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Peut-être (3)

Suite de Peut-être (2) 

 

 

-       Bonne journée Emma…

-       Désolée mais je n’ai pas enregistré ce numéro, merci de me dire…

-       Je suis Patrick. On avait échangé, on avait bien accroché ensemble.

 

Ce SMS reçu avant le premier confinement, d’un numéro bloqué quelques mois plus tôt, sans autre trace que deux lettres, Qa, avait ouvert la quête d’un souvenir inaccessible. Un numéro resté sur son téléphone, sans nom, et sans la mémoire d’aucun échange. Elle l’avait bloqué. Elle ne bloque pas un numéro s’il n’y a rien. Qu’avait-elle effacé ? Il lui reste juste une date, une époque où elle était très occupée, et préoccupée par des soucis matériels, elle n’avait pas la tête à lier connaissance avec un inconnu. 

Et maintenant, ce SMS où il lui dit la connaitre, « on avait bien accroché ensemble », il lui faudrait au moins une bribe de cette accroche, mais rien. 

Elle bloque les numéros des raseurs, des nuls qui pourraient bien devenir harceleurs, elle ne bloque pas quelqu’un qui lui écrit une seule fois deux lettres, Qa, un abrégé sms de quoi probablement, c’est elle qui aurait dû demander quoi ? 

Pour qu’elle bloque, il lui en faut un peu plus. C’est ce qu’elle se dira après, quand elle y repensera, quand elle se demandera pourquoi elle a répondu. Elle n’est pas si bête pour répondre sans vérifier à qui correspond un numéro sur son téléphone, c’est l’avantage du texto ; si quelqu’un t’appelle, tu dois jongler avec ton clavier pour vérifier pendant qu’il parle, à l’écrit tu as un peu plus de latitude.

Mais elle a répondu. Accepté un rendez-vous. Dans un café, neutre, un endroit où elle n’est pas connue. Histoire de voir. Puis ils ont marché. Parlé, beaucoup parlé. Conquise. Bel homme, nettement mieux que sur la photo qu’il lui a envoyée, soi-disant pour lui rafraichir la mémoire. Plus tard il sera Roland, pas Patrick, un nom qu’il s’était donné, pseudo. Roland, c’est plus rare, ça fait Roncevaux. Cultivé, pas forcément dans ses centres d’intérêt à elle, il est plutôt musique, histoire, mais c’est mieux que ceux qui ne s’intéressent qu’à la moto ou à leurs chiens. Pour une fois, aurait-elle affaire à un intello ? Pas courant sur le marché… Ils ont parlé de se revoir, un ciné, une sortie dans la campagne… Les textos continuent… Elle l’invite chez elle, assez vite, pas le premier soir, mais pas loin. Une rencontre.

 

Fulgurante. Il découvre sa maison avec surprise, intérêt limité, elle s’en étonne, n’en dit rien. Il se laisse guider dans le dédale des pièces, comme à l’aveugle, se perd un peu, se pose dans le séjour, sur le canapé, rassuré. C’est elle qui l’intéresse, pas sa maison, ou plutôt ce qu’il pourra faire avec elle. Et il n’attend pas, l’enlace, la renverse, elle aime cette première approche, le guide dans sa chambre, vers son lit, fulgurance de deux corps qui se reconnaissent, se comprennent, se complètent. Empreinte indélébile dans leurs parcours de vie. Ils restent dans la pénombre, il n’aime pas plus qu’elle la lumière forte, ils se touchent, se parlent, se sentent… ils pourraient rester là sans limites. Il en met une, de limite. Il part. Ils n’en sont pas encore à dormir ensemble. Dormir, c’est autre chose, c’est intime. Il y faut un peu d’apprivoisement. Un sms pour dire qu’il est bien rentré, lui souhaiter une bonne nuit. 

-       Quel beau moment !

-       Fatigant lol

-       Ah oui, c’est vrai, mais quelle fatigue !

-       T’as joui comme 4 !

-       J’ai la tête un peu en vrac ! Tu sais particulièrement bien me faire jouir, je vais être accro…

Elle attend demain. S’endort comme pelotonnée dans ses bras. Un rêve. Le bonheur. Elle y croit. A envie de l’annoncer à la terre entière. Se retient un peu, c’est la nuit, elle attendra demain, elle dort.

 

-       Bonjour, belle journée ensoleillée. Je finis ce que je suis en train d’écrire et pourrai souffler. Je pense à des bouquins à te faire découvrir. Heureuse de te retrouver ce soir. Bisous doux.

-       Coucou toi, je préfère te dire que j’ai autre chose en tête. 

Un contrat de boulot imprévu, un déplacement. 

Et quelqu’un d’autre. Ça n’ira pas plus loin que l’amitié. Je préfère te le dire.

-       Ah, bizarre… pourquoi tu ne m’as rien dit avant ? J’aurais évité d’y croire. Quel revirement depuis hier soir ! Je suis déçue de m’être livrée ainsi. 

Tant pis, je me suis encore plantée…

Je suis blessée, je préfère aussi te le dire, et après j’arrête là. Je suis blessée parce que je ne comprends pas pourquoi tu m’as raconté tout ça pendant deux jours, et les propositions de ciné, de pique-nique, tout en sachant que c’étaient des salades pour m’appâter. Finalement tu es comme tant d’hommes, si prévisible. Et je me suis fait avoir. Je me demande toujours pourquoi j’avais effacé tes traces, il ne me restait qu’un numéro, c’était probablement déjà quelque chose de pas net. J’aurai une histoire de plus à mon actif. Je ne regrette pas la soirée d’hier mais elle me laisse un goût amer, comme un objet qu’on convoite, attrape puis jette, société de consommation... J’avais seulement envisagé une relation amoureuse et sexuelle avec toi, pas une vie de couple. Mais « ça n’ira pas plus loin que l’amitié » c’est la formule qui tue.

 

Il n’y a bien qu’elle pour écrire des sms aussi longs. Si nécessaire. Signe de désarroi.

Et là, vlan, il y a désarroi, le demain n’a rien à voir avec son rêve. Encore heureux qu’elle n’ait pas ameuté la terre entière. 

Elle s’en remettra. La déception laisse une trace, ça pique à l’intérieur, une douleur sourde qui creuse un vide. Combler, ce vide. Reprendre les échanges. Depuis un mois ou deux, elle teste deux ou trois sites de rencontre, s’est fixée sur Adopt, elle y retourne. Des messages, des espoirs de rencontres. 

Éphémères. La maladie s’avance à grands pas, elle n’a pas encore de nom, juste coronavirus, pas encore de statut de pandémie. Les contacts commencent à inquiéter, puis sont interdits, confinement, « Restez chez vous ». Peur des autres. Peur de la solitude. 

Elle s’impose un rythme quotidien, des activités rituelles, pour ne pas perdre pied. Marche, jardinage, sport en ligne, mots fléchés, lecture, films et séries, rien d’original. Son travail à distance est mis en pause, le court terme est bloqué, des recherches à faire pour le long terme, période d’incertitude et d’angoisse, elle diffère. 

Elle lit, beaucoup, toujours, un rempart contre la vacuité intérieure et son déferlement d’idées noires. Elle retrouve son héroïne éponyme, comme un roman fondateur depuis qu’elle a décidé de quitter le cocon conformiste de sa vie conjugale. Finalement son Roland n’est pas loin du pétillant et méprisant Rodolphe, un feu de paille vite consumé. À y réfléchir, il aurait bien aussi un peu du cousin d’Eugénie Grandet, perdue, la pauvre, dans l’attente vaine d’un signe, d’une lettre ! 

 

Les semaines passent, le confinement installe sa lenteur. Et sa solitude. Le téléphone, avec les rencontres épisodiques de la boulangère et de l’épicière, reste le seul contact hors de sa bulle. Ne plus voir personne, si elle s’était imaginé ça un jour !

 

-       Coucou Emma... j'espère que ça va...notre soirée tous les deux.... J'y repense et je te demande de m'excuser...j'aimerais poursuivre notre belle relation...

Je pense à toi c'est plus fort que moi...

 

Alors là, si elle était assise, elle tomberait de sa chaise ! Son téléphone lui glisse presque des mains. Plus d’un mois après. 

 

-       Bonjour, Roland et non Patrick ? Bizarre ta réaction l'autre jour, qui m'a blessée, quelqu'un d'autre dans la tête alors que tu étais venu la veille. J'avais flashé sur toi pourtant. Que s'est-il passé pour toi pour que tu réagisses ainsi ? Emma

-       Bah j'ai eu un petit coup de foudre pour toi...j'ai eu un peu peur et puis je me suis dit fonce et recontacte-la…

-       Ouais, j'espère... le problème c'est que c’est le confinement maintenant… moins facile pour se voir… tu as laissé passer ta chance…

-       Écoute, on peut continuer notre relation par texto, pour commencer… même si je viendrais bien te voir, je peux trouver un prétexte pour la police. 

-       Je préfère attendre un peu. On peut continuer par texto pour que je comprenne mieux. J’ai besoin de savoir où je mets les pieds après ton premier plantage en beauté !

-       On va reparler de tout ça. On avait un très beau potentiel tous les deux. Je pense qu’on l’a toujours.

-       Reparler… de tout ça… beau potentiel… je crois, j’avais eu un coup de cœur, j’avais failli ameuter la terre entière. La chute fut rude !

-       Reparler… installer une relation une confiance mutuelle

-       Et reprendre sur des bases plus claires !

 

Elle chausse ses baskets et part marcher, des kilomètres dans les jambes pour faire le point, dans sa campagne elle ne craint pas de trouver un gendarme dans ses chemins de terre au milieu des champs. Confinement à plusieurs degrés, selon que vous serez urbain ou bouseux… 

 

Bizarre ce mec. L’impression d’avoir pris un coup sur la tête. Pour qui il se prend, l’Apollon chéri de ces dames ? Son cœur bat fort, et ce n’est pas la marche, même rapide, qui l’affole. Il la prend pour une quiche… 

 

Ou tout simplement le confinement l’a cueilli dans son élan, de retour au bercail, il s’ennuie, le pauvre…

 

Elle n’a pas très bien compris ce qu’il fait, ce contrat, dans la culture, des déplacements, sur des plateaux techniques, évidemment, tout est à l’arrêt, premier secteur touché, et pas près de redémarrer. Un milieu où les contrats tombent au dernier moment, pas trop le temps de réfléchir ni de tergiverser, tu dois réagir vite, sinon ça te passe sous le nez. Plausible. Peut-être qu’il ne savait rien la veille, quand il était avec elle. Ou qu’il avait une vague idée, un espoir auquel il ne croyait pas et préférait écarter pour ne pas être déçu. 

 

Et qu’il avait vraiment cru en leur histoire, un beau début, mais qui ne faisait pas le poids avec un contrat dont il ne pouvait pas se passer. Alors il avait préféré couper net, pour qu’elle ne se fasse pas d’illusions.

 

Mais pourquoi lui dire qu’il avait quelqu’un d’autre ? Si c’était vrai , à quoi il jouait avec elle ? Les mots lui reviennent, il avait parlé de relation libre, sans jalousie. Évidemment. C’est ce qu’elle cherche aussi. Mais de là à lui balancer qu’il a quelqu’un d’autre… S’il croyait être le seul… Elle a aussi ses soupirants zélés. Ce qu’elle lui avait fait comprendre. Sans la bassesse de lui asséner qu’elle avait quelqu’un d’autre en tête. Goujat.

 

Décidément, ce confinement met les têtes à l’envers. La sienne d’abord. Elle ne va pas encore repartir dans des élucubrations sans fin pour un mec qu’elle ne connait pas, ou si peu… Voir venir… le laisser se dévoiler… montrer ce qu’il a dans le bide, dans le crâne… Non, Emma, tu ne vas pas encore te faire avoir. Tu sais bien que c’est pas le moment, restez chez vouslimitez les contacts…

 

 

 



14/11/2020
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