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Peut-être (5)

Suite de Peut-être (4)

 

Le cerisier est en fleurs. Des images lui éclatent au visage de printemps japonais. Qu’elle n’a jamais vus, ou plutôt jamais sentis, les photos, c’est facile, mais le parfum qui vous enveloppe, vous submerge, elle n’a que son imagination… Et ce voyage dont elle rêve, elle n’est pas près de le faire, pas ce printemps, ni le prochain probablement. Fichue pandémie. Emma fait trois fois le tour du jardin, repasse devant le cerisier, hume tant qu’elle peut, redresse une branche, s’accroupit pour regarder de près les violettes, pour les respirer vraiment il en faudrait un tapis. Elle tourne. L’air doux et suave lui remet la tête en ordre. Elle se disait déjà qu’il était spécial, le Roland, les effets du confinement peut-être, mais là elle le mettrait bien du côté des tordus. Quoi que, après tout, si elle y réfléchit, elle aime mieux qu’il lui dise ce qu’il a dans le crâne plutôt que d’édulcorer la réalité, trop fréquent, ou se terrer dans le silence, elle a déjà vécu, et c’est pire. Bon, ils ne sont qu’une rencontre de passage. Ils ne sont pas amoureux, rassemblés passagèrement par le besoin de compagnie et de sexe, dans une période hors de tout. Connaissance de façade. Un petit pincement, une légère fierté, elle ne s’en cache pas dans ses coups de fil à ses amis. Jusqu’où ça ira ? Difficile de savoir. Et puis, elle non plus n’a pas désactivé son compte Adopt, ni effacé les messages sur son portable ni sur Messenger. Ça l’amuse de continuer, de jouer avec toutes ses possibilités de rencontre. Qu’est-ce qui la gêne ? Ces relations virtuelles multiples, elle les entretient avec gourmandise, le confinement les rend encore plus lointaines, évoquées plus qu’idéalisées. Elle aime cette atmosphère de séduction, plaire, séduire, être séduite. Ces mots doux auxquels elle répond, ces demandes plus appuyées qu’elle rejette vite, pas de photos intimes, elle sait trop bien ce que les hommes en font, les seules fois où elle a cédé, elle l’a beaucoup regretté. Non, ce qui la gêne c’est autre chose. C’est l’expression double liaison. Malsaine. Comme calquée sur une vie conjugale ordinaire, comme s’il avait besoin de croire en cette lubie pour se donner l’illusion d’être hors norme. Mais c’est justement lui qui rétablit la norme. Elle ne lui demande rien, seulement d’être avec elle quand il est avec elle, ne pas vivre dans la projection d’une soi-disant relation double ou triple. 

 

-       Tiens, qu’est-ce que tu regardes ?

La télé est allumée quand elle rentre. Il ne regarde plus son portable que d’un œil, le regard rivé sur le grand écran.

-       Sacrée image, que tu as. 

-       Bah, tu sais, ce qui m’intéresse, c’est plus le film que l’image…

-       Oui, oui… mais ça me fascine… Là, c’est une émission sur la vie dans les années 50, la campagne, les ouvriers…

-       Passionnant ! Bon, je te laisse regarder, je vais lire un peu.

-       Tu te moques…

Elle fait le tour des journaux du jour. Moins assidue ces jours où il est là. Moins seule aussi. Pourtant, vite, sa lecture quotidienne de la presse lui manque, moyen de prendre du recul par rapport au flux d’infos déversées quotidiennement par les chaines en continu, qu’elle regarde peu, mais quand même, le soir, le point du directeur général de la santé, difficile d’y couper.

 

-       Tu veux du thé ?

Corbeille de fruits, chocolat, biscuits, fruits secs, le gouter de Roland est avancé ! Emma préfère son thé vert de fin d’après-midi.

-       Merci, non, j’ai de l’eau.

-       Je repensais… tu la connais déjà, cette Valérie, ou c’est une rencontre virtuelle ?

-       Ah, nous y voilà, jalousie, quand tu nous tiens…

-       Je dirais pas ça…c’est ton expression…double liaison…ça fait bizarre…

-       T’es vraiment trop bourgeoise…

-       Je dirais pas ça…et tu le penses pas…

-       C’est plus qu’elle a presque mon âge…

-       Oui, et ?

-       Et rien, c’est comme ça.

-       C’est un fait, mon âge. Qu’est-ce qui te gêne ? Si c’est le covid, OK, je n’ai aucun signe de comorbidité...

-       Le covid, je m’en fous.

-       C’est bien ce qui me semblait. Alors, c’est parce que t’es plus jeune que moi, t’as quoi, un peu plus de dix ans de moins. Et si une nana a dix ans de moins que toi, ça te gêne ?

-       Tu sais que j’aime pas les plus jeunes. Mais si je veux penser à une relation stable…

-       C’est nouveau, ça ! tu nous joues quoi, là ?

Elle enlace ses épaules, au-dessus du dossier de sa chaise, se laisse couler contre lui, glisse sa jambe contre la sienne, remonte sur la partie de sa cuisse qui sort de son short, se love contre son flanc, soupire d’aise :

-       Tu crois qu’elle a la peau aussi douce, ta Valérie ? tu crois que c’est une question d’âge, cette douceur de peau ?

-       Non, j’avoue, on dirait de la soie, comment tu fais… hmmm…

Elle se frotte lentement, généreusement, ferme les yeux…

-       Bon, je te laisse à ton gouter. Pas d’écarts à ton régime !

-       Allumeuse, va !

-       Ah ah ah !!! Au fait, c’était bien, ton émission ? Toujours dans le passé…

-       Trop facile, tu bottes en touche, mais ça te tracasse, tu veux pas l’avouer.

-       Tracasse, c’est peut-être bien le mot. J’ai du mal à comprendre.

-       Y a rien à comprendre, bébé. Juste que si c’est pas possible pour toi, je m’en vais, on reste amis.

-       Facile, tu bottes en touche, toi aussi.

-       Elle va m’appeler ce soir, je vais être obligé de décrocher, sinon elle continuera. 

-       Et tu lui diras où tu es, et avec qui…

-       T’exagères…

-       Non. Je ferai comme toi, ou plutôt mieux, à trois ou quatre contre une. Les hommes ne manquent pas, sache que ça se bouscule au portillon, et de tout âge. 

-       Super, ça me plait, ce défi. Et pour ça, je te fais confiance, faut dire que c’est plus facile pour une femme. 

-       Ah bon, c’est nouveau, ça !

 

Lire quelques messages, faire du tri sur son écran d’ordi, un tour dans son bureau – son refuge, qu’elle fréquente moins pendant qu’il est là, ne pas l’abandonner trop longtemps dans cette maison où il n’est pas chez lui… 

Elle fait tout pour le mettre à l’aise, défaut bien féminin, ou qualité, c’est selon. Il lui a fait partager ce qu’il aime, hormis le sport à la télé, elle est prête à découvrir un peu tout. 

Il s’est fermé quand elle lui a parlé des romans qu’elle aime, de théâtre contemporain. Mais bon, affaire de gouts, d’habitudes… 

Bon, il pourrait s’ouvrir un peu à ce qu’il ne connait pas, quand même ! Qu’est-ce qu’elle y peut ?

 

Les jours allongent sérieusement. On n’est qu’au mois d’avril, mais la température fait presque penser à l’été. Ce confinement a au moins ça de bon, cette ambiance de presque vacances. Elle s’étire, va se servir un verre d’eau fraiche et repasse dans le salon où il regarde la télé. 

Décidément, il y est bien. Elle s’assoit. Et a un haut-le-cœur. CNews. La lie des chaines info. Elle s’est déjà largement étendue sur le sujet. Elle ne va pas s’y remettre. S’attarde un peu, écoute, après tout, mieux vaut connaitre ce qu’on critique. Ça blablate. Comme d’habitude. Aucun argument solide. De quoi alimenter les amateurs de simplification. Tenants d’une pensée construite, allez voir ailleurs. Puis la parole vient au pape de la chaine, son précieux capteur d’audimat et contempteur de tout ce qui pense aujourd’hui. Sidérée, elle ne peut même plus retrouver son nom. 

Se lève brutalement et quitte la pièce. Là c’est trop. Il la regarde partir, amusé, se moquera de son dogmatisme, c’est celui qui dit qui l’est, un pas est franchi.

 

Elle se réfugie dans la cuisine, se sert un verre de vin blanc, pour oublier. S’appuie contre la fenêtre. Les prés sont vert cru, les colzas se mettront bientôt au jaune d’or, tout est en avance. Réchauffement climatique, ou un coup du bon dieu pour adoucir cette période inédite où le monde s’est figé. Il s’approche d’elle, ne l’enlace pas, il n’a pas l’ordinaire tactile comme elle, ses yeux penauds gardent un fond narquois. Elle se tait. Ne va pas lui expliquer une deuxième fois que CNews c’est la chaine dont tous les journalistes ont démissionné après une longue grève, qu’elle fait son fonds de commerce de quelques polémiqueurs. Que si la vedette dont le nom lui écorcherait la bouche est poursuivi pour racisme et xénophobie, c’est certainement parce qu’il est victime de harceleurs ! Même de grands annonceurs lâchent la chaine.

-       Ça m’amuse, c’est tout.

-       Moi non.

-       Oh, rigole un peu.

-       Non, c’est du buzz facile, et dangereux.

 

Un téléphone sonne, celui de Roland. Elle n’a pas eu le temps de lui proposer un verre. Elle boit seule. Il s’éloigne. Probablement l’appel qu’il craignait. Ou attendait. Pas sûr que ce soit elle qui le harcèle. Qu’est-ce qu’il lui a raconté ? Qu’est-ce qu’il lui fait espérer ?

 

-       Alors, les nouvelles sont bonnes ?

-       Hmmm… Elle s’accroche. Elle veut jouer au jeu des questions.

-       Qu’est-ce que c’est que ça ?

-       Tu poses des questions par sms. L’autre répond. Je vais le faire avec elle, elle sera contente.

-       Mais c’est nul, comme jeu ! Et tu lui as dit où tu es, avec qui ?

-       Non, tu rigoles, elle coupe tout de suite si je fais ça.

-       Ah bon, moi je dois accepter et pas elle… On a fixé des règles. Franchise et transparence. Moi, c’est ce que je fais avec les mecs avec qui je discute.

-       Mais c’est pas pareil, t’as pas une femme qui accepte ça, les femmes il faut du temps, parler, mettre en confiance…

-       Et moi, je ne suis pas une femme.

-       Mais toi, t’es pas pareille, t’es au-dessus ! Rien à voir.

Il passe derrière elle, s’approche, l’embrasse dans le cou… 

 

 

 

 



22/11/2020
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