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Ce vendredi treize

Ce vendredi treize, la superstition, une fois encore, me dépasse. Mais, au funeste, j’ai pris l’habitude de préférer la chance, il suffit d’y croire, les cassandres ne m’auront pas. De bonne chance à bonheur, il y a le fil de l’espoir.

 

Ce treize novembre, journée de la gentillesse, je vis comme d’habitude, la gentillesse, c’est une règle de tous les jours, même si, après tout, un rappel récurrent ne peut pas faire de mal.

 

Ce vendredi treize novembre, je prépare mon départ pour Yaoundé le lendemain, intervention de congrès à terminer, dossiers à boucler, robes à plier dans la valise. Depuis quelque temps, mes amis s’inquiètent, c’est où exactement, c’est dangereux là-bas, non ? J’explique que c’est loin, que les foyers de violence sont au nord du Cameroun et dans les extrémités voisines des pays limitrophes, qu’il n’y a pas de danger particulier. Les grandes villes sont sures, ou presque.

 

Ce vendredi treize, j’assiste en fin d’après-midi à un cours hebdomadaire sur les questions de genre, un espace de liberté où l’université œuvre pour la dignité, l’égalité femme-homme, les identités de genre multiples, « d’égale à égal » … 

 

Ce vendredi soir, mon amie parisienne m’appelle, elle croyait que je venais ce soir, elle s’est trompée de date, je lui rappelle que je pars le lendemain, elle me dit que tout va bien à Paris.

 

Cette soirée de vendredi, une série télévisée me berce, je préfère me reposer avant le long périple en train et en avion qui m’attend. Un coup d’œil réflexe de temps en temps aux alertes de ma tablette, des coups de feu à Paris ; j’oublie. Sans penser je termine ma série, vais me coucher, commence à lire, puis tout à coup je me redresse et crie, il faut que je voie de quoi il s’agit.

L’horreur est là, partout, des heures à écouter, voir, lire l’impensable, constater ce déni que j’ai posé pendant deux heures sur des faits inimaginables, pétrifiants. Des anonymes, des ordinaires, des jeunes sur qui on tire sauvagement parce qu’ils sont anonymes, ordinaires, et qu’ils vivent, tout simplement. La mort est là, sans espoir, terrible.

 

Ce vendredi treize, le funeste l’emporte. Le funèbre jette la chance au fossé. La superstition gagne en hauteur, aidée par son antonyme, le religieux sans scrupule. Ce vendredi treize, pour transcender la sidération, les messages circulent, d’amitié, de soutien.

 

Le samedi, Paris compte ses morts, la France entre en deuil, des pays s’associent à sa douleur. Il faut partir pour Yaoundé, les vols sont maintenus.

 

Une semaine étrange, à suivre l’actualité française de loin, à recevoir la compassion des Africains, qui nous trouvent à plaindre, plus qu’eux, cette répétition d’attaques à Paris, la ville qu’ils aiment et dont ils rêvent…

Je m’inquiète auprès d’Ibrahim, qui habite Maroua, au nord du Cameroun, sa ville a été touchée par une série d’attentats, il me dit la peur qui règne, les explosions, les morts parmi ses proches.

Je m’inquiète auprès d’Issoufi, qui habite Bamako, au Mali, il me dit que la situation est plus calme maintenant, que la vie a repris normalement. Les grandes villes sont sures, ou presque.

 

Fin de semaine, dernier jour à Yaoundé, un vendredi encore, l’actualité dément cruellement les paroles rassurantes que je viens d’entendre. Bamako est à nouveau assaillie, violemment, avec le retentissement international recherché. La superstition gagne encore en hauteur, aidée par le religieux sans scrupule. Le funèbre prolifère.

 

Et puis, il faut rentrer. Comme si de rien n’était. Ne pas avoir peur. Constater que nous sommes devenus moins râleurs quand on nous demande d’évacuer la boutique SNCF où un bagage a été oublié. Constater que la journée de la gentillesse a fait tache d’huile, à son insu.

Entendre en fin de journée que quatre kamikazes – des jeunes femmes de quinze ans – viennent de se faire exploser dans un village de la pointe nord du Cameroun, limitrophe avec le Nigéria, faisant cinq morts dont le chef du village, sanglante sélection.

 

Ce vendredi treize, la chance a entrainé dans sa chute le vendredi suivant, jetant la terreur sur ce jour où ils voudraient nous forcer à vénérer leur idole. Mais là, désolée, cela ne va pas être possible, la vénération je n’en veux pas, d’aucune idole. Et je ne dois pas être la seule. Je préfère la littérature. Je préfère éduquer les jeunes à aller au théâtre, au cinéma, au concert, je préfère leur faire découvrir des auteurs qui les aident à penser, à critiquer, à écrire leurs sentiments et leurs émotions.

 

Alors ne trichons pas, oui, nous avons peur. Mais nous ferons comme si de rien n’était. Et contre la superstition et le religieux sans scrupule, nous sommes capables de nous remettre à râler. Et presque d’oublier la gentillesse. Parce que la dignité, d’égale à égal, c’est non négociable.  Peut-être que la chute sera moins vaine si elle nous garde cet espoir.

 



22/11/2015
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