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Peurs communes - 1 (sur 23 chapitres)

 

 1.

 

Ils venaient de se quitter. Des trains, repartis dans tant de directions, exacerbaient la solidité d’un lien du reste bien ténu. La fulgurance des retrouvailles, un diapason tendu à la minute même où ils étaient ensemble leur faisait craindre de répéter trop souvent l’expérience. Les yeux rivés à la fenêtre de leur compartiment, ils voyaient, dans le paysage qui défilait, une preuve de la matérialité de leur rencontre. Un lieu. Un jour. Depuis qu’ils s’étaient juré fidélité et entraide, ils s’étaient tant éloignés les uns des autres que leur promesse tenait plus du rêve profondément enfoui, celui qui aide à tenir quand tout lâche autour de soi, que du rendez-vous rassurant, clairement arrêté sur un agenda. Ils auraient aimé de ces rituels fièrement annoncés, nous nous retrouvons tous les…, mais n’avaient été capables que d’attentes non formulées, d’espoirs à peine esquissés.

 

            Antoine, installé dans son train pour Toulouse qu’il était maintenant sûr de ne pas rater, revoyait leur arrivée à l’abbaye de Daupeyreux qu’ils avaient louée pour un weekend. Pas leur genre quelques années plus tôt. Plus habitués à de vieilles granges ou des campings de fortune, certains avaient souri, voire renâclé, à l’annonce de ce lieu dont le confort, bien que relatif, ne pouvait faire oublier la religion qui l’avait habité. Bien que désaffectée, cette abbaye réveillait leur vieux fond de pensée magique. Mais, ils ne s’étaient pas retrouvés depuis longtemps. Et Antoine avait pris l’initiative. Trouvé cet endroit relativement central. Organisé le service de taxis depuis la gare éloignée d’une vingtaine de kilomètres. Négocié le nombre de chambres et de repas. Le tout arrangé par internet et téléphone. Ils auraient pu être déçus de son choix presque à l’aveugle. Mais le spectacle à leur arrivée avait guéri toutes les esquisses de jérémiades. Un coucher de soleil tout en roses et indigos, un silence à couper le souffle, un temps chaud et sec qui devait se prolonger les deux jours suivants. Seule la rosée épaisse leur rappelait que la région maintenait un taux d’hygrométrie propice au vert permanent de ses arbres et prairies.

 

            Sitôt arrivés, avant même d’investir les lieux, ils avaient retrouvé leur rituel de connivence : s’assoir en cercle et raconter en trois minutes un élément notable de sa vie depuis leur dernière rencontre. Forcés à un choix significatif et à une présentation synthétique, ils avaient ainsi le sentiment de plonger rapidement au plus profond d’eux-mêmes et des autres. Peu leur importaient, finalement, les détails de la vie de chacun. Les anecdotes jailliraient bien assez tôt, après les premières bouteilles de vin du diner. Mais saisir les fluctuations de la pensée, d’année en année, ils sentaient bien que, s’ils ne le faisaient pas à leur arrivée, ils se laisseraient emporter par le flot des circonstances qui ne cesseraient de passer au premier plan durant ces deux jours.

 

            « J’ai connu la peur. » Elodie, la plus jeune d’entre eux, Antoine avait été amoureux d’elle à l’époque, mais avait-il vraiment cessé de l’être, venait d’installer le silence par cette phrase abrupte, assénée d’une voix rauque, gravité qui pointait déjà sous sa juvénile insouciance vite oubliée. « J’ai eu peur d’autres fois, mais connaitre la peur, c’est différent. La sentir s’immiscer au-dedans, chaque nerf qui se bloque, chaque muscle qui se raidit, le sang ne circule plus, la respiration qui hésite entre s’arrêter pour ne pas faire de bruit et exploser en bouffées violentes. La peur. Tu n’oses plus bouger, ou alors il faudrait courir si vite pour t’échapper de là, tu serais rattrapée avant d’avoir fait trois pas. Tu n’oses plus parler, alors que ta gorge voudrait crier, comme si le moindre mot pouvait ébranler le château de cartes que tu te construis de minute en minute pour tenir. Résister. Mettre ton corps au ralenti, au point mort. Tu sens qu’ils s’approchent encore, que si le moindre piquant sort de ta coquille, les coups vont pleuvoir. Il te faut paraitre lisse, sans point d’accroche à la véhémence qui s’est déjà trop déchainée. Même si au fond ton être explose sous la violence de l’injustice. Tu n’aurais pas dû être là. Pas toi. Pourquoi s’en prenaient-ils à toi, tu n’avais rien contre eux, tu ne les connaissais même pas ? »

 

            Les larmes s’étaient mises à couler, tout doucement ; le beau visage se tachait peu à peu de cette laideur qui, à s’épandre à l’extérieur, libérait de l’espace au fond de son corps où elle s’était nichée. Ils n’en sauraient pas plus. L’expansive Elodie retenait maintenant ses mots,  confrontée par cette expérience aux limites du discours. C’était la fin du tour de parole.  Elle avait clos le cercle d’une chape de plomb. Ils s’étaient sentis soulagés qu’elle ait parlé la dernière. Qui aurait pu parler après ? Elle devait bien le savoir. Ils l’avaient tous regardée comme sidérés, avant que la raison mêlée d’empathie ne reprenne le dessus ; ils s’étaient alors levés et l’avaient entourée de leurs bras, bien piètre entraide, mais que pouvaient-ils faire de plus ?

 

            La distribution des chambres avait presque naturellement placé Elodie entre les garçons, les autres filles prenant les chambres en face. Besoin de sécuriser. Besoin de rassurer. Les garçons pour les gros bras, les filles pour désamorcer l’angoisse, répartition des rôles plus que traditionnelle, la peur n’avait qu’à bien se tenir. Le temps de déposer son sac, de faire son lit, et tous descendaient à la salle à manger où les attendait Pineau et bouchées aux rillettes, un apéritif couleur locale pour lequel ils n’allaient pas se faire prier. Pas de voiture à conduire. Sans vouloir sombrer dans l’alcoolisme, ils avaient bien l’intention de se lâcher un peu. Et le récit d’Elodie, leur inquiétude de voir à nouveau ses yeux se révulser de terreur, devait les inciter à user pour elle autant que pour eux du pouvoir désinhibiteur de l’alcool.

 

            Assis par deux ou par trois autour de guéridons dans un coin de la grande salle rustique, ils faisaient le point sur leur carrière, leur vie, leurs amours et désamours, sans sembler s’étonner qu’aucun d’entre eux n’ait encore bâti une famille, voire un couple stable. Elodie entra, rayonnante comme à leur grande époque. Elle avait descendu l’escalier sans bruit, la semelle de crêpe de ses ballerines amortissant sans effort son poids très léger malgré une taille au-dessus de la moyenne. Quel sourire ! Pas possible que ce fût la même que celle qui les avait bouleversés une heure plus tôt.  David se leva pour aller l’accueillir, évitant ainsi qu’un silence inquiet n’accompagne son entrée. Antoine eut un pincement au cœur, pourquoi ne s’était-il pas levé le premier ? Par une intuition soudaine, son rival avait été plus rapide à sauver une situation qui aurait pu devenir gênante.

 

*******

            Juliette avait bien perçu le dépit d’Antoine. Maintenant qu’elle rentrait à Lyon retrouver son travail et son rythme de vie habituel, elle pouvait bien s’avouer une pointe de jalousie. Pourquoi avait-il fallu qu’une fois de plus, ce soit la même qui concentre toutes les attentions ? Juliette avait pourtant cru, quelques années plus tôt, que son sentiment pour David était réciproque, ils s’étaient aimés, ils avaient été à deux doigts de prendre leurs distances avec le groupe, et voila que lui aussi était tombé dans le panneau ! La peur, facile, Elodie avait toujours été théâtrale sous ses dehors d’enfant gâtée. D’ailleurs, elle n’en avait pas dit plus de tout le weekend, se gardant bien d’aborder un sujet qui pourrait rappeler sa révélation stupéfiante.

 

 Et pourtant Juliette, si elle laissait honnêtement de côté la pointe de jalousie qui la taraudait, devait bien s’avouer que quelque chose avait changé dans le regard de son ancienne cothurne d’internat, un voile, une joie trop extravertie pour être profondément installée, une sollicitude et une gaité à l’égard de chacun, mais une gravité absente quand personne ne la regardait. Elle l’avait surprise plusieurs fois, assise dans l’allée en contrebas de l’abbaye, ou sortant de la douche. Certes, on a tous ses moments de quant à soi, mais le contraste, là, était saisissant.

 

Personne ne savait rien de la vie d’Elodie. Elle avait virevolté tout le weekend, riant, buvant, dansant, bavardant, mais on n’avait pas réussi à savoir si elle avait trouvé un job, comment elle vivait, ce qu’elle faisait. Après ces deux jours, Juliette était capable de situer chacun, soit qu’il n’ait pas changé depuis la dernière fois, soit qu’il en ait dit assez pour que le who’s who du groupe soit mis à jour. Mais Elodie, rien. Ils avaient son adresse internet, son téléphone portable. Mais rien qui permette de la situer géographiquement ni professionnellement. Nul n’en avait rien dit, était-elle la seule sur le chemin du retour à se faire cette remarque ?

 

Dès qu’elle arriverait à Lyon, elle allait chercher. Juliette commençait à maudire sa décision de laisser chez elle, non seulement son ordinateur portable, mais aussi son blackberry dont elle ne se souvenait pas de s’être séparée depuis qu’elle était connectée. Mais là, elle avait voulu jouer le jeu jusqu’au bout, pas d’internet, pas de smartphone non plus, la tentation serait trop grande ; elle avait glissé sa carte sim dans un téléphone basique de l’âge de pierre, pour s’apercevoir aussitôt qu’il lui permettrait certes de recevoir des appels urgents, s’il y avait du réseau ; mais pour en passer, cela se limiterait aux numéros qu’elle avait en tête puisque, avec ce système de synchronisation qu’elle aimait tant pour d’autres raisons, il n’y avait rien sur sa carte sim. Retour à l’essentiel, avait-elle crâné intérieurement. Là elle se maudissait, dans ce voyage en train qui s’éternisait.

 

Quoi que, si Elodie avait dit si peu sur elle-même ces derniers jours, il y avait bien peu de chances qu’elle soit sur des réseaux ; s’il y avait des traces d’elle sur internet, il allait certainement falloir bien chercher ! Et puis, après tout, pourquoi se prenait-elle la tête avec cette histoire ? Elle était déjà en train de se gâcher tout le profit de ces deux jours. Calme. Sérénité. Elle se serait crue dans un de ces films sur les chevaliers de la table ronde, si lent qu’elle en avait oublié jusqu’au titre. Pas Da Vinci Code, là il y avait de l’action : avant d’entrer dans cette abbaye désaffectée, elle ne se serait pas crue capable de lui préférer l’ambiance de ce vieux film insignifiant. Serait-elle en train de vieillir ? La beauté rude de ce lieu à l’écart de tout l’avait saisie au-delà de ce qu’elle avait voulu avouer à ses camarades. Elle avait dormi comme un bébé, elle  au sommeil plutôt instable habituellement. Et elle se prenait, maintenant, en fixant le paysage qui défilait, à chercher au loin de vieux murs, un clocher, un vallon enclos…

 

********

            Emergeant d’une somnolence récurrente, Sylvain venait d’apercevoir, au bout du couloir, la silhouette de Stéphanie ; pourtant il ne se souvenait pas de l’avoir vue monter dans le même train que lui. S’il y en avait bien une avec laquelle il aurait préféré ne pas se trouver en tête à tête en ce moment, c’était bien Stéphanie ! Leur histoire était pourtant terminée, depuis longtemps, pour lui en tout cas. Mais il avait bien senti qu’elle le regardait, se tournait régulièrement vers lui quand elle parlait comme pour recueillir son approbation. Il avait beau plonger le regard sous terre, Sylvain le philosophe, l’appelait-on encore souvent, elle ne semblait pas comprendre. Sa jalousie continuelle l’avait épuisé ; il n’avait vraiment plus envie de prendre la tête avec une fille continuellement soupçonneuse, il tenait trop à sa liberté ; même dans son boulot, elle n’avait semble-t-il pas pris son envol, toujours tournée vers ses angoisses narcissiques. Evidemment qu’elle était toujours très jolie, la plus jolie peut-être, pas de cette beauté profonde qui le touchait tant chez Juliette, ni de ce charme mystérieux qui enveloppait Elodie depuis son coming-out, mais d’une beauté plastique indiscutable, un visage régulier, des cheveux blond roux mousseux, une carnation de pêche blanche. Alors, pourquoi avait-elle ce besoin constant de jouer à « Miroir, mon beau miroir… » ? S’il avait mis le doigt sur certaines faiblesses, cette faille essentielle qui la rendait si fragile lui restait encore inconnue.

 

            Juliette, Elodie, il avait perçu un jeu subtil entre elles. Elodie avait raflé toute l’attention, comme bien souvent ; mise en scène ou réalité d’une intime souffrance ? Juliette, plus discrète, avait eu du mal à cacher son agacement de voir David s’intéresser, lui aussi, à Elodie. Qu’est-ce qu’elle leur avait fait, à tous ? Sylvain était secrètement d’accord avec Juliette, cette omniprésence autour d’elle n’était pas certainement ce qui pouvait l’aider, faisant oublier cette légère fracture qui perçait derrière son rire ; il aurait mieux valu la faire craquer un peu, plutôt que de la conforter dans son déni. Mais leur groupe pouvait-il se le permettre ? Eloignés les uns des autres, sans nouvelles parfois pendant des mois, ils avaient forcément engrangé quelques secrets. Et, après tout ce n’était peut-être pas plus mal.

 

********

            « Oh, excusez-moi ! Ah, c’est toi, Sylvain ? Désolée, j’avais pas vu que tu étais dans ce train. Tchao, je me sauve, excuse-moi, je suis pressée. »

 

            C’est la meilleure, il fallait bien qu’elle tombe sur lui. Deux jours de fous : derrière une harmonie de façade, chacun pour soi. Stéphanie se demandait bien pourquoi il avait fallu qu’elle gâche un des seuls weekends de liberté qu’elle s’accordait au milieu de sa recherche : «Corrélation entre la réussite scolaire des garçons/des filles et l’âge/niveau socioprofessionnel de la mère dans  un échantillonnage de familles de Seine St Denis». Un travail énorme, des mois d’entretiens à analyser, avec toujours le doute sur la pertinence des choix, des questions… Et là ce gâchis, l’impression d’avoir passé un weekend pourri, alors qu’elle pensait venir s’amuser un peu. Sylvain, qui n’osait même pas la regarder, comme s’il avait craint qu’elle ne lui saute dessus. Elodie, qui lui avait flanqué une peur, elle n’avait pas dormi de la nuit ; alors qu’elle, après, s’était comportée comme si de rien n’était, son secret muré au plus profond derrière un charme à toute épreuve qui avait fait tomber tous les mecs dans son jeu. Même Sylvain ? Jamais sûr avec lui. Quant aux filles, difficile de savoir, entre celles qui avaient sorti les griffes et celles qui avaient tiré le store devant leurs yeux. En tout cas, personne n’avait eu le courage de parler sérieusement avec Elodie.

 

            Et, quand elle avait essayé, elle, profitant d’un moment d’intimité dans la salle de bains, l’entrée de Justine, pourtant discrète et pensive comme à son habitude, avait suffi pour renfermer Elodie dans son mutisme. Ou plutôt, elle s’était lancée dans un babillage insignifiant, qui n’avait dupé personne. Justine avait regardé Stéphanie, était ressortie avec un sourire entendu. Mais il était trop tard, Elodie ne dirait plus rien. Elle parlerait, tout le weekend, trop, toujours trop. Mais l’essentiel resterait bien enfoui.

 

********

 

            David n’aurait pas aimé être surpris, là, installé auprès de Justine. Ils s’étaient aperçus, sur le quai  du train pour Lille, qu’ils partaient ensemble, et dans le même wagon ; ils avaient échangé leurs places avec d’autres voyageurs, et les voila assis côte à côte pour quelques heures. Ce que David détestait le plus c’était le contournement de Paris, bien pratique, il n’allait pas se plaindre, mais tellement lent ; on aurait dû appeler ce tronçon CPV, contournement à petite vitesse ! Lui qui ne tenait pas en place, dès que le train ralentissait il se sentait pris d’une angoisse incontrôlable ; et si le train prenait du retard dans ce trajet à basse vitesse, il commençait à paniquer, à chercher de l’air… Alors, la présence de Justine ne serait pas de trop. Justine, la bonne copine à qui l’on pouvait se confier sans crainte.

 

            Cela dit, lui, le tombeur, il n’aurait pas aimé qu’on la voie à ses côtés ; si Justine était intelligente, elle n’était vraiment pas son genre, petite, sans beauté particulière, les cheveux châtain raides, habillée de manière quelconque, sans style ; pas une fille sur laquelle il se serait retourné dans la rue. Elodie, évidemment, c’était autre chose ; il n’était pas allé au bout de ses essais pendant le weekend, mais il ne désespérait pas, il la bombarderait de compliments par téléphone, textos et méls, elle finirait bien par se rendre à ses avances. Il voyait bien qu’Antoine n’était pas content de le voir tourner autour d’elle, c’était surement bon signe, il devait s’apercevoir que c’était sérieux. Stéphanie aussi était en beauté, encore plus que d’habitude ; à croire que ses études de dingue la mettaient en forme. Mais là, la partie était trop dure, une intello comme elle, il fallait s’accrocher, même Sylvain s’était découragé !

 

            Justine somnolait depuis un moment ; allait-elle se réveiller avant qu’ils n’abordent le contournement ? Ou devrait-il la pousser du coude ? S’il avait accepté la cohabitation, c’était stratégique ; et puis aussi parce qu’il y avait peu de chances qu’on les voie ensemble. Il avait intérêt à trouver un sujet de conversation valable avant qu’elle ne se réveille, s’il voulait maintenir le contact jusqu’à la fin de la zone à angoisses. Sinon, même éveillée, elle était bien capable de se plonger dans un livre, ou tout simplement dans la contemplation du paysage.

 

            « Tiens, tu dormais ? Fatiguée ? Tu veux que j’aille te chercher un café, le bar est dans la voiture à côté ? »

 

********

            Bon, il allait encore lui faire le coup du gentleman pendant quelques minutes, une heure peut-être pendant laquelle il aurait besoin d’elle, et puis, plus rien, il ne la reconnaitrait même pas dans la rue. Elle n’était même plus amère, seulement déçue que leur belle solidarité de groupe se fissure dès qu’elle se retrouvait seule avec un des garçons. Comme si elle leur faisait peur ! Le pire, c’était David. Justine le croisait assez régulièrement, Lille n’était pas une si grande ville, tout le monde se connaissait, mais jamais il ne semblait la voir ou la reconnaitre. Et il avait fallu qu’ils se retrouvent sur le même quai, et qu’ils trouvent des places ensemble, il avait insisté ; elle, elle se serait bien contentée de sa solitude,  pour faire le point avant de rentrer. En attendant, elle avait essayé de dormir, jusqu’à ce qu’il s’agite sur son siège, comme une angoisse qui suintait. Il était parti lui chercher un café. Il y aurait peut-être de l’attente au bar, toujours ça de pris !

 

            Splendide, cette abbaye !  Elle y retournerait bien, dans d’autres circonstances. Les bâtiments, dont l’équilibre harmonieux avait résisté aux caprices des siècles, s’étaient révélés à l’intérieur plus quelconques ; des travaux faits à l’économie, des plafonds surbaissés pour gagner en chauffage et en sonorité, des escaliers qui, pour rester majestueux, n’en avaient pas moins perdu  de leur luminosité dans certaines volées obturées par des cloisons absurdes, des chambres individuelles certes plus confortables que les cellules monacales, mais nettement moins inspirées, beaucoup des fenêtres ayant été masquées par moitié pour gagner de la place. Mais ce qui l’avait laissée sans voix, plus que le bâtiment qu’elle avait finalement peu investi, c’était l’extérieur. Elle avait d’abord découvert les jardins, en contrebas, témoins d’une puissance passée ; puis la cour intérieure, cloitre qui ne disait pas son nom, simplement encadrée par la chapelle, la salle à manger et l’entrée, et un mur à hauteur d’homme qui ouvrait sur la vallée. Quelle splendeur ! Dès qu’elle avait passé cette petite porte à gauche, elle avait été prise à la gorge par le paysage. Assise sur un des bancs de pierre, entre ombre et soleil, elle avait contemplé l’ouverture de cette campagne vallonnée, comme un théâtre de verdure autour de l’élévation choisie pour bâtir l’abbaye. Elle n’aurait pu nommer les arbres, ni les cultures dans les champs ; le bruit des voitures qui sillonnaient de temps à autre au loin s’étouffait dans la distance. Le silence s’imposait. Seul Julien l’avait compris. Ils s’y étaient retrouvés plusieurs fois, lui assis dans l’herbe en contrebas, sans se dire un mot, un silence de complicité bien plus éloquent que tous les bavardages du groupe.

 

            Peut-être était-il le seul à avoir perçu qu’elle n’était pas exactement l’image qu’elle montrait. A Lille, elle s’était fait sa place, reconnue pour son efficacité et son intégrité, mais aussi complimentée sur son physique simple mais gracieux qu’elle savait mettre en valeur. Là, pour venir retrouver le groupe, elle avait ressorti ses vieux jeans et blouson, moyen de se conformer à une certaine idée du passé. Elle verrait bien si certains grattaient la croute. A première vue, à part Julien peut-être, personne ne s’en était avisé. Pourquoi leur enlever les illusions de leur superbe ? Ils préféraient se laisser fasciner par ce qui brille. Soit !

 

            Ah, le café arrive, vigilance…

 

********

 

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13/01/2011
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