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Peut-être (2)

Suite de Peut-être (1)

 

Vivre seule, peut-être Emma l’a-t-elle choisi ? Peut-être la seule option possible… Vivre seule !

D’un physique agréable, elle a la chance de pouvoir affirmer et revendiquer sa soixantaine bien sonnée. Mince, sportive, Emma ne compense sa taille moyenne par aucun surhaussement exagéré. Autrefois, oui, elle a aimé les fins talons qui donnent cette allure élégante ! Elle n’en a plus besoin pour qu’on la dise distinguée, une silhouette, une aura. Ses cheveux blonds, que sa coiffeuse éclaircit et entretient régulièrement, lui donnent cet air léger, presque vaporeux, qui l’éloigne des blagues habituelles sur les blondes. 

Personne ne dit d’elle, si, tu sais bien, la blonde… On la dit souvent charmante, élégante, on la dit parfois hautaine, une fierté naturelle qui fait autorité, renforcée par son aisance intellectuelle et culturelle. Les envieux sont partout. Sa blondeur avait commencé à se dissiper avec les années, à se ternir, il fallait réagir, mais pas question de passer au blanc, qui fait basculer une femme de l’autre côté, sauf exceptions rares d’une coupe résolument chic. Elle est plutôt revenue au blond de son enfance, qu’elle assume totalement, avec le côté juvénile que lui donnent ses cheveux bouclés mi-longs, aux épaules. 

Juvénile, certes exagéré, mais Emma veut décider de sa vie, de ne pas se laisser dicter sa conduite par les conformismes ambiants. Sa pratique sportive et son alimentation équilibrée – elle évite de céder aux excès ou à ces dictats contemporains qui virent à une phobie nutritionnelle individualiste – lui ont redonné l’allure svelte de sa jeunesse ; l’activité intellectuelle intense liée à son travail lui conserve une acuité de jugement qui lui sert d’antidote à l’immobilisme de la bienpensance. 

Son travail, elle n’a pas l’intention de le lâcher de si tôt. Rempart contre l’inutilité oisive, il la prémunit de tout désir de retraite vers laquelle ses congénères voudraient la pousser, avec la somme de pseudo activités y afférentes. 

Son travail, c’est sa liberté. 

Financière. S’acheter ce dont elle a envie, voyager. Oui, ça c’était avant.

Morale. S’autoriser à prendre la parole, s’exprimer publiquement sur ses domaines de compétences. 

Existentielle, quoi ! 

Puisqu’elle a choisi de vivre seule. Enfin, choisi… pas d’autre option possible. Surtout maintenant.

 

Et seule, façon de parler. Après ses deux échecs, plus moyen de croire au couple. Alors elle se reconvertit dans les relations épisodiques, les amants de passage, qui restent un peu, ou non. Son premier, un divorce, l’a dévastée, son second, elle avait déjà l’expérience, l’a meurtrie et lui a fait se promettre d’éviter, dorénavant, la vie de couple. Son premier, elle était mariée, a ravagé sa sexualité, sa confiance en elle, comme un éteignoir posé sur ses désirs. Son second l’a ravivée, réveillée, le désir en éveil, en attente. Les deux se sont terminés sur cette supériorité masculine à imposer ses oukases sexuels, ses pulsions, ou leur absence. Alors terminé, basta, elle n’en veut plus de cette soi-disant supériorité qui est surtout signe, à partir d’un certain âge, d’incapacités sinon d’impuissances, dont les femmes ne souffrent pas, elles, si elles sont capables d’écouter leur corps. Elle aura mis le temps, une vie, l’avantage de l’âge qui sait dire ce qu’il veut, et d’abord qu’il n’a plus de temps à perdre. 

 

Le soleil est doux en cette saison, il a perdu la violence de l’été qui ferme les volets, il garde ses forces, épargne pour les mois de disette. Le bureau est baigné d’une lumière ambrée que la nuit de plus en plus précoce ne va pas tarder à effacer. Le silence s’embarrasse encore, pour une bonne heure, de quelques traces lointaines de circulation. La pensée se perd… Pause, assez travaillé pour aujourd’hui… La solitude, forcée. Même si elle ne l’avait pas choisie, elle l’aurait… Djingle… ça sonne… du mal à s’y retrouver dans ces petites musiques… les WhatsApp, Zoom fleurissent, on peut se voir, le téléphone perd du terrain. 

 

Tiens, non, c’est Skype, rare… ça ne sonne plus… encore un admirateur lointain… si lointain. 

Un coup d’œil sur l’appli. Le même, alterne entre des appels, toujours manqués, elle ne va pas décrocher Skype comme ça sans savoir… et des messages écrits, un nouvel usage, une messagerie de plus, Jean-Jacques Gembert, évidemment il ne va pas choisir un nom à consonance étrangère… Qu’est-ce qu’il raconte, là ? Un bon Français, de Lille, qui est au Maroc pour son travail, ouais… C’est drôle comme ces arna-dragueurs ont besoin de se situer dans le nord de la France, un autre était de Calais, ou quelque chose comme ça, le plus loin possible des rives de la Méditerranée, et des pays du sud d’où ils officient. Et qu’est-ce qu’il cherche, ce Jean-Jacques, veuf, bien sûr, ça inspire confiance, des enfants, qui ne vivent pas avec lui, il ne dit pas où, là aussi camper un portrait plausible. Rassurer. Comme à son habitude, elle entretient un peu la conversation, pour l’amener à se livrer. 

Il ne met pas longtemps, ce qu’il cherche est tellement facile, une femme gentille, simple, naturelle, sincère, honnête, respectueuse, sensuelle et fidèle et c’est le cœur qui compte… rien que ça ! Parce qu’il est un homme simple facile à vivre sans problèmes qui cherche aussi une femme simple !!!!!!!!! Eh bien, voyons ! Et qu’est-ce que c’est qu’une femme simple, au cas où sa définition aurait un peu de consistance… une femme qui résigne aux choses, qui accepte les choses telles qu'elles arrivent, une femme moins capricieuse, moins jalouse et qui aime sincèrement et non passionnellement. C'est ma définition selon moi. Évidemment, définition tellement classique et tellement évidente, qui pourrait attendre autre chose ? Et un homme simple, alors… Un homme simple selon moi c'est un homme qui prend des décisions, un homme qui fait face à toutes les réalités de la vie, c'est celui qui affronte les réalités sur le terrain, c'est un homme qui travaille dur pour gagner sa vie et qui a qu'un seul cœur pour une seule femme bien sûr. Pouvait-elle attendre autre chose ? La conversation, elle l’a laissé trainer un peu, quelques jours, pour voir, jusqu’à quelle profondeur peuvent s’ancrer les clichés. Il y en a encore avec qui ce type de discours fonctionne ? Probablement, sinon ils n’essaieraient pas. 

 

Quelques étirements pour changer de position. Occuper l’espace par temps de confinement, cet espace qui finirait par se réduire à un écran, un ordi, une tablette, un téléphone, peau de chagrin. Faire le tour de la maison pour redonner à chaque pièce son sens, son rôle, même par temps de solitude forcée.

 

-       Allo… pour une surprise… franchement… je croyais que tu m’avais oubliée… depuis longtemps… non, j’ai du travail… malgré le confinement, oui, le monde ne s’arrête pas… et puis, pas vraiment envie de te parler… c’est avant qu’il fallait y penser, j’ai attendu assez longtemps… et au fait, tu m’appelles juste pour parler, la solitude te pèse, maintenant… salut… je vais réfléchir…

 

Emma repose son portable. Le regard fixe sur la campagne qui s’étire. Le silence que ses yeux voient, épais. Elle sait pourquoi elle ne préfère pas le téléphone. La sonnerie qui s’impose. À un moment où tu as autre chose à penser. À faire. Pas dispo. Ça sonne. Tu peux, par un effort immense de volonté laisser sonner, ne pas décrocher. Mais qui, honnêtement, est capable de faire ça. Ça sonne. Et finalement tu décroches. Tout le monde n’est pas Bartleby, « I would prefer not to ». Elle ne préfère pas le téléphone. 

 

Surtout que là, qu’est-ce qui lui prend ? Il ne téléphonait jamais, avant. Des textos, courts. Elle répondait, plus long. Elle l’appelait, de temps en temps, quand elle arrivait à le faire décrocher. Bizarre cette manière qu’ont certains d’utiliser les textos comme seul moyen de communication, quelques mots, jamais de pensée construite, des messages ultra courts en cascade, un bon moyen de ne pas s’engager, maintenir le lien – elle a appris de son ex, le second, cette tactique de pression, douce en surface – ne pas lâcher l’autre tout en gardant sa distance. Les harceleurs doivent la mettre à profit, en faire une stratégie de cette si courante recette de bas étage ! En vrai, elle s’aperçoit que, avec les SMS elle, ne connait pratiquement que cette communication-là, si elle y réfléchit, est-ce qu’elle connait quelqu’un d’autre qu’elle qui prend le temps de rédiger, de faire des phrases, de pousser au-delà de deux lignes, comme si la mémoire du portable sans clavier était restée enkystée dans les cerveaux qui n’arrivent pas à la dépasser pour s’exprimer correctement !

 

Mais là, c’est vrai, qu’est-ce qui lui prend d’appeler ? Elle n’a pas de nouvelles depuis quand, elle ne sait plus, ne compte plus… au début, ça l’a énervée, on n’est pas des chiens, il pourrait répondre quand même, qu’est-ce qu’il fabrique, derrière ses beaux discours, nous c’est différent, on est au-dessus de tout ça, on reste amis, l’amitié c’est bien plus important. Et l’amitié, ça pourrait être justement de prendre des nouvelles, de s’inquiéter de l’autre. Mais la vie passe par là… D’autres activités, d’autres rencontres, d’autres divertissements… et les solitudes s’éloignent, se repositionnent. « Restez chez vous » est devenu « Restons prudents » sur les écrans des chaines publiques. Restons prudents, restons à distance, les solitudes s’éloignent, se choisissent, et tu n’es pas dedans. Tu as la tienne, de solitude, et tu t’en satisfais. Et il appelle, comme si de rien n’était. Comme s’il avait l’habitude de l’appeler, régulièrement, pour avoir des nouvelles, parler, continuer leurs longues conversations qu’une amitié aime conserver. Elle se dit alors, Emma, qu’il doit y avoir le feu au lac pour qu’il appelle comme ça. Et elle n’a pas vraiment envie de faire comme si. Bon, finalement, c’était mieux qu’il ne l’appelle pas, elle a eu un peu de mal à accepter sa défaite, il lui fallait le silence pour oublier, il lui fallait ces mots qu’elle jetait sur le papier, sur l’écran, ces phrases qui ne faisaient pas texte, mais qui la libéraient. 

 

Et là, elle n’a pas bien compris dans son appel ce qui le motivait, ce qu’il cherchait. Une vraie sollicitude, savoir comment elle va dans cette période de distanciation physique qui confine à la distanciation sociale. L’écouter… Ou reprendre contact, pour lui, pour parler, dire son désarroi, son inquiétude, sa solitude, à nouveau, après une énième tentative. C’est drôle comme il y a peu de gens qui vous appellent seulement pour savoir comment vous allez, quelques vrais amis. La plupart du temps, c’est plus pour se répandre. Des malheurs en rafale, Emma a toujours envie de leur dire de faire comme sa plus vieille amie qui, toute jeune, allait régulièrement à « l’hôpital de vieux » pour se remonter le moral, toucher de près la déchéance physique lui faisait apprécier sa vie avec ses petits bobos. 

 

Bon, elle exagère, encore. Le cœur qui s’emballe. La chaleur qui lui monte en-dedans. L’hyper vigilance dans la tête qui va encore lui couper le sommeil. Cette colère, avec ses effets dévastateurs. Tout ça pour quoi. Un de ces emportements démesurés qui la mettent hors d’elle. Qu’elle regrette, vite, une impatience de plus. Ce refus de la frustration généré par toutes ces messageries instantanées. Si on en revenait au courrier, accepter le flux des jours, la lenteur, la patience, les aléas de la poste… 

 

Emma secoue sa colère et endosse son manteau de bienveillance. Elle va le rappeler, balayer sa mauvaise humeur. Cliquer sur le dernier numéro. Son nom et sa photo à côté. La première fois que ce numéro s’était affiché, c’était sans nom, début d’une histoire bancale.



 



08/11/2020
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