport, il lui parle de son boulot, elle aussi, quelques points communs, il a vécu à l’étranger, pour ses études, du coup elle le classe prof de langue, avec une curiosité de voyageur. Bon, elle se trompe, il n’est pas prof de langue – cela dit, elle a connu une vague copine, prof d’anglais, qui n’avait jamais mis les pieds en Angleterre ni dans un aucun pays anglophone à plus de quarante ans, eh oui, ça peut exister – et la curiosité du voyageur, là aussi, passera l’illusion, mais en attendant elle fait avec ce qu’elle a. Ils se quittent sur le parking, il retourne travailler, il l’a invitée à déjeuner, elle l’invite au cinéma, un film politique, qu’elle a vu mais veut revoir, s’est assoupie un instant, à un moment fatidique qu’elle regrette d’avoir raté. Bon test, un film politique, pas sûr qu’il coche les cases, il lui propose d’aller prendre un verre après, un endroit totalement improbable, qu’elle n’imaginait pas, encore une zone commerciale, une salle qui abrite de ces jeux qui font les samedis des bandes de copains et les dimanches des familles, dont elle ignore l’existence, à part le bowling, on leur dit qu’ils peuvent prendre un verre, ils sont seuls dans un espace grand comme une patinoire, et aussi froid… enfin, l’atmosphère. Ils se quittent sur le parking. Se revoir, peut-être… Elle fait d’autres rencontres, des ratés, se repositionne, hésite entre deux hommes du même âge, quelques années de moins qu’elle, mais un écart correct, qui permet d’envisager un avenir, fait son choix, Simon est un peu oublié, et puis le monde bascule, la peur se confirme, l’épidémie devient pandémie, le pays est à l’arrêt, le monde peu à peu se fige, confinement, chacun chez soi, silence, solitude, heureusement brisée après la quinzaine réglementaire, une semaine sur deux, avec l’amant qu’elle a choisi, les mois passent, déconfinement, la vie reprend. Simon écrit de temps en temps, quelques messages, elle lui dit où elle en est, ses rencontres marquantes, ils se revoient l’été, il vient chez elle, elle lui fait visiter la maison, ils dinent dehors, il repart, c’est l’époque des gestes barrière, des masques, il a enlevé son masque, la barrière des gestes reste, pas de rapprochement. Garçon étonnant, se dit-elle. Asexué, dit-elle à son ami confident. Bon, elle ne manque pas de sexe, si Simon a envie de venir la voir, pourquoi pas, elle ne lui court pas après… Il réapparait de temps en temps, un message, à la rentrée. Un soir, ils vont au cinéma, un de ces complexes hors de la ville, un film qu’elle avait envie de voir, ils se quittent sur le parking après le film, salut. Au début du deuxième confinement, ils échangent quelques phrases, des nouvelles, de temps en temps, à distance. Les zooms se sont développés, réunions à distance pour compenser, continuer à travailler, à vivre. 

Un jeudi, un de ces jeudis où le gouvernement donne des informations sur l’évolution de la situation, les espoirs – ou désenchantements – pour le futur, un message de Simon, elle élude, je suis en visio, pendant la réunion elle suit les alertes, les annonces du premier ministre, du ministre de la santé, des différents ministres qui interviennent, les infos en bref et en direct, répond à Simon après la visio, s’excuse, il lui demande si elle sait ce qu’a dit le gouvernement, si elle a regardé la télé… 

-       mais non, je t’ai dit que j’étais en visio, 

-       pas grave, je vais appeler une copine, 

-       mais je sais quand même ce qui s’est dit, j’ai suivi les annonces…

… elle lui résume, lui fait un point de situation. Et réalise que s’il l’avait contactée, c’était pour connaitre ces annonces. Qu’il ne s’informe pas, ne lit rien, n’écoute ni ne regarde rien. Passons. 

Puis le quotidien s’assouplit un peu, on passe du confinement doux deuxième version au couvre-feu, à 20h, puis 18h, les jours raccourcissent à mesure où ils allongent, vies contraintes, soirées solitaires. Simon écrit régulièrement, quelques mots charmeurs se glissent dans ses messages depuis quelque temps. Il lui répète qu’il est très attiré par elle, qu’il a eu un coup de foudre pour elle dès qu’il l’a vue, ils conversent, elle lui dit sa vie de femme libre, qu’elle s’est choisie, il acquiesce, l’a toujours comprise ainsi, parle de lui-même comme d’un libertin. Emma est très surprise, ce n’est pas comme ça qu’elle l’a vu jusque-là, plutôt asexué, se dit qu’il doit avoir un problème avec les mots, lui dit que libertin ce n’est pas seulement être libre, c’est sexuel, il en convient. Bon, bizarre.

Le couvre-feu lui pèse, à Simon. Il travaille, pourtant. Mais il a envie de la voir. Et lui propose de venir passer un couvre-feu avec elle. Surprise, Emma. Un mec avec qui elle n’a rien fait, pas d’idée de sexe entre eux, pas même un moment de séduction, et qui lui demande de venir passer une nuit avec elle. Elle hésite, tergiverse, elle ne peut pas les jours qu’il lui propose, il n’est pas là le weekend, elle est à la fois interloquée par cette demande insolite, et follement curieuse, qu’est-ce qui peut bien pousser un mec qui ne t’a jamais fait d’avances à te demander de passer une nuit avec toi ? Un fort désir soudain, qu’elle n’a pas perçu ? Une demande purement amicale ? …sa maison est grande, elle lui trouvera toujours une chambre si c’est le cas. Ils finissent par trouver un soir, le weekend, il ne part pas…

18h passe, Simon arrive, léger retard, beaucoup de monde sur la route, et la gendarmerie laisse la campagne au repos. Ils boivent un verre, parlent, ou plutôt elle parle beaucoup, lui explique, ça commence avec des faits historiques, des personnages dont il connait le nom sans s’être jamais demandé qui ils étaient, elle remonte dans la chronologie, reprend, expose, s’étonne de sa candeur, ou de son ignorance, que doit-elle penser, ils parlent de pays, de géopolitique dont il ne sait rien, il admire, qu’elle connaisse tous ces évènements, les noms de chefs d’État, et plus… ils parlent de voyages, pas vraiment la même conception, c’est vrai qu’elle a plus voyagé, pour elle-même et pour son travail, des retours périodiques dans certains pays, et son âge lui donne l’avantage de l’expérience… Ils dinent, parlent. Elle lui explique les mots autour de la liberté, le politique de libertaire, le sexuel de libertin, né au XVIIIème, l’histoire des mots. Elle le fait parler de sa vie, les femmes, il lui parle de quelques-unes, pas très précis, mais seulement des filles depuis son enfance, peu de copains, toujours mieux en compagnie des femmes que des hommes.

L’heure tourne. Emma fatigue, elle n’a pas autant parlé depuis longtemps, période confinée où elle travaille à distance, voit peu de monde… Elle propose de se coucher, il acquiesce, n’a pas un geste, il n’a encore eu aucun geste de tendresse, pour quelqu’un qui se dit follement attiré par elle... Emma, elle, ne lui a jamais rien écrit de ce genre. Ils montent à l’étage, dans la chambre. Toujours rien. Elle passe dans la salle de bain, se lave les dents, se démaquille, crème du soir, revient dans la chambre, il est couché dans le lit, sous la couette. Elle se déshabille, prend une nuisette dans le tiroir, s’allonge à son tour sous la couette, mi dénudée, lui est en t-shirt et slip. Il continue à parler, lui caresse vaguement le corps, de ces caresses sans sensualité qui ne lui font aucun effet. Quand elle va dire ça à ses amants qui la connaissent bien, elle qui démarre au quart de tour dès qu’ils la touchent ! Il finit par se taire, elle lui dit qu’elle veut dormir, a du mal à trouver le sommeil, déjà que c’est difficile de dormir avec un inconnu, mais là c’est quand même du jamais vu. Le matin, ils se réveillent, se lèvent, vont déjeuner. Il repart. Aucun geste, aucun baiser. Elle a l’impression d’avoir passé la nuit avec son frère, ou un copain. Quand elle l’a interrogé sur ses relations avec les femmes il lui a parlé de sexe, Emma ne comprend pas ce qu’il entend par là. Il restera un mystère, il veut rester son ami-complice-amant, elle lui répond qu’elle préfère éviter le 3ème mot, que cette nuit a été étrange pour elle. Elle appelle au secours un de ses jeunes amants, elle a besoin de se laver de cette histoire, vite. Une histoire bizarre.

 

-       Tu crois pas qu’il est homo, ton Simon ?

-       Ça m’a effleurée… un homo refoulé, qui ne veut pas se l’avouer, cherche la présence des femmes, amies… N’empêche qu’une nuit comme ça, c’est quand même pas commun.

-       En tout cas tu peux pas l’accuser de harcèlement… 

-       Ni de viol…

Elles éclatent de rire. D’une violence à leur couper le souffle. Emma en pleure, les larmes coulent. Son amie hoquette, sanglote presque.

-       Je vais faire pipi dans ma culotte… Je cours… mais j’attends la suite…

-       Ou plutôt ce qui précède ! Dépêche-toi… tu t’oublies, là !

 

 

 

18

 

 

-       Bon, rassure-moi, tu as eu des amants plus entreprenants…

Les larmes perlent de ses yeux. Reprendre son souffle, Emma est emportée par ce débordement de rire partagé. Une histoire plus drôle à raconter qu’à vivre. Franchement. Dans un film elle n’y croirait pas, elle se dirait qu’ils exagèrent. Le récit sublime la réalité, le fictionnalise, finalement son EmmaB de papier, ou disons virtuelle, est peut-être plus intéressante qu’elle-même. C’est bien ce que cherchent ces hommes de fantasmes, ceux qui vous écrivent pour faire monter la pression, trouver une partenaire érotique à distance, vous n’allez jamais les rencontrer, ils disparaissent dès qu’ils ont atteint leur but, réapparaissent à l’occasion en cas de besoin, vous avez soudain l’impression de jouer le rôle des couvertures de Lui ou Playboy dans la génération précédente… En attendant, vous y avez cru un peu, léger espoir, comme à chaque fois. Et vous vous ramassez, une fois de plus, un vent ! Et vous recommencez. Parce que la recherche continue, l’espoir, une vague idée que vous allez trouver ce que vous cherchez. Comme si vous le saviez, ce que vous cherchez…

 

-       C’est pour ça que j’ai arrêté les sites…

-       Arrêté arrêté… 

-       Oui, tout fermé, depuis quelques mois, une seule petite incursion, une histoire bizarre…

-       Ah oui ?

-       Plus tard… mais les sites, tu connais pas, c’est addictif tu sais. C’est aussi pour ça que je voulais faire cette expérience. Tu cherches, tu attends, tu y retournes, tu es flattée, puis si ça se tarit un peu, tu te demandes, te dis que c’est foutu, t’es sur la touche, ton ego souffre… Totale addiction. Tout arrêter, tant que tu peux, la seule solution !

-       Mais alors, comment tu fais ?

-       Oh, je te rassure, j’ai un bon carnet d’adresses, et je suis aussi dans pas mal de carnets… ça va, ça vient !

-       Et alors, ces expériences, cette année de folie ?

-       Oui… hmmm… par où commencer ?

 

Le saut dans l’inconnu. Après cet acte fondateur de son année, ce premier mec jeune, un soir tard, du sexe pour le sexe, il faut transformer l’essai, passer à l’étape suivante. Elle cherche d’abord à s’enivrer… s’oublier… se dépasser… dans toutes les directions… Maintenant qu’elle est lancée, elle va rattraper le temps perdu, toutes ces années de conventions dont elle avait à peine commencé à lever le voile avec Julius. Pas envie de retrouver un mec avec qui vivre, elle a appris de ses erreurs… elle cherche juste à profiter des jours qui passent, ses belles années ne sont pas derrière elle, malgré son âge que tout, autour d’elle, l’enjoint de respecter.

 

Des catégories. Que le recul permet d’élaborer, classer. Des rencontres faites dans le flot de l’impulsion. Puis des tentatives de redresser la barre. Faire des choix. Des erreurs. De bonnes pioches, ceux qui passent la barre, restent au fil du temps. Bien maligne celle qui aurait pu prévoir, sur le moment. Enfin, si, un peu…

 

Très vite, loin de ce qu’elle aurait pu imaginer, des hommes jeunes. La trentaine. Même moins, une fois. Au tout début. Elle veut comprendre. Méfiante. Prend ses précautions, le rencontre dans un café avant de l’inviter chez elle, il connait les environs, lui révèle des secrets de polichinelle, elle s’inquiète de son secret à elle, ne se fait pas d’illusions, tout se sait. Il aime les femmes plus âgées, a eu une longue relation, n’est pas très bon ce jour-là, problème cardiaque, n’a pas pris son médicament… elle ne le reverra pas, il la recontactera, fixera un moment, ne viendra pas. Elle l’oublie, se souvient de son corps, de son histoire, son nom disparait dans la brume. Premier amant occasionnel venu chez elle, le plus jeune de tous aussi. 

 

Elle brise un tabou. La ligne infranchissable quand vous raisonnez en âge. Mais à écouter ces trentenaires, ce qu’ils disent de leur demande, la ligne devient floue. Vous les voyez simplement comme des hommes, sans référence datée. Cougar. Ce mot si moche, qui renvoie violemment les femmes à leur âge, elle l’entendra rarement, peut-être deux ou trois fois. Chez un ami de son âge. Tu vas pas te poser, un jour… tu vas continuer comme ça longtemps… qu’est-ce que tu cherches… Le même qui est toujours accro à son ex, bien après la rupture, une très longue relation, une bonne vingtaine de moins que lui, pas gêné de traiter Emma de cougar, pas gêné de se moquer de son choix d’amants jeunes… Emma, au moins, n’a jamais eu la velléité de dépasser le stade du sexe… il vient d’apprendre que son ex vit avec un mec d’une douzaine d’années de moins qu’elle… dur dur… et cette femme de son âge dans laquelle il la cherchait, une certaine ressemblance, de dos, qu’il quitte parce qu’elle est trop ridée, sans pouvoir le lui dire. Bon, Emma n’est ni ridée ni cougar, elle aime les amants, sans regarder leur âge ! Enfin, presque.

 

S’interroge sur ce que ces hommes jeunes cherchent chez une femme largement mature comme elle. Au-delà de l’attirance. Les mots qu’elle emploie, rares chez une femme, directs, qui exhalent la sensualité, la recherche du plaisir, sans fioritures, sans différer.

-       Tu sais, c’est rare les femmes qui sont cash, la plupart, elles te mènent en bateau, elles attendent, peut-être un jour, tu rêves, mais rien… 

Ou alors, c’est des putes, qui font payer, oui, sur les sites ça existe…

-       Alors, c’est parce que je suis une femme facile…

-       Facile, non, mais tu fais pas de chichis, tu te prends pas la tête.

-       Non, c’est sûr. Et puis, avec une femme de mon âge y a pas le risque de te faire faire un enfant dans le dos…

-       Probablement… mais aussi y a l’expérience, tu sais ce que tu veux, ce que tu aimes, tu mégotes pas.

-       Toujours le premier soir ! j’ai inversé l’adage… tant que j’ai pas couché avec un mec, je peux pas savoir.

-       Ah ah ah, l’esprit pratique ! Mais c’est aussi que, avec toi, quand on a essayé, on se souvient, la douceur de ta peau, addictive, et si y avait que ça…

-       Monsieur est connaisseur, viens donc par là...

 

Rencontres au hasard. Peu de critères. Un physique, une attirance. Un peu de culture et de conversation, condition pour que ça dure un peu. L’âge compte juste pour savoir si ce sera une relation impliquante ou non. Projet clairement différent avec un homme plus proche de son âge. Un plus jeune, c’est carrément sans projet. Un plan cul qui peut durer, mais reste carrément un plan cul. Reposant. Pas d’investissement, pas de demande d’appartenance, de fidélité, tous ces trucs qui viennent vite avec les mecs de son âge, leur besoin de se rassurer, de ne pas perdre pied face au temps qui passe. Mais, clairement, si elle tente des ouvertures dans sa génération – enfin disons à dix ans près, plutôt en moins qu’elle – sa motivation première n’est pas le sexe. Indispensable. Mais pour s’investir avec quelqu’un elle a besoin de l’intellect, Emma, besoin de conversations qui vont au-delà des histoires de famille, des points de retraite et de comment occuper son temps quand on n’a plus rien à faire. Pour le sexe, ça peut être bien, ça dépend, mais la vigueur de la jeunesse reste quand même fort appréciable. Encore un domaine où les hommes perdent plus que les femmes en vieillissant. 

-       Mais tu dis ça parce que t’es une exception, la plupart des femmes, à la ménopause, elles ont plus de désir…

-       Peut-être, mais pas toutes, tu vois bien, il faut chercher… 

-       Chez les hommes, c’est plus mécanique, rien à faire.

 

Rencontres qui durent, certaines. Ceux avec qui elle est bien. Qui peuvent disparaitre puis revenir, au gré de leur travail, de leurs déplacements. Anis, apparu dès ses premières recherches. Tunisien. Beau comme un dieu. En France depuis dix ans. Continue ses études supérieures tout en travaillant, intérim, chantiers, tout… Cultivé, ouvert. Elle aime le revoir, régulièrement, autant pour parler que pour le sexe, des nouvelles de son pays, de la situation sanitaire, économique, politique, de différentes parties du monde, de ses voyages à elle. Il disparait quelques mois. Confinement. Revient. Travail, études. Revient. Relation sans prise de tête. Bons moments de partage. Sans questions d’âge, d’avenir, de temps.

 

D’autres sans lendemain. Le ponctuel qui ne dure pas. Pas d’envie de continuer, ni d’un côté ni de l’autre. Un grand manque chez ces jeunes hommes rencontrés une fois, un besoin de se prouver qu’ils sont encore des hommes, de séduire une femme et de passer à l’acte. 

Ce mec sympa, séparé de sa femme avec qui il a un très jeune enfant, toujours ces questions de garde qui reviennent, ils ont construit ensemble une tiny house, il s’est beaucoup investi, un projet de vie, qui s’est arrêté, retour à la case départ, elle repartie chez ses parents, lui en recherche d’une nouvelle idée, d’un nouveau job, juste avant le premier confinement, que deviendra-t-il, il s’inquiètera d’elle une fois, quand la vie reprendra un peu, sans en dire plus sur lui. 

Celui-là, belle photo, qui se déplace, plus de 400 kilomètres, covoiturage. Bon, il est nettement moins bien en réel qu’en photo, des kilos en plus qui gâchent vraiment le tableau. Elle pensait lui faire un peu découvrir la ville avant, il préfère venir chez elle, gros manque visiblement, il parle de lui ensuite, un peu cassé de la vie, une histoire de cœur pas terrible dont elle oublie les détails, une vie de famille un peu oppressante, chez sa mère, difficile à son âge. Une belle soirée inattendue, elle l’invite dans un restau à proximité, qu’elle ne connait pas, entendu parler plusieurs fois, de la musique en fin de semaine, pense que c’est une ouverture récente. Ils y vont tôt, heureusement, ça se remplit vite, des femmes hyper habillées, un orchestre se met en place. Un endroit amusant, un terrain de pétanque, une grande terrasse pour les beaux jours, visiblement très fréquentée, ils comprennent que c’est un jour exceptionnel, d’où l’orchestre renforcé, le premier anniversaire, elle qui pensait que ça venait d’ouvrir. Très bonne table, en plus. Ils passent une excellente soirée, font des vidéos, des photos, lui surtout, sa taille lui permet de mieux cadrer. Ils rentrent, elle lui donne une autre chambre, pas envie de passer la nuit avec cet homme jeune qu’elle ne connait pas, pas envie d’autre chose avec lui, et dormir c’est intime…

-       Oui, mais tu as quand même dormi avec d’autres…

-       Ça se peut. Des erreurs. Des réussites. La vie, quoi…

 

 

19

 

« Bonjour Emma, comment vas-tu ? Je te souhaite une excellente année… »

« Bonjour Franz, ça fait longtemps que je n’avais pas de nouvelles. Je croyais que tu avais disparu. Je vais bien, je vis en recluse. Je te souhaite aussi une bonne année, et j’espère reprendre une vie normale un jour ! Et toi, quoi de neuf ? »

Bizarre. Une de ces rencontres virtuelles qu’elle avait oubliées. Un mec canon, petite quarantaine, profession libérale sûre, travaille entre Bordeaux et Paris, elle s’était demandé pourquoi il la contactait. Échanges érotiques, par mél… c’est plutôt rare le mél ! Envoi et demande de photos, ciblées. Très beau mec, elle lui propose de venir la voir, il hésite, pourrait s’arrêter sur un de ses trajets, il a peur d’être surpris, un mari, un amant… Rien à craindre. Il ne vient pas, coupe la communication. Et trois mois plus tard, rebelote. Elle voit venir le manège. Le piège un peu plus vite. Lui répond distraitement, envoie des photos qu’elle a en stock. Il lui redemande où elle habite, prend conscience de la distance – une avancée ? – propose un jour, peut-être un hôtel à mi-distance, plus facile pour le couvre-feu à 18h, elle lui demande de s’en occuper, ou sinon il lui dit qu’il viendra chez elle, s’il n’y a personne pour les gêner, ils conviennent d’un jour, puis silence. 

 

Bizarre, quand même, ces fantasmes-fuites. Peur du passage à l’acte ? Besoin de se trouver un support pour fantasmer ?  Mépris pour l’autre, qui n’existe pas, n’est que l’accessoire de ses désirs et pulsions… Le mécanisme l’amuse, Emma. Et la questionne. Ce n’est pas la première fois. Lassant. Mais quelques exemples lui permettent d’affiner son analyse. 

 

Un jour un autre la drague sur un site, plutôt bien sur les photos, une centaine de kilomètres, se fait pressant, elle lui propose de venir la voir le weekend, le vendredi soir la pression monte, il s’excite, lui envoie une vidéo très explicite. Elle lui répond, cinglante, trouve cette vidéo humiliante, il ne comprend pas, doit se trouver tout à fait normal, disparait, puis réapparait, visiblement n’a pas compris ce qui l’a énervée, le côté partenaire de la femme dans la relation doit lui échapper, lui aussi en est resté du côté de l’accessoire…

Et puis celui, la trentaine, qui, en février, avant le premier confinement, voulait qu’ils aillent en forêt, son fantasme, dans la nature, contre un arbre. Bon, mais février c’est encore un peu frais, froid même… Les semaines passent, le confinement… il se calme, se range. Au retour des beaux jours déconfinés, il est toujours sur le site, il donne des coups d’œil sur son profil, qu’elle repère, et rien, ne se manifeste plus, encore un fantasme qui ne survit pas à l’été ! 

 

Ou qui passe à l’acte, finalement, une fois… après une longue maturation… Beau brun, la trentaine, divorcé, un enfant, séducteur, multicartes à ce qu’il dit, passé de quatre à deux régulières… la pression monte… ils doivent se voir un midi, puis il a un contretemps… puis le confinement… reprend contact en juin, vient la voir, juste pour faire connaissance, parler… un mois plus tard, elle a une histoire qui a tourné court, il repointe son nez, ils doivent se revoir, un rendez-vous, puis elle ne peut plus, obligations familiales impromptues… il réapparait trois mois plus tard, entreprenant, nouveau rendez-vous raté, il doit garder son fils… pas facile les rencarts avec lui… finalement, comme une urgence, un samedi en début d’après-midi… elle a la sensation d’être calée entre les courses et la cuisine pour ses copains le soir, un coup vite fait, c’était pas la peine de faire tout ce cinéma depuis des mois… elle se dit qu’il n’était peut-être pas au mieux de sa forme, stressé, trop de choses à faire, lui donne une deuxième chance, qu’il décline, bizarrement il a soudain fait une rencontre qui l’invite à stopper les escapades coquines… Pas gêné ! Si encore ça avait valu le coup d’attendre.

 

Des hommes si prévisibles, dans la place qu’ils accordent à leur partenaire, ce choix, plus ou moins conscient, entre l’essentiel et l’accessoire. Passage à l’acte ou pas, cette aptitude à différer, surtout chez les moins de cinquante ans, une conception de la sexualité assez machiste. Le besoin de contrôler l’autre. 

-       T’en as pas marre de tes théories à la con ? 

-       T’as raison, en plus ça veut rien dire… non, ce qui est bizarre c’est le silence, la fuite…

 

Fréquent, finalement, le silence. Solution de facilité. Tout à coup, on ne répond plus. Elle a du mal à comprendre, Emma, son fonds de commerce, et de nature, c’est la communication. Elle a pour règle de toujours répondre rapidement aux messages qu’elle reçoit, parfois très vite, parfois un peu moins, mais elle ne laisse jamais passer plus de quelques heures, un jour grand maximum. Alors imaginer que quelqu’un décide, délibérément, de ne pas répondre, c’est au-dessus, bien au-dessus de ses forces ! 

 

La première fois que ça lui est arrivé – elle ne parle pas de ces relations restées en suspens, qui fluctuent, périodes de pause – elle n’a pas compris, évalué, ce qui se jouait. Elle a cru à une rupture amoureuse classique, une meurtrissure qui enferme dans le mutisme, empêche de parler pour ne pas raviver la flamme, et la douleur. Projection idiote sur un fonctionnement qu’elle ne connait pas, n’imagine pas, ne pas répondre volontairement, il lui faudra du temps pour réaliser qu’elle avait tout faux, que le silence est un procédé, plus qu’une fuite un moyen de contrôle. Une manière de réaffirmer sa puissance – masculine dans ce cas – d’imposer son tempo, personne ne me dicte ce que je dois dire et faire, je réponds quand je veux, et si je ne veux pas, tu pourras faire tout ce que tu voudras, ça n’y changera rien, c’est moi qui décide !

 

Un jeune amant, costaud, corps musclé, ils s’étaient connus en groupe, il veut la revoir, fait des recherches, elle accepte de donner son téléphone, il la recontacte, ils se voient régulièrement, belle parenthèse érotique dans leurs vies, fidèle – pas dans le sens classique de la fidélité à une seule personne, dans le sens de la régularité, celui ou celle que l’on n’oublie pas, à qui on revient… Un jour, une scène comique… elle lui a proposé qu’ils se voient ; il a des horaires de travail irréguliers, jongle avec ses obligations. Coucou Tu vas bien ? Du temps pour un câlin ce weekend ? Bisous. Et là, réponse presque immédiate, d’habitude il est moins réactif. Oui super et toi ? Dis-moi tu as Facebook ? Elle est surprise, mais ne réagit pas, envoie son code Messenger, échange bref, il lui répond par émoticônes, bizarre. Et le lendemain matin, je suis avec ma copine, et elle est jalouse… Elle rit, lui répond qu’elle ne comprend rien à ses messages sur Messenger, qu’elle se fiche qu’il ait une copine, mais est méfiante en période de pandémie, de confinement partiel… Il l’appelle, s’excuse, c’est une copine qui était chez lui, a pris son téléphone, il l’a calmée en lui disant qu’elle était une collègue et qu’elle rigolait. Ils s’en amusent, elle lui dit de ne pas laisser son téléphone en vue et débloqué, ils se revoient de temps en temps, moments érotiques forts, s’envoient des photos, des vidéos, échangent, se consolent de cette période compliquée. Puis disparition totale. Plus aucun message. Silence. A-t-il été rattrapé par une copine jalouse ? A-t-il eu un problème ? Pourquoi ce silence ? Un hasard de la vie… une fuite… elle s’interroge. Il n’a rien à fuir avec elle… 

 

Et le silence de Julius… Elle l’a rangé dans les affaires classées, après son dernier retour-fuite. Alimenter le fantasme pendant deux semaines – son fantasme à lui, plus qu’à elle – et disparaitre tout à coup, sans plus un mot. Puis réapparaitre, excuse bidon pour son mutisme, il aurait mieux fait de ne rien dire, c’était plus crédible. Il veut la revoir, se met à sa disposition. Emma est dubitative, ne ferme pas la porte, jamais, mais reste sur ses gardes. Elle fixe un jour, il accepte, ils continuent à échanger pour des bricoles. Le jour s’approche, elle lui demande de confirmer. Silence. Le jour venu, lui demande à nouveau, rien, lui écrit le lendemain sur ce processus de fantasme-fuite qu’il a mis en place, lui montre qu’elle n’est ni dupe ni accro, ne pensait pas une minute qu’il viendrait, mais voudrait comprendre pourquoi il fait ça. Mutisme. Elle ne veut plus être enfermée dans la place de celle qui est contrôlée, qui subit le silence. Elle décide de contrattaquer, lui envoie régulièrement un sms, court, enjoué, tous les jours, puis espace un peu, puis revient au quotidien, forme de harcèlement maitrisé, opposer au silence la présence…

 

Cette question du silence la renvoie, elle l’a compris avec ces histoires, ces expériences formatrices, à la peur de l’effacement, disparaitre de la photo. Comme dans La Vie des autres, ce film allemand sur les découpages opérés par la STASI pour recomposer une vie autre, cohérente, qui s’insère dans le cadre, mais autre. Elle a toujours été fascinée, Emma, par ces vies recomposées par le mensonge – Romand immortalisé par Emmanuel Carrère dans L’Adversaire, Dupont de Ligonnès toujours recherché – ou par des croyances qui balaient tout – cette famille dépossédée par une pratique religieuse sectaire dans Les Éblouis – croyances et mensonges qui finissent tellement par se ressembler. 

 

Peur du mensonge. Une histoire qui la fait beaucoup rire, rétrospectivement. Le rire de la peur. Une amie rentre chez elle, à une heure inhabituelle, plus tôt que prévu, et dans le garage deux places où elle rentre sa voiture, elle voit la voiture de son mari, et lui à l’intérieur, en train de lire, trifouiller des dossiers. L’angoisse fulgurante d’un Romand. Et s’il faisait semblant d’aller travailler. Et s’il mentait sur sa vie quotidienne. Et s’il s’inventait une vie. Il voit sa tête, lui explique que la route barrée avait provoqué un embouteillage énorme, que plutôt que de fulminer dans un bouchon sans fin, il avait préféré rentrer un moment, plus au chaud dans le garage que dehors, et attendre en travaillant que la route soit dégagée. Elle éclate de rire, son angoisse a été courte, mais si brutale, elle l’a aveuglée… L’idée que sa vie de confiance aurait pu s’envoler en une seconde.

 

Effacement qui est plus qu’une peur. Qu’Emma a vécu une fois. Une période difficile qu’elle traversait. Ses proches qui savaient avaient voulu la protéger, ne rien lui dire. Mais tout finit par se savoir, une copine lui parle du livre de Paul, un ami commun, qu’il lui a envoyé, elle est flattée, il raconte sa vie, des souvenirs heureux, elle s’étonne qu’Emma ne l’ait pas eu, ils sont plus intimes. Il s’est éloigné d’elle depuis un certain nombre d’années, elle ne sait pas très bien ce qui s’est passé, de la jalousie visiblement, des fêtes où elle n’a pas été invitée, elle l’a su, bien sûr, rien de grave probablement, dit-elle à sa copine. Ils ont été très proches dans leur jeunesse, avec leurs ex, beaucoup de moments partagés, d’évènements vécus en commun, des faits marquants, des séries de photos qui restent, les plus nombreuses de sa jeunesse, se souvient Emma. Elle oublie cette affaire, le temps qui passe repositionne les amitiés. Quelque temps après, ils se rencontrent par hasard, n’ont pas trop de temps pour parler, le lendemain il lui écrit pour lui dire combien il a été content de la revoir, il perçoit ce qu’elle est devenue, il tente une approche. Elle lui répond gentiment, évoque son livre, dit comment elle en a entendu parler, si jamais il a envie qu’elle le lise, s’il n’a pas envie, elle comprendra, elle reste évasive, montre bien qu’elle ne veut pas insister. Quelques jours plus tard elle reçoit le livre par la poste, avec une dédicace générale, et une lettre plus longue, dont elle ne comprend pas encore le sens, il parle d’occasion ratée, de choses à dire, qu’il n’a pas pu… Le livre reste là quelque temps, elle a d’autres lectures en cours, puis un déplacement, elle le prend pour le train et pour ses quelques soirées à Paris. Elle commence la lecture, le trouve excessivement bienveillant avec certaines ou certains, plutôt malveillant avec d’autres, est surprise de cette galerie de portraits d’ami·e·s connu·e·s, avec leur prénom réel, se demande comment ils ou elles vont prendre le compliment ou la critique… Les pages passent, il raconte des évènements auxquelles elle participait, comme une des personnes essentielles, elle s’inquiète, ne se voit pas, elle se dit qu’elle apparaitra plus loin, forcément, leurs vies ont été tellement mêlées à une époque, mais plus elle avance dans sa lecture, tourne de pages, plus elle doit se rendre à l’évidence, elle a été effacée de la photo, d’autres prennent beaucoup de place, ou très peu, la portion congrue, sur des évènements accessoires, mais elle, jamais, elle n’y est pas. Elle comprend le sens de la lettre. Elle est meurtrie. Ravive cette sensation d’effacement, qu’elle a déjà vécue sans savoir la nommer aussi bien, l’observe, l’analyse. Elle vivra avec, n’oubliera pas, ne fait rien pour réduire la distance qui s’était installée avec Paul.

-       Bon, il était amoureux de toi, tu l’as intimidé, il n’a jamais réussi à te le dire, ça l’a rendu jaloux…

-       Tu vas vite en besogne… quoi que ! Et tu sais ce que m’a fait son ex, ils sont séparés depuis longtemps, pas de rapport entre les deux histoires, mais un jour elle m’envoie un texto pour m’inviter à déjeuner, c’est l’époque où il est recommandé de n’être pas plus de 6, raisons sanitaires, je dis d’accord, aussitôt après elle me réécrit qu’elle s’est trompée, c’était pas moi qu’elle voulait inviter. Quelle courtoisie ! Je lui ai dit que c’était pas grave. J’ai su après qu’elle avait invité d’autres copains… 

-       Là, c’est plus de l’effacement, c’est de la goujaterie pure !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20

 

Effacer son passé, repartir vers une nouvelle histoire, une nouvelle vie, reconstruire, elle essaie, Emma, plusieurs fois. Est-elle convaincue ? Comment le saurait-elle… 

 

Un coup de cœur déçu, un séducteur habile, de ceux qui vous donnent l’impression d’être aimée et d’aimer, vous jettent comme un kleenex après un bref usage aussi vite qu’ils vous ont déclaré leur flamme, et la voilà qui se cherche une histoire plus durable. Les mecs de son âge – enfin, ceux qui sont disponibles, sur les sites – tombent comme des mouches en lisant son profil, et les premiers échanges virtuels confirment… Si elle avait su que c’était si facile. Elle sélectionne. Ceux qui n’habitent pas trop loin, mais pas juste à côté non plus, histoire de garder une distance. Elle comprend vite qu’elle les attire, surtout physiquement, par sa liberté, qu’ils viendront probablement la voir, mais restent attachés à leurs habitudes, leur vie, leur maison, aucun n’est prêt à franchir le pas d’un plus grand rapprochement. Enfin disons qu’elle ne comprend pas si vite qu’elle le dit, son irréductible optimisme fait barrage à une perception lucide des situations.

 

Et comme une bonne chose n’arrive jamais seule, les histoires s’entremêlent. Un intéressé, et d’autres accourent. Enfin disons qu’il n’y a aucun lien entre eux, seulement son arrivée impromptue et fugace sur un site qu’elle avait délaissé – l’octroi d’un abonnement très court à bas prix, rattrapage de son hésitation. Elle y voit deux hommes de son âge, photos correctes, elle hésite en lisant leurs profils, besoin d’aller plus loin pour évaluer. L’un, Germain, n’habite pas très loin, elle l’invite à boire un verre, le lendemain soir, dans le jardin, c’est l’été. L’autre, Daniel, elle repousse un peu, il habite sur la côte, c’est sympa, ça peut faire une destination de weekend, mais c’est plus compliqué pour une première rencontre, ils vont essayer à mi-chemin, il faut l’organiser, trouver un jour. 

 

Elle a son travail, continue de temps à temps à jeter un coup d’œil sur le site, puis sur un autre, revient à son dossier en cours, pense à Germain qu’elle va voir demain, à cette photo amusante qu’il a mise sur son profil, qui a arrêté son regard, en maillot de bain, dans une forêt. Original, elle a envie de voir qui peut bien oser ce type de photo sur un site plutôt classique, si une femme en faisait autant elle serait tout de suite classée… voire jetée du site. Elle s’apprête à passer une soirée solitaire, en attendant le lendemain, peut-être un ciné, ou non, plutôt lecture dehors pour profiter de cette belle soirée d’été. 

 

Jingle. Messagerie du site. Je suis à proximité de chez vous, viendriez-vous boire un verre avec moi, belle inconnue ? Elle regarde, Arnaud, habite une ville qu’elle aime bien, à une centaine de kilomètres, elle est surprise par cette invitation, mais pourquoi pas, de quoi occuper sa soirée solitaire. Ils conviennent d’un bar à proximité, sympa l’été, une terrasse agréable dans un environnement où on ne la devinerait pas. Ils boivent un verre de sauvignon frais, puis deux, parlent beaucoup, bel homme, cultivé, lit beaucoup, surtout de l’histoire, classique, beaucoup plus classique qu’elle, ils s’entendent bien, parlent de se revoir, bien élevé, ne tente pas d’approche, reste courtois, elle parle d’un restaurant à proximité, délicieux, dans un cadre nul, mais une excellente cuisine, ils se donnent rendez-vous pour le weekend suivant, ils reconfirmeront. 

 

Le lendemain, c’est Germain qui vient prendre un verre, comme convenu. Impressionné en arrivant, sa maison en impose. Autant qu’elle. Surtout, que ce ne soit jamais plus, une règle, que les hommes viennent pour elle, pas pour sa maison. Un rosé bien frais dans le jardin – un gris évidemment, fidèle à ses habitudes d’été, Emma – quelques amuse-gueule, elle l’écoute parler de lui, sa vie, ses femmes, ses enfants, ses parents, oncles et tantes qui prennent beaucoup de place, sa dernière femme, une longue histoire, il est toujours très mordu, a du mal à tourner la page même si c’est officiellement terminé depuis plusieurs années, il ne peut pas s’empêcher… mais bon, il faut bien qu’il se fasse une raison… Le site, il s’est inscrit comme ça, un soir d’apéro prolongé avec ses copains, ils lui ont dit que ça durait maintenant, qu’il n’allait pas trainer son cafard comme ça éternellement, ils lui ont téléchargé l’appli, lui ont montré comment faire, il a mis sa carte, et hop, engagé… il a échangé avec quelques femmes, mais c’est nouveau pour lui, elle est la première qu’il rencontre… ils rient beaucoup, sans prise de tête, elle le charrie sur son attachement familial, il répond bien à la plaisanterie… il prend congé, semble remué, elle l’accompagne à sa voiture, il se penche vers elle, l’embrasse sur les lèvres, s’arrête là, ils vont se revoir vite, c’est promis.

 

Germain revient quelques jours plus tard, il a eu du mal à dégager une soirée, elle ne comprend pas bien ses multiples obligations, elle l’invite à diner, il vient un peu tard, lui a dit qu’il aimerait bien passer la nuit, elle a accepté, on verra bien. Ils prennent leur temps. Pas le genre à se précipiter sur elle ni à tenter les approches, les caresses. Est-ce qu’elle l’impressionne ? Elle se montre douce, vient se lover contre son dos. Ils montent dans sa chambre – elle comprend qu’il fait partie de ces hommes auxquels le sexe impose immédiatement la chambre et la position horizontale, question d’âge ? – passent par la salle d’eau, elle lui donne une brosse à dent, romantique… fait sa toilette du soir, démaquillage et crème, ne pas laisser son visage en prise aux effets du temps… il est dans la chambre, à la fenêtre, admire la nuit, les lumières au loin, la vue dégagée, les étoiles, c’est une nuit claire, dégagée, il nomme celles qu’il connait, attend, une pluie d’étoiles filantes, magique, il parle, raconte une nuit étoilée qu’il avait vécue, il y a longtemps… s’il continue elle va finir par se coucher seule, finalement il est peut-être venu pour les étoiles…

-       Tu comptes philosopher toute la nuit…

Il se tourne vers elle, l’embrasse, l’entraine sur le lit… du sexe tranquille, elle dirigera sa main pour prolonger un peu, il retiendra pour la fois suivante. Pas le sexe qui la retiendra, mais elle l’aime bien, le trouve touchant. Elle ne l’oublie pas. Beaucoup de travail en cette période. Mais elle pense à lui. S’interroge.

 

C’est le jour où ils ont prévu de tester le restaurant, avec Arnaud. Elle téléphone pour réserver, mais elle est tranquille, en cet été COVID les restaus sont à la ramasse, quelle tristesse, tous ces lieux de vie qui se délitent. Elle l’attendra en fin d’après-midi. Milieu d’après-midi, sa famille s’annonce. Ce n’était pas prévu, évidemment ils sont les bienvenus, ils vont rester quelque temps, elle ne sait pas exactement jusqu’à quand, leur dit qu’elle les attend, mais que le soir, elle va au restaurant avec un ami. Ils sont seuls, la serveuse est charmante, la patronne vient les saluer, un souci de santé, comme si elle avait besoin de ça en plus, un diner délicieux, Arnaud apprécie, heureux de s’être déplacé, pour elle et pour le diner. Ils parlent, histoire, littérature du 19ème, ils se décident à partir, libérer la serveuse, un aussi bon restaurant désert un samedi soir de juillet, cette pandémie n’a pas fini de faire des dégâts. Il la raccompagne, monte boire un café, reste un peu, courtoisie familiale, parle, puis reprend la route, ils se reverront en jour, là il part en vacances, pour un mois, ils se recontactent à la rentrée.

 

Daniel lui écrit à nouveau. Elle avait un peu différé, prise dans ces rencontres mêlées… Il peut venir du bord de mer, ferait la moitié du chemin, ils se retrouveraient dans un lieu neutre, elle cherche, un endroit qui parait sympa, la région est jolie, elle ne connait pas le restau, se fie aux commentaires… elle propose le jeudi, elle a un trou en milieu de journée, peut rentrer dans l’après-midi. D’accord. Puis, sur Adopt, moins limité en âge, un beau mec la sollicite, Philippe, habite à une bonne heure de route lui aussi, mais ils échangent beaucoup, cultivé, ils partagent leurs gouts littéraires, rare sur ces sites, leur manière de vivre, leur liberté, il propose de venir la voir, elle annule Daniel, prétexte, continue à échanger avec Philippe, culture et érotisme, son rêve, elle l’attend avec impatience. Puis patatras, il se rend compte de la distance, de la difficulté à établir une relation dans ces conditions, est désolé, a trouvé une voisine avec qui il a l’air de bien s’entendre, renonce, ne viendra pas. Dommage. Tant pis. 

 

Elle recontacte Daniel, pour le jeudi, finalement c’est bon, elle ne lui dira pas pourquoi elle avait annulé… Il est content, il faut au moins se rencontrer pour savoir s’ils se plaisent. Ils se retrouvent le jeudi, à l’heure dite, il est un peu en avance, a mis moins de temps qu’il ne pensait, attend sur le parking. Elle fait beaucoup d’effet avec sa robe fleurie en corolle. Le genre de femme avec laquelle un homme est content d’entrer dans un restaurant, Daniel n’échappe pas à la règle. Le lieu est agréable, bord de rivière, c’est ce qu’elle avait vu, le restau est plus que moyen, mais ils se découvrent, parlent de leurs vies, de ce qu’ils font, elle surtout, lui vit plutôt une vie de retraité, il a eu une amie pendant plusieurs années, une semaine sur deux, programme bien calé, une fois chez elle, une fois chez lui, maintenant il s’occupe surtout de ses petits-enfants, et aimerait bien retrouver une amie une semaine sur deux. Ils vont se promener un peu après le déjeuner, prennent la voiture pour trouver un lieu qui l’a intriguée en venant, une pancarte qu’elle a vue sur la route. Ils marchent, ne trouvent rien de passionnant, il prend sa main, elle n’a pas envie, n’aime pas son contact, et il fait chaud. Ils reviennent vers le parking où elle a laissé sa voiture, il a envie de la toucher un peu plus, le lui dit, elle ne dit pas non, ne sait pas, pourtant rien ne l’attire, mais peut-être était-elle mal disposée, il trouve un petit chemin, commence à la tripoter, c’est surréaliste, elle a l’impression d’être revenue à son adolescence quand un mec graveleux la pelotait dans un coin sans considération… elle se dégage, il la ramène à sa voiture, ils partent. 

 

Il a très envie de la revoir, il est tombé fou amoureux d’elle, ça fait longtemps qu’il n’avait pas ressenti ça ; elle est perplexe, ne ressent rien, se dit que c’étaient les pires conditions, qu’il faut probablement qu’ils se revoient dans une meilleure situation, ce sera différent. Elle l’invite à venir un weekend, le samedi, elle sera libre jusqu’au dimanche ou lundi matin, ne s’engage pas trop. Puis finalement elle est libre le vendredi soir, lui réécrit, il vient, trop content. Plus entreprenant qu’elle, Emma commence à douter. Elle lui montre son jardin, il parle du sien, lui explique sa maison, il lui parle de la sienne, elle lui dit sa famille, il lui explique en détail ses enfants, petits-enfants, elle tente de parler de ce qui lui plait, la littérature, le cinéma, s’aperçoit que ce mot, cinéma, recouvre des réalités bien inégales, elle se tait, n’a pas besoin de le convaincre, elle n’y arrivera pas. Ils montent dans la chambre, son hypothèse se confirme, les mecs plus âgés ont tout de suite besoin du confort d’un lit, et il est aussi – comme d’autres hommes qu’elle a connus, mais sans condition d’âge – du genre rentre-dedans, plus préoccupé de sa jouissance que du plaisir que peut éprouver sa partenaire, il devrait y avoir des cours pour ça, ou un passage obligé par des lieux de libertinage… La nuit, elle se dit qu’elle s’est plantée, ne se voit pas passer deux jours avec lui, et les nuits qui vont avec. Aucune conversation, une fois qu’il a passé et repassé les activités de ses petits-enfants, le travail de ses enfants, son sport, son vélo, sa marche, rien à dire… Le matin, elle s’active, elle a pas mal de choses à régler, elle en profite avant qu’il se lève. Petit-déjeuner.

-       J’ai réfléchi. Je ne veux pas te donner de faux espoirs. Je ne ressens pas la même chose que toi. Je préfèrerais que tu partes.

-       Je comprends, je t’avais dit de me dire… 

Il accuse le coup, la tristesse l’envahit.

-       Excuse-moi, je n’aurais pas dû te dire de venir.

-       Non, je garderai un beau souvenir. Je continuerai à t’aimer. Et peut-être changeras-tu d’avis…

-       Je ne crois pas…

-       Est-ce que je peux au moins rester jusqu’à ce soir, un samedi en juillet c’est trop compliqué de circuler en journée vers la côte.

-       D’accord, si tu veux.

Il repart, triste. Lui écrira longtemps…

 

 

 

21

 

 

Effacer son passé, ça c’est certain, on ne peut jamais. Il est là, le passé, avec ses expériences, à vivre, observer, analyser. Jamais à traiter avec mépris ni méchanceté. Emma n’en veut à personne, elle n’en veut pas à Daniel, il a tenté sa chance, elle aussi, ne pouvait pas savoir avant, règles de la rencontre. Elle répondra à ses messages, gentiment, sans animosité, à quoi ça servirait… 

 

Son mal-être furtif, la sensation de vide que laisse ce genre d’erreurs, elle apprend à faire avec. Contacte Germain, elle ne l’a pas vu depuis une ou deux semaines, famille oblige, partie le weekend, dommage de gâcher la fin de son weekend solitaire. Il est d’accord, il viendra le dimanche soir, trop content de la revoir, Germain, de dire à ses copains et sa famille qu’il va chez elle, il remonte d’un coup dans les strates sociales, elle le sent bien, une intello pour lui, il se targue devant eux de connaissances qu’ils n’ont pas, la filiation de son prénom, cette Madame Bovary dont il a appris l’existence, l’histoire de la région au XIXème, de petits faits anecdotiques auxquels il aime faire allusion, dans ses conversations qu’il lui raconte, gentil faire-valoir qui ne fait de mal à personne. Elle entrevoit qu’il aimerait aller plus loin, elle ne pourrait pas, aurait du mal dans une position de surplomb où elle ne trouverait pas cet échange intellectuel qui la nourrit, pas pour elle cette envie de briller par ses connaissances. Elle l’aime bien, c’est un bon copain, elle sent qu’elle n’ira pas plus loin avec lui, mais avoir de bons copains, c’est aussi ce qu’elle cherche. Il vient ce soir, une belle soirée d’été en perspective. 

 

-       Coucou ma belle, j’ai fait erreur, je t’ai dans la peau…

-       Réapparition… bizarre… je croyais que tu avais trouvé mieux ailleurs !

-       Désolé, j’ai pas été correct avec toi, mais j’ai très envie de te revoir, tu me donnes ma chance ?

 

 Et voilà, encore un ex qui rapplique… son histoire qui s’emmêle, elle en est à combien ce weekend, là, elle flotte Emma, celui-là, Richard, elle avait bien flashé sur lui, beau mec, un peu plus jeune que son panier du moment, drôle, charmeur, volage… ça l’émoustille plus que les soirées pépère en cours… mais bon…

 

-       Pas simple, j’ai ma famille en ce moment, partie ce weekend, mais ce soir j’ai un copain

-       Je saurai attendre, pas de soucis, on peut commencer par échanger

-       Pourquoi pas, on verra bien, et un jour j’aurai bien du temps

 

Germain vient le soir, intercalé dans cette nouvelle conversation plus sensuelle, mais elle a l’habitude de courir plusieurs lièvres, elle sait se concentrer sur le présent. Et elle l’aime bien, Germain, ils passent une jolie soirée, pleine de rires, de confidences, de photos, une nuit agréable, Emma se doute que ce sera la dernière, sa famille revient le lendemain, et elle sent qu’elle a envie d’autre chose, elle le lui dira bientôt, elle a rencontré quelqu’un qu’elle croit aimer, ce sera plus facile à entendre, l’argument imparable. Il repart le matin, heureux, voit bien qu’elle n’est pas amoureuse, mais il continuerait bien, ça lui va cette histoire joyeuse, sans complication. Emma ne veut pas lui faire du mal, elle préfère couper court, ne peut le pas laisser espérer ce qui ne sera pas. Compliqué de nouer une relation durable. Une fois de plus. Elle n’y pense pas, seulement à ne pas faire de mal, trancher avant de laisser une erreur s’installer, et s’enkyster. Et sa tête est occupée par cette nouvelle histoire qui se noue, elle y croit un peu, plus ébouriffante que ses derniers essais, Arnaud, Daniel, Germain, des hommes de son âge un peu trop prévisibles.

 

Bon, l’issue de son histoire ébouriffante est elle aussi prévisible. Mais elle la vit, deux beaux mois à fixer dans sa mémoire, avec des découvertes, des dépassements, elle lâche prise, se laisse aller. Plus original que ce que lui offraient les relations durables. Plus éphémère aussi. Question de choix. De moment. Là elle a choisi. Elle verra bien. Elle vit au jour le jour, ses visiteurs, amants plus jeunes qui reviennent régulièrement, essais non concluants qu’elle oublie, ne retient que les meilleurs, les amants les plus libertins, souci du plaisir féminin... Ça lui va. Elle laisse tomber tous les sites, carnet d’adresses suffisamment rempli, elle a son roulement. Puis un jour, va savoir pourquoi, elle rouvre son profil Adopt. Juste comme ça. Pour revoir ses messages anciens, des choses qu’elle a oubliées, jeter un coup d’œil, des bons coups qu’elle aurait pu rater, par absence et négligence. 

 

Et voilà, un nouveau, il habite les environs, son âge, elle ne l’avait jamais vu sur le site, il a dû arriver récemment, c’est vrai qu’elle en était sortie depuis deux mois… Il la repère, lui écrit, quelques échanges, s’appelle en réalité Alain, une erreur de lettre lors de son inscription, il lui propose de l’appeler le lendemain, d’accord. Une bonne demi-heure au téléphone, ils se racontent leurs parcours, plutôt un pragmatique, pourquoi pas, elle aime bien aussi les hommes qui ont les pieds sur terre, elle a échangé avec pas mal de tordus, elle est vaccinée. Inquiète aussi, pas beaucoup de centres d’intérêt à partager, passionné de sports mécaniques, pourquoi pas, c’est pas son truc à elle, Emma, ils ne sont pas obligés de tout partager, mais il faut quand même qu’il y ait des choses en commun. Elle ne sait pas. Il habite en fait à 50 km. Pas mal sur les photos, s’exprime bien, il lui dit que si elle veut elle le rappelle, il attendra, elle ne croit pas qu’elle le fera, pas convaincue, Emma, et puis les histoires durables qu’elle a tentées, pas une réussite. Elle se donne du temps.

 

Quelques jours passent, elle n’y pense plus, elle démarre une réunion en visio quand son téléphone sonne, c’est lui, il vient l’après-midi faire des courses à proximité de chez elle, il propose qu’ils se rencontrent. Elle coupe immédiatement, lui répond par texto qu’elle ne peut pas lui parler, qu’elle est disponible plutôt en fin d’après-midi, vers 17h, ils peuvent se rencontrer si ça lui convient, elle le recontacte après sa réunion. Elle a dit fin d’après-midi, c’est l’époque du confinement allégé, pas du couvre-feu à 18h, ça lui laisse le temps de rentrer chez lui, et elle attend un visiteur en début d’après-midi. Qui finalement se décommande, problème de boulot, il ne peut pas se libérer, ça l’énerve, elle aussi, partie remise. Recontacte Alain, pour le début d’après-midi, les cafés sont fermés, compliqué, ils se donnent rendez-vous dans un centre commercial, le plus près de la course qu’il vient faire, pas le plus glamour… Il lui demande sa voiture, lui donne le nom de la sienne, elle ne connait pas, il lui donne la marque, là ça va. Ils se retrouvent sur le parking, romantique… entrent dans la galerie, ou plutôt Emma est déjà entrée, avant, puis ressortie, il lui a écrit qu’il l’attendait dehors, devant les portes. Pas folichonne cette galerie, aucune de ces belles banquettes des halls d’hypermarchés qui vous donneraient l’impression que vous pouvez venir juste pour vous promener. Là, c’est plutôt l’envie de fuir vite qui vous prend. Mais bon, pas le choix s’ils veulent se voir, se parler… 

 

Déjà, la silhouette et ce qu’elle voit de son visage, sous le masque, sont fidèles aux photos. Ils trouvent un banc de bois, sans dossier, le long d’un mur près d’une sortie de côté. Calés entre le photomaton et un magasin dégriffe-tout à bas prix, ils parlent, elle l’écoute, il reprend le fil de sa vie, ça se confirme, pas beaucoup de place pour une vie culturelle, malgré tout, il est touchant, elle parle d’elle, ce qu’elle aime, ses expériences récentes, elle le voit un peu perplexe, sa liberté le surprend, lui aussi, et en même temps l’attire, visiblement. Il s’inquiète, pourquoi les gens qui passent le regardent, le fixent presque… sa phrase revient plusieurs fois… 

-       Mais non, c’est pas toi qu’ils fixent, mais la situation, cocasse, moi aussi, il y en a qui me regardent, tu sais, un homme et une femme assis sur un banc dans ce hall pas clean et un peu glauque, c’est quand même pas courant, il y a de quoi s’arrêter et regarder !

 Ils projettent de se revoir, pour parler plus librement, se voir sans masque, elle l’invite à venir chez elle, il ne veut pas, préfère que ce soit elle qui vienne, bizarre, mais elle accepte. Elle en a vu d’autres, et sait se dégager des situations embarrassantes. 

 

Elle viendra le samedi suivant. Pas simple, c’est encore le confinement pour quelques jours, il habite un gros bourg qui n’offre aucune perspective de déplacement, moins facile que pour lui de se déplacer vers les grands centres commerciaux à proximité de chez elle. Elle réalise qu’il habite près d’une petite ville historique, remplie de brocanteurs et bouquinistes, ce sera son alibi si elle se fait arrêter par la gendarmerie qui est bien peu active dans sa campagne en cette période, pas grand-chose à craindre, c’est ce qu’elle répond à ses amies qui lui demandent pourquoi elle n’attend pas trois quatre jours, la fin probable du confinement. C’est décidé, elle a besoin d’en savoir plus, elle ira le samedi. 

 

Il est paniqué à l’idée de lui faire à déjeuner. À vrai dire elle s’en moque, ce qu’elle veut, c’est voir sa maison où il tient tant à la recevoir, le voir lui aussi de plus près. Premier coup d’œil, bizarre, rien qui traine, pas de livres, de journaux, de vie déposée ici ou là, une maison de lotissement achetée clé en main et laissée pratiquement telle quelle. Quelle idée de venir s’installer dans un endroit pareil à sa retraite, la campagne, encore, mais dans ce cas une vieille maison, qui a un vécu, la nature autour ! Reproduire une vie hors sol dans un bourg que vous ne connaissez pas… Bon, peut-être qu’elle ne comprend pas tout à leur première rencontre. Il continue à lui raconter sa vie, cette relation bizarre qu’il a nouée pendant un an et demi et dont il se moque maintenant, son mythe américain des années blues rock, ils passent dans sa chambre, il découvre avec elle des plaisirs qu’il n’a jamais connus, il se débrouille bien, elle ne boude pas son propre plaisir. Il se dit follement attiré par elle, une puissance qu’il a rarement connue, ne comprend pas ce qui lui arrive. Il veut la revoir, ne sait pas quoi faire de ce sentiment qui le déborde. Elle repart, dans la nuit, besoin de faire le point. 

 

Le lendemain elle le rappelle, l’invite à venir, elle a besoin qu’il voie où elle habite, comment elle vit, il hésite, elle lui dit qu’elle aimerait aller marcher après le déjeuner, elle finit par le convaincre, casanier, elle s’étonne, s’inquiète presque… Ils continuent à parler pendant la promenade, on a tellement de choses à se dire quand on se découvre… ils vont au lit, directement au lit, question d’âge certainement, une belle expérience encore, c’est la première fois qu’il fait l’amour hors de chez lui… elle a déjà eu un amant qui se disait casanier, attaché à ses habitudes, mais rien à voir avec Alain… il va falloir qu’elle creuse, cette peur de sortir de sa zone de confort… Il lui dit le coup de foudre qu’il a eu pour elle, elle se sent flattée, se voit bien faire un petit bout de chemin, essayer en tout cas, elle accepte une fidélité partagée, évince quelques jours les amants en désir. 

 

Ils projettent de se revoir. Le confinement se termine, on passe au couvre-feu, 20h pour l’instant. Elle lui propose de revenir chez lui, visiblement c’est plus facile. Il attend des amis le weekend suivant, pas son genre à elle la prévient-il, mais elle est caméléon, sait et aime s’adapter aux situations, elle viendra et repartira avant eux, ils auront un peu de temps d’intimité, puis il aura du temps avec ses amis. Ils se promènent, font les courses au supermarché, parlent, elle le fait parler d’un sujet qui l’intéresse, essaie de creuser ce sujet avec lui, le pousse à faire des recherches qu’il a toujours laissées en plan. Ils vont au lit, font l’amour, elle n’arrive pas à dormir, c’est fréquent lors d’une première nuit avec un homme, rien de grave. Bon, ça tourne quand même dans sa tête. 

 

Le lendemain, ils prennent leur temps, ses amis arrivent, ils rient ensemble durant le déjeuner, à propos de cette relation bizarre qu’il a entretenue, Emma a compris que c’était un bon sujet, elle ne connait pas cette femme, alors c’est facile pour elle. L’après-midi, ses amis ont un plan qui tombe à l’eau, ils n’ont pas anticipé et en période de pandémie c’est compliqué. Ils décident d’aller faire les courses – ce besoin quotidien de faire des courses, cette impossibilité à anticiper qui la laisse perplexe – dans la ville historique voisine, plus grand hypermarché, promenade plus intéressante… Emma suggère une balade dans le centre historique, il fait beau, elle réussit à les trainer, elle comprendra après qu’ils se sont forcés, et que Alain, qui habite tout près, n’était jamais venu visiter ce centre historique archi connu depuis qu’il habite à proximité… 

 

La soirée est bizarre pour elle, souvenirs de vieux copains qui se retrouvent, elle n’a pas sa place, normal, mais elle hésite, ne sait quoi faire, les écoute, puis la soirée avance, elle range son assiette, tous se lèvent pour débarrasser la table, aller se coucher. Nuit identique à la précédente, son insomnie la tracasse plus. Ça ne va pas fonctionner, si elle ne trouve pas le sommeil, elle a tellement de choses qui lui traversent la tête, cette maison sinistre et sans âme où elle ne voit pas comment elle pourrait passer du temps, des habitudes tellement différentes des siennes qui ne sont pas une question d’argent, de milieu d’origine, mais d’univers culturel. Ils se réveillent tard, les amis sont déjà debout depuis longtemps, elle partira après le déjeuner, elle doit passer chez un copain, c’est plus pratique comme ça. Elle dit au revoir aux amis, ravie de vous avoir connus, pas de réponse, Alain vient la raccompagner, comprend qu’elle n’est pas très bien, met tout sur le dos des amis. Et son dos à elle, ce qu’elle comprendra vite. 

 

Il doit la rappeler le lendemain quand il sera seul, l’appelle tard… elle lui dit qu’elle a des choses à lui dire, lui aussi, elle le laisse commencer, prudente. Des reproches voilés, elle est super au lit, douce, câline, et dans la vie courante plus froide, réfléchie… elle essaie de lui expliquer qu’elle est une femme, pas une poupée, qu’elle est tout, intellectuelle et sensuelle, que les deux sont indissociables… elle sent bien qu’il ne comprend pas… elle le provoque un peu, lui demande de venir la voir, qu’il comprenne mieux dans quel univers elle vit, qu’il passe deux jours aussi chez elle, il ne veut pas, doit faire le ménage, les courses – elle lui lâche que le ménage ne  prend pas tant de temps, et que les courses, s’il vient chez elle… – il finit par céder, il viendra le lendemain. Elle dort mal à nouveau, la tête traversée de tant de questions… Il la rappelle le lendemain matin, lui dit qu’il ne viendra pas, qu’il est follement attiré par la femme sensuelle, il n’a jamais connu ça, mais la femme plus froide lui fait peur – elle hésite à lui parler de féminisme, de liberté, de ce qu’elle est comme femme, c’est probablement au-dessus de ses possibilités de compréhension. 

 

Ses velléités de fidélité auront fait long feu. Emma bat le rappel de ses amants… 

 

 

 

 

22

 

Une histoire plus durable, elle a essayé, donc… pas convaincue ! Finalement plus à l’aise dans une existence éclatée, diffractée en éclats de vie, un puzzle qui prend sens en les conjuguant, une synergie de désirs et de joies, ivresses intellectuelles et vertiges sensuels… Puisque le prince charmant n’existe pas, autant y renoncer et vivre le mieux de ce que la vie peut lui apporter.

 

-       Cc Emma

-        ??? 

Message WhatsApp, 22h, numéro inconnu, pas dans son carnet d’adresses…

-       ??? Oui on a couchee ensemble ct pour te faire un cc

-       On se connait ?

-       Oui tres tres bien

-       Mais qui es-tu ? Je n’ai pas de nom avec ce numéro. Si on a couché je dois te connaître...

-       Ba oui on a couchee ensemble

-       Mais quel est ton nom ? J’ai couché avec beaucoup d’hommes !!!

Si c’est un canular c’est nul. Les mecs avec qui j’ai couché je garde leur nom avec leur numéro, ou alors c’était vraiment nul

-       Pardon canulard?? Nn jai bien couchee avec toi jai une tres tres bonne mémoire

-       Mais qui es-tu ? Ça devient lourd... moi aussi j’ai une bonne mémoire, mon IPhone aussi, il enregistre tout

Encore un tordu ! ça lui rappelle étrangement un appel qu’elle avait reçu, un Franck, même chose, lui disait qu’il avait couché avec elle, elle l’avait déstabilisé avec le lieu, là, visiblement il a essayé avec la question de la mémoire, point commun avec l’autre, comme s’ils avaient la supériorité de la mémoire, allusion à son âge, ou à ce qu’un jeune s’imagine d’une femme plus âgée, qui perdrait déjà la mémoire. Le Franck avait été bloqué par la question du lieu de rencontre, celui-ci, le sans nom, l’est par l’enregistrement, une mémoire supérieure à la sienne. 

Mais qui ça peut être, ces mecs qui trouvent son téléphone et son nom ? Bon, de nos jours, pas si difficile de trouver le prénom et le téléphone de quelqu’un, quand on cherche. Mais, quel intérêt ? Emma avait déjà été perplexe après l’appel du soi-disant Franck, elle l’est encore avec ce message WhatsApp, un peu moins cela dit, la ficelle est grosse. Mais ce qui l’intrigue, c’est l’intérêt de faire ça. Une tentative de chantage, une femme d’un certain âge, probablement en couple, et qu’on essaie de faire chanter en révélant sa coucherie adultère… si jamais elle est dans le créneau, qu’elle a couché une fois avec un mec, mauvaise conscience, elle tombe dans le panneau, évidemment sort un nom, et là l’escroc a un boulevard devant lui. En fait, son argument majeur, à Emma, plus que ceux qu’elle déroule ensuite, c’est le nombre, j’ai couché avec tellement de mecs, argument qui désarçonne, l’arnaqueur n’a plus de prise, il ne peut plus jouer ni sur la mauvaise conscience, ni sur un prénom qui sortirait comme ça, qu’il saisirait au vol ! 

Mais quand même, ce genre d’appel, deux fois pour elle, bizarre. Les arnaques de tout bord, ça oui, les articles et émissions débordent d’exemples. Mais ça, jamais entendu parler ! Spécificité liée à son âge ? Étonnant… ceux qui trouvent son prénom et son téléphone n’ont pas forcément son âge. Ou alors, le simple fait de paraitre plutôt dans la deuxième moitié de la vie, sur les photos qui trainent, suffit à attiser ces arnaques à la mauvaise conscience adultérine. Une nouvelle forme de culpabilisation destinée à gangréner les couples vacillants, ou sur le bord… 

 

Et ce n’est pas son cas, pas bien renseignés les gars, de couple elle n’a pas. Elle n’a plus, et pas l’intention non plus. Et elle en a marre, Emma, de ces tordus qui rôdent. Quand ce ne sont pas des canulars gros comme des maisons, dont elle pourrait s’amuser s’ils ne se répétaient pas, c’est le mutisme, ou au contraire ceux qui te demandent des nouvelles pour en fait t’étaler leur bonheur, aussi évanescent que le givre en mai. 

 

Le mutisme, ceux qui ne répondent pas. Une histoire embarquée, sans à-coups particuliers, rencontres galantes, messages, des nouvelles, de temps en temps, puis, plus rien, plus de réponse. S’est-il passé quelque chose ? Un souci grave dont elle n’aurait pas connaissance, une disparition inexpliquée, probablement pas, le numéro est toujours attribué, le message d’accueil toujours le même, mais plus personne au bout du fil, jamais, sonnerie dans le vide, message sans réponse, textos pour demander des explications, une raison, retrouver du sens. Mais non, jamais. Disparu. Pertes et profits. Alors elle efface. Pour ne pas être effacée, elle efface, Emma. Renvoyer à l’indélicat cet effacement qu’il lui fait subir, qu’elle ne supporte pas. Une lâcheté qu’elle ne comprend pas. Répondre non, je n’ai plus envie de te voir, de te parler, je préfère m’éloigner. Mais la lâcheté du mutisme la dépasse. Faire comme si la situation n’avait jamais existé. Comme s’il n’y avait jamais rien eu entre eux. Comme si elle, Emma, n’avait jamais existé. Était effacée. Alors, avec les hommes qui lui font ça, elle leur rend la monnaie de leur pièce, les retire de son carnet d’adresses. Bon, pas si simple, l’effacement d’un nom et d’un numéro ne gomme pas les souvenirs, la tête continue à gamberger… Faut faire avec…

 

L’étalage, ceux qui lui demandent des nouvelles pour ne pas en prendre, savoir qu’elle existe toujours, se lamenter intérieurement de son malheur, la pauvre, elle est encore seule, elle ne trouve pas à se caser. Bien fait pour elle, aussi, elle ne sait pas ce qu’elle a raté avec moi, le mépris à me dire que je ne lui convenais pas, qu’elle préférait que je parte, qu’elle ne se voyait pas continuer avec moi. Elle entend ces phrases non dites, Emma, elle les voit les prononcer intérieurement, ou même les dire à leur nouvelle conquête. Non, pas possible, ils sont trop fiers et exclusifs, ne diraient pas qu’ils se sont fait jeter par une femme, elle, qu’ils continuent à admirer, inaccessible, ne diraient rien de leur échec à l’élue de leur cœur

-       Coucou un petit signe de R. Marre du couvre-feu et toi ? Bises

-       Coucou Je suis à S. chez ma sœur, temps un peu pourri, mais tant pis. Le couvre-feu ça va devenir dur avec les jours qui allongent. Bises

-       On aurait pu se rencontrer  Je suis rentré de S. hier midi, mon amie habite sur la place centrale Je t’embrasse 

Conversation qui continue, un peu, il la rassure, elle finira par trouver un compagnon, pas ce qu’elle cherche, lui dit-elle, lui demande de lui raconter son histoire, son amie, plus rien. Se dit finalement qu’il lui a écrit pour lui dire qu’il a une amie… Un peu mufle, au fond…

 

L’intéressement partagé, ceux qui lui envoient un mot pour prendre un rendez-vous, leur tour… ça elle aime, c’est sans engagement, juste celui du respect et du plaisir, partagés. Renouvelés, régulièrement, selon les semaines, les jours, les disponibilités des uns et des autres. Ces beaux moments qu’elle ne pourra plus raconter à son grand ami, qu’elle distrayait pendant sa maladie. Il riait, lui demandait des nouvelles, il ne sera pas là pour cette réunion de tous ses amants qu’il l’invitait à organiser. J’y serai, bien sûr. Raté. 

Des amants, elle va continuer à en avoir. Pour lui, c’est bien fini, ces amantes que son regard et sa voix de séducteur entrainait vite. Avec elle, ça avait duré, éclipsant les autres, un peu jalouses, du moins envieuses, qu’est-ce qu’elle a de plus qui fait qu’il prolonge, une histoire qui s’était installée, des parenthèses dans leurs vies qui continuaient, chacune de son côté, qu’ils ne voulaient surtout pas voir voler en éclats, peut-être pour cette raison que ça avait duré entre eux, l’attachement, oui, mais sans le désir d’accaparer l’autre, de fonder du commun ensemble, seulement prendre le meilleur, puis leurs vies avaient un peu bifurqué, ils avaient arrêté de se voir, ils étaient restés amis, les meilleurs amis, le respect, l’échange…

 

Et puis l’ami s’en va, la maladie. Elle va continuer, sans lui pour l’écouter, l’encourager. Elle va continuer avec ses amants, ne serait-ce que pour lui faire honneur. Et elle lui racontera en silence, dans sa tête, comme elle le fait toujours, un interlocuteur toujours là, elle l’entend, sa voix, ses répliques, sa générosité. Elle va continuer, pour croire qu’elle est invincible. Que la maladie ne la rattrapera pas. Alimentation équilibrée, sport quotidien, la génétique et la chance feront le reste. 

Elle conjure le sort. Ses amants comme garants de son éternelle jeunesse, bon elle n’est pas non plus la belle-mère de Blanche-Neige, elle a juste envie de faire la nique à toutes ces cassandres et ces messieurs-la-vertu qui veulent mettre les femmes de plus de cinquante ans au rebut, ménopause qu’ils disent, elle pourrait en redire, Emma, sur ces mecs à andropause dont on parle si peu, elle, la ménopause, elle ne sait pas ce que c’est, personne fragile après soixante-cinq ans qu’ils voudraient faire croire avec leurs statistiques covid. Elle les attend Emma, les plus jeunes, autant au sport qu’au lit. Enfin, au lit, façon de parler. Elle n’a pas forcément besoin d’un lit avec ses amants. 

 

Et elle se moque pas mal des mutiques et des prétentieux, ils finiront tous comme son grand ami, alors ça leur aura servi à quoi, tout ça, à oublier de connaitre avec elle de beaux moments qu’ils auraient pu aimer ensemble. La roue tourne, la vie passe. Elle construit de petits halos, des moments de privilège qu’il est très inélégant de ne pas respecter. 

 

 

23

 

Chère et grande amie, si vous me le permettez, je serais fort honoré de vous rencontrer. Nos missives électroniques, dont la fréquence m’enchante, me font voir en vous cette muse lettrée que j’appelle de mes vœux depuis si longtemps. Soucieux de votre intimité, j’ai hésité à vous soumettre ma requête. À la condition que nous n’y voyiez aucune inélégante intrusion, j’aimerais faire votre connaissance au-delà des mots, et serais flatté que vous m’autorisiez à découvrir ce lieu enchanteur qui a la chance de vous abriter. Au plaisir de vous lire, votre bien dévoué Hubert de la Ferronnerie.

 

Figée, Emma, en ouvrant son portable. En voici un qui se lâche dans la flagornerie. Jusque-là il l’avait amusée, hidalgo maniéré, gardant toujours la juste mesure. Alors, elle se demande. Bonnes manières issues d’une éducation surannée qui refont surface ? Savoir-vivre à la baronne de Rothschild relooké à l’aune des textos ? Jamais elle n’avait reçu de tel texto. Un courrier, encore, sur un mode légèrement caustique, elle aurait au moins souri. Là, elle ne sait pas. En rire, le prendre au sérieux ? Faire connaissance, sortir du virtuel, c’est toujours ce qu’elle cherche quand les échanges prennent forme. Mais sur ce ton, et en lui demandant, avec force détours, de venir chez elle, chapeau, il est fort ! Le rire monte dans ses yeux, chiche, elle va le prendre au mot. L’attendre au tournant, franchement, il devra assurer, combien de temps va-t-il tenir avec ce langage ampoulé ? C’est là où elle va voir s’il agit par atavisme bien ancré, ou flatterie ordinaire…

 

Cher Hubert, votre message me saisit et me ravit, et je ne sais quel sentiment placer en premier. Vous osez me soumettre une requête originale, j’ose vous y répondre favorablement. Je vous attends ce samedi à 15h, le couvre-feu nous imposant d’avancer l’heure du thé. Amicalement vôtre, Emma.

 

Nerveuse. Impatiente plutôt. Pas l’habitude d’être aussi fébrile avant une rencontre. Ce passage de la communication à la confrontation, c’est ce qu’elle aime, Emma, ce petit pic d’adrénaline, ça passe ou ça casse. Mais là, elle le sent, elle est plus tendue qu’excitée, quelque chose irrigue son corps, dont elle n’a pas l’habitude. Veines de chaleur qui montent dans son dos, sa jambe gauche tremble, une profonde brûlure au creux de l’estomac, pas de celles que l’on appelle habituellement brûlures d’estomac, non, comme une boule de feu qui lui ronge le sternum, son visage se bloque, se glace. Bon, ma grande, assieds-toi, reprends-toi, un verre d’eau, respire… qu’est-ce qui te prend, franchement, qu’est-ce qu’il a de différent celui-là, ce Hubert machin chose, ce sont les mots qu’il emploie qui te figent ?  le pouvoir des mots… qui y aurait cru, tu y es préparée, pourtant, tu en as fait ton métier… calmos ! Assoupie sur le canapé du séjour, oublieuse de l’heure, elle est tirée brutalement des limbes par la sonnette, sursaute, lisse sa robe et ses cheveux en se remettant sur pied, jette un regard au miroir de l’entrée. 

 

Une silhouette étonnante se dessine derrière la porte. Manteau ample foncé, chapeau presque haut-de-forme, juste quelque chose d’un Houdini. Elle se retient d’éclater de rire. Nervosité envolée, déjà un bon point ! Qu’est-ce que cet hurluberlu ? Emma se redresse, reprend son allure des grands jours, improvise des manières de grande dame pour lui ouvrir la porte, le meilleur moyen qu’elle trouve pour réfréner son hilarité.

-       Entrez très cher, vous me voyez ravie de vous accueillir dans mon humble logis !

-       Pas si humble, très chère, puisqu’il abrite la merveille que la nature me fait l’honneur de découvrir, encore plus délicieuse que sur les photos que vous aviez eu la délicatesse de me faire parvenir !

-       Que d’exagération, je suis bien ordinaire et ne mérite pas tels compliments !

-       Ordinaire, certes non, extra-ordinaire, c’est le moindre des qualificatifs qui puisse vous être attribué. 

-       Nous verrons, nous verrons. Pour l’instant, si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer…

-       Avec un immense plaisir…

 

Débarrassé de son accoutrement, au final plus baroque que grand seigneur, c’est un regard perçant que Hubert darde sur elle, perçant et enjôleur. Emma l’évite quelques secondes, le séducteur invétéré, très peu pour elle, puis se ravise. L’examine plus attentivement. Bel homme. Très bel homme. Port altier, allure d’hidalgo de grande taille, le cheveu encore épais rejeté en arrière, des yeux d’un vert aqueux très émouvants. Silhouette alerte, soit il est sportif, soit un capital génétique de premier choix le préserve des aléas du temps. Elle ne se souvient plus de son âge, qu’il avait dû noter sur son profil de contact – même s’il peut y avoir de la triche – il doit avoir la soixantaine, mais une soixantaine bien conservée, qui laisse présager encore de belles années. Elle qui avait cru ouvrir la porte à un paillasse, voici qu’elle se retrouve avec un homme charmant, qui mérite l’attention qu’il revendique ! Belle prestance, de ces physiques d’acteur, visage aux traits affirmés, comme soulignés par un trait de crayon gras, un corps à la fois élancé et solide. Son envie de rire, Emma l’a fait valser loin, c’est plus une envie de se précipiter dans ses bras qui la prendrait maintenant. Se retenir. Ne pas se jeter si vite dans la gueule du loup, il va la prendre pour une délurée, une gourgandine pour user d’un mot qu’elle entendrait bien dans sa bouche.

 

-       Vous me laissez béat ! Pardonnez mon incivilité… j’en perds la parole… je bégaie… je m’attendais à rencontrer une femme plutôt jolie et cultivée… voici que je me trouve devant la belle Ferronnière, la grâce incarnée, mais une belle Ferronnière avec le sourire… votre visage me bouleverse, votre silhouette, votre port… oh voila que je ne sais plus dire que des sottises, des banalités… je ferais mieux de me taire.

-       N’exagérez pas, j’ai connu pires sottises ! Et pires injures que d’être traitée de belle Ferronnière ! Que diriez-vous de faire le tour du jardin et de ma bibliothèque pour reprendre vos esprits ?

-       Avec grand plaisir, je vous suis.

-       Nous prendrons le thé ensuite, suivez-moi.

 

Il obtempère sans sourciller. La suit sans manteau ni chapeau dans le jardin. La tonnelle dont la glycine et la vigne vierge sont encore bien maigres. L’arche que les clématites ont entourée, envahie, mais sans fleurs encore. Le coin des orangers et citronniers, rentrés pour l’hiver. Les rosiers, avec leurs noms poétiques. La terrasse d’été avec ses tables, ses chaises, ses fauteuils, repliés pour l’hiver, que les beaux jours verront refleurir bientôt. 

-       Je ne suis pas jardinier, chère amie, mais votre petit paradis révèle une âme bienveillante et poétique.

-       Oh, vous ne le voyez pas au meilleur moment. Vous n’avez qu’une ébauche de ce qu’il est réellement…

-       Ébauche prometteuse !

Elle l’entraine ensuite vers sa bibliothèque. Et l’observe. Discrètement. Va jauger sa culture aux rayons sur lesquels il va poser son regard. Histoire. Romans classiques. Ne s’attarde pas sur la poésie. Ni sur les romans contemporains. Logique, il est bien dans son personnage.

 

-       Et si nous le prenions, ce thé ?

Emma s’aperçoit du ton fort relâché qu’elle emploie. Va-t-il réagir ? Faire comme s’il n’avait rien perçu de choquant dans sa formulation ? Il ne dit rien. Est-il plus simplement revenu à un naturel qu’il dissimulait par affectation, et qui lui demande moins d’efforts ? 

Elle l’invite à s’assoir au salon, lui indique un fauteuil confortable, disparait quelques instants dans la cuisine pour faire le thé. Elle pose la théière sur le plateau qu’elle avait déjà préparé, avec deux tasses de porcelaine jolies plus que grand siècle, et une corbeille de biscuits et madeleines piochés dans les boites en fer de sa réserve. 

-       Un délice…

-       Ah, c’est du sencha, j’avais peur que vous n’aimiez pas, c’est une saveur particulière, mais dans l’après-midi je privilégie le thé vert. Les sources d’énervement sont déjà bien assez nombreuses en cette période si compliquée, ce n’est pas nécessaire d’y ajouter l’excitation d’un thé noir.

-       Tout à fait… Et les biscuits, et les madeleines, il faut que vous m’indiquiez votre pâtisserie, sublimes…

-       La pâtissière est devant vous. J’évite les produits manufacturés, j’aime cuisiner et les biscuits maison sont ma grande passion.

-       Oh, que j’aime partager cette passion avec vous, au moins pour la dégustation, en cuisine je ne suis pas sûr de pouvoir concourir dignement…

 

Un silence s’installe. Ils sirotent leur sencha, et Hubert goute les différents biscuits sans réserve, il se régale sans un mot, un gourmand jouisseur, capable de se laisser aller après le numéro de haute voltige auquel elle a eu droit avant, un bon point ! Elle déteste les spartiates qui font semblant de goûter du bout des lèvres pour le regretter aussitôt après, souvent avares de leur corps, et peu aptes à s’engager dans une relation partagée et égalitaire.

 

-       Est-ce indiscret de vous demander, cher Hubert, quelle est votre occupation, votre travail, à quoi vous vous intéressez ?

-       Aucunement très chère, je n’ai en effet pas pris la peine de me présenter. J’ai manqué à tous mes devoirs. Hubert de la Ferronnerie, Général de brigade aérienne, j’ai fait ma carrière dans l’Armée de l’air, dont je suis maintenant réserviste, ce qui me laisse un peu de temps.

-       Ah, vous aimez l’ordre et la discipline ?

-       Je les ai appris au fil du temps, mais ce n’était pas ma motivation première.

-       Carrière familiale, héritage d’une période où les fils de famille épousaient chacun un ordre différent…

-       Vous raillez, je le sens bien, mais vous êtes loin, très loin. Ma famille ne m’a laissé qu’un nom, pas toujours facile à porter, je vous l’accorde. Mes parents ont disparu quand j’étais enfant, accident probablement, mes grands-parents qui m’ont élevé ont été ensuite rappelés à Dieu comme on dit dans ce milieu, et mes oncles et tantes ont tous fui aux quatre coins du monde ou de France, je ne sais pas.

-       Vous n’avez plus de nouvelles de personne ?

-       Non, je suis désormais seul au monde, à porter un nom bizarre, partagé avec une famille lointaine qui m’a renié. Alors, bon, ce nom ou un autre, du moins il me donne un peu d’originalité.

-       Et alors, pourquoi l’armée de l’air ?

-       Un engagement qui me permettait de vivre, mes grands-parents, en fin de vie, ne pouvaient plus grand-chose pour moi, et de fortune ils n’avaient que le nom.

-       Vous auriez pu être boursier dans un autre domaine.

-       J’ai bien pensé à des études dans l’aéronautique, mais une longue période de vaches maigres s’ouvrait devant moi, sans aucune certitude d’une bourse suffisante, ni de réussite. L’armée me donnait la sécurité. Mais surtout l’opportunité de me livrer à ma passion, l’aéronautique ! Dès mon enfance, je ne vivais que pour les avions, dans les livres, dans les expositions que mon grand-père m’emmenait voir, et je lui en serai toujours reconnaissant. Je n’ai jamais pu imaginer m’intéresser à autre chose qu’aux avions.

-       Histoire de retrouver vos parents, votre famille… 

-       Peut-être, je me le suis demandé, psychologie à la petite semaine. Je n’ai jamais su comment mes parents étaient morts, si c’était dans un accident d’avion, et je ne sais pas qui pourrait me le dire maintenant. Je n’ai jamais compris non plus pourquoi la famille a éclaté. Il m’est resté les avions. Passion dévorante. Aujourd’hui c’est facile, vous avez des simulateurs de vol qui vous permettent de voler depuis votre ordinateur, mais quand j’étais plus jeune c’était nettement plus compliqué.

-       Passionnant. Racontez-moi s’il vous plait.

 

L’après-midi s’allonge, le thé est froid, et les biscuits dans la corbeille n’intéressent plus personne. Emma écoute bouche bée, jamais elle n’a entendu parler des avions de cette façon, jamais elle n’a entendu une telle passion pour un domaine qu’elle ne connait pas, et se prend à aimer. Il en est aux différents modèles de réacteurs, la différence entre le Concorde et les autres avions, la bataille entre Airbus et Boeing, les exigences de sécurité, le crash de Rio encore difficile à comprendre, qui a plombé la compagnie comme il l’appelle, les luttes entre AirFrance et les low-cost, le danger que font courir certaines de ces petites compagnies sur la sécurité, la pression constante de la rentabilité qui casse les prix, sans respecter les coûts inhérents au trafic aérien…

 

-       Oups, savez-vous, cher Hubert, que l’heure a tourné. J’ai eu tant de plaisir à vous écouter. Il est presque dix-neuf heures. Je ne vais pas pouvoir vous laisser partir sans vous faire encourir une amende. Puis-je vous offrir l’hospitalité ? Rassurez-vous, j’ai une chambre d’amis…

-       Je vous prie de m’excuser. Quand je commence à parler… Cela dit, en tant qu’officier, je ne serais probablement pas très ennuyé par la maréchaussée. Mais j’accepte malgré tout votre hospitalité avec une grande reconnaissance.

-       Nous trouverons bien de quoi diner correctement, et j’ai toujours des brosses à dent de secours.

-       Oh, ce ne sera pas nécessaire. J’ai une petite valise dans ma voiture. L’habitude des déplacements.

 

 

 

 

 

24

 

Une petite valise. Ça alors… 

Emma ne relève pas. Terrain glissant. Son imagination court si vite. Ne rien montrer. Laisser les choses se faire. Bon, après tout, pas d’urgence à lui indiquer la chambre. La soirée n’a même pas commencé. Ce couvre-feu à dix-huit heures vous rend décidément mabouls, à vous faire croire que la nuit serait déjà engagée, qu’il n’y aurait plus qu’à attendre d’aller dormir. Elle ne se reconnait plus, Emma, la puissance des oukases sur votre organisation quotidienne, dans l’ex URSS elle aurait été le parfait sujet soumis. 

 

-       Mais je dois vous lasser avec mes histoires d’aviation… encore une fois je vous prie de m’excuser, ma très chère amie, vous si distinguée, que je rabaisse à des préoccupations aussi matérielles que celles des turboréacteurs. Préoccupations bien peu nobles pour une telle âme que la vôtre…

-       …mais qui me passionnent, j’adore vous entendre, vos explications sont d’une telle poésie.

-       Poésie, vous exagérez, très chère ! Rien à voir avec tous ces ouvrages de votre bibliothèque, qu’il me donne tant de complexes de ne pas connaitre.

-       Votre passion est poésie. Les mots que vous puisez pour décrire les mécanismes me transportent, loin… du rêve à l’état pur. 

-       Vous êtes trop bonne ! Il est temps que je me taise et vous laisse la parole, vous avez tant de choses à m’apprendre.

 

La table ronde fait désordre. La bouteille de bourgogne bien entamée trône au milieu des victuailles éparpillées dans plusieurs petits plats. De la truite fumée il ne reste que des lichettes sur les fines tranches de citron, trois feuilles de salade verte subsistent vaille que vaille depuis la disparition de la couronne d’amandes et graines de courge grillées, les rillettes de canard tentent de garnir le fond du pot, et l’entame des fromages locaux parfume la table. 

Le vocabulaire de Hubert s’est relâché. Il goute les mets sans ordre, avec la gourmandise d’un enfant pris les doigts dans le pot de confiture, et des mots simples, si simples, si justes. Emma le suit, ne fait plus l’effort du maniérisme, fin de jeu, fin de partie. 

Il reprend un verre de bourgogne, la ressert, sans même faire remarquer son impolitesse à « faire comme chez soi », se servir sans y être invité… 

La conversation divague, de Vézelay à Sarlat, si elle avait eu de la vodka, toute la Russie y passait… 

Belle maison de famille de la Ferronnerie dans les environs d’Avallon, tout près du parc du Morvan, des souvenirs d’enfance en cascade, les courses à corps perdu dans l’herbe humide vert cru du matin, les crapahutages dans les bois, les égarements – jusqu’au soir où il s’était vraiment cru perdu, tous repères confondus, une pluie sournoise monte la garde, la peur couvre la faim, animaux aux aguets, hululements de chouettes, hurlements lointains, un loup ? une lueur, une maison, un hameau, raccompagné dans sa famille, connue en ces lieux, son grand-père d’un bougonnement presque tendre, l’angoisse dans ses yeux encore plus que dans ceux de sa grand-mère.

Autre jour, autre peur, parti en exploration cette fois avec ses cousins, ils se retrouvaient pour les vacances avant l’éclatement de la famille, arrivés au bord d’un petit étang fraichement creusé, ils n’étaient pas habitués à l’eau, pas de rivière à portée de la propriété familiale, ils prennent plaisir à marcher au bord, sans crainte, ils ont leurs bottes de caoutchouc, puis s’enfoncent, image de sables mouvants qui l’épouvantera toujours plus tard dans les films, ils s’enfoncent, crient, paniquent… le cousin le plus âgé réussit à s’extraire de ses bottes, court chercher du secours, un oncle arrive peu après – mais le temps leur semble si long – avec une longue trique de bois souple et solide, qu’il leur tend un à un pour les sortir de la vase… il pense mouise, peut-être l’influence anglaise, mud, ce film qui l’a bouleversé il y a quelques années, va savoir pourquoi… ou si, il sait bien pourquoi, cet homme réfugié sur une ile, hors du monde et des hommes, soupçonné de quel méfait, qui croit si fortement en l’amour… un peu lui…

-       Et toi, Emma, tu crois en l’amour ?

 

Il l’a tutoyée… est-il allé si loin en lui-même qu’il en oublie les conventions pourtant savamment ancrées par des années d’éducation aristocratique… non, elle ne va rien dire, faire comme si tout était naturel, cet abandon…

 

-       Oh, je suis confus, je vous ai tutoyé, comment me faire pardonner mon impolitesse ?

-       C’est simple, adoptons définitivement le tutoiement, d’un commun accord bien entendu, et sans affèterie !

-       Nous voici vite tombés d’accord, ma chère Emma, et pour le vocabulaire, voilà que tu me bats, l’affèterie est bien ignorée de nos jours, enfin le mot, pas la chose…

 

La table a piètre allure, les reliefs épars ne font plus illusion, elle est loin l’élégance que leur début de rencontre avait installée. 

-       Puis-je t’aider à desservir, si tu m’indiques…

-       Plus tard, allons au salon, la bouteille offre encore quelques ressources…

 

Elle emporte la bouteille et leurs deux verres sur la table basse, s’assoit sur le canapé. Où il la rejoint, méprisant la distance que lui imposait le fauteuil. Il l’écoute. Le Maroc qu’elle a redécouvert, cette région de Ouarzazate qu’elle ne connaissait pas, lieu de tournage, les décors naturels à couper le souffle, la quantité de films célèbres, L’homme qui en savait trop, ce film qu’il a lui aussi vu et revu, le point de vue de l’enfant enlevé, qui l’a tant torturé, qu’il a ressenti comme abandon, son histoire familiale n’est jamais loin. 

-       Tu n’as jamais consulté ? 

Pas vraiment envie de passer son temps dans les cabinets, pas envie de faire remonter l’enfoui – ignoré ou innommable – il préfère ne pas savoir et l’écouter. Sa voix l’enchante. Qu’elle continue… 

Les images de désert qui ont marqué sa jeunesse, le premier vrai voyage qu’elle faisait, sac à dos et conditions sommaires, des mésaventures qui ont nourri son imaginaire et son caractère, des étoiles dans les yeux quand le désert surgit, alternance d’étendues infinies et d’à pics, ces pistes rouges, sableuses, un accident de nuit, sans gravité, une chance, qui lui vaut plusieurs jours dans un bled, sorte de campement loin de toute vie – bon, elle apprend vite que dans le désert, la vie est partout, et surgit là où vous vous y attendez le moins – jusqu’à ce que la famille ait épuisé les réserves qui nourrissaient ses hôtes et lui apportaient le peu d’argent indispensable pour les semaines à venir. 

Le désert qu’elle cherche désormais autour d’elle… qu’elle a pu retrouver sous forme immaculée dans le grand Nord… qui lui a appris à aimer certaines zones de plaine, à la vue dégagée, immense, elle, la fille des bocages… 

Elle dérive vers ses derniers voyages avant la pandémie, les rues joyeuses de Palerme, les embouteillages inextricables, le seul taxi qu’elle ait pris, calme, le chauffeur, rien d’autre à faire… ensuite elle a marché, pris le bus, le train, et a évité surtout de se remettre dans ce trafic infernal. Monreale, cette profusion d’ors et de mosaïques, l’histoire religieuse déroulée sur plusieurs niveaux, une découverte, cette présence normande en Méditerranée, la première monnaie, le commerce, un style architectural syncrétique, arabo-normand, symbiose des présences successives, grecque, romaine, arabe, normande, une incursion sur la côte, pour voir, même si elle l’attirait moins que la puissance historique des monuments, mais il faut bien sacrifier au tourisme, c’est aussi ce que demandent les clients de l’organisme pour lequel elle écrit… 

 

Les souvenirs s’égrènent, la bouteille se vide, Hubert s’est rapproché d’Emma, insensiblement, progressivement, jusqu’à poser sa main sur son genou, emportée par ses voyages elle remarque à peine, s’enflamme…

 

-       Quelle chance de travailler dans le voyage…

C’est ce qu’on croit, mais pas si simple, le voyage n’est qu’une petite partie de l’activité, son travail c’est surtout la rédaction, trouver le bon angle qui convienne à ses commanditaires, elle a besoin de s’imprégner des lieux, laisser vaguer son imagination, puis la tordre au gré des demandes… Mais bon, elle a quand même de belles occasions. Ou plutôt elle a eu. Depuis la pandémie de covid, tout est au point mort. Elle fonctionne avec ses souvenirs, ses voyages anciens, et elle a nettement moins de commandes, vit sur ses réserves, pour combien de temps. Elle a dû trouver d’autres travaux d’écriture, le tourisme, c’est comme le spectacle, non-essentiel, point mort.

 

La main de Hubert remonte le long de sa jambe, elle ne l’arrête pas, se retient de frissonner, hypersensibilité, réagit souvent trop vite, trop fort, des sensations dont elle a longtemps occulté la part de désir. Parle encore, encore, un flux que son corps réclame pour se tenir à flot, conserver cette part d’éveil, conscience aux abois. 

Calcul d’un séducteur sans vergogne, décidé avant leur rencontre à en arriver là sans tarder, valise de secours, belles manières feintes vite balayées par la conversation et le vin ? un de ces dragueurs comme elle en a connu, celui-là aurait plus mis les formes, mais ils mettent toujours les formes, pas forcément les mêmes…

Pur désir né d’une belle rencontre, de deux âmes en accord, en attente, ce fil qui les lie depuis des heures, de deux corps en symbiose, union ? elle ne pense pas fusion, elle n’en veut pas, Emma de cette fusion qu’elle fuit à des kilomètres, mais une belle rencontre, prémices d’un amour en construction…

Tu rêves ma belle, ton côté fleur bleue reprend le dessus, ils sont pas comme ça, les mecs, tu le sais bien. Et toi non plus. Même si… finalement… la belle rencontre, la bonne personne… un secret espoir. Et celui-là, il a mis le paquet. Difficile de discerner ce qu’il est vraiment. Trop tôt. 

Choisir. Te réfréner, peur de te faire avoir, de céder à un beau parleur. Ou te laisser aller, porter… après tout, qu’est-ce que tu risques ? Toujours le premier soir, tu disais, pour en avoir le cœur net…

 

 

 

25

 

Salon en bazar. Coussins éparpillés. Le sofa a pris du champ, repoussé sous les assauts, pas la première fois, c’est qu’il en a vu, le bougre, il en aurait des histoires à raconter s’il était doué de parole ou d’une caméra. Mais les meilleures histoires se devinent, s’inventent au gré de la mémoire. Qu’il n’a pas, ce sofa. Manquerait plus que ça que les objets la surveillent, Emma, pas du tout le logiciel qu’elle a choisi, aucun espion virtuel ou réel, personne pour lui dicter sa conduite. Et là, elle n’a rien retenu, emportée par la digue du désir, du plaisir…

-       Eh bien dis donc, cher Hubert, si j’avais pensé en arriver là si vite…

-       Des regrets, déjà…

-       Certainement pas, mais après la scène grand seigneur que tu m’as jouée…

-       Jouée non, je suis fait de cette étoffe-là, hélas je ne connais pas la simplicité…

-       Pourquoi hélas ?

-       Peu de succès auprès des femmes, c’est pourquoi je craignais un échec avec toi, tu me plais follement… 

-       Peu de succès ? j’ai du mal à y croire, beau parleur…

-       Oh, entre séduire par les premiers mots, et forcer le pas avec mon fatras précieux sans susciter force rires…

-       J’avoue…

-       Il y faut des lettres, des lectures, de la Merteuil, de la Lady Chatterley…

-       Une vraie barrière, pas donné à tout le monde… pour tout te dire, j’ai éclaté de rire, puis me suis ravisée, la curiosité…

-       Parce que, chère galante, tu connais le pouvoir des mots…

-       Les mots, oui, mais pas que les mots !

-       Pour le corps, je l’avoue, tu te poses là aussi, quelle coquine !

-       Et tu vas t’en plaindre…

-       Certes non !

 

Rangement rapide de la table et des restes du diner, histoire de ne pas trouver le matin un spectacle peu ragoutant, et elle l’entraine dans sa chambre, son lit prêt à accueillir la suite de leurs ébats. La valise attendra dans la voiture. Autre chose à penser. Et un homme incapable de se lancer dans une nuit avec elle sans réfléchir à son pyjama peut aller se rhabiller. 

Premières lueurs de l’aube sur un lit en vrac. Emma a tiré la couette de son côté, toujours un peu froid après, Hubert, à moitié découvert, ouvre un œil timide, ébloui d’éclats de rêve, réveil dans cette chambre inconnue encore la veille… Emma, encore flottante, limbes ou rêves, se colle contre son dos, sa chaleur, sa jambe agrippe celle de son amant.

-       Bien dormi ?

-       Oui, d’une traite, moi qui ai toujours besoin de me lever la nuit…

-       L’amour…

-       Oh, tu vas peut-être un peu vite… 

Il la retourne, la presse contre lui, beaux débuts… redescend sur ses seins, son ventre, son sexe, reprend les caresses qui lui ont tiré dans la nuit gémissements et hauts cris de plaisir – je t’avais prévenue que j’étais réactive et expressive – qui s’en plaindrait ? – pousse plus loin, un petit matin qui finalement se moque pas mal des miettes éparpillées de la veille…

-       Eh ben, dis donc, tu as de la ressource…

-       Tu veux dire pour un homme de mon âge…

-       C’est vrai que les plus jeunes…

-       Et Madame est connaisseuse…

-       Oui, mais les plus jeunes passent rarement la nuit, comme ça, au débotté !

-       Et ils n’ont pas accumulé le désir qui me porte, ce désir fou qui m’a envahi, brutalement, en te voyant…

-       Pas avant ? Alors, les échanges…

-       Non, ça c’était du badinage, classique, qui n’atteint pas souvent son but, les femmes sont hélas si prosaïques…

-       Ou réalistes…

-       Sans intérêt… sans désir pas d’amour, et vice-versa… 

 

Café, thé, pain chaud passé au four, confitures, Emma improvise un petit-déjeuner rapide dans le jardin. Un peu frais, mais le soleil est prometteur, et bien couverts, ils surveillent les premières violettes dans la pelouse, et les éclosions jaunes et blanches dans les arbustes de la haie. Hubert est allé jusqu’à sa voiture chercher sa petite valise, accessoires de toilette, quelques vêtements de rechange…

-       J’ai du travail, je vais me préparer et m’enfermer dans mon bureau, mais prends ton temps…

 

Dossier compliqué à traiter. Beaucoup d’annulations de voyages avec cette période de pandémie. Normal. Chute des réservations. Repositionnement, ceux qui veulent encore partir cherchent autre chose, deviennent exigeants, du cousu main qu’ils peuvent annuler au dernier moment, un boulot de dingue souvent pour rien. Mais bon, son commanditaire essaie de tenir le coup, de s’adapter, ne pas perdre ses clients, en gagner de nouveaux, ceux qui n’en peuvent plus de rester enfermés, de n’avoir plus d’horizon. Alors, il faut refaire. Reprendre les dossiers. Recommencer. Réécrire pour s’adapter. Elle doit trouver les idées, elle a bien reçu des consignes, des suggestions, mais tout reste vague, elle s’y attelle, elle a un peu trop repoussé, la date butoir est là, ça ne peut plus attendre. Le soleil sur les premières fleurs réveille son imagination, les mots bondissent sous ses doigts, satisfaite, après plusieurs jours d’incertitude, le sentiment d’y être arrivée… le plaisir emmagasiné la galvanise ? Bon, faut pas exagérer quand même, pas sûr qu’il y ait un tel rapport entre son plaisir et son écriture. Elle boucle le dossier, le relit une dernière fois, enregistre le fichier, et hop, parti, le sort en est jeté, on verra bien, la réaction du commanditaire ne va pas tarder. Toujours un moment compliqué, un refus qu’elle ne peut pas s’empêcher de redouter, des remaniements qu’elle ne pourrait accepter sans se désavouer et se discréditer, à ses propres yeux. Bon, accepter le temps requis avant la réponse, ne pas rester plantée devant son ordi à s’angoisser… elle se lève, va se faire un thé et voir où en est son invité, il ne serait pas parti sans la saluer…

 

Cheveux bruns négligemment rejetés en arrière, doux effluves de shampooing, chemise propre, pantalon sombre au pli marqué, Hubert lui tend une tasse fumante, un earl grey infusé à point, il doit s’y connaitre en thé, et comment savait-il que, justement à cette minute, elle en avait envie, et s’accordait une pause… Accord parfait de deux âmes en union… télépathie… franchement non, Emma, ne te mets pas à croire à des trucs pareils… 

-       Joli hasard, je viens juste de boucler mon travail, j’avais très envie d’un thé, celui que tu as préparé est parfait.

-       Oh, j’ai peu de mérite, tes placards regorgent de merveilles !

-       Oui, mais de là à en tirer un nectar subtilement parfumé et à température idéale…

-       Merci pour le compliment !

 

Sa tasse bien en main, Emma évite le bras qui veut la conduire en direction du sofa.

-       Oh, j’aime mieux sortir un peu… enfermée depuis ce matin, j’ai eu du mal à boucler mon dossier… besoin de prendre l’air… 

-       Avec plaisir ma reine, je voulais juste poser un baiser sur tes lèvres, mais dehors, bien sûr…

-       Et toi, comment s’est passée ta matinée, tu as pris le temps de te faire beau !

-       Flatteuse !

-       Tu as des projets ?

-       M’occuper un peu de toi, je me suis permis de faire une incursion dans ton frigo et tes réserves, un déjeuner t’attend, à ton gout j’espère… Tiens, donne-moi ta tasse.

-       Si je m’attendais à ça…

 

Direction les toilettes, le thé vient de réveiller sa vessie endormie depuis le matin, pas son habitude, plutôt du genre à y aller une fois par heure. La table est installée dans le jardin, sur l’arrière, côté sud, à l’abri du vent le soleil promet un agréable déjeuner extérieur. 

Se laisser chouchouter un peu, elle a un mouvement de recul, pas que de bons souvenirs, ça ne lui est pas arrivé depuis longtemps. Mais après tout, pourquoi pas essayer, se laisser porter un peu, pour une fois. 

La porte de sa chambre d’amis est entrouverte, elle croyait l’avoir refermée après la visite d’hier. 

Un coup d’œil. Comme habitée. Deux chemises et un pantalon accrochés aux cintres du portant, la valise fermée posée dans un coin… Il aura voulu aérer ses affaires sans la déranger, c’est vrai que depuis le matin, elle ne lui a pas laissé l’occasion de lui parler. 

Elle va faire honneur à son déjeuner, passer un bon moment, elle verra après... 

 

 

26

 

 

Fin cordon bleu… visiblement habitué à se débrouiller avec les moyens du bord. Simple, diététique, gouteux, sobre… comme glissé en douceur dans tes pensées, coulé dans ton habitus alimentaire… voilà que tu bourdieuses, Emma…

-       Tu connais Bourdieu ?

-       Non… ah si, entendu parler…de nom… pourquoi ?

-       Il parle d’habitus… comment nous agissons, ce que nous préférons… un système de préférences que nous avons construit en fonction de notre éducation, de nos expériences…

-       Oui, si tu le dis… et pourquoi là, maintenant ? Qu’ai-je fait pour mériter cela ?

-       C’est bizarre, je ne sais pas, nous nous connaissons si peu, depuis hier, et c’est comme si tu devinais mes gouts, mes habitudes alimentaires… 

-       J’ai seulement ouvert tes placards et frigo…

-       Oui, mais tu sais bien qu’avec les mêmes ingrédients, on peut arriver à des résultats très différents, là c’est comme si c’était moi…

-       Les grands esprits se rencontrent ! Synergie, collusion, synchronicité… si tu veux des grands mots, je peux aussi en trouver, le verbiage, ça me connait !

-       Mais l’habitus, c’est pas du verbiage. Le maitre de la sociologie contemporaine, Bourdieu, quand même !

 

Elle éclate de rire. Il la dévisage. Un regard appuyé… fasciné… extasié ? Emma se tait, se reprend, tu aurais pu éviter cette confidence, c’est malin, vraiment, faire ton intello, qu’est-ce que tu cherches, à lui faire payer son éloquence surannée, son arrivée exubérante… quels yeux perçants…

 

-       Je suis si bien avec toi… jamais senti cette force, cette attirance… ta beauté m’envoute…

-       Merci, mais tu exagères peut-être un peu…

-       Non, vraiment, être là, avec toi, simplement, c’est comme une évidence…

-       L’évidence, désolée, on me l’a déjà faite !

-       Oh, excuse… que je suis maladroit, même les mots me manquent, c’est dire… tu retournes travailler ? ou repos ?

-       Je vais ranger, et puis m’y remettre une petite heure… 

-       Non, laisse, je range, j’aime m’occuper… 

 

Promenade romantique. Ils marchent en silence. Elle se sent bien avec lui, a délaissé son boulot, plus centrée sur son ressenti que sur son dossier, pas la peine d’insister. Joyeuse, elle l’emmène dans ses chemins, pas trop humides, le soleil a fait son boulot. Hubert a passé son bras autour de sa taille, soutien discret mais solide, ce contact physique qu’elle aime tant, Emma. Ils s’enivrent des bourgeons, du printemps renaissant, des chants d’oiseaux qu’ils ne savent nommer, d’être là ensemble. Le thé ouvre les confidences, leurs vies, leurs histoires, les heures passent, l’apéritif, les grignotages, leurs corps qu’ils explorent, avec douceur, tendresse, force, sur le sofa, puis dans son lit où elle l’entraine pour la deuxième nuit. Une présence nouvelle qui s’impose, qu’elle retient, sans penser à plus. 

 

Belle journée. Temps idéal pour aller courir. Emma arpente la campagne chaque fois qu’elle le peut, quand les chemins et le temps sont secs, elle en raffole, pas tant de souffrir, certains jours, elle s’en passerait bien, il en faut de la motivation, mais cette sensation quand elle rentre, le corps et l’esprit libérés, refaits à neuf ! Elle a beau essayer d’expliquer, comme avec Hubert la veille au soir, c’est incompréhensible pour qui ne pratique pas, les hochements de tête entendus montrent seulement le doute, si tu le dis, tu dois avoir raison, mais franchement, j’aime mieux marcher tranquillement. La marche, elle aime aussi, mais c’est autre chose, la tranquillité du corps, l’esprit qui prend son temps, dans la course, c’est tout un engagement qui se met en place, le mental s’accroche et flotte, porté loin des tracasseries quotidiennes, il sera bien temps d’y repenser en arrivant, le corps vidé et revivifié par l’effort. Hubert est parti après le déjeuner, pendant qu’elle s’habillait pour courir, a promis de revenir vite. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive, cette présence qui la remplit, la réconforte, ça va vite quand même, mais bon… Ces vêtements qu’il a installés dans la petite chambre… les a-t-il repris ? Elle n’a pas eu le temps de regarder… c’est vrai que s’il reste un peu, autant qu’il soit propre… 

 

S’il reste un peu… qui lui aurait dit qu’elle allait à nouveau faire entrer un homme dans sa maison et le garder – bon elle se dit un peu – se serait fait renvoyer dans les cordes vite fait ! Même elle n’y aurait pas cru quand elle l’a vu arriver avec son accoutrement de magicien. Et si c’était ce côté qui l’attirait… 

 

Et qui lui dit qu’il va revenir, entre ceux qui se sauvent dès qu’ils ont baisé – à la fois violemment attirés et effrayés de s’engager – et ceux qui restent un peu – en quête d’une vie pépère qu’elle ne leur offre pas – puis sortent chercher des allumettes… elle a tendance à préférer les premiers, Emma, au moins ils sont honnêtes, ils partent, reviennent, les autres font semblant, puis disparaissent. 

 

Alors, son Hubert, ce n’est pas parce qu’il a pendu quelques habits la veille – tiens, il faudrait qu’elle vérifie s’il les a repris – qu’il va revenir, malgré ses grands discours. C’est vrai qu’en matière de grands discours, il se pose là… 

 

Et s’il ne revenait pas, comme d’autres, disparus totalement, ou qui font un petit signe de temps en temps… Un pincement, là, à l’estomac, c’est toujours ici que ça la prend, quand elle commence à ressentir quelque chose, comme un attachement, mais dis donc, ma grande, est-ce que tu commencerais à en pincer pour lui ? tu vas vite en besogne…

 

Décidément sa douche post-course, et les soins quotidiens y afférant, crèmes et maquillage léger, ouvrent sa capacité d’analyse. Après ses déambulations sur ses amours, elle va bien devoir se réattaquer à ce dossier qu’elle doit relire, urgentissime, et renvoyer, c’était pour quand déjà, hier, avant-hier… Elle en oublierait même le boulot, c’est pas le moment, avec la situation sanitaire qui bloque tout, pas question de laisser échapper la moindre opportunité. Question de survie économique. Mais aussi de vie, tout simplement, continuer à croire que la vie va reprendre, espérer, faire comme si le monde ne s’était pas arrêté… Penser, analyser, produire, aimer…

 

 

 

27

 

Bruit de casseroles. Pas de soignants en vue pourtant, qu’une époque se plaisait à applaudir le soir… Oubliés les hourras, quant aux casseroles, investies par la cuisine maison, très tendance, elles préfèrent le silence des entre-soi forcés ! Ça bringuebale, mémoire des ferrailleurs ambulants qui promenaient leur quincaillerie dans l’espoir de fourguer quelques marmites sous prétexte d’aiguiser les couteaux. Tintamarre plus proche d’une musique atonale que d’une mélodie classique. Emma s’intrigue, se lève. Un barda de matériel hétéroclite s’amoncelle dans l’entrée, qu’elle a du mal à identifier. Récup ? Musique contemporaine ? Bizarre, pas eu l’impression qu’Hubert montrait d’aptitudes artistiques aussi originales. Ils ont bien parlé d’art, mais il semblait plutôt compassé, à l’image de son vocabulaire précieux qui reprend le dessus ça et là. Mystère et boule de gomme !

 

-       Tu joues à la tortue ? Tu transportes ta maison sur ton dos ? 

-       Oh, désolé ma chère si je t’ai fait peur. Pas d’inquiétude, juste un peu de matériel dont j’aurai besoin, je t’expliquerai plus tard. Est-ce que tu crois que je pourrais le mettre quelque part ? Dans la petite chambre ?

-       Hmmm… si c’est passager… elle va être envahie… 

-       Passager, oui, je vais bien ranger, ça ira ! Merci…

 

Ça brasse, ça remue pendant un certain temps. Emma s’installe dehors au soleil, à la petite table sur l’arrière, elle aime prendre un peu de temps pour lire les journaux, les joies de la tablette qui lui donne accès à toute la presse, ou presque, depuis sa campagne. Les rares jours où elle ne la lit pas la laissent amère, dépourvue, même en l’absence de bise… Le soleil printanier est doux, l’air un peu frisquet, mais aucun aquilon en vue. Plongée dans un long article sur les complotismes, QAnon, les populismes, sujet en vogue mais bien traité, sources fiables. Elle lève les yeux, Hubert est assis à côté d’elle, ne l’a pas entendu venir, s’inquiète, comment peut-il arriver en fanfare puis se mouvoir dans un tel silence ? Bon, quand elle lit, elle est absorbée. Elle continue son article. Il la regarde, simplement, a trouvé sa place à côté d’elle, comme s’il avait toujours été là. Naturel. Elle lui propose un thé, il se lève, elle refuse, ne va pas le laisser tout faire dans la cuisine, situation inversée de la ménagère, cocasse peut-être, mais pas son genre, à Emma, de se laisser porter, assister…

 

Journée tranquille, calme retrouvé, déjeuner sur le pouce, balade main dans la main dans la campagne, travail au bureau, Hubert enfermé dans la petite chambre en silence, soirée amoureuse, nuit ardente… Le quotidien s’installe, dure. Hubert sort dans la journée, à des heures différentes, pour des durées variables, souvent elle ne s’aperçoit de son départ ou de son arrivée qu’à la présence ou l’absence de sa voiture. Extrême discrétion. Multiples petites attentions. Une fleur posée sur un guéridon. Un petit billet. Elle n’avait jamais connu ça, Emma, cette manière qu’il a de se glisser dans sa vie comme s’il faisait corps avec elle. Faire corps, oui, certes. Mais là c’est plus. Comme une évidence, tiens ça la reprend, elle lui a pourtant dit qu’elle avait déjà entendu ça, qu’elle n’en voulait plus. Eh oui, pourtant… Des interrogations fugaces la traversent. Fugaces. Elle est si bien. Une vie comme remplie. Amour naissant ? Depuis qu’elle a décidé de se tenir à distance de la passion, elle évite de rêver. Mais là, il se passe quelque chose. Cette présence qui s’installe et qu’elle aime, cette discrétion pleine, ces conversations qui s’éternisent, sur lui, sur elle, le passé qui remonte, prend sens, le présent qui s’écrit, jour après jour. Une semaine passe, une autre est bien entamée. Rythme régulier, ponctué de si beaux moments. À ses amants réguliers qui la relancent, elle répond qu’elle fait une pause, qu’elle verra. Pour le moment Hubert lui suffit – elle ne le leur dit pas, faut pas exagérer, se laisser une poire pour la soif – il occupe sa vie, s’occupe de sa vie… 

-       Au fait, je t’ai jamais demandé, tu pars souvent dans la journée…

-       Ah oui, quel malpoli, j’aurais dû te prévenir, j’ai quelques affaires à régler, qui m’occupent un peu.

-       Quel genre d’affaires ?

-       Oh, c’est sans intérêt. Rien de passionnant. 

-       Tu pourrais me laisser décider de mes passions…

-       Il y a aussi une personne dont je dois m’occuper régulièrement.

-       Mais tu m’as bien dit que tu n’avais plus de famille. Que tu étais seul.

-       Ce n’est pas de ma famille, une personne dont je suis en quelque sorte tuteur, une obligation, les aléas de la vie.

-       Ah bon ? Comment on peut se retrouver comme ça responsable de quelqu’un d’étranger ? Je sens que j’aurai bientôt une nouvelle histoire à ajouter à ma bibliothèque intérieure !

-       Un jour… 

-       Et il faudra que tu me la présentes, cette personne…

-       Un jour… je te sers un verre ? après je te laisse découvrir ce que j’ai préparé pour le diner…

 

 

Visite de la petite chambre. Emma profite de l’absence d’Hubert. Il est parti dès la matinée, des trucs à régler, baiser langoureux, à tout à l’heure mon amour. Bizarre, elle n’avait jamais eu l’idée d’y venir avant. Comme retenue. Empêchée. L’idée même n’avait pas émergé. Il a pris place dans sa vie, naturellement. Elle lui a laissé son espace, sans s’ingérer, besoin de lui faire sentir qu’il est chez lui, situation bizarrement inversée, besoin de lui signifier qu’elle attend la réciproque, qu’il n’empiète pas trop sur sa vie, qu’elle est chez elle. 

 

Un ordre hallucinant règne dans la chambre. Le matériel hétéroclite a été soigneusement rangé, elle ne peut pas dire entassé, elle se demande comment il a pu ranger en un espace aussi réduit tous ces encombrants qu’elle avait vus dans l’entrée. Les pièces sont rangées par taille, pour former comme une pyramide de métal et de bois, une installation d’art contemporain, pas du Calder, rien qui fasse penser à un funambule sur un fil, là on est plutôt dans l’entassement calculé, le Boltanski de la mémoire, de l’Au-delà du monde. C’est un hasard, Hubert n’y connait rien en art contemporain, elle l’a testé sur le sujet. Ou alors il cache bien son jeu. Son côté militaire qui ressort, cet ordre qu’il a appris malgré lui dans l’armée, l’aviation, certes, dont il a beaucoup parlé, mais militaire. Après tout, pourquoi pas, elle n’aurait pas imaginé ce rangement. Mais à tout prendre, elle le préfère à un fatras qui aurait envahi tout l’espace et l’aurait empêchée de venir chercher une couverture ou une paire de draps en réserve dans le placard.

 

Et elle n’a rien entendu. En plus il a appris à ranger en silence dans ses missions commando ? Dans le coin opposé à l’installation boltanskienne, ses vêtements soigneusement rangés sur un portant. Logique. Peu d’autres objets. Un carnet ordinaire, sur la table, plutôt du style bloc sténo, un stylo plume, simple, waterman ou parker, rien de luxueux. Un petit ordinateur portable, fermé, bas de gamme, bleu nuit, ça lui rappelle son petit toshiba qu’elle a eu il y a longtemps, son premier saut dans l’univers des portables, fin des tours encombrantes et lourdes, l’univers nomade toujours à portée de main, et de clic. Elle soulève subrepticement la couverture du carnet, vide, des pages blanches, les autres arrachées, des notes, rangées où, des pense-bêtes jetés au fur et à mesure… Résiste à ouvrir le couvercle de l’ordinateur, si c’est là où il passe ses journées, il repèrera le plus petit signe d’intrusion, et de toute façon il aura mis un mot de passe, et ça l’avancerait à quoi, au final. Il lui a parlé de sa passion pour les simulateurs de vol, moyen de revivre sa passion pour les avions. Même pas idée de ce qu’est un simulateur de vol, alors, même si elle ouvrait, elle serait bien avancée. 

 

Elle ne se reconnait plus, Emma. Ne s’est jamais vu cette fièvre inquisitrice. S’inquiète d’une situation qui fonctionne trop bien, décidément, tu n’es jamais contente, elle croirait entendre sa mère. Bon, trêve de nœuds dans la tête, elle va faire des courses, le président a annoncé un nouvel arrêt dans l’activité du pays, la pandémie s’envole, il ne parle pas de reconfinement, mais les autres le disent pour lui. Les magasins non essentiels vont fermer à nouveau, les déplacements vont être limités, rien ne va vraiment changer pour elle, son activité est déjà terriblement réduite, elle travaille sur l’après, peut-être, un jour… Tiens, elle ne sait pas où il va pour ses affaires, quelles affaires d’ailleurs, il ne lui a toujours rien dit de précis, et cette personne dont il s’occupe, est-elle à plus de dix kilomètres, est-elle vulnérable, lui permettant de cocher la bonne case sur l’attestation ? Et puis, au fond, qu’est-ce que ça peut faire ?

 

 

 

 

 

 

 

28

 

La journée se passe. Atmosphère étonnante. Des rues bondées, pas vraiment noires de monde, disons plus fréquentées que ces derniers mois de relatif relâchement, besoin pressant de faire de derniers achats non essentiels avant de retourner chacun chez soi, pour combien de temps… Courte traversée du centre-ville, pas question pour Emma de s’attarder au-delà de la librairie où elle a commandé un livre, elle aurait pu attendre, la librairie est devenue essentielle, mais elle a besoin du livre maintenant, elle ne va pas pousser le vice jusqu’à attendre le confinement ! Puis courses alimentaires, magasin de produits locaux, et supermarché pour compléter, là elle ne peut plus attendre, elle a déjà largement repoussé sa visite dans ce temple de la consommation qui, en ces jours maudits, porte de mieux en mieux son nom. La présence d’Hubert, l’envie de se lâcher un peu, en amoureux, avec des diners améliorés – puisque les restaurants sont inaccessibles – ont mis à mal ses réserves, qu’elle doit impérativement reconstituer, imminence du confinement ou non. Alors, pas le choix, elle remonte bien son masque sur son visage, met son flacon de gel hydroalcoolique dans sa poche et affronte la situation, garder toujours une distance de sécurité avec les gens qu’elle croise, cette impression d’être en guerre contre un ennemi invisible, qui peut vous sauter dessus insidieusement au moindre contact… À cette heure de milieu d’après-midi, la situation est encore maitrisée, on n’en est pas à la foule du métro à 18h, aucune incursion dans sa sphère de sécurité, zone de confort disent les psys. 

 

Sur la route du retour, elle se réjouit à l’idée que Hubert sera sûrement rentré avant elle, qu’il l’aidera à porter tous ces sacs de sa voiture à la cuisine. Se prend à penser qu’elle exagère, comme s’il était installé à demeure, jusque-là elle n’a eu besoin de personne pour décharger ses courses, petit doigt dans l’engrenage, de petits services du quotidien qui sournoisement s’installent comme indispensables, évidents, les fondations d’un couple qui cherche ses marques et les coule dans un ciment auto lissant, à prise lente mais tenace. 

 

Périphrases inutiles. Pas de voiture devant chez elle. Petit pincement au cœur, elle aurait certainement apprécié un peu d’aide malgré tout, aigreur naissante que ces tâches mesquines lui incombent, contrariété qu’il se soit absenté plus longtemps que d’habitude, juste le jour où elle a besoin, d’habitude il s’en va quelques heures, une demi-journée à peine, là il est parti depuis le matin, c’est vrai qu’on est à la veille du confinement, les rythmes sont bousculés, faire face aux fermetures à venir, anticiper… Eh, dis donc, tu dérapes, là, ma fille, tu as toujours rangé tes courses toute seule, tu vas pas nous la rejouer couple tradi avec répartition des tâches genrées… déjà, il fait la cuisine, ferait tout dans la maison si tu laissais faire… et puis, tu le connais depuis combien de temps, ça y est, tu installes ton présent dans un futur commun… ce genre de plans sur la comète, tu sais bien que ça fait flop… calmos, là…

 

 

« Un monde nouveau, on en rêvait tous, mais que savions-nous faire de nos mains ? Zéro, attraper le bluetooth… » Le dernier album de Feu!Chatterton berce sa fin d’après-midi, les placards et le frigo sont en ordre, des légumes de saison coupés en julienne mijotent dans le lait de coco, arrêter la cuisson, vite, c’est meilleur un peu croquant, elle ajoutera le poisson au dernier moment, ne pas le laisser se défaire, recette diététique et gouteuse qu’elle a hâte de faire gouter à Hubert, une cuisine un peu différente de celle qu’ils ont pratiquée à tour de rôle depuis qu’il est là, envie de le surprendre, de lui faire découvrir d’autres facettes de sa personnalité, d’autres plaisirs. Bizarre, il n’est toujours pas là, l’heure du couvre-feu approche, 19h maintenant, son côté militaire ne supporte pas de transiger avec la loi. Il doit être sur la route, s’il avait un problème il aurait passé un coup de fil, trop poli pour oublier, ou au minimum, s’il était pressé, envoyé un texto, même si la concision n’est pas son fort. Mais s’il conduit, pas question… il a dû prendre du retard.

 

Le changement d’heure a allongé les soirées. Un marronnier moins médiatisé ce printemps, proposition de la commission européenne de la supprimer, mais ça ne règle rien, faut-il garder l’heure d’été ou l’heure d’hiver, les partisans de l’une et de l’autre solution s’étripent, pendant qu’on parle de ça… Bon, cette année, il y a d’autres sujets, plus d’un an que la France et le monde sont englués dans une pandémie dont personne ne peut prédire la fin ni même une issue supportable, le cap des cent mille morts français va être franchi. Les soirées s’éternisent, se ressemblent, pas de sorties chez les amis, pas de restaurants, de théâtres, de cinémas. Diner seul, ou à très peu, toujours les mêmes, puis films, séries, documentaires, les plateformes explosent, gagnent les parts de marché qu’elles ne lâcheront pas très facilement, les habitudes s’incrustent.   « Derrière leur écran - Leur écran total - Les gens se régalent -La ville est à cran - D’arrêt, visage pâle » Elle se sert un verre, elle a prévu un Saint-Amour, bourgogne subtil de circonstance ? Il est à point, température parfaite, elle se régale, le verre de Hubert l’attend, à remplir quand il arrivera, elle n’aime pas les verres qui stagnent et risquent de gâter l’arôme du vin. Feu!Chatterton continue à l’envelopper de ses mélodies, qui passent du suave au rock, étonnant ce groupe, des textes engagés, d’autres plus langoureux, le vin réchauffe ses tempes, elle se laisse porter par ce moment de douceur, se laisse aller, ne penser à rien, être là, simplement, prendre son temps, profiter. Se laisse bercer, s’assoupit, légèrement. L’album repasse en boucle. Infinie permanence.

 

19h30. Pas vu l’heure tourner. Pas rentré, Hubert. Jette un œil à son portable, si elle l’avait oublié en silencieux, si elle n’avait pas entendu quand elle somnolait, s’il avait laissé un texto. Rien. Décidément, c’est pas lui, ça, toujours si policé, un empêchement il l’aurait appelée. Elle clique sur son numéro, tombe immédiatement sur la boite vocale, voix digitale, vous êtes bien au 06…, peu original, il aurait pu personnaliser. Pas plus avancée, bizarre de tomber directement sur la boite vocale, son téléphone ne fonctionne plus, ou il est éteint. Elle réessaie. Pareil. Commence à s’angoisser, il lui est arrivé quelque chose, il ne peut pas la joindre, a besoin d’aide, ne peut rien faire, et elle ne peut rien faire non plus. 

 

Non, ne pas s’affoler si vite. Peut-être un contretemps auquel elle ne pense pas. Son téléphone sera cassé, les accidents arrivent vite. Ou perdu. Et il ne connait pas son numéro par cœur, il devra faire une recherche, s’il a un accès à internet quelque part, son ordi est ici. Quelque chose l’aura retardé, il va arriver, il aura trouvé une excuse pour remplir son attestation de déplacement tardif. Cette propension qu’elle a à dramatiser si vite. Les explications sont souvent beaucoup plus ordinaires et prévisibles. Une fois, elle a injurié par sms en pleine nuit un amoureux qui ne lui répondait pas depuis deux jours, il avait simplement cassé son téléphone en le faisant tomber et a dû attendre de le remplacer, elle avait honte d’elle, lui a demandé de l’excuser, ils en ont ri, elle ne savait pas ce qui lui avait pris. 

 

Pas vraiment de raison de s’alarmer. Il a pu être bloqué quelque part, il lui parle d’affaires dont elle ne sait pas grand-chose, elle ne lui a pas vraiment demandé d’éclaircissements. Ou plutôt si, c’est vrai, il a éludé. Ça lui avait échappé. Parce qu’en fait, elle s’en moque, les détails des montages financiers qui se cachent souvent derrière ces « affaires » la gavent très vite. Il y aussi cette personne dont il s’occupe, comme tuteur, pareil, elle en sait peu, homme ou femme, un ami en détresse, un ancien gradé de l’Armée de l’air dépressif…

 

Un second verre. S’il n’arrive pas, elle va finir pompette. Et puis, après tout, elle n’a pas de route à faire, elle peut bien se lâcher un peu. Elle ouvre le livre qu’elle est allée chercher dans l’après-midi, un essai sur l’utopie, un moyen comme un autre de sortir du catastrophisme, refaire l’histoire des espérances. Lit l’intro, prometteuse, facile à lire, pas vraiment une lecture du soir, elle le reprendra plus tard. Allume la télé, c’est l’heure des infos d’Arte, seul journal international, qui tranche avec ces plateaux d’infos en continu où les invités font office d’experts, qu’ils sont parfois, ou d’amuseurs, qu’ils sont rarement, pseudo-humour qui la laisse de marbre. Un sujet sur le tourisme en berne, des destinations lointaines qui se reconvertissent en espaces de télétravail pour confinés qui choisissent le soleil et la levée du masque. Situation tendue en Turquie, nouvelle escalade, Erdogan souffle le chaud et le froid. Weekend pascal confiné, derniers passe-droits, retour prochain d’un temps hivernal, Noël aux tisons, Pâques aux tisons, si même les dictons sont fous !

 

Toujours personne. Nouvelle tentative, sonnerie brève, basculée immédiatement sur la messagerie. Texto, encore un, elle se sent plus rageuse, essaie de faire attention à ce qu’elle écrit, a du mal à se maitriser. La colère monte. Il part le matin en lui disant à tout à l’heure, et plus personne. Ne rentre pas, ne la prévient pas, est injoignable, là il abuse, franchement. Elle se sert un troisième verre, vengeance bien mal placée, rallume la plaque sous son plat de légumes, sans y ajouter le poisson, tant pis, pour diner seule c’est bien suffisant. Devant un vieil Hitchcock, Vertigo, son préféré, de quoi la tenir en haleine sans lui faire trop peur, le déjà vu fait tampon. Toujours rien. Elle va chercher un carnet dans son bureau, son stylo plume préféré, s’allonge sur le canapé, longtemps qu’elle n’avait pas ressenti ce besoin intense d’écrire, longtemps qu’elle n’avait pas écrit à la main sur un carnet plus de quelques lignes. Même si elle sait bien que ce n’est qu’un début. Dont elle ne sait pas ce qu’elle fera. Et s’il y a une suite, le carnet ne suffira pas, elle devra bien repasser sur son clavier. Elle remplit des pages. Le sommeil vient. Jette un coup d’œil à son téléphone, par réflexe, ne tente même plus d’appeler. Le mystère s’épaissit. Sa colère est retombée. Elle verra demain. L’explication est probablement plus simple que celles que son imagination échafaude.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

29

 

Nuit bizarre. Plongées au plus profond du sommeil, réveils brutaux de rêves absurdes, plage de veille hyper vigilante qui se prolonge, elle finit par se rendormir au petit matin, se réveille vaseuse, embrumée, marche au radar, la maison est calme, la petite chambre toujours encombrée mais vide. Un grand café serré dans la main, Emma tourne les pages de carnet qu’elle a noircies avant de dormir – enfin, si on peut appeler cela dormir – machinalement, assise à la table de la cuisine d’où elle voit le jardin s’éveiller sous le soleil, elle clique sur le nom d’Hubert, toujours le même message, dès la première sonnerie. Pas de texto non plus. Pas de nouvelles et aucun moyen d’en avoir. Elle s’aperçoit qu’elle n’a même pas son adresse, n’est jamais allée chez lui, il lui a dit son quartier, rien de précis, ce pourrait être là comme ailleurs. 

 

Quelle idiote ! Laisser un mec s’installer chez elle sans plus d’informations… elle ne voit pas assez de séries peut-être, les cas de femmes agressées chez elles par un bel inconnu c’est pas ce qui manque. Au moins elle a échappé à ça ! Pas la peine de se faire des films non plus. Et s’il lui était arrivé quelque chose, un accident, une chute qui aurait cassé son téléphone, il git quelque part en attendant qu’une bonne âme passe par là. Ça aussi, ça fait très série. Et qu’a-t-elle a comme moyens ? Lancer des recherches, aller à la police déclarer que l’homme qui s’est installé chez elle ces dernières semaines a disparu, ne répond pas au téléphone, la situation idéale pour se faire foutre d’elle dans les grandes longueurs. Trop naïve. Pas née de la dernière pluie pourtant, et il faut quand même qu’elle se fasse avoir. Qu’est-ce qu’il lui a laissé finalement, quelques vêtements sans intérêt, un tas de ferraille dont il voulait se débarrasser, il a trouvé le pigeon idéal sur qui débiter ses fadaises… Emma en pigeon, incroyable !

 

Une douche qu’elle laisse couler longtemps, se purifier de ses doutes, se décrasser de cette nuit tourmentée, les rêves remontent – un long couloir, comme dans l’appartement d’un ami il y a très longtemps, au bout une porte, on frappe, elle va ouvrir, personne…  – elle monte dans un ascenseur, immeuble ancien, cossu, ascenseur ultramoderne, stylé, silencieux, il monte sans le bruissement le plus ténu, angoissant, s’arrête, la porte s’ouvre, un homme monte, genre latino à la Antonio Banderas, pas un mot, la porte s’ouvre à nouveau, il lui jette un regard glaçant, et sort, son cœur bat à 150, réveil en sursaut

 

Elle s’installe à son ordi, pause dans son travail, aucune urgence, tout peut attendre, nouvelle période de grand calme, confinement. Reprend son carnet, relit, transcrit, cette habitude de commencer dans un carnet et de poursuivre sur son ordi, le stylo pour commencer à penser, le clavier pour écrire, elle mesure le changement opéré en quelques années, décennies décisives pour l’histoire de l’écriture, et de la pensée ? Elle met en forme ses notes, prolonge, ne sait pas très bien ce qu’elle en fera, se plait à prendre ce temps, mettre des mots sur sa vie, ses peurs, ses espoirs.

 

Sonnerie. Lointaine. Elle sursaute. Téléphone. Où ? Le son vient de la cuisine, oublié sur la table, avec ses doutes. Quand elle arrive, la sonnerie s’arrête. 04.…, encore un appel d’une société offshore avec un numéro bidon dans le sud-est. Elle a beau s’être inscrite sur Bloctel, son numéro est sur les listes, et ils ne la lâchent pas. Au moins un appel auquel elle a échappé. Elle met son Iphone dans sa poche, pas besoin de faire le tour de la maison s’il sonne encore, va faire le tour du jardin, profite de ces dernières températures agréables, le froid va arriver, il neige dans le nord, il va falloir remonter le chauffage dans la maison, on s’habituait bien à ce temps presque estival !

 

Les heures passent. Forme plus que médiocre. Elle continue à écrire, alterne avec des tours de jardin pour remettre ses idées en ordre, trouver les mots. La lumière baisse. Toujours rien. Appels basculés immédiatement, elle n’a pas pu résister à réessayer, plusieurs fois. Sa messagerie vide, ni appels ni textos. La tombée de la nuit exaspère son anxiété. Elle lui écrit, des sms d’abord courts, qui s’allongent, d’abord interrogative – que se passe-t-il ? je m’inquiète ? tu ne rentres pas ? – puis plus cynique – tu as jeté ton téléphone par la fenêtre ? une panne inopinée ? tu as perdu mon numéro ? – et elle commence à s’énerver, déverser sa colère, elle retrouve sa verve, ne veut pas revivre l’épisode Julius, le mec qui se la joue silence distant, elle ne peut pas, c’est trop, elle lui a raconté, lui a dit que c’était au-dessus de ses forces, lui aurait-elle elle-même donné l’idée de ce petit jeu – si c’est un jeu, c’est vraiment pas drôle, qu’est-ce que tu cherches ? tu es venu t’installer chez moi, laisser tes affaires, ton matos, et tu disparais, comme si de rien n’étais ? Si je n’étais qu’une passade, il fallait me le dire, j’aurais agi en conséquence, j’aurais évité de m’attacher… Bon, je me suis encore plantée. Décidément, je croyais avoir plus de discernement. Tant pis, je vais faire avec, et essayer de t’oublier au plus vite  et elle continue, elle l’incendie, ne va pas jusqu’à le traiter de connard, ce serait trop s’abaisser, mais elle n’en n’est pas loin. Bip. Envoyé. Elle se calme. Se sert un verre de vin, sa bouteille de la veille n’est pas terminée, elle a eu peur, non qu’elle soit vide, mais de s’être enfilé une bouteille entière par dépit, ce qui expliquerait son état du jour, mais non, finalement elle avait été assez raisonnable, elle a de quoi étancher sa nervosité du soir. Son message vengeur l’a soulagée, elle s’en aperçoit. Si ça ne lui fait ni chaud du froid, à lui, au moins, elle, ça lui aura fait du bien. C’est toujours ça de pris. 

 

Nuit moins agitée, elle a anticipé, tilleul le soir, gélules de mélatonine et plantes avant de se coucher, elle s’est quand même réveillée après un autre rêve entêtant – elle essaie d’enfiler un brin de laine dans le chas d’une aiguille, impossible, aiguille trop petite, prévue pour un fil moyen, pas un brin de laine, qu’elle essaie de lisser, de dédoubler, rien n’y fait, elle se réveille en sueur. Lit un moment. Se rendort. Jette machinalement un coup d’œil à son portable au réveil. Rien. Elle déjeune, lit les journaux en retard, et décide d’aller faire une grande marche. Le temps a fraichi, pas grave, elle se couvre bien, met ses écouteurs et part pour un roman audio en retard, qui va accompagner ses kilomètres. Bon moyen de se calmer. 

 

Les jours passent, rien ne change, elle ne compte plus, a repris ses activités habituelles, garde la mémoire de cette parenthèse enchantée, brutalement close, va savoir… Un messenger de Nicolas, un de ses jeunes amants, elle ne l’a pas vu depuis quelque temps, et c’est vrai que la présence d’Hubert avait éloigné chez elle toute velléité de reprendre contact avec l’un ou l’autre. Il est dispo, une course à faire dans les environs qui lui sert d’alibi, elle lui dit de venir, se perd de plaisir dans ses bras, excellent remède à sa mélancolie – clin d’œil radio – elle le retient un peu, ce remède qui sauve sa féminité, son corps refait surface, avec véhémence. Nicolas s’amuse de sa fougue, de la sensibilité de sa peau qu’il aime tellement faire vibrer, il la fait rire et rit avec elle, la joie retrouvée. Après la douche, ils parlent un peu, dans la cuisine, un verre d’eau gazeuse et il repart, elle le raccompagne, s’aperçoit en rentrant qu’elle a complètement oublié son portable sur lequel elle avait toujours un œil ces derniers jours. 

Le remède a été bon. À renouveler, pas forcément Nicolas, mais Julien, Anis, Sébastien… Ils n’habitent pas très loin, travaillent, ont des raisons de se déplacer. Elle est prudente, Emma, voit peu de monde, ce covid complique la vie, mais elle ne peut pas non plus vivre comme une nonne, sinon c’est l’explosion. Elle a bien essayé une relation durable avec Hubert, quand elle voit comment ça se termine… disparu corps et biens, celui-là, quand même, elle va lui en tasser, si elle le revoit un jour. 

 

Le froid s’est installé, son jardin n’a pas trop souffert, bien exposé, mais l’agriculture est en berne, gel de vignes, d’arbres fruitiers, comme si ce n’était pas déjà assez difficile avec cette crise sanitaire interminable. Elle s’est remise à faire du feu dans la cheminée, au moins cela égaie ses soirées redevenues solitaires. Films, séries, elle a repris le rythme. Finit En thérapie qu’elle avait laissé en plan avec l’arrivée d’Hubert. Un très bon film turc qu’elle ne connaissait pas, Clair Obscur. Une série négligée plus tôt, dans laquelle elle s’enfonce, Rectify, l’histoire d’un homme qui sort de prison après vingt ans… Elle lit, enchaine les derniers romans parus… ses nuits redeviennent plus tranquilles… ses jours passent. Elle en oublie sa déception, n’a plus le regard fixé sur son portable, ne cherche plus les raisons, elle vit, sans plus attendre.

 

Bruit de moteur. Elle n’attend personne. En cette période les visites impromptues sont rares. Une voiture ralentit, avance lentement, repart. Sentiment d’être épiée. Jamais connu ça. La parano te reprend… laisse couler… tout va bien… des promeneurs qui admirent ta maison, rien de plus, c’est vrai que le cerisier en fleurs attire les regards, heureusement que le gel s’est tenu à l’écart…

 

 

-       Tu es là ? Je peux venir ? De gros soucis, je t’expliquerai.

Le bip la tire de sa léthargie songeuse. Elle bute contre la table basse sur laquelle était resté son portable, se rattrape à temps, a bien failli se tordre le pied. Numéro inconnu, pas masqué, inconnu… 

 

 

30

 

Elle écrit, Emma. Il lui aura fallu le temps. Pas profité du premier confinement comme tous ces Français auto promus écrivains dont les tapuscrits engorgent le courrier des éditeurs, à tel point que Gallimard demande de sursoir aux envois. Emma, elle, aura attendu un an, troisième confinement, besoin de faire le point sur sa vie. Se répandre sur les effets du confinement, s’évader dans des mondes parallèles, très peu pour elle, tout ça. Besoin de comprendre toutes ces histoires qui emplissent sa vie depuis quelques années, deux, trois, ces histoires d’une femme de plus soixante-cinq ans qui est tout sauf déclassée, n’en déplaise à Yann Moix qui l’aurait envoyée en EHPAD depuis longtemps, dont le corps vibre intensément, pour le plus grand bonheur de ses amants, qu’elle choisit à l’écart des gérontes que la bienséance lui attribuerait volontiers. Carnet-journal, ou ira-t-elle plus loin, bien incapable de le dire, de le penser même, tout à ses balbutiements qui l’émeuvent.

 

Une voiture ralentit, passe lentement, part, revient, repasse, moteur faible, presque inaudible. Manège de l’après-midi qui se répète, la journée se termine, scandée par l’heure prochaine du couvre-feu. Ce message qu’elle a reçu. Numéro inconnu. De gros soucis. Pas signé. Il y a tellement d’arnaques. Ne surtout pas répondre, trop facile de se livrer pieds et poings liés, des détails que tout bon escroc sait interpréter. Intriguée, malgré tout. Je peux venir ? Quelqu’un dans le besoin ? qui connait son adresse ? Elle en a rencontré tant, des hommes gentils, mais on ne sait jamais, et puis elle a bien dû donner son adresse à d’autres qu’elle n’a même jamais vus, projets avortés, elle est pourtant vigilante, il a pu lui arriver de s’exposer au-delà de la prudence ordinaire, de le regretter, trop tard, tant pis, elle n’a jamais eu de problème. Et, en même temps, elle ne vit pas dans une de ces zones dangereuses qui nourrissent l’imaginaire émotionnel des séries. Quoi que, lui diraient certains de ses amis, tu sais, les pires horreurs se produisent dans des endroits tranquilles, tu as lu le dernier Aubenas, cette jeune postière tuée sans qu’on sache pourquoi ni par qui…

 

La voiture revient, se gare, elle regarde mieux, une petite cylindrée grise, anonyme, un de ces modèles qui se ressemblent tous, comme la sienne. Une silhouette se dessine. Connue. Non, mais j’y crois pas, quel culot, le voilà, la gueule enfarinée, c’est lui qui tournait depuis un moment, vérifiait qu’elle était bien là, n’osait pas, y a de quoi, franchement, il se croit où, disparait sans aucune nouvelle, puis revient tout de go, sans prévenir…

 

-       Je sais ce que tu vas me dire, laisse-moi t’expliquer…

-       Tu te crois où, tu débarques, comme ça !

-       Mais je t’ai prévenue, j’ai fait comme j’ai pu.

-       Prévenue ? tu te moques, là…

-       Un texto, court, c’est vrai, j’ai dû faire très vite, tu ne l’as pas eu ?

-       C’était toi ? c’était quoi ce numéro ? inconnu…

 

Une histoire rocambolesque, qu’il lui débite, Hubert, d’une voix blanche. Sans cette émotion qui remonte chez elle, la met en ébullition. Son départ le matin du dernier jour avant le re-confinement, pour gérer ses affaires habituelles…

 

-       Mais comme tu m’as jamais dit ce que c’est que ces affaires…

-       Chaque chose en son temps…

 

…et s’occuper de la personne dont il lui a parlé, une responsabilité morale, pas une tutelle au sens strict, non, rien d’officiel, mais une charge, il doit aller la voir régulièrement, gérer ses papiers, vérifier son argent, ses courses, son traitement…

 

-       Mais tu m’as dit que tu n’avais plus de famille…

-       Une histoire compliquée, ancienne, pas de la famille, mais elle me tient.

-       Elle ? Une femme ? Une ex ? Tu m’en as jamais parlé.

 

…pas ce qu’elle croit, les apparences sont trompeuses, souvent. Une femme qui s’est accrochée à lui, au fil des années, impossible de s’en défaire. Pour lui une aventure, du genre sans lendemain, une femme qu’il n’a même pas aimée, période de solitude, il travaillait, aimait trouver près d’elle une forme de réconfort entre ses périodes de déplacement. Une histoire sans importance pour lui, il s’est bien un peu attaché, comme une habitude vous lie, mais sans plus, elle restait une éclaircie passagère, et récurrente. C’est là son tort, ne pas avoir vu venir, les mois, les années qui passaient, ce lien qu’elle tissait, un nœud solide, des exigences auxquelles il cédait, progressivement, par faiblesse. Elle s’est agrippée à lui, le débordant d’un amour passionnel, malsain, dont il ne voulait pas, dont il ne veut toujours pas, elle est tombée malade, profonde dépression, menaces de suicide, elle dépend de lui pour rester en vie, il a fini aussi par dépendre d’elle, de ses états, au-delà du supportable, peur de sombrer moralement, de finir par se considérer comme un salaud. Il a cette moralité chevillée au corps, histoire mêlée d’enfance, de milieu, d’armée…

 

-       Tu aurais pu m’en parler, ç’aurait été plus honnête, je sais bien que tu as eu une vie avant moi. 

 

…il n’a pas pu, pas su, peur de la perdre, cette rencontre lumineuse qui illumine sa vie depuis leur rencontre, ce bonheur qu’il a à être avec elle, la voir exister, être là, simplement, la regarder, sans rien d’autre à penser. Il avait décidé de le lui dire à Pâques, le début du confinement, les déplacements qui se compliquent, il était temps de clarifier sa vie, il allait voir l’autre pour mettre les choses au point, lui intimer de se secouer, dire que c’était fini, maintenant il fallait qu’elle se débrouille, il ne serait plus là, il a rencontré une femme, il l’aime. Au retour il aurait tout avoué à Emma, après avoir fermé cette porte…

 

-       Et pas de retour, pas un mot !

 

…elle l’a senti, elle flairait quelque chose déjà, elle lui avait posé des questions, qu’il avait éludées, sans se méfier. Elle a compris ce jour-là, sans qu’il prononce un mot, le confinement l’aura elle aussi alertée, elle s’est montrée douce et câline comme jamais depuis fort longtemps, l’a entrainé dans la chambre, il n’a pu ni dire un mot ni résister, elle l’a fatigué, épuisé, il s’est demandé ensuite où elle avait pu trouver ce sursaut d’énergie, il s’est assoupi, a somnolé un moment, quand il ouvre les yeux elle est là, allongée près de lui, souriante, il se dit qu’elle va mieux, que les choses seront faciles, qu’elle va l’écouter sans problème. Pour parler, il préfère s’assoir, va pour regarder l’heure, il sait qu’il ne doit pas trop tarder, Emma l’attend. Son portable est sur le guéridon, à l’entrée de la chambre, il ne se souvient pas l’avoir sorti de sa poche et posé là, mais tout a été si soudain, peut-être, pourquoi pas. 

 

Quinze heures déjà, le matin il avait eu des démarches, des comptes à régler, des achats, il préférait avoir tout liquidé avant d’aller lui parler, l’esprit libre. Machinalement, il jette un œil à ses messages, bizarre, le nom d’Emma ne s’affiche pas, comme si elle ne lui avait jamais écrit, une bizarrerie, avec ces objets modernes, il a du mal à comprendre, des choses s’effacent. Il lui demande de s’assoir, il doit lui parler, elle le suit, mais avant lui propose un café, va dans la cuisine, il en profite pour reprendre son portable, se dit qu’il vaut mieux qu’il appelle, il n’avait pas dit qu’il partait si longtemps, il clique sur Emma, cinq, six sonneries, une voix d’homme lui répond, vous avez dû faire erreur, oh désolé, il recommence, vérifie qu’il appuie bien sur le bon numéro enregistré, même chose, l’homme au bout du fil commence à être moins aimable, mais je viens juste de vous dire que vous faites erreur… Décidément, ce téléphone a des problèmes, il s’était dit qu’il devrait en changer, prendre un modèle plus performant, mais aussi plus moderne, ce qui lui fait peur, la technologie et lui… et dire qu’il a fait sa carrière dans l’aviation ! 

 

Le café arrive, elle s’assoit en face de lui, l’écoute, sans un mot, il lui dit tout, la rencontre, les sentiments qu’il éprouve, son installation rapide, l’harmonie partagée, il ne supporte plus le rôle qu’il joue dans cet appartement, leur relation qui n’en est plus une, il va partir, pour de bon cette fois. Elle s’est tue, l’a écouté sans sourciller. - C’est ce qu’on verra… - Comment ça, c’est ce qu’on verra ? – Si tu vas partir… - C’est décidé, c’est ce que je fais, maintenant. Elle le regarde se lever, empocher son portable, enfiler sa veste dans l’entrée, porter la main à sa poche pour prendre ses clés, rien. Les a-t-il enlevées en même temps que son téléphone, rien sur le crochet de l’entrée, rien sur le guéridon, pas de clés, nulle part. Elle l’observe, narquoise, énigmatique. Il regarde partout, fait le tour de l’appartement, rien. Il commence à s’énerver, elle ne réagit pas, elle qui sursaute d’habitude à son moindre écart d’humeur. Il les a peut-être oubliées dans sa voiture, distrait par la préparation de son annonce, machinalement, il va pour ouvrir la porte de l’appartement, il n’y a pas de clé sur la porte, elle doit être ouverte. Eh non, fermée à clé, une porte blindée comme dans tous ces appartements de quartiers souvent « visités ». 

 

Il la regarde, ne veut pas comprendre cet air de triomphe sur son visage. Tout tourne dans sa tête, il trébuche, sa tête bute contre le coin de la commode, il perd connaissance, combien de temps, il ne sait pas, quand il se réveille la nuit tombe, il est allongé sur le canapé, il se frotte la nuque, douloureuse. Plus de téléphone dans sa poche. Une grande confusion dans la tête, au-delà du coup reçu, un gout bizarre dans la bouche, le café… à mesure qu’il s’éveille, il prend conscience, plus de clés, plus de téléphone, pas d’ordinateur dans l’appartement, pas de téléphone fixe, elle le tient prisonnier, il pleure, comme il n’avait pas pleuré depuis tout petit, même pour la mort de ses parents, tellement irréelle, il n’avait pas versé de larmes, mais là tout explose…

 

-       C’est pour ça que je tombais direct sur la boite vocale, téléphone éteint.

 

…oui, et caché, avec ses clés, il ne sait toujours pas où. Aucun moyen de communiquer avec l’extérieur, et l’appartement est au septième étage, difficile de sauter par la fenêtre…

 

-       Et alors, comment tu as fait, aujourd’hui ?

-       Je guettais un moment d’inattention, où elle ouvrirait la porte pour aller faire des courses, elle m’enfermait en partant. Ma seule solution, c’était de la surprendre et de la maitriser. Jusque-là, impossible, elle se méfiait. Et puis là, ça a marché. 

-       Et cette voiture, avec laquelle tu es venu ?

-       La sienne, j’ai inversé la situation, lui ai pris ses clés, l’ai enfermée dans l’appartement.

-       Et le 06 avec lequel tu m’as envoyé un texto ?

-       Un voisin, dans l’entrée de l’immeuble, il m’a reconnu, m’a prêté son portable pour que j’envoie un texto, je lui ai dit que j’avais perdu le mien. 

-       Un voisin, qui t’a reconnu… alors, c’est que tu habites là…

 

Effaré, blanc, le regard vitreux, il la regarde…

 

 

 

 

 

 



[1] David Lopez, Fief, p. 72 (Gallimard, aout 2017)

[2] Id, p. 57

[3] Arcadie, Emmanuelle Bayamack-Tam, Gallimard aout 2018, prix Livre Inter 2019

[4] Causette n° 91, juillet 2018



23/11/2020
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