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Peut-être (4)

Suite de Peut-être (3)

 

Les jours passent, identiques. Rythme régulier, rituels programmés, ne pas perdre pied. Téléphone, vidéo, ne pas perdre contact. Solitude, pesante. Emma n’envie pas, depuis sa grande maison, ceux qui vivent dans un petit appartement, elle se console de leurs promenades sportives limitées à un kilomètre, elle ne se console pas de sa solitude bien peu dérangée, sinon par ses propres efforts quotidiens pour briser l’isolement. 

 

Le pays se terre dans ses débats autour de la pandémie. Le gouvernement s’enferre dans un discours anti-masques, personne n’y croit, il ferait mieux de dire qu’il y a eu des erreurs d’anticipation et de stockage. Cette pandémie prend le monde entier de court, les scientifiques tâtonnent, travaillent d’arrache-pied, il faut faire vite ; ils font vite, hésitent, découvrent peu à peu, entretenant à leurs dépens les pires théories, des brailleurs se fixent sur un état de découverte à un moment donné et n’en bougent plus, les chercheurs continuent à avancer, ont du mal à faire admettre que l’état des connaissances évolue sans cesse, les théories pseudo-scientifiques déchirent le pays, le monde, les chiffres-mêmes sont contestés… 

 

Peu à peu des voix s’élèvent pour demander une inflexion du discours sanitaire, qu’on ne parle plus de distanciation sociale mais de la distanciation physique, plus exacte.

Elle n’aime ni l’une ni l’autre, Emma. Distanciation sociale, plus de sorties, spectacles, théâtre, cinéma, boutiques, plus de ces rencontres et discussions, impromptues, plus de restaurants, de bars, plus de ces conversations happées au vol, le sel de la vie fondu par le soleil du printemps. Distanciation physique, s’éloigner au maximum des quelques rares personnes encore rencontrées, gestes barrière, distance à respecter. Et que fait-elle de son besoin de frôler, toucher, être touchée, sa sensualité tactile à fleur de peau doit-elle aussi être engloutie par ce printemps naissant ? Le gel charnel à la saison du dégel, le monde cul par-dessus tête…

 

-       Comment vas-tu ma belle ? Tu m’as déjà oublié ?

-       Aucun risque… 

-       Tu m’en veux toujours ? 

Je ne serai jamais excusé ?

-       On t’en voudrait à moins… des excuses, facile…

-       J’implore ton pardon !

-       La solitude te pèse tant que ça… tu es vraiment en manque…

-       De toi, oui ! Envie de caresser tes jambes, de te manger… te sentir, remonter le long de tes cuisses

-       Tentant… la solitude me pèse aussi… et le sexe me manque…

-       J’arrive

-       Non, pas si vite. Confinement.

-       M’est égal, je le brave pour toi

-       Pas si simple. Je veux des garanties sanitaires. 

-        ???

-       On laisse un peu de temps

-       Mais ça fait des jours déjà…

-       Oui, mais la durée réglementaire c’est 14 jours, on attend encore, et tu m’assures que tu ne vois personne

-       Isolement total, un moine.

-       Alors continue, quand ça fera le temps depuis ton retour de contrat, je t’attends.

-       T’es dure…

-       Ça entretient le désir, tu m’en seras reconnaissant.

 

L’attente traine en longueur. Ils s’écrivent. Des messages, toujours très courts pour lui, en rafale, de plus en plus appuyés, de plus en plus sexuels, au-delà de l’érotique. Il lui demande des photos, intimes, elle refuse, protège son e-réputation, ne pas laisser de traces nocives, elle privilégie le contact direct. Justement, le contact direct n’est pas possible, l’attente...  Vivre l’attente, laisser monter le désir, elle aussi elle a du mal. La semaine qui restait s’écoule lentement.

 

Il arrive avec un petit sac, puisqu’il a légèrement enfreint la loi et pris des risques avec la maréchaussée, autant rester quelques jours si tout va bien. Confinement partagé. Il pose ses affaires, les range dans la chambre qu’elle lui a réservée, qu’elle lui montre, petite salle d’eau, ne pas s’encombrer alors qu’ils se connaissent si peu, garder de la distance. Elle l’y aurait conduit un peu plus tard, plus pressée par un rapprochement sensoriel que par cette organisation matérielle. Lui non, visiblement, besoin de sécurité, de marquer son territoire. Ce préambule – installation rapide – posé, il revient vers elle, l’enlace, leurs corps s’accordent, la fougue retenue pendant des semaines les emporte, plaisir, jouissance renouvelée. Pour elle. Lui, elle ne sait pas, il théorise. 

C’est différent pour l’homme. La nature. Encore un domaine où la femme a plus de possibilités. Pas ce que la morale bourgeoise a prétendu. La femme contenue, muselée, l’homme avec des besoins primaires à satisfaire, normal qu’il ait des maitresses, la femme rangée chez les hystériques au premier gémissement. Son Roland ne tombe pas dans ces caricatures, il croit au plaisir féminin, il le sublime, le convoite, le déploie avec toute sa panoplie. Il la caresse, l’écoute, la regarde. Il ne se lâche pas totalement, ne se laisse pas déborder. 

Elle, plus, impossible de feindre, elle est emportée, il a du répondant ; elle revient, se surprend à qualifier ses performances, si vite… Lucidité rationnelle, elle devrait se méfier.

Se laisser aller, rompre les digues, il y faut la puissance et la profondeur du désir, un désir de surface n’y suffit pas, il comble un manque, mais pas le vide essentiel que seul le désir enfoui, viscéral peut emplir. 

 

Ils apprennent à passer le temps, ensemble. 

Elle découvre son rythme alimentaire, un de ces régimes dissociés, croisé d’aberrations diététiques accentuées par un décalage horaire, histoire de faire artiste, ou ado attardé. Elle se retient de pouffer, elle s’en amuse, ne va pas trop loin, ne pas l’offusquer dès le premier jour… Après des excès protéiques et lipidiques, fromage, viande en quantité, il garde le sucré pour un gouter en toute fin de journée, à l’heure où le stockage du sucre en graisse est le plus élevé… pourquoi pas, c’est son affaire, s’il ne jugeait pas d’un mauvais œil diététique le verre de vin qu’elle aime prendre le soir, qu’il refuse, trop de calories… Elle ne va pas argumenter dès le premier jour, l’irrationnel ne se discute pas. Elle va conserver son régime plutôt frugal, avec ses quelques écarts qu’elle ne cherche à justifier que par le plaisir. Ils trouvent quelques terrains d’entente alimentaire, le repas ne sera pas un élément central de leur relation. Dommage, c’est un bon ciment. Quoique dangereux. 

Ils occupent la soirée, regardent un film, une comédie, qu’il choisit, elle tente plusieurs propositions, il n’aime pas, elle n’insiste pas, elle est bon public, capable de faire des concessions pour une bonne comédie classique, elle rit aussi facilement qu’elle pleure. Leur première soirée est douce, il caresse doucement son bras pendant le film, puis une mèche blonde de ses cheveux qu’il enroule autour d’un doigt. Leur première nuit est troublée, ils refont l’amour doucement, un temps de pause complice avant le sommeil, elle ne dort pas. Dormir avec quelqu’un, c’est intime, l’apprivoisement n’est pas immédiat. Ça tourne dans sa tête, les idées, les images… Roland ne bouge plus, a-t-il sombré, retrouvé Roncevaux… parti. Elle se tourne, cherche le sommeil qui se refuse, avec obstination. Un cri. Il se redresse. Suffoque. 

-       Je vais étouffer. J’ai de la fièvre. J’ai pas dormi.

Bizarre, il dormait bien, ne pas dormir, elle sait ce que c’est. Elle se tourne vers lui, lui met la main sur le front, geste maternel qu’elle n’a pas oublié, tiédeur normale, mais on ne sait jamais, il ne manquerait plus que ça, avec cette maladie et ses symptômes bizarres, fièvre, difficulté à respirer, elle va chercher un thermomètre, verdict, 37,2, elle se retient d’éclater de rire.

-       Oui mais 37,2 pour moi c’est beaucoup, ça dépend des gens…

Elle ne discute pas, l’irrationnel encore, elle dit tranquillement que la fièvre, ça commence à 37,8. C’est bon pour un film, 37,2 le matin, mais en pleine nuit, c’est pas loin d’être une température tout à fait normale. Il se calme, retrouve son humour, il a voulu lui jouer un tour, il n’y a jamais cru à cette histoire de fièvre. Tiens donc ! Rien que ça… Mais c’est à cause de son matelas, pas assez dur pour lui. Un Epeda prestige confort équilibre ! Elle s’en souviendra de cette première nuit, elle aura du mal à le sortir de sa zone de confort… 

 

Premier petit-déjeuner, elle s’adapte à ses habitudes, elle garde les siennes, moment particulier, le petit-déjeuner, aussi intime que la nuit partagée… Conversation banale, le café trop ceci ou trop cela, le journal du jour, des nouvelles de la grande maladie, maintenant appelée pandémie, la radio, éclairages de scientifiques, prises de position politiques, le début des petites failles ordinaires qui cimentent les incompréhensions. Sur lesquelles ils passent, ils rient, ils découvrent cette première journée à passer ensemble, de nouvelles habitudes à trouver pour occuper ce temps confiné. Il est peu tourné vers l’extérieur, qu’il ne regarde pas, a toujours habité un appartement. Elle ne peut pas vivre sans sortir, surtout en ce printemps confiné ensoleillé. Il se lance à arracher des herbes, elle a beaucoup donné depuis quelque temps, s’est arrêtée quelques jours pour protéger son dos, elle profite de cette belle matinée pour remettre le jardin en place, des pots à replacer, des herbes à tailler. Il se lasse vite, laisse tout en plan, le sac, la binette, le jardinier en herbe a des efforts à faire pour passer la rampe !

Elle le retrouve assis sur le canapé, qu’il quittera peu, son portable au bout des doigts. 

 

Il dit vouloir regarder des vidéos, son portable se bloque. Il s’énerve, un peu, autant que sa nature flegmatique le lui permet. Un portable neuf, qu’il vient d’acheter, juste avant le confinement. Pas possible. Elle ne connait rien à ce modèle. Elle regarde. Ne sait rien. Lui dit de tenter une procédure qu’elle a déjà utilisée sur son Iphone, elle n’aime pas dire ça, les GAFAM l’énervent, mais l’assistance est toujours top, sur tous ses appareils. Il essaie, ça fonctionne. Sauvé. Elle lui conseille de faire la mise à jour qu’il a refusée. Ça roule. Il fait défiler des vidéos. Pas vraiment pour l’image. Pour la musique. Si on peut dire. Comment il peut écouter de la musique sur un crincrin pareil, un son à déchirer les oreilles, la musique c’est plus son domaine à lui, pourtant. Elle lui propose de se brancher sur son enceinte. Il le fait une fois. Puis il oublie. Elle s’éloigne, le grésillement l’assourdit.

 

Il repart, retourne à ses habitudes. Elle retrouve ses lectures, ses promenades dans la campagne, ses films. Les jours passent. Un pincement s’installe dans sa poitrine. L’envie de le revoir, qu’il la serre dans ses bras, qu’ils fassent l’amour, un bon amant, elle ne peut pas nier. Le désir monte avec l’absence. 

 

Il revient, le jour prévu, annonce la durée de son séjour. Leurs corps se retrouvent. Est-ce de l’amour ? Certainement pas, pas plus pour l’un que pour l’autre. Ils ne se mentent pas. Mais bon, le temps passé ensemble pourrait faire naitre de l’affection. Ils ne se le cachent pas. Ils deviennent complices, rient beaucoup. Il révèle une autre facette, plus sportive, il a emporté des chaussures pour marcher, il découvre un vélo, un ballon, il a envie de se dépenser, le confinement est rude pour les corps. Elle s’en réjouit, la léthargie, pas son truc à elle. Il rentre dans la maison vanné, retrouve le canapé, le doigt sur le portable. Qui marche, maintenant, oui, t’es trop forte. Ah non, moins de vidéos. Des tchats maintenant, en continu. 

-       J’ai une requête, trésor…

-       Oui, quoi ?

-       Puis-je répondre à mes textos ce soir ?

-       Je crois que c’est déjà ce que tu fais, non ?

-       Là, pas vraiment, je suis sur des sites, je cherche, je mate…

-       Ah ben dis donc, on peut dire que tu perds pas de temps… Quels textos alors, pourquoi tu me demandes ?

-       Des textos de Valérie… elle insiste… 

-       Tu fais comme tu veux, on n’est pas mariés, on ne s’est pas juré fidélité. Mais là, tu es avec moi, et confiné…

-       Oui, mon ange, mais je voudrais avoir deux liaisons, l’acceptes-tu ?

-       Vlan, comme ça, sans prévenir !

-       J’te préviens…

-       Ça a au moins le mérite d’être clair, sans dissimulation. Mais comme on vient de commencer ensemble, j’ai simplement besoin de savoir quelle place je tiens pour toi. Et de toute façon tu ne vas pas la voir de si tôt.

-       Disons que je prépare l’après-confinement !

-       Eh bien, je vais en faire autant…



17/11/2020
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